‹ Triomphe de la mortChapitre 3 sur 7 · TH10MPHK 1>£ LA MOUT · texte numérisé non relu

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Guardiagrele dormait au pied de la montagne. Les bei ga rnô tes emba u maient .

« Hippolyle ! Hippolyte ! » À cette heure de suprême angoisse, toute son âme s'élançait vers l'aimée, demandant de l'aide.

Soudain, de la fenêtre lumineuse, un cri jaillit dans le silence un cri de femme. D'autres cris suivirent; puis Ce tut un sangloteraient continu, qui s'élevait et s'abaissait comme un chant rythmé. L'agonie avait pris fin; un esprit se dissolvait dans la nuit sereine et funèbre.

Sa mère lui disait :

— Il faut absolument que tu viennes à mon aide ; il faut que tu lui parles; il faut que tu lui fasses entendre ta voix. Tu es l'aîné. Oui, George, cela est nécessaire.

Et elle continuait à énumérer les fautes de son mari, à révéler au fils les hontes du père. Ce père avait pour concubine une femme de chambre autrefois au service de la famille, une femme perdue, très avide; c'était pour elle et pour les enfants adultérins qu'il dissipait toute sa fortune, sans avoir égard à rien, insoucieux de ses affaires, négligeant ses propriétés, vendant les récoltes à vil prix, au premier venu, pour avoir de l'argent; et il allait si loin, si loin, que quelquefois, par sa faute, la maison manquait du nécessaire; et il refusait de donner une dot à sa fille

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cadette, bien qu'elle fût tancée depuis longtemps : et, quand on lui faisait une observation, il ne répondait que par des cris, par des injures, quelquefois même par des violences plus ignobles.

— Tu vis loin de nous et tu ne sais pas dans quel enfer nous vivons. Tu ne peux pas même imaginer la plus faible partie de nos souffrances... Mais tu es l'aîné. Il faut que tu lui parles. Oui, George, il le faut.

Les yeux baissés, George se taisait ; et, pour réprimer l'exaspération de tous ses nerfs en présence de cette douleur qui se révélait à lui d'une façon si brutale, il avait besoin d'un prodigieux effort. Eh quoi ! c'était donc là sa mère ? Cette bouche convulsée, pleine d'amertume, qui se contractait si âprement lorsqu'elle prononçait les mots crus, c'était donc la bouche de sa mère? La douleur et la colère l'avaient donc changée à ce point P — Il leva les yeux pour la regarder, pour retrouver sur le visage maternel des traces de la douceur d'autrefois. Combien il l'avait connue douce autrefois, cette mère ! Combien c'était autrefois une belle et tendre créature ! Et comme il l'avait lui-même tendrement aimée, dans son enfance, dans son adolescence! Alors, donna Silveria était grande et svelte, toute pâle et délicate, avec des cheveux presque blonds, des yeux noirs; et elle portait dans toute sa personne l'empreinte d'une noble race, car elle descendait de cette famille Spina qui, avec la famille Aurispa, a son blason sculpté sous le portail de Sainte-Marie-Majeure. Quelle tendre créature c'était, autrefois I Pourquoi donc ce grand changement ? — Le fils souffrait de tous les gestes un peu brusques que faisait la mère, de tous les mois qu'elle prononçait avec aigreur, de toutes les aitc-

rations que faisait passer sur son visage la furie de la rancune; et il souffrait aussi devoir son père couvert de tant d'ignominie, de voir un si terrible abîme creusé entre les deux êtres auxquels il devait l'existence. Quelle existence I La mère insistait :

— Tu entends, George 1 II est nécessaire que tu fasses acte d'énergie. Quand lui parleras-tu? Prends une résolution.

D entendait ; et il sentait au plus profond de ses entrailles la secousse d'un tremblement d'horreur ; et il répondait intérieurement : « Oh ! mère, demande-moi tout, demande-moi le plus atroce des sacrifices ; mais cette démarche, épargne-la-moi, ne me contrains pas à avoir ce courage. Je suis lâche! » A la pensée qu'il devrait affronter son père, qu'il devrait accomplir un acte de vigueur et de volonté, une répugnance invincible montait des racines de son être. Il aurait mieux aimé se laisser couper une main.

Il répondit d'une voix sourde :

— C'est bien, mère. Je lui parlerai. Je trouverai une occasion favorable.

Il la prit entre ses bras et l'embrassa sur les joues, comme pour lui demander tacitement pardon de ce mensonge ; car il s'affirmait à lui-même : « Je ne trouverai pas d'occasion favorable; je ne parlerai pas.»

Ils restèrent dans l'embrasure de la fenêtre. La mère ouvrit les croisées en disant :

— On va faire la levée du corps de don Defendente Scioli.

Ils s'accoudèrent au balcon, côte à côte. Elle ajouta en regardant le ciel :

— Quellf journée !

Guardia grêle, la ville de pierre, resplendissait dans la sérénité de niai. Un vent frais agitait les herbes ^ur les gargouilles. A toutes les fissures, depuis la base jusqu'au sommet, Sainte-Marie-Majeure était parée de petites plantes délicates, fleuries d'innombrables fleu.s violettes, de sorte que la vieille cathédrale se dressait dans le ciel bled sous dn double manteau de fleurs de marbre et de fleurs vivantes.

George pensait : « Je ne reverrai point rlippolyte. J'ai un pressentiment funeste. Je sais bien que, dans cinq ou six jours, j'irai à la recherche de l'ermitage de nos rêves; mais, en même temps, je sais que je ferai une chose vaine, que je n'aboutirai à rien, que je me heurterai à un obstacle inconnu. Combien ce que j'éprouve est étrange et indéfinissable 1 Ce n'est pas moi qui sais; mais, en moi, quelqu'un sait que tout va finir. »

Il pensait : u Elle ne m'écrit plus. Depuis que je suis ici, je n'ai reçu d'elle que deux télégrammes, très brefs : l'un de Pallanza, et l'autre de Bellagio. Jamais je ne me suis senti si loin d'elle. Peut-être qu'en ce moment même un autre homme lui plaît. Est-il possible que, tout d'un coup, l'amour tombe du coeur d'une femme ? Et pourquoi pas ? Son cœur est las ; à Aibano, réchauffé par les souvenirs, il me donnait peut-être ses dernières palpitations. Je m'y suis trompé. Mais certains faits, pour celui qui sait les considérer sous leur forme idéale, portent au fond d'euxmêmes une signification secrète, précise et indépendante des apparences. Eh bien 1 tous les petits faits dont s'est composée notre vie d'Àlbano prennent, quand je les examine en p.:?sée, une signilication non douteuse, un caractère évident; ils sont filiaux.

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Le soir du Vendredi saint, en arrivant & là gare de Rome, lorsque nous nous quittâmes et que ia voiture l'emporta dans le brouillard, ne me sembîa-t-ii pas que je venais de la perdre pour toujours et sans ressource? N'eus-je point le sentiment profond que c'était fini ? » Son imagination lui représenta le geste par lequel Hippolyte avait abaissé la" voilette noire sur ie demie, baiser. Et le soleil, l'azur, les fleurs, l'allégresse de toutes cboses ne lui suggérèrent que cette réflexion : << Sans elle, la vie m'est impossible. »

En ce moment, sa mère 8è pencha sur la balustrade, ïegarda vers le porche de la cathédrale et dit :

— - Le convoi sort de l'égl

La confrérie funèbre sortait du porche avec ses insignes. Quatre hommes en cagoule portaient le cercueil sur leurs épauies. Deux longues files d'hommes en cagoule marchaient derrière, avec des cierges allumés ; et on ne voyait que leurs yeux par les deux trous de la capuce. De temps à autre, le vent faisait vaciller les petites flammes presque invisibles, éteignait quelques-unes d'entre elles ; et les cierges se consumaient en larmoyant. Chaque homme en cagoule avait à côté de lui un enfant nu-pieds, qui recueillait la cire fondue dans le creux de ses deux mains.

Lorsque tout le cortège se lut déployé dans la rue, des musiciens, en habits rouges avec des panaches blancs, entonnèrent. une marche iunèbre. Les croquemorts réglèrent leurs pas sur le rythme de la musique ; ±es instruments de cuivre étincelèrent au soleil.

George pensait : « Que de tristesse et de ridicule dbùs les honneurs rendus à la mort !» Il se vit luimême dans le cercueil, emprisonné entre les ais, porté par cette mascarade de gens, escorté de ces cierges et

de cet horrible bruit de trompettes ; et cette imagination l'emplit de dégoût. Ensuite, son attention se porta sur les gamins déguenillés qui s'évertuaient à recueillir les larmes de la cire, péniblement, le corps courbé, d'un pas inégal, les yeux tendus vers la flamme mobile.

— Malheureux don Dcfendente ! murmura la mère, en regardant le cortège qui s'éloignait.

Et aussitôt, comme si elle eût parlé pour elle-même et non pour son fils, elle ajouta d'un air las :

— Pourquoi malheureux ? Il entre dans la paix ; et c'est nous qui restons à la peine.

George la regarda. Leurs yeux se rencontrèrent ; et elle lui sourit, mais d'un sourire si faible qu'il ne remua aucune ligne de son visage. Ce fut comme un voile très léger, à peine visible, qui aurait passé sur ce visage toujours empreint de tristesse. Mais la lueur imperceptible de ce sourire fit à George l'effet soudain d'une grande illumination : et il vit alors sur le visage maternel, il vit distinctement pour la première fois l'œuvre irrémédiable de la douleur.

Devant la révélation terrible qui lui venait de ce sourire, un flot impétueux de tendresse lui gonfla la poitrine. Sa mère, sa propre mère ne pouvait donc plus sourire que de cette façon, de cette seule façon 1 Désormais, les stigmates de la souffrance étaient indélébiles sur le cher visage qu'il avait vu se courber vers lui si souvent et avec tant de bonté, dans la maladie, dans le chagrin ! Sa mère, sa propre mère se consumait peu à peu, s'usait de jour en jour, s'inclinait lentement vers la tombe inévitable ! Et lui-même, tout, à l'heure, pendant que sa mère exhalait sa détresse, ce qui l'avait fait souffrir tout à l'heure c'était, non pas

la douleur maternelle, mais la blessure faite à son égoïsme, le heurt causé à ses nerfs malades par l'expression crue de cette douleur !

— Oh ! mère î . . . balbutia-t-il, suffoqué par les larmes.

Et il lui prit les mains, la ramena dans la chambre,

— Qu'as-tu, George? qu'as-tu, mon enfant? demanda la mère effrayée, en lui voyant la face toute baignée de larmes. Qu'as-tu? Dis-le-moi !

Oh ! il la retrouvait, cette voix, cette voix chère, cette voix unique, inoubliable, qui lui touchait l'âme jusqu'au fond; cette voix de consolation, de pardon, de bon conseil, d'infinie bonté, qu'il avait entendue aux jours les plus sombres ; il la retrouvait, il la retrouvait ! D reconnaissait enfin la tendre créature de jadis, l'adorée 1

— Oh! mère, mère...

Et il la serrait dans ses bras, sanglotant, la mouillant de larmes brûlantes, lui baisant les joues, les yeux, le iront, avec un transport éperdu.

— Ma pauvre mère !

H la fit asseoir, se mit à genoux devant elle, la regarda. Il la regarda longuement, comme s'il la revoyait pour la première fois après une grande séparation. Et elle, la bouche contractée, avec un sanglot mal contenu qui s'étranglait dans sa gorge, demanda :

— Je t'ai fait beaucoup de peine ?

Elle essuya les larmes de son fils, lui caressa les cheveux. Elle disait, d'une voix entrecoupée par des sursauts convulsifs :

— Non, George, non! ce n'est pas à toi de t'affliger, ce n'est pas à toi de souffrir ! . . . Dieu t'a tenu éloigné de cette maison. Ce n'est pas à toi de souffrir. Toute

ma vie, depuis ta naissance, toute ma vie, toujours, toujours, j'ai cherché à t'épargner une peine, une douleur, un sacrifice ! Oh ! cotte fois-ci, pourquoi n'ai-je pas eu la force de me taire?... J'aurai dû me taire; j'aurais dû ne te rien dire! Pardonne-moi. George. Je ne croyais pas te faire tant de peine. Ne pleure plus, je t'en supplie. George, je t'en supplie, ne pleure plus! Je ne peux pas te voir pleurer.

Elle était sur le point d'éclater, vaincue par l'angoisse.

— Tu vois, dit-il : je ne pleure pliis.

Il appuya la tête sur les genoux de sa nvre. et, sous la caresse des doigts maternels, ne tarda pas à se calmer. De temps à autre, un sanglot le secouait encore. Dans son esprit repassaient, sous (orme de sentiments vagues, les lointaines afflictions de son adolescence. Il entendait le gazouillement des hirondelles, le grincement de la roue d'un rémouleur, des voix qui criaient dans la rue : bruits connus, entendus dans les après-midi de jadis, bruits qui lui faisaient défaillir le cœur. Après la crise, sou âme se trouva dans une sorte de fluctuation indéfinissable. Mais l'image d'Hippolyte vint à réapparaître; et il se fit en lui un nouveau bouleversement si tumultueux que, sur les genoux de sa mère, le jeune homme poussa un soupir.

Elle se pencha, murmurant :

— Comme tu soupires !

Sans ouvrir les paupières, il sourit ; mai» une immense prostration l'envahissait, une lassitude désqlée, un besoin désespéré de se soustraire à cette lutte sans répit.

La volonté de wre se retirait de lui peu à peu, comme la chaleur abjndonne un cadavre. De l'émotion récente rien ne subsistait plus ; sa mère lui rede-

TRIOMPHE DE LA MOUT Cp

venait étrangère. — Que pouvait-il faire pour elle ? la sauver? lui rendre la paix? lui rendre la ganté et la joie? Mais le désastre n'était-il pas irréparable? Désormais, l'existence de cette femme n'était-elje pas empoisonnée pour toujours? — Sa mère ne pouvait plus être pour lui un refuge comme au temps de son enfance, dans les années lointaines. Elle ne pouvait ni le comprendre, ni le consoler, ni le guérir. Leurs âmes, leurs vies étaient trop différentes. Elle ne pouvait oue lui offrir le spectacle de sa propre torture î

\\ se leva, l'embrassa, se détacha d'elle, sortit, remonta dans sa chambre, s'accouda au balcon. Il vit la Majella toute rose dans le crépuscule, énorme et délicate, sur un ciel verdâtre. Le cri assourdissant des hirondelles qui tournoyaient le rebuta. Il alla s'étendre sur son lit.

Couché sur le dos, il réfléchissait : « Fort bien ; je vis, je respire. Mais quelle est la substance de ma vie ? À quelles forces est-elle soumise ? Quelles Jois la gouvernent? Je ne m'appartiens pas, je m'échappe à moimême- La sensation que j'ai de mon ê|fg ressemble à celle que pourrait, avoir un homme qui, condamné à pe tenir debout sur une surface sans cesse oscillante et déséquilibrée, sentirait l'appui lui manquer sans cesse, ep quelque endroit qu'il posât le pied. Je suis dans une perpétuelle angoisse, e£ cette angoisse même n'est pas bien définie. E$t-ce J'angoi§se du fuyard qui sent quelqu'un \ se* trousses? pst-çe l'angoisse du poursuivant qui ne peut jamais atteindre ie but? C'est peutêtre l'une et l'autre. »

Les rurondelles gazouillaient en passant et repassant par bandes, comme des flèches noires, dans le rectangle pâle que dessinait Je balcon.

a Qu'est-ce qui me manque? quejle esf la lacune

de mon être moral ? quelle est la cause de mon impuissance? J'ai le plus ardent désir de vivre, de donner à toutes mes facultés un développement rythmique, de nie sentir complet et harmonieux. Et, au contraire, je me détruis chaque jour secrètement ; chaque jour, ma vie s'en va par d'invisibles et d'innombrables fissures ; je suis comme une vessie à moitié vide, qui se déforme de mille manières à chaque agitation du liquide qu'elle contient. Toutes mes forces ne me servent qu'à traîner avec une immense fatigue quelque petit grain de poussière auquel mon imagination prête la pesanteur d'un rocher gigantesque. Un conflit perpétuel confond et stérilise toutes mes pensées. Qu'est-ce qui me manque? Qui tient donc en son pouvoir cette partie de mon être qui échappe à ma conscience et qui cependant, je le sens bien, m'est indispensable pour continuer à vivre? Ou plutôt, cette partie de mon être n'est-elle pas déjà morte, de façon que la mort seule peut me rejoindre à elle? Oui, c'est cela. En effet, la mort m'attire. »

Les cloches de Sainte-Marie-Majeure sonnèrent les vêpres. D revit le convoi funèbre, le cercueil, les hommes en cagoule et ces enfants déguenillés qui s'évertuaient à recueillir les larmes de la cire, péniblement, le corps courbé, d'un pas inégal, les yeux tendus vers la flamme mobile.

Ces enfants le préoccupèrent beaucoup. Plus tard, lorsqu'il écrivit à sa maîtresse, il développa l'allégorie secrète que son esprit curieux d'images avait confusément entrevue : « L'un d'eux, malingre, jaunâtre, s'appuyant d'un bras sur une béquille et recueillant la cire dans le creux de sa main libre, se traînait à côté d'une sorte de géant en capuce dont le poing énorme serrait brutalement le cierge. Je les vois encore tous

les deux, et je ne les oublierai pas. Peut-être y a-t-il en moi-même quelque chose qui me fait ressembler à cet enfant. Ma vie réelle est au pouvoir de quelqu'un, d'un être mystérieux et inconnaissable qui l'étreint dans une poigne de fer ; et je la vois qui se consume, et je me traîne après elle, et je me fatigue pour en recueillir au moins quelques gouttes, et chaque goutte qui tombe brûle ma pauvre main. »

Sur h tahV. dnn« 'in vase, il v avait un bouquet de

roses wa de mai. que Camille, la

cade tte, avait cueillies au jardin. Autour dt- la table avaient pris place le père, la mère, le frère Diego, Albert, le fiancé de Camille, invité ce jour-là, et la sœur aînée. Christine, avec son mari et son entant, un blondin au teint de neige, trêle comme un lis qui n'entrouvre

George était as>is *ntre ->ov père et sa mère.

Le mari de Christine, don Bàiiolomeo Cela ia. baron de Palleaure^. parlait d'intrigues municipale- sur un ton agaçant. C était un homme qui approchait de la cinquantaine, sec. chauve au .-ommet de la tête comme un tonsuré, le visage rasé partout insolente de ses geste> et de ses manière- fanait un contraste bizarre avec son aspect ecclésiastique.

En l'écoutant, en l'observant . Georgp pensait :

.. Christine peut-elle ^tre heureuse avec cet homme? peut-elle l'aimer? Christine, la chère créature, si afTectueupe et si mélancolique, elle que j'ai vue pleurer tant de fois en de soudaines effusions de tendresses, Christine est liée pour la vie à cet homme sans cœur, presque un vieillard, aigri par les sottes tracasseries de la politique provinciale ! Et elle n'a pas même la consolation de trouver un réconfort dans sa maternité ; elle ne peut que se consumer en craintes et en angoisses pour son enfant, cet enfant maladif, exsangue, toujours rôveur. Pauvre créature ! »

H jeta sur sa sœur un regard plein de bonté compatissante. Christine lui sourit par-dessus les roses en inclinant un peu la tète à gauche, d'un mouvement plein de grâce qui lui était coutumier.

En voyant Diegro à côté d'elle, il pensa : a Croirait-on qu'ils sont de la même race? Christine a hérité en grande partie de l'amabilité maternelle ; elle a les yeux de notre mère, elle en a surtout les façons et les gestes. Mais Diego ! *> H observait son frère avec cette instinctive répulsion que tout être éprouve en présence d'un •Afre disparate, contradictoire, absolument opposé. Diego mangeait avec voracité, sans jamais lever la tête dp dessus son assiette, absorbé dans cptte besogne. H n'avait pas vingt ans encore, mais il était trapu, alourdi déjà par un commencement d'embonpoint, le visage sliumé. Ses yeux, petits et grisâtres sous un front bas, vêlaient pas la moindre flamme intellectuelle; un dnvft fauve couvrait ses joues et ses fortes mâchoires, mettait une ombre sur sa bouche saillante et sensuelle ; jp même duvet se voyait aussi sur ses mains aux ongles mal tenus et qui attestaient le dédain des soins minutieux.

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George pensa : <t Est-ce que je peux l'aimer? Même pour lui adresser une parole insignifiante, même pour répondre à son simple bonjour, il faut que je surmonte une répugnance presque physique. Lorsqu'il me parle, jamais ses yeux ne regardent les miens; et, si le hasard fait que nos regards se rencontrent, il se détourne aussitôt avec une précipitation étrange. Devant moi, il rougit presque continuellement, sans motif. Gomme je serais curieux de connaître ses sentiments à mon égard! Sans aucun doute, il me hait. »

Par une transition spontanée, son attention se porta sur son père, sur l'homme dont Diego était l'héritier véritable.

Gras, sanguin, puissant, cet homme semblait émettre par tous les membres une intarissable chaleur de vitalité charnelle. Ses mâchoires très grosses, sa bouche lippue, impérieuse, pleine d'une respiration véhémente, ses yeux troubles et un peu louches, son nez grand, palpitant, semé de rousseurs, tous les traits de son visage portaient l'empreinte de la violence et de la dureté. Chacun de ses gestes, chacune de ses attitudes avait la brusquerie d'un effort, comme si la musculature de ce corps massif eût été en lutte continuelle contre l'encombrement de la graisse. La chair, cette chose brutale, pleine de veines, de nerfs, de tendons, •le glandes et d'os, pleine d'instincts et de besoins : la chair qui sue et qui pue; la chair qui se déforme, q\û s'infecte, qui s'ulcère, qui se couvre de rides, de pustules, de verrues et de poils; cette chose bestiale, qu'est la chair prospérait chez lui avec une sorte d'im-j pudence et inspirait au voisin délirât une répulsio invincible. « Non, non, se disait George. Il y a dix 01 quinze ans, ce n'était point comme cela. J'ai le souveni

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net que ce n'était point comme cela. Cette expansion de brutalité latente, insoupçonnée, semble s'être accomplie lentement, progressivement. Et moi, moi, je suis le fils de cet homme ! »

Il regarda son père. Il remarqua qu'à l'angle des yeux, sur les tempes, cet homme avait un faisceau de rides et, sous chaque œil, une boursouflure, une espèce de poche violacée. Il remarqua le cou court, gonflé, rougeâtre, apoplectique. Il s'aperçut que les moustaches et les cheveux portaient des traces de teinture. L'âge, le commencement de la vieillesse chez un être voluptueux, l'œuvre implacable du vice et du temps, l'artifice vain et maladroit pour cacher le grisonnement sénile, la menace d'une mort subite, toutes ces choses tristes et misérables, basses et tragiques, toutes ces choses humaines, mirent au cœur du fils un trouble profond. Une immense pitié l'envahit, même pour son père. « Le blâmer? Mais il souffre aussi. Toute cette chair qui m'inspire une si forte aversion, toute cette lourde masse de chair, est habitée par une âme. Que d'angoisses, peut-être, et que de lassitudes !... Certainement, il a une peur folle de la mort... » Soudain, il eut la vision intérieure de son père agonisant. Une attaque le renversait, foudroyé ; il pantelait, vivant encore, livide, muet, méconnaissable, les yeux pleins de l'horreur de mourir ; puis, comme terrassé par un second coup de l'invisible massue, il s'immobilisait, chair inerte. « Ma mère le pleurerait-elle ? »

Sa mère lui dit :

— Tu ne manges pas, tu ne bois pas. Tu n'aa presque touché à rien. Tu es indisposé, peut-être?

Il répondit :

— Non, mère. Ce matin, je n'ai pas d'uppciit.

Le bruit de quelque chose qui se traînait près de la table le fit retourner. Il aperçut la tortue décrépite et se souvint des paroles de tante Joconde : « Elle est devenue boiteuse comme moi. Ton père, d'un coup de talon... »

Pendant qu'il regardait la tortue, sa mère lui dit, avec la lueur d'un sourire :

— Elle a ton âge. Quand on me l'a donnée, j'eiaii enceinte de toi.

Elle dit encore, avec le même imperceptible sourire :

— Elle était toute petite ; elle avait l'écaillé presque transparente ; elle ressemblait à un joujou. C'est chez nous qu'elle a grandi, avec les années.

Elle prit une pelure de pomme et l'offrit à la tortue. Elle resta un instant à regarder la pauvre bête, qui remuait avec un tremblotement engourdi sa tête jaunâtre de vieux serpent. Puis elle se mit à peler une orange pour George, d'un air rêveur.

« Elle se souvient, » pensa George en voyant sa mère absorbée. Il devina I inexprimable tristesse qui, sans nul doute, lui envahissait l'âme au souvenir des temps heureux, aujourd'hui que la ruine étail complète, aujourd'hui que, après tant de trahisons, après tant d'infamies, tout était irréparablement perdu. « Elle était aimée de lui, autrefois; elle était jeune ; peut-être n'avait-elle pas encore souffert I... Combien son cœur doit soupirer 1 Quel regret, quel désespoir do:\ lui monter des entrailles 1 » Le fils souffrais de la souffrance maternelle, reproduisait en lui-même les angoisses de sa mère. Et il s'attarda si longtemps à savourer la délicatesse suprême de son émotion que ses veux se roiu în( de lai mes. Il réprima ce» larmes

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par un effort et les sentit tomber en dedans, très douces. « Oh ! mère, si tu savais ! »

En se retournant, il vit que Christine lui souriait par-dessus les roses.

Le liancé de Camille était en train de dire .

— C'est ce qu'on appelle ignorer le premier mot du Code. Quand on la prétention de...

Le baron approuvait les arguments du jeune docteur et répétait à chacune de ses phrases :

— Assurément, assurément.

Ils démolissaient le maire.

Le jeune Albert était assis à côté de Camille, sa fiancée. Il était tout luisant et tout rose, comme une figure de cire ; il portait une petite barbe taillée en pointe, des cheveux partagés par une raie droite, quelques boucles bien arrangées autour du front et, sur le nez, des lunettes à monture d'or. George pensa : a C'est l'idéal de Camille. Depuis des années. Us s'aiment d'un amour invincible. Ils croient à leur bonheur futur; ils ont longtemps soupiré après ce bonheur. Sans doute. Albert a promené cette pauvre fille à son bras par tous les lieux communs de l'idylle. Camille n'a pas de santé; elle souffre de maux imaginaires ; elle ne fait du matin au soir que fatiguer de Nocturnes le piano son confident. Us s'épouseront; quel sera leur sort? Un jeune homme vaniteux et vide, un? jeune fille sentimentale dans le milieu mesquin de la province... » Un instant encore, il suivit en imagination le développement de ces deux existences médiocres, et il s'attendrit de pitié pour sa sœur. Il la regarda.

Physiquement, elle lui ressemblait un peu. Elle était grande t-t mince, avec de beaux cheveux châtiiin clair, uvec des yeux clairs mais changeants, tour à tour

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