L'INVINCIBLE
expçd e a SM-Vuo, transporté non sans peine jusqu'à
Erm âge, Se p.ano fut accueilli par Hippoly4 avec
«ne aUegresse enfantine. On l'installa dans la Cambre
charge de coussms, les longues chaises d'osier le hamac, le» nattes les t«pi., lous ,„ ^ fav0 ^ la «e homoutale et au rêve. Il arriva aussi de Rome une causse de partitions. e
velfelit°elTd\nt ?1U,ieUr3 jOUrS' ce fu« ™«»-
Zq rtlî. ^ "î et r*Utre d'Une ^excitation
presque <olle, Js renoncèrent à toutes leurs habitudes oubheren, tout, 8'abîffièrent entrent d^tuê
II» n'étaient plus gênés par la suflocatioa des toug,
après-midi ; ils n'éprouvaient plus les lourdes somnolences irrésistibles ; ils pouvaient prolonger les veilles presque jusqu'à l'aube; ils pouvaient prolonger le jeûne sans en souffrir, sans s'en apercevoir, comme si leur vie corporelle se fût affinée, comme si leur substance se fût sublimée, se fût dépouillée de tous les besoins vulgaires. Ils croyaient sentir leur passion croître chimériquement au delà de toute limite, la palpitation de leur cœur atteindre une prodigieuse puissance. Parfois, ils croyaient retrouver cette minute d'oubli suprême, cette minute unique qui avait passé sur eux au premier crépuscule; parfois, ils croyaient retrouver la sensation indéfinissable et coni use que leur être se dispersait dans l'espace avec la légèreté d'une vapeur. Parfois, il semblait à tous deux que le point où ils respiraient était indéfiniment loin des lieux connus, très reculé, très isolé, inaccessible, hors du monde.
Une vertu mystérieuse les rapprochait, les rejoignait, les mélangeait, les fondait l'un dans l'autre, les rendait semblables par la chair et par l'esprit, les unissait en un seul être. Une vertu mystérieuse les séparait, les disjoignait, les repoussait dans leur solitude, creusait entre eux un abîme, mettait au fond de leur être un désir désespéré et mortel.
Dans ces alternatives, tous deux trouvaient jouissance et souffrance. Ils remontaient jusqu'à la première extase de leur amour, et ils redescendaient jusqu'à l'extrême et inutile effort pour se posséder; et ils remontaient encore, ils remontaient au principe de la grande illusion, respiraient l'ombre mystique où pour la première fois leurs âmes tremblantes avaient échangé une même parole muette ; et ils redescendaient encore, ils redescendaient vers le supplice de l'attente déçue, entraient dans une
atmosphère de brumes épaisses et suffocantes, pareilles à un tourbillon d'étincelles et de cendres chaudes.
Chacun de ces musiciens mages qu'ils aimaient tissait autour de leur sensibilité surexcitée un sortilège différent. Une Page de Robert Schumann évoquait le fantôme d'un très ancien amour qui avait étendu sur lui-même, en guise d'artificiel firmament, la trame de ses souvenirs les plus beaux et qui, avec une douceur étonnée et mélancolique, les voyait peu à peu pâlir. Un Impromptu de Frédéric Chopin disait, comme dans un rêve : « J'entends, la nuit, lorsque tu dors sur mon cœur, j'entends dans le silence de la nuit une goutte qui tombe, qui lentement tombe, qui toujours tombe, si proche, si lointaine ! J'entends, la nuit, la goutte qui tombe de mon cœur, le sang qui, goutte à goutte, tombe de mon cœur, lorsque tu dors, lorsque tu dors , moi seul. » De hautes courtines de pourpre, sombres comme la passion sans merci, autour d'un lit profond comme un sépulcre, voilà ce qu'évoquait Y Erotique d'Edouard Grieg ; et aussi une promesse de mort dans une volupté silencieuse, et un royaume sans bornes, riche de tous les biens de la terre, attendant en vain son roi disparu, son roi mourant dans la pourpre nuptiale et funéraire. Mais, dans le prélude de Tristan et Yseult. l'élan de l'amour vers la mort se déchaînait avec une véhémence inouïe, l'insatiable désir s'exaltait jusqu'à l'ivresse de la destruction «... Pour boire là-bas en ton honneur la coupe de l'éternel amour, je voulais, avec moi, sur le même autel, te consacrer à la mort. »
Et cette immense trombe d'harmonie les enveloppa tous deux irrésistiblement, les enserra, les emporta, les' ravit dans « le merveilleux empire ».
Ce n'était pas sur le -hétif instrument, incapable de rendre le moindre écho 'i'' cette plénitude torrentielle,
c'étaii dans l'éloquence, dans l'enlliousiasniede l'èxégète qu'Hippolyte saisissait toute la grandeur de celle Révélation tragique. Et, de même que I? parole de l'amant lui avait fait voir un jour la ville guelfe déserte, la ville dis couvents et des monastères, de même aujourd'hui l.u>.ul-elle apparaître à son imagination la vieille ville grise de liayreuth, solitaire en face des montagnes bavaroises, dans un pa>sa^e mysliijne où était répandue la même âme qu'Albrecht Durer emprisonna sous ie réseau des lignes au fond de ses estampes et de ses toiles.
George n'avait oublié aucun épisode de son premier pèlerinage religieux vers le Théâtre Idéal; il pouvait revivre tous les instants de son extraordinaire émotion, lorsqu'il avait découvert sur la douce colline, à l'extrémité de la grande avenue ombreuse, l'édifice consacré à la fête suprême de l'Art; il pouvait reconstituer la solennité du vaste amphiléâtre ceint de colonnes et d'arcades, le mystère du Golfe Mystique. — Dans l'ombre et dans le silence de l'espace recueilli, dans l'ombre et dans le silence extatique de toutes les Aines, un soupir s'élevait de l'orchestre invisible, un gémissement s'exhalait, une voix murmurante disait le premier appel douloureux du désir solitaire, la première et confuse angoisse dans le pressentiment du supplice futur. Et ce soupir et ce gémissement et cette voix montaient de la souffrance vague jusqu'à l'acuité d'un cri impétueux, disant l'orgueil d'un rêve, l'anxiété d'une aspiration surhumaine, la volonté terrible et •mplacable de la possession. Avec une turie dévorante, comme un incendie qui jaillirait d'un abime inconnu.
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le désir se dilatait, s'agitait, flamboyait, toujours plus haut, toujours plus haut, alimenté par la plus pure essence d'une double vie. L'ivresse delà flamme mélodieuse embrassait toutes choses ; tout ce qu'il y a au monde de souverain vibrait éperdurnent dans l'immense ivresse, exhalait sa joie et sa douleur la plus cachée en se sublimant et se consumant. Mais, soudain, les efforts d'une résistance, les colères d'une lutte frémissaient et grondaient dans l'essor de cette ascension orageuse ; et ce grand jet de vie. brisé tout à coup contre un obstacle invisible, retombait, s'éteignait, ne rejaillissait plus. Dans l'ombre et dans le silence de l'espace recueilli, dans l'ombre et dans le silence frissonnant de foutes les âmes, un soupir s'élevait du Golfe Mystique, un gémissement mourait, une voie brisée disait la tristesse de la solitude éternelle, l'aspiration vers la nuit éternelle, vers le divin, l'originel oubli.
Et voici qu'une autre voix, une voix de réalité humaine, modulée par des lèvres humaines, jeune et forte, mêlée de mélancolie, d'ironie et de menace, une voix chantait une chanson de la mer, au haut du mât, sur le navire qui amenait au roi Marc la blonde épouse irlandaise. Elle chantait : « Vers l'Occident erre le regard ; vers l'Orient file le navire. Frais, le vent souffle vers la terre natale. 0 fille d'Irlande, où t'attardes-tu ? Ce qui gonfle ma voile sont-ce tes soupirs ? Souffle, .souffle, ô vent. Malheur, ah ! malheur, fille d'Irlande, amour sauvage ! » C'était admonition de la vedette, l'avertissement prophétique, allègre et menaçant, plein de caresse et de raillerie, indéfinissable. Et l'orchestre se taisait. « Souffle, souffle, 5 vent. Malheur, ah ! malheur, fille d'Irlande, amour sauvage ! » La voix chantait sur la mer tranquille
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seule dans le silence, tandis que snus la tente Ysoult, immobile sur sa couche, semblait plongée dans le rêve obscur de son destin.
Ainsi s'ouvrait le Drame. Le souffle tragique, qui avait agité déjà le prélude, passait et repassait dans l'orchestre. Subitement, la puissance de destruction se manifestait en la femme magicienne contre l'homme qu'elle avait élu, qu'elle avait voué à la mort. Sa colère se déchaînait avec l'énergie des éléments aveugles ; elle invoquait toutes les forces terribles de la terre et du ciel pour détruire l'homme qu'elle ne pouvait pas posséder. « Éveille-toi à mon appel, puissance indomptable ; lève-toi du cœur où tu t'es cachée ! 0 vents incertains, entendez ma volonté. Secouez la léthargie de cette mer rêveuse, ressuscitez des profondeurs l'im* placable convoitise, montrez-lui la proie que je lu. offre ! Brisez le vaisseau, engloutissez les épaves ! Tout ce qui palpite et respire, ô vents, je vous le donne en récompense. » A l'admonition de la vedette répondait le pressentiment de Brangaine : « O malheur ! Quelle ruine je pressons, Yseult ! » Et la femme douce et dévouée tachait d'apaiser cette fureur folle. « Oh ! dismoi ta tristesse, Yseult ! Dis-moi ton secret 1» Et Yseult . a Mon cœur suffoque. Ouvre, ouvre la courtine toute grande! »
Tristan paraissait, debout, immobile, les bras croisés, le regard fixé sur les lointains de la mer. Du haut. du mât, la vedette reprenait sa chanson, sur le flot montant de l'orchestre. « Malheur, ah! malheur...» Et. tandis que les yeux d'Yseult, allumés d'une sombre flamme, contemplaient le héros, le motif fatal surgissait du Golfe Mystique : le grand et terrible symbole d'amour et de mort en qui était renfermée toute
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l'essence de la tragique fiction. Et, de sa propre bouche, Yseult proférait l'arrêt : « Elu par moi, perdu par moi. »
La passion mettait en elle une volonté homicide, réveillait dans les racines de son être un instinct hostile à l'être, an besoin de dissolution, d'anéantissement. Elle s'exaspérait à chercher en elle-même et autour d'elle une puissance foudroyante qui frapperait et détruirait sans laisser de trace. Sa haine se faisait plus atroce à la vue du héros calme et immobile, qui sentait la menace se condenser sur sa tête et qui savait l'inutilité de toute résistance. Sa bouche s'emplissait d'un amer sarcasme. « Que penses-tu de ce serf? » demandaitelle à Brangaine, avec un sourire inquiet. D'un héros elle faisait un serf; elle se déclarait dominatrice. « Dislui que j'ordonne à mon vassal de redouter sa souveraine, moi, Yseult. » Tel était le défi qu'elle lui envoyait pour une lutte suprême ; tel était l'appel que la force jetait à la force. Une solennité sombre accompagnait la marche du héros vers le seuil de la tente, lorsque l'heure irrévocable avait sonné, lorsque le philtre avait déjà rempli la coupe, lorsque le destin avait déjà resserré son cercle autour des deux vies. Yseult, appuyée à sa couche, pâle comme si la grande fièvre eût consumé tout le sang de ses veines, attendait, silencieuse ; silencieux, Tristan apparaissait sur le seuil : l'un et l'autre hauts de toute leur hauteur. Mais l'orchestre disait l'indicible anxiété de leurs âmes.
A partir de ce moment recommençait l'orageuse ascension. Il semblait que le Golfe Mystique s'enflammât de nouveau comme une fournaise et dardât plus haut, toujours plus haut, ses flammes sonores. « Réconfort unique pour un deuil éternel, salutaire breuvage d'oubli, je te bois sans peur 1 » Et Tristan approchait la
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coupe de ses lèvres. «À moi la moitié! Je la bois pour toi ! » s'écriait Yseult en lui arrachant la coupe des mains. La coupe d'or tombait, vide. — Avaientils tous deux bu la mort? Devaient-ils mourir? — Instant de surhumaine agonie. Le philtre de mort n'était qu'un poison -d'amour, qui les pénétrait d'un fou immortel. Ktonnés d'abord, immobiles, ils se regardaient, cherchaient dans les yeux l'un de l'autre l'indice de la mort à laquelle ils se croyaient voués. Mais une vie nouvelle, incomparablement plus intense que celle qu'ils avaient vécue, agitait toutes leurs fibres, palpitai! à leurs tempes et à leurs poignets, gonflait leurs cœurs d'un flot immense. — « Tristan ! » — « Yseult! » — Ils s'appelaient; ils étaient seuls; autour d'eux rien ne subsistait ; les apparences s'étaient effacées; le passé était aboli; l'avenir était une nuit noire que ne pouvaient pas rompre les éclairs mêmes de la récente ivresse. Us vivaient ; ils s'appelaient d'une vivante voix; ils s'attiraient l'un l'autre, par une fatalité que désormais ne pouvait arrêter aucune force. — * Tristan !» — « Yseult! »
Et la mélodie de la passion se déployait, s'élargissait, s'exaltait, palpitait et sanglotait, criait et chantait sur la profonde tempête des harmonies toujours plus agitées. Douloureuse et joyeuse, elle prenait un irrésistible essor vers les cimes des extase» inconnues, vers les cimes de la volupté suprême. * Délivré du monde, je te possède enfin, ô toi qui seule remplis mon Ame, suprême volupté d'amour ! »
« Salut! salut à Marc! salut! criait l'équipage parmi les éclats des trompettes, en saluant le roi qui s'éloignait du rivage pour aller au-devant de sa blonde épouse. Salut à Gornouailles I t
C'était le tumulte de la vie commune, c'élait la clameur de la joie profane, c'était la splendeur éblouissante du jour. L'Élu, le Perdu, levant un regard où flottait le sombre nuage du rêve, demandait : « Qui s'approche? — Le Roi. — Quel Roi? » Yseult, pâle et convulsée sous le manteau royal, demandait : « Où suis-je? Vis-je encore? Dois-je vivre encore?» Doux et terrible, le motif du philtre montait, les enveloppait, les enserrait dans sa spirale ardente. Les trompettes sonnaient : « Salut à MarC ! Salut à Gornouailles ! Gloire au Roi ! »
Mais, dans le second prélude, tous les sanglots d'une joie trop forte, tous les halètements du désir exaspéré, tous les sursauts de l'attente furieuse alternaient, si mêlaient, se confondaient. L'impatience de l'âme féminine communiquait ses frémissements à l'immensité de la nuit, à toutes les choses qui, dans la pure nuit d'été, respiraient et veillaient. L'âme enivrée jetait ses appels à toutes les choses, pour qu'elles demeurassent vigilantes sous les étoiles, pour qu'elles assistassent à la fête de son amour, au banquet nuptial de son allégresse. Insubmersible sur l'océan inquiet de l'harmonie, la mélodie fatale flottait, s'éclairant, s'obscurcissant. L'onde du Golfe Mystique, pareille à la respiration d'une poitrine surhumaine, se gonflait, s'élevait, retombait pour se relever encore , pour retomber encore, pour s'apaiser lentement.
« Entends-tu ? Il me semble que le bruit s'est dissipé dans le lointain. » Yseult n'entendait plus que les sons imaginés par son désir. Les fanfares de la chasse nocturne retentissaient dans la forêt, distinctes, rapprochées. <c C'est le chuchotement trompeur des feuilles qu'agite k vent dans ses jeux... Ce son si doux n'est
pas celui des cors ; c'est le murmure de la source qui jaillit et dévale dans la nuit silencieuse... » Elle n'entendait que les sons enchanteurs suscités en son Ame par le désir y composant le vieux et toujours nouveau sortilège. Dans l'orchestre comme clans ses sons abusés, les résonnances de la chasse se transformaient magiquement, se dissolvaient en les rumeurs infinies de la forêt, en la mystérieuse éloquence de la nuit estivale. Toutes les voix étouffées, toutes les séductions subtiles enveloppaient la femme haletante et lui suggéraient l'ivresse prochaine, tandis que Brangaine avertissait et suppliait en vain, dans la terreur de son pressentiment : « Oh ! laisse resplendir le flambeau protecteur ! Laisse sa lumière te montrer le péril 1 » Rien n'avait le pouvoir d'éclairer l'aveuglement du désir. « Quand ce serait le flambeau de ma vie, sans peur je l'éteindrais. Et je l'éteins sans peur. » D'un geste de dédain suprême, intrépide et superbe, Yseult jetait à terre le flambeau ; elle offrait sa vie et celle do l'Élu à la nuit fatale; elle entrait avec lui dans l'ombre, pour toujours.
Alors le plus enivrant poème de la passion humaine se déroulait triomphalement, comme en spirnle, jusqu'aux sommets du délire et de l'extase. C'étjUt la première étreinte frénétique, mêlée de volupté et d'angoisse, où les âmes avides de se confondre rencontraient l'obstacle impénétrable des corps; c'était la première rancune contre le temps où l'amour n'existait pas, contre le passé vide et inutile. Cét;iit la haine contre la lumière hostile, contre le jour perfide qui aiguisait toutes les souffrances, qui suscitait toutes les apparences fallacieuses, qui favorisait l'orgueil et opprimait la tendresse. C'était l'hymne à la nuit amie, a
l'ombre bienfaisante, au divin mystère où se dévoilaient les merveilles des visions intérieures, où s'entendaient les voix lointaines des mondes, où d'idéales corolles fleurissaient sur des tiges inflexibles. « Dès que le soleil s'est caché dans notre poitrine, les étoiles du bonheur répandent leur riante lumière. »
Et, dans l'orchestre, parlaient toutes les éloquences, chantaient toutes les joies, pleuraient toutes les douleurs que la voix humaine a jamais exprimées. Les mélodies émergeaient des profondeurs symphoniques, se développaient, s'interrompaient, se superposaient, se mélangeaient, se fondaient, se dissolvaient, disparaissaient pour réapparaître. Une anxiété de plus en plus inquiète et déchirante passait par tous les instruments et exprimait un continuel effort toujours vain pour atteindre l'inaccessible. Dans l'impétuosité des progressions chromatiques, il y avait la folle poursuite d'un bien qui se dérobait à toute prise, quoiqu'il resplendît très proche. Dans les changements de ton, de rythme et de mesure, dans la succession des syncopes, il y avait une recherche sans trêve, il y avait une convoitise sans limites, il y avait le long supplice du désir toujours déçu et jamais éteint. Un motif, symbole de l'éternel désir éternellement exaspéré par la possession décevante, revenait à chaque instant avec une persistance cruelle ; il s'élargissait, il dominait, tantôt illuminant les crêtes des flots harmoniques, tantôt les obscurcissant d'une ombre funèbre.
L'effrayante vertu du philtre opérait sur l'âme et sur la chair des deux amants déjà consacrés à la mort. Rien ne pouvait éteindre ou adoucir cette ardeur fatale ; rien, hormis la mort. Ils avaient tenté vainement toules les caresses ; ils avaient recueilli vainement toutes
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leurs forces pour s'unir dans un embrassement suprême, pour se posséder enfin, pour devenir un seul et même être. Leurs soupirs de volupté se transformaient en sanglots d'angoisse. Un obstacle infrangible s'interposait entre eux, les séparait, les rendait étrangers et solitaires. Leur substance corporelle, leur personnalité vivante, c'était là l'obstacle. Et une haine secrète naissait chez l'un et l'autre : un besoin de se détruire, de s'anéantir : un besoin de faire mourir et un besoin de mourir. Dans la caresse même, ils reconnaissaient l'impossibilité de franchir la limite matérielle de leurs sens humains. Les lèvres rencontraient les lèvres et s'arrêtaient. « Qu'est-ce qui succomberait à la mort, disait Tristan, sinon ce qui nous sépare, ce qui empêche Tristan d'aimer Yseult pour toujours, de vivre éternellement pour elle seule? » Et déjà ils entraient dans l'ombre infinie. Le monde des apparences disparaissait. «Ainsi, disait Tristan, ainsi nous mourûmes, ne voulant vivre que pour l'amour, inséparables, toujours unis, sans fin, sans réveil, sans peur, sans nom dans le sein de l'amour... » Les paroles s'entendaient distinctes sur le pianissimo de l'orchestre. Une nouvelle extase ravissait les deux amants et les emportaitjusqu'au seuil du merveilleux empire nocturne. Déjà ils goûtaient d'avance la béatitude de la dissolution, se sentaient délivrés du poids de la personne, sentaient leur substance se sublimer et flotter, diffuse dans une joie sans fin. « Sans fin, sans réveil, sans peur, sans nom... » « Prenez garde ! Prenez garde ! Voici que la nuit cède au jour, avertissait d'en haut Brangaine invisible. Prenez garde !» Et le frisson de la gelée matinale traversait le parc, réveillait les fleurs. La froide lumière de l'aube 'nontait lentement et recouvrait les étoiles qui
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palpitaient plus fort. « Prenez garde ! » Vain avertissement de la vigie fidèle . Eux n'écoutaient pas ; ils ne voulaient pas, ne pouvaient pas se réveiller. Sous la menace du jour, ils se plongeaient toujours plus avant dans cette ombre où ne pouvait parvenir jamais aucune lueur de crépuscule. « Qu'éternellement la nuit nous enveioppe! » Et un tourbillon d'harmonies les enveloppait, les étreignait dans ses spirales véhémentes, les transportait sur la plage écartée qu'invoquait leur désir, là où nulle angoisse n'opprimait l'élan de l'âme aimante, par delà toute langueur, par delà toute douleur, par delà toute solitude, dans la sérénité infinie de leur rêve suprême.
« Sauve-toi, Tristan ! » C'était le cri de Kourw^nal après le cri de Brangaine. C'était l'assaut imprévu et brutal qui interrompait l'embrassement extatique. Et, tandis que le thème d'amour persistait dans l'orchestre, le motif de la chasse éclatait avec un fracas métallique. Le roi et les courtisans paraissaient. Tristan cachait sous son amplemanteau Yseult étendue sur le lit de fleurs ; il la dérobait aux regards et à la lumière, affirmant par ce geste sa domination, signifiant son droit non douteux. « Le triste jour, pour la dernière fois ! » Pour la dernière fois, dans l'attitude calme et résolue d'un héros, il acceptait la lutte avec les forces étrangères, sûr désormais que rien ne pouvait modifier ou suspendre le cours de son destin. Tandis que h souveraine douleur du roi Marc s'exhalait en une mélopée lente et profonde, il se taisait, inébranlable dans sa pensée secrète. Et, finalement, il répondait aux questions du roi : « Ce mystère, je ne puis te le révéler. Jamais tu ne pourras connaître ce que tu demandes. » Le motif du philtre condensait sur cette réponse l'obscu-
rite du mystère, la gravité de l'événement irréparable. «Veux-tu suivre Tristan, ô Yseult? demandait-il à la reine, simplement, en présence de tous. Sur la terre ©ù je veux aller, le soleil ne resplendit pas. C'est la terre des ténèbres, c'est le pays nocturne d'où m'envoya ma mère lorsque, conçu par elle dans la mort, dans la mort je vins au jour... » Et Yseult : «Là où est la patrie de Tristan, là Yseult veut aller. Elle veut le suivre, douce et fidèle, dans le chemin qu'il lui montrera.. »
Et le héros mourant la précédait sur cette terre, frappé par le traître Melot.
Cependant le troisième prélude évoquait la vision du rivage lointain, des récifs arides et désolés où, dans les anses secrètes, la mer semblait pleurer sans trêve un deuil inconsolable. Une brume de légende et de mystérieuse poésie enveloppait les formes rigides de la roche, aperçues comme dans une aube incertaine ou dans un crépuscule presque éteint. Et le son du chalumeau pastoral réveillait les images confuses de la vie passée, des choses perdues dans la nuit des temps.
« Que dit l'antique lamentation? soupirait Tristan. Où suis- je ? »
Le pâtre modulait sur le roseau fragile la mélodie impérissable, transmise par les ancêtres à travers les âges; et, dans sa profonde inconscience, il était sans inquiétude.
El Tristan, à l'âme de qui ces humbles notes avaient tout révélé : « Je ne suis pas resté au lieu de mon réveil. Mais où ai-je fait séjour? je ne saurais te le dire. Là, je n'ai vu ni le soleil, ni le pays, ni les habitants ; mais, ce que j'y ai vu, je ne saurais te le dire... C'était là où je lus toujours, là où j'irai pour
toujours : dans le vaste empire de l'universelle nuit. Là-bas, une seule et unique science nous est donnée : le divin, l'éternel, l'originel oubli! » Le délire de la fièvre l'agitait; l'ardeur du philtre rongeait ses fibres intimes. « Oh ! ce que je souffre, tu ne peux pas le souffrir ! Ce désir terrible qui me dévore, ce feu implacable qui me consume... Oh ! si je pouvais te le dire ! si tu pouvais me comprendre ! »
Et le pâtre inconscient soufflait, soufflait dans son chalumeau. C'était le même air; les notes étaient toujours les mêmes : elles parlaient de la vie qui n'était plus, elles parlaient des choses lointaines et anéanties.
« Vieille et grave mélodie, disait Tristan, tes sons lamentables parvenaient jusqu'à moi sur les vents du soir lorsque, en un temps lointain, la mort du père fut annoncée au fils. Dans l'aube sinistre tu me cherchais, de plus en plus inquiète, lorsque le fils apprit le sort de la mère. Quand mon père m'engendra et mourut, quand ma mère me donna le jour en expirant, la vieille mélodie arrivait aussi à leurs oreilles, languissante et triste. Elle m'a interrogé un jour, et voici qu'elle me parle encore. Pour quel destin suis-je né ? Pour quel destin ? La vieille mélodie me le répète : — Pour désirer et mourir ! Pour mourir de désirer ! — Oh ! non, non. Tel n'est point ton véritable sens... Désirer, désirer, désirer jusque dans la mort; mais non pas mourir de désirer!... » De plus en plus puissant, de plus en plus tenace, le philtre le corrodait jusqu'aux moelles. Tout son être se tordait dans l'insupportable spasme. Par moments, l'orchestre avait des crépitations de bûcher. La violence de la douleur le traversait parfois avec une impétuosité de rafale, avivant les flammes. Des sursauts subits le secouaient;
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des cris atroces l'en échappaient ; des sanglots étoufTés s'y éteignaient. « Le philtre ! le philtre ! le terrible philtre ! Avec quelle furie je le sens monter de mon cœur h mon cerveau ! Nul remède désormais, nulle douce mort ne peut me délivrer de la torture du désir. En aucun lieu, en aucun lieu, hélas ! je ne trouverai le repos. La nuit me repousse vers le jour, et l'œil du soleil se repaît de mon perpétuel souffrir. Ah ! comme le soleil ardent me brûle et me consume! Et n'avoir pas même, n'avoir jamais le rafraîchissement d'une ombre pour cette ardeur dévorante ! Quel baume pourrait procurer un soulagement à mon horrible supplice? » Il portait dans ses veines et dans ses moelles le désir de tous les hommes, de toute l'espèce, amassé de génération en génération, aggravé des fautes de tous les pères et de tous les fils, des ivresses de tous, àss angoisses de tous. En son sang refleurissaient les germes de la concupiscence séculaire, se remêlaient les impuretés les plu? diverses, refermentaient les venins les plus subtils et les plus violents que. depuis les âges immémoriaux, de purpurines bouches sinueuses de femmes avaient versés aux mâles avides et subjugués. Il était l'héritier du mal éternel. « Ce terrible philtre qui me condamne au supplice, c'est moi, moiméme qui l'ai composé. Avec les agitations de mon père, avec les convulsions de ma mère, avec toutes les larmes d'amour versées en d'autres temps, avec le rire et avec les pleurs, avec les voluptés et avec les blessures, je l'ai composé moi-même, le poison de ce philtre. Et je l'ai bu à longues gorgée» de délice... Maudit sois-tu, philtre terrible ! Maudit soii qui t'a composé ! » Et il retombait sur sa couche, exténué, inanimé, pour reprendre encore ses esprits, pour sentir
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encore l'ardeur de sa plaie, pour voir encore de ses yeux hallucinés l'image souveraine traversant les champs de la mer. « Elle vient, elle vient vers la terre, bercre mollement sur de grands flots de fleurs enivrantes. Son sourire verse sur moi une divine consolation ; elle m'apporte le rafraîchissement, suprême... » Ainsi invoquait-il, ainsi voyait-il, de ses yeux clos désormais à la commune lumière, la magicienne, la maîtresse des baumes, la médicatrice de toutes les blessures. « Elle vient, elle vient ! Ne la vois-tu pas, Kourwenal, ne la vois-tu pas? » Et les ondes émues du Golfe Mystique ramenaient confusément des profondeurs toutes les mélodies déjà entendues, les mélangeaient, les emportaient, les submergeaient dans un gouffre, les repoussaient encore à la surface, les broyaient : celles qui avaient exprimé l'angoisse du décisif conflit sur le pont du navire, celles où l'on avait ouï le bouillonnement du breuvage versé dans la coupe A'ot et le bourdonnement des artères envahies par le feu liquide, celles où l'on avait ouï la mystérieuse haleine de la nuit d'été invitant à des voluptés sans fin, toutes les mélodies, avec toutes les images et toutes les souvenances. Et, sur cet immense naufrage, la fatale mélodie passait, altière, souveraine, implacable, répétant par intervalles l'atroce condamnation : « Désirer, désirer, désirer jusque dans la mort; mais non pas mourir de déairer 1 »
« Le vaisseau jette l'ancre ! Yseult. voilà Yseult I Elle s'élance au rivage I » criait Kourwenal du haut de Ja tour. Et, dans le délire de la joie, Tristan déchirait les bandages de sa blessure, excitait son propre sang à jaillir, à inonder la terre, à empourprer le monde. A l'approcha d'Yseult et de la Mort, i) croyait enien-
dre la lumière. « N'entends-je pas la lumière? mes oreilles n'entendent-elles pas la lumière ? » Un grand soleil intérieur l'éblouissait ; tous les atomes de sa substance dardaient des rayons de soleil qui, par ondes lumineuses, s'épandaient dans l'univers. La lumière était musique ; la musique était lumière.
Et alors le Golfe Mystique s'irradiait réellement comme un ciel. Les sonorités de l'orchestre semblaient imiter ces lointaines harmonies planétaires que jadis des âmes de contemplateurs vigilants crurent surprendre dans le silence nocturne. Peu à peu, les longs frémissements de l'inquiétude, et les longs sursauts de l'angoisse, et les halètements des vaines poursuites, et les efforts du désir toujours déçu, et toutes les agitations de la misère terrestre s'apaisaient, se dissipaient. Tristan avait enfin franchi la limite du « merveilleux empire » ; il était entré enfin dans la nuit éternelle. Et Yseult, penchée sur la dépouille inerte, sentait enfin se dissoudre lentement le poids qui l'écrasait encore. La mélodie fatale, devenue plus claire et, plus solennelle, consacrait le grand hymen funéraire. Ensuite les notes, semblables à des fils éthérés, s'affinaient pour tisser autour de l'amante des voiles de pureté diaphanes. Ainsi commençait une sorte d'assomption joyeuse, par des degrés de splendeur, sur l'aile d'un hymne. « De quel suave sourire il sourit ! Ne le voyez-vous pas ? Ne l'entendez-vous pas? Gomme il resplendit de sidérale clarté? Ne le voyez-vous pas? Ne l'entendez-vnus pas? Suis-je seule à entendre cette mélodie nouvelle, infiniment douce et consolante, qui jaillit des profondeurs de son 'Mre. et me ravit, et me pém-tre. et m'enveloppe? » La Magicienne d Irlande, la formidable maîtresse des philtres, l'arbitre héréditaire des obscures puissance*
TRIOMPHE DE LA ICO&T t\Ô*)
terrestres, celle qui, du haut du navire, avait invoqué les tourbillons et les tempêtes, celle dont l'amour avait élu le plus fort et le plus noble des héros pour l'intoxiquer et le perdre, celle qui avait fermé le chemin de la gloire et de la victoire à un « dominateur du monde », l'empoisonneuse, l'homicide, se transfigurait par la vertu de la mort en un être de lumière et de joie, exempt de toute convoitise impure, libre de toute basse attache, palpitant et respirant au sein de l'âme diffuse de l'univers. « Ces sons plus clairs qui murmurent à mon oreille ne seraient-ils pas les ondes molles de l'air? Dois-je respirer, boire, me plonger, naufrager doucement dans les vapeurs et dans les parfums ? » Tout en elle se dissolvait, se fondait, se dilatait, retournait à la fluidité originelle, à l'immense océan élémentaire d'où les formes naissaient, où les formes disparaissaient pour se renouveler et pour renaître. Dans le Golfe Mystique, les transformations et les transfigurations s'accomplissaient de note en note, d'harmonie en harmonie, sans interruption. Il semblait que toutes choses s'y décomposassent, y exhalassent leurs essences cachées, s'y changeassent en immatériels symboles. Des couleurs jamais apparues sur les pétales des plus délicates fleurs terrestres, des parfums d'une subtilité presque imperceptible y flottaient. Des visions de paradis secrets s'y révélaient dans un éclair, des germes de mondes à naître s'y épanouissaient. Et l'ivresse panique montait, montait; le chœur du Grand Tout couvrait l'unique voix humaine. Transfigurée, Yseult entrait dans le merveilleux empire, triomphalement. « Se perdre, s'abîmer, s'évanouir sans conscience dans l'infinie palpitation de l'âme universelle : suprême volupté ! »
Durant des jours entiers, les deux ermites vécu «"6. ainsi dans la grande fiction, respirèrent cette atmosphère brûlante, se saturèrent de cet oubli mortel. Us crurent se transfigurer eux-mêmes, atteindre eux- .aiêmes un cercle supérieur d'existence ; ils crurent égaler les personnages du drame dans les hauteurs vertigineuses de leur rêve d'amour. — Ne semblait-il pas qu'ils eussent, eux aussi nu un philtre? N'étaient-ils pas, eux aussi, tourmentés par un désir sans limite? N'étaient-ils pas. eux aussi, enchaînés par un lien indissoluble, et n'éprouvaient-ils pas souvent dar^ volupté les- aflres de l'agonie, n'entendaient-ils pas ie grondement de la mort ? George, comme Tristan lorsqu'il avait entendu l'antique mélodie modulée par le pâlie, trouvait en cette musique la révélation directe d'une angoisse où il croyait surprendre enfin l'essence
vraie de son âme et le secret tragique de son destin. Nul homme mieux que lui ne pouvait pénétrer le sens symbolique et mythique du Philtre, et nul homme mieux que lui ne pouvait mesurer la profondeur du drame intérieur, uniquement intérieur, où le héros pensif avait consumé ses forces. Nul non plus ne pouvait mieux comprendre le cri désespéré de la victime : « Ce terrible philtre qui me condamne au supplice. c'est moi. moi-même qui l'ai composé. »
I! entreprit alors sur sa maîtresse une œuvre de séduction funèbre. Il voulait la décider lentement à mourir ; il voulait l'attirer avec lui vers une fin mystérieuse et douce, en ce pur été de l'Adriatique plein de transparences ei de parfums. La grande phrase d'amour — qui se déployait en un si large cercle de lumière autour de la transfiguration d'Yseult — avait enfermé Hippolyte dans son sortilège. ^Ue la répétait sans cesse à voix basse, quelquefois même à haute voix, avec des signes de jubilation débordante.
— Ne voudrais-tu point mourir de la mort d'Yseult ? hii demanda George avec un sourire.
— Je le voudrais, répondit-elle. Mais, sur terre, on ne meurt pas de cette façon.
— Et si je mourais, moi ? reprit-il, souriant toujours. Si tu me voyais mort, en réalité, non en rêue ?
— Je crois que je mourrais aussi, mais de désespoir.
— Et si je te proposais de mourir avec moi, en même temps, de la même manière?
Fendant quelques secondes elle resta songeuse, les yeux baissés. Puis, relevant vers le tentateur un regard chargé de toute la douceur de la vie :
— Pourquoi mourir, dit-elle, si je t'aime, si tu
m'aimes, si rien désormais ne nous empêche de vivre en nous seuls ?
— La vie te plaît 1 murmura-t-il avec une amertume voilée.
'— Oui, affirma-t-elle avec une sorte de véhémence ; la vie me plaît parce que tu me plais.
— Et si je mourais? répéta-t-il sans sourire, parce qu'une fois encore il sentait monter en lui l'hostilité instinctive contre la belle créature luxurieuse qui respirait l'air comme une joie.
— Tu ne mourras point, affirma-t-elle avec la même assurance. Tu es jeune; pourquoi devraia-tu mourir ?
Dans la voix, dans l'attitude, dans toute la personne, elle avait une insolite diffusion de bien-être. Son aspect était celui que les créatures vivantes ont seulement aux heures où leur vie s'écoule harmonieusement dans un équilibre temporaire de toutes les énergies d'accord avec des conditions extérieures favorables. Comme d'autres fois, elle semblait s'épanouir dans la bonté de l'air marin, dans la fraîcheur du soir estival ; et elle faisait penser à une de ces magnifiques fleurs crépusculaires qui ouvrent la couronne de leurs pétales au coucher du soleil.
Après une longue pause où l'on entendit sur les grèves la rumeur de la mer semblable à un bruissement de feuilles arides, George demanda :
— Crois-tu au Destin ?
— Oui. j'y crois.
Mal disposée à la gravité triste vers laquelle semblaient tendre les paroles de George, elle avait répondu sur un ton léger de badinage. Lui, blessé, reparlil vivement, avec amertume :
TRIOMPHE DE LA MORT 44l
— Sais-tu quel jour c'est, aujourd'hui ? Perplexe, inquiète, elle demanda :
— Quel jour?
Il eut une hésitation. Jusqu'alors il avait évité de rappeler à l'oublieuse l'anniversaire de la mort de Démétrius : une répugnance de plus en plus farouche l'empêchait de proférer ce nom pur, d'évoquer cette fière image hors du sanctuaire. Il sentait qu'il aurait profané sa religieuse douleur en admettant Hippolyte à la partager. Et ce qui avivait encore ce sentiment, c'est qu'il était alors dans un de ces intervalles fréquents de lucidité cruelle où il revoyait en Hippolyte la femme de délices, la «fleur de concupiscence», l'Ennemie. Il se contint ; et, avec un faux rire subit :
— Regarde ! s'écria-t-il. C'est fête à Ortone.
Il indiquait dans le lointain glauque la cité maritime qui se couronnait de feux.
— Gomme tu es étrange aujourd'hui ! dit-elle. Puis, le fixant avec cette expression singulière qu'elle
avait coutume de prendre lorsqu'elle voulait l'apaiser et l'adoucir, elle ajouta :
— Viens ici ; viens t'asseoir à mon côté...
Il était debout dans l'ombre, au seuil d'une des portes qui s'ouvraient sur la loggia. Elle était assise dehors, sur le parapet, vêtue d'une légère robe blanche, dans une pose alanguie, surgissant de tout le buste sur le fond de la mer où s'attardaient encore les clartés du crépuscule ; et le profil de sa tête brune se dessinait dans une zone d'ambre limpide. Elle avait l'air de renaître, comme au sortir d'un lieu clos et suffocant, d'une atmosphère lourde d'exhalaisons empoisonnées. Aux yeux de George, elle avait l'air de s'évaporer comme une fiole de parfums, de laisser perdra
44î TRIOMPHE ùh LA MOBT
la vie idéale accumulée en elle par les puissances de la Musique, de se vider peu à peu des rêves importuns, de revenir à la primitive animalité.
George pensait : « Gomme toujours, elle n'a tait que recevoir et garder docilement les attitudes que je lui ai données. La vie intérieure a été toujours et est toujours l^ctice en elle. Ma suggestion une lois interrompue, elle retourne à sa nature propre, elle redevient une iemme, un instrument de basse lasciveté. Rien ne changera jamais sa substance, rien ne la purifiera. Elle a le sang plébéien et, dans le sang, qui sait quelles hérédités ignobles ! Mais, moi non plus, je ne pourrai jamais m'amanchir du désir qu'elle a allumé en moi ; je ne pourrai jamais l'extirper de ma chair. Dorénavant, je ne pourrai vivre ni avec elle ni sans elle. Je sais que je dois mourir ; mais la laisserai-je à un successeur? » Sa haine contre l'inconsciente créature ne s'était jamais soulevée avec autant de violence. Il la déchirait sans pitié, avec une acrimonie dont il s'étonnait lui-même. C'était comme s'il se fût vengé d'une infidélité, d'une déloyauté qui aurait dépassé toutes les limites de la perfidie. Il éprouvait l'envieuse rancune du nauhagé qui, au moment où il eniuiice, aperçoit près de lui son camarade sur le point de se sauver, de se raccrocher à la vie. Pour lui, cet anniversaire venait apporter une nouvelle confirmation de l'arrêt qu'il savait déjà irrévocable. Pour lui, ce jour était l'Epiphanie de la Mort. Il sentait qu'il n'était plus maître de lui-même; il sentait l'absolue domination de l'idée fixe qui, d'un instant à l'autre, pouvait lui suggérer l'acte suprême et en même temps communiquer à sa volonté l'impulsion eflective. Et, tandis que des images criminelles lui traversaient conlusémcnt le
XliiOMPaE JD£ LA âdOÛÏ 443
cerveau : « Dois-je mourir seul? se répétait-il à luimême. Dois-je mourir seul? »
Il tressaillit lorsqu'Hippolyte le toucha au visage et lui passa les bras autour du cou.
— Je t'ai fait peur? demanda- t-elle.
En le voyant disparaître dans l'ombre de plus en plus épaisse qui occupait l'embrasure de la porte, une inquiétude singulière l'avait prise et elle s'était levée pour l'embrasser.
— A quoi pensais-tu? Qu'as-tu*? Pourquoi es-tu comme cela, aujourd'hui?
Elle lui parlait d'une voix insinuante et, le tenant toujours embrassé, lui caressait la tempe. Dans l'obscurité, il voyait la mystérieuse pâleur de ce visage, la lueur de ces yeux. Un tremblement irrésistible l'envahit.
— Tu trembles ? Qu'as-tu ? Qu'as-tu ?
Elle se détacha de lui. chercha une bougie sur la table, l'alluma. Elle se rapprocha, inquiète, lui prit les deux mains.
— Tu es malade?
— Oui, balbutia-t-ii ; je ne suis pas à mon aise. C'est une de mes mauvaises journées...
Ce n'était pas la première lois qu'elle l'entendait S8 plaindre de vagues souffrances physiques, de douleurs sourdes et errantes, de tiraillements et de fourmillements pénibles, de vertiges et de cauchemars. Elle croyait ces souffrances imaginaires; elle y voyait des effets de la mélancolie habituelle, des excès de pensée ; et elle n'y connaissait pas de meilleur remède que les caresses, les rires et les jeux.
— Où souilres-tu ?
— Je ne saurais dire.
(\!\k TRIOMPHE DE LA MORT
— Oh ! je sais bien, moi, la cause de ton mal. La musique t'excite trop. Il faut ne plus en faire pendant une, semaine.
— Non, nous n'en ferons plus.
— Plus du tout.
Et elle alla vers le piano, rabattit le couvercle sur le clavier ; ferma la serrure et cacha la petite clef.
— Demain, nous reprendrons nos grandes promenades ; nous passerons toute la matinée sur la plage. Veu»tu ? Et maintenant, viens dans la loggia.
Elle l'attira d'un geste tendre.
— Regarde comme la soirée est belle ! Sens comme les rochers embaument !
Elle aspira le parfum saumâtre en frémissant et se serrant contre lui.
— Nous avons tout pour être heureux, et toi... Gomme lu regretteras ce temps-ci, lorsqu'il sera passé! Les jours passent. Voilà bientôt trois mois que nous vivons ici.
— Penserais-tu déjà à me quitter? demanda-t-il, inquiet, soupçonneux.
Elle voulut le rassurer.
— Non, non, répondit-elle; pas encore. Mais la prolongation de mon absence devient difficile, à cause de ma mère. J'ai même reçu aujourd'hui une lettre de rappel. Tu sais, elle a besoin de moi. Lorsque je manque à la maison, tout va de travers...
— Tu dois donc retourner prochainement à Rome?
— Nop . Je saurai trouver encore quelque prétexte. Tu sais que, pour ma mère, je suis ici en compagnie d'une amie. Ma soeur m'a aidée et m'aide à rendre cette fiction vraisemblable ; et d'ailleurs ma mère n'ignore pas que j'ai besoin des bain* et que, l'an der-
nier, je me suis mal trouvée de n'en avoir pas pris. . . Tu te rappelles? J'ai passé l'été à Caronno, chez ma sœur. Quel horrible été !
— Et alors?
— Je pourrai certainement rester avec toi tout ce mois d'août, peut-être aussi la première semaine de septembre...
— Et ensuite?
— Ensuite, tu me permettras de retourner à Rome, et tu viendras m'y rejoindre. Là, nous aviserons pour l'avenir. J'ai déjà quelque chose en tête...
— Quoi?
— Je te le dirai. Mais, pour le moment, dînons. Tu n'as point d'appétit, toi ?
Le dîner était prêt. Comme d'habitude, la table était dressée en plein air, dans la loggia. On alluma la grande lampe.
— Vois ! s'écria-t-elle, lorsque la domestique eut apporté sur la table la soupière fumante. Ceci, c'est l'oeuvre de Candie.
Elle avait voulu que Candie lui apprêtât une soupe rustique, à la mode paysanne : un mélange savoureux, riche en gingembre, coloré et odorant. Elle y avait déjà goûté quelquefois, attirée par l'odeur dans l'habi- *ation des vieillards ; et elle en était devenue gourmande. >- C'est délicieux ! Tu vas goûter.
Elle s'en versa une écuelle comble, avec un geste de gourmandise enfantine ; et elle avala vivement la première cuillerée.
— Je n'ai jamais rien mangé de meilleur !
Elle appela Candie pour lui faire des compliments.
— Candie ! Candie !
La femme se montra au bas de l'escalier, riant :
4&6 TRIOMPHE DE E.A MORf
— La soupe te plaît, madame ?
— Elle est parfaite !
— Puisse-t-elle se convertir en bon sang pour toi I Et le? rires naïfs de la femme enceinte montèrent
dans l'air calme.
George prenait part à cette gaîté, et il le laissait voir Le changement subit de son humeur était manifeste. D se versa du vin. but d'un trait. Il fit effort pour vaincre sa répugnance à manger, cette répugnance qui, dans les derniers temps, était devenue si grave qu'elle lui rendait parfois insupportable jusqu'à la vue de la viande saignante.
— Tu te sens mieux, n'est-ce pas? demanda Hipporyte en se penchant vers lui et en déplaçant même un peu sa chaise pour se rapprocher.
— Oui, maintenant je me sens bien.
Et il but encore.
— Regarde ! s'écria-t-elle. Regarde Ortone en fête !
Et tous deux regardèrent la ville lointaine, couronnée de ieux, sur la colline qui s'allongeait dans la mer ténébreuse. Des groupes de ballons lumineux, pareils à des constellations de flamme, s'élevaient lentement dans l'air tranquille; et ils semblaient se multiplier sans cesse, ils peuplaient tout ce rivage du ciel.
— Ces jours-ci, dit-il, ma sœur Chistine est b Ortone. chez les Vallereggia, ses parents.
— Elle t'a écrit?
— Oui.
— Comme je serais heureuse de la voir ! Elle te res^mble, n'est-ce pas? Christine est ta préférée.
Pendant quelques secondes, elle resta pensive. Puia elle reprit :
— Comme je serais heureuse de voir ta mère ! J'ai si souvent pensé à elle î
Et, après une autre pause, d'une voix tendre :
— Gomme elle doit t'adorer !
Une émotion imprévue gonfla le cœur de George; et en lui réapparut la vision intérieure de la maison qu'il avait abandonnée, oubliée; et, pendant un instant, toutes les tristesses passées lui revinrent à l'esprit, avec toutes les douloureuses images : — la figure émaciée de sa mère, ses paupières gonflées et rougies par les larmes ; le souvenir doux et déchirant de Christine ; l'enfant maladif dont la grosse tête était toujours penchée sur une poitrine qui n'avait que le souffle ; le masque cadavérique de la pauvre idiote gourmande. Et les yeux las de sa mère lui demandaient de nouveau, comme à l'heure de la séparation : « Pour qui m'abandonnes-tu ? »
De nouveau, son âme se tendit vers la maison lointaine, s'inclinant tout à coup comme un arbre investi par la rafale. Et la résolution secrète — prise dans l'obscurité de la chambre entre les bras d'Hippolyte — vacilla sous le choc d'un avertissement obscur, lorsqu'il revit en mémoire la porte close derrière laquelle était le lit de Démétrius, lorsqu'il revit la chapelle mortuaire à l'angle du cimetière, dans l'ombre bleuâtre et. solennelle de la montagne protectrice.
Mais Hippolyte parlait, devenait loquace. Comme tant d'autres fois, elle s'abandonnait imprudemment à ses souvenirs domestiques. Et lui, comme tant d'autres fois, se mit à écouter, en observant avec malaise certaines lignes vulgaires que prenait la bouche de cette femme dans l'abondance et dans la chaleur du discours , en observant comme tant d'autres fois le geste
particulier qui lui était habituel quand elle s'échauffait, ce geste si disgracieux qu'il ne paraissait pas lui appartenir. Elle disait :
— Ma mère à moi, tu l'as vue un jour dans la ~ue. Tu te rappelles? Quelle différence entre ma mère et mon père ! Mon père a toujours été bon et affectueux pour nous, incapable de nous battre, de nous réprimander durement. Ma mère est violente, impétueuse, presque cruelle. Ah ! si je te racontais le martyre de ma sœur, de la pauvre Adrienne ! Elle se rebellait toujours ; et cette rébellion exaspérait ma mère, qui la frappait jusqu'au sang. Moi, je savais la désarmer en reconnaissant ma faute et en lui demandant pardon. Cependant, avec toute sa dureté, elle avait pour nous un immense amour... Notre appartement avait une fenêtre qui correspondait à une citerne. Et nous, par jeu, nous nous mettions souvent à cette fenêtre pour tirer de l'eau avec un petit seau. Un jour ma mère sortit et, par hasard, nous restâmes seuls. Quelques minutes après, nous eûmes la surprise de la voir rentrer tout en larmes, bouleversée, défaite. Elle me prit entre ses bras et me couvrit de baisers, sanglotant comme une folle. Dans la rue, elle avait eu le pressentiment que j'étais tombée par cette fenêtre !
George revit en mémoire ce visage de vieille hystérique où apparaissaient exagérés tous les défauts du visage de la fille : le développement de la mâchoire inférieure, la longueur du menton, la largeu. des narines. Il revit ce front de Furie sur lequel se redressaient des cheveux gris, secs, épais, et ces sombras yeux enloncés sous l'arcade sourcilière, qui révélaient une ardeur fanatique de bigote et une avarice opiniâtre dt petite bourgeoise transtévérine.
— Tu vois cette cicatrice que j'ai sous le menton? poursuivait Hippolyte. Elle me vient aussi de ma mère. Nous allions à l'école, ma sœur et moi, et nous avions pour l'école des robes très jolies, que nous devions ôter au retour. Un soir, en rentrant, je trouvai sur la table une chaufferette que je pris pour réchauffer mes mains glacées. Ma mère me dit : « Va te déshabiller ! » Je répondis : « J'y vais ; » et je continuai à me chauffer. Elle répéta : « Va te déshabiller ! » Je répétai : « J'y vais. » Elle avait entre les mains une grosse brosse et brossait un vêtement. Je m'attardais au milieu de la chambre avec la chaufferette. Ma mère répéta pour la troisième fois : « Va te déshabiller ! » Et je répétai : « J'y vais. » Furieuse, elle me lança la brosse, qui atteignit et brisa la chaufferette. Un éclat de l'anse me frappa ici, sous le menton, et me coupa une veine. Le sang coulait. Ma tante accourut vite à mon secours ; mais ma mère ne bougea ni ne me regarda. Le sang coulait. Par bonheur, on trouva immédiatement un chirurgien qui fit la ligature de la veine. Ma mère s'obstinait à garder le silence. Lorsque mon père revint et me vit avec un bandage, il me demanda ce que j'avais. Ma mère, sans une parole, me fixa. Je répondis : « Je suis tombée dans l'escalier. » Ma mère se tut. Par la suite, j'ai beaucoup souffert de cette perte de sang... Mais Adrienne, comme on l'a battue ! Surtout à cause de Jules, mon beau-frère. Je n'oublierai jamais une scène terrible...
Elle s'interrompit. Peut-être venait-elle de surprendre sur la figure de George quelque signe équivoque.
— Je t'ennuie, n'est-ce pas, avec tout ce /bavardage?
45o TBTOMPHF TiV. T,A MOBT
— Non. non. Continu- je t'en prie. Ne vois-tn pa§ que je t 'écoule?
— Nous habitions alors àRipetta.dansla maison d'une famille Angelini avec laquelle nous nous liâmes d'intime amitié. Louis Sergi, le frère de mon beau-frère Jules, occupait l'étage inférieur avec sa femmp Eugénie. Louis était, un homme instruit, studieux, modeste; Eugénie était une femme de la pire espèce. Bien que son mari gagnât beaucoup, elle le forçait toujours à s'endetter; et on ne savait pas de quelle façon elle dépensait tout cet argent. A en croire 1-es mauvaises langues, il lui servait à payer ses amoureux... Gomme elle était très laide, sa laideur accréditait ce bruit infâme. Ma sœur s'était liée avec Eugénie, je ne sais comment, et elle allait sans cesse en bas sous prétexte de se faire donner par Louis des leçons de français. Gela déplaisait
à maman, mise ,en défiance par les sœurs Angelini, :• vieilles filles qui feignaient d'avoir de l'amitié pour les Sergi mais qui en réalité les détestaient comme ' des huzzurri et étaient heureuses d'en médire. « Per- ,j mettre qu'Adrienne fréquente la maison d'une femme I perdue!» Les sévérités augmentèrent. Mais Eugénie , favorisait toujours les amour? de Jules et d'Adrienne Jules venait souvent pour affaires de Milan à Rome.-j Et, un jour où justement il devait venir, ma sœur avait grande hâte de descendre en bas. Maman lui défendit de bouger. Ma sœur insistait. Dans la dispute, maman leva la main. Elles se saisirent aux cheveux. Ma sœur alla jusqu'à lui mordre le bras et prit la fuite par l'escalier. Mais, comme elle frappai* à la porte des Sergi, maman lui tomba dessus; et. en plein palier, il y eut une scène de violence que je n'oublierai jamais. On rapporta chez nous Adrienne presque
TRIOMPHE DE LA MORT 45l
morte. RHe fut malade, elle eut des convulsions. Maman, repentante, l'entoura de soins, fut douce comme elle ne l'avait jamais été... Quelques jours plus tard, avant même d'être tout à tait guérie, Adrienne prit la fuite avec Jules... Mais ceci, je te l'ai déjà conté, je crois.
Et. après ces bavardages naïfs où elle s'oubliait sans soupçonner l'effet produit sur son amant par ces vulgaires souvenirs, elle reprit son souper interrompu.
Il y eut un intervalle de silence ; puis elle ajouta, souriante :
— Tu vois quelle femme terrible est ma mère. Tu ne sais pas et tu ne sauras jamais combien elle m'a martyrisée, lorsque éclata la lutte contre... lui. Mon Dieu ! quel supplice !
Elle resta quelque» instants songeuse.
George fixait sur l'imprudente un regard chargé de haine et de jalousie, souffrant en cette minute toutes ses souffrances de deux années. Avec les fragments qu'elle avait l'imprudence de lui fournir, il reconstruisait la vie intime d'Hippotyte, non sans lui attribuer les plus mesquines vulgarités, non sans l'abaisser aux contacts les plus déshonorants. — Si le mariage de la sœur s'était fait sous les auspices d'une nymphomane, dans quelles conditions, par suite de quelles circonstances s'était donc conclu celui d'Hippolyte? Dans quel monde s'était écoulée sa première jeunesse? Par quelles intrigues était -elle tombée aux mains de l'homme odieux dont elle portait le nom ? — Et il se représenta la vie cachée et sordide de certaines petites maisons bourgeoises de la vieille Rome, qui exhalent à la fois une puanteur de cuisine et un relent de sacristie, qui fermentent de la double corruption
familiale et cléricale. La prédiction d'Alphonse Exili lui revint à la mémoire : « Tu connais ton successeur probable h C'est Monti, le mercante di campagna. Il a des sous, Monti ! » Il lui parut probable qu'Hippolyte finirait de cette façon , dans un amour lucratif ; et qu'elle aurait le consentement tacite des siens, alléchés peu à peu par une existence plus facile, débarrassés des gênes domestiques, remis en possession d'un bienêtre plus large encore que celui que leur procurait jadis l'état matrimonial de leur fille. « Ne pourrais-je pas faire moi-même une offre de ce genre, proposer franchement à Hippolyte cette position? Elle disait l'autre jour qu'elle avait quelque chose en vue pour l'hiver, pour l'avenir. Eh bien! ne pourrions-nous pas nous arranger? Je suis sûr que, après avoir considéré le sérieux de l'offre et la stabilité de la position, celte vieille farouche ne montrerait pas trop de répugnance à m'accepter pour substitut du cendre fugitif. Peutêtre, même finirions-nous par faire la popotte ensemble jusqu'à la fin de nos jours. » Le sarcasme lui tordait le cœur avec une intolérable cruauté. Nerveusement, il se versa encore d-j vin et but.
— Pourquoi bois-tu tant ce soir? demanda Hippolyte en le regardant dans les yeux.
— J'ai soif. Et loi, tu ne bois pas?
Le verre d' Hippolyte était vide.
— Bois ! dit George, qui fit le geste de lui verser du vin.
— Non, répondit-elle. Je préfère l'eau, comme d'habitude. Aucun vin ne me plaît, i iccepté le cham-] pagne... Tu te rappelles, à Albano, lu te rappelles l'ébahissement de ce bon Pancrace, quand le liège ne «autait pas et qu'il fallait recourir au tire-bouchon?
TRIOMPHE DE LA MOIlï 45i>
— D doit bien rester quelque bouteille en bas, dans la caisse. Je vais la chercher.
Et George se leva vivement.
— Non, non! Ce soir, non!
Elle voulait le retenir Mais, comme il s'apprêtait à descendre :
— J'y vais aussi, dit-elle.
Et gaie, légère, elle descendit avec lui dans une chambre du rez-de-chaussée qui servait d'office.
Candie accourut avec une lampe. Us touillèrent au fond de la caisse et trouvèrent deux bouteilles au col d'argent, les dernières.
— Les voici I s'exclama Hippolyte, envahie déjà d'une excitation sensuelle. Les voici! Deux encore!
Et elle les éleva, brillantes, vers- la lampe.
— Allons!
Comme elle sortait en courant avec des rires, elle heurta le ventre de Candie et s'arrêta pour regarder l'encombrement énorme.
— Dieu te bénisse! dit-elle. Tu enfanteras un colosse. Est-ce pour bientôt?
— Eh! madame, d'un moment à l'autre, répondit Candie; cette nuit peut-être...
— Cette nuit?
— Je sens déjà des douleurs...
— Appelle-moi. Je veux t'assister.
— Pourquoi veux-tu prendre cette peine? Ma mère en a eu vingt-deux...
Et la bru de la Cybèle septuagénaire, pour figurer le nombre, lança quatre lois la main avec les cinq doigts ouverts et l'arrêta avec le pouce et l'index en fourche.
— Vingt-deux! répéta-t-elle, tandis que ses dents saines luisaient dans un sourire.
454 ïhïomi'hk r>K jLa rtoft*
Puis, abaissant les yeux sur le sein d'Hippolyte, elle reprit :
— Et toi, qu'attends-tu?
Hippolyte s'enfuit en courant, remonta l'escalier, posa les bouteilles sur la table. Pendant quelques secondes, elle resta comme égarée, un peu haletante. Puis elle hocha la tête.
— Regarde Ortonel
Elle tendit la main vers la ville en tête, qui semblait envoyer jusqu'à elle une brise d'allégresse. Une lueur rougeâtre se répandait sur la cime de la colline comme sur un cratère; et de cette lueur continuaient à monter dans le sombre azur des ballons innombrables qui, se disposant en vastes cercles, offraient l'image d'un immense dôme lumineux reflété par la mer.
Sur la table riche de fleurs, de fruits et de bonbons, tourbillonnaient les papillons nocturnes. L'écume du vin généreux éclaboussa la nappe.
— Je bois à notre bonheur! dit-elle en tendant sa coupe vers son amant.
— Je bois à notre paix ! dit-il en tendant la sienne. Les cristaux se heurtèrent si fort qu'ils se rompirent
l'un et l'autre. Le vin clair se renversa sur la table, inonda une pile de belles pèches succulentes.
— Bon augure! bon augure! criait Hippolyte, plus égayée par cette aspersion que si elle eût bu à longs traits.
Et elle mit la main sur les pèches humides empilées devant elle. C'étaient des pêches magnifiques, toutes vermeilles d'un seul côté, comme si la dernière aurore les eût peintes en le> Voyant pendre mûres à la branche. Cette étrange rosée semblait les vivifier.
— Quelle niurveille ! dit-elle en prenant ia plua fastueuse.
TKIOMPHB OÈ LA MOKT 455
Et, sans ôter la peau, elle mordit goulûment. Le suc lui coula aux angles de la bouche, jaune comme un miel liquide.
— Mords maintenant, toi !
Et elle oiïrit à son amant la pèche ruisselante, du même geste dont elle lui avait offert le reste du pain sous le chêne, dans le crépuscule du premier jour.
Ce souvenir se réveilla dans la mémoire de George; et il éprouva le besoin de le communiquer.
— Tu te souviens, dit-il, tu te souviens du premier soir, lorsque tu mordis le pain sortant du four et que tu me l'offris tiède et humide ? Tu te souviens ? Comme il me parut bon !
— Je me souviens de tout. Pourrais-je oublier le moindre incident de ce jour-là ?
Elle revit en esprit le sentier jonché de genêts, le frais et délicat hommage rép'andu sur son chemin. Pendant quelques instants elle resta muette, absorbée dans cette vision de poésie.
— Les genêts ! murmura-t-elie avec un sourire de regret imprévu.
Puis elle ajouta :
— Tu te rappelles ? Toute la colline était emmantelée de jaune, et le parfum donnait le vertige.
Elle ajouta encore, après une pause :
— Quelle plante étrange ! Aujourd'hui, à voir un buisson hirsute, qui pourrait imaginer cette fête?
Partout dans leurs promenades ils rencontraient ces buissons dont les longues tiges aiguës portaient au sommet des gousses noires couvertes d'un duvet blanchâtre at dont chaque gousse contenait des graines et logeait un ver de couleur verdâtre.
TKIOMI'HU DE LA MOlvT
— Bois, dit George, en versant le vin pétillant dans les coupes nouvelles.
— Je bois à notre futur printemps d'amour 1 dit Hippolyte.
Et elle but jusqu'à la dernière goutte. George remplit aussitôt la coupe vidée.
Elle mit les doigts dans une boîte de loukoumes, demandant :
— Veux-tu l'ambre ou la rose ?
C'étaient les confitures orientales expédiées par Adolphe Astorgi : une sorte de pâte élastique couleur d'ambre ou couleur de rose, saupoudrée de pistaches, si parfumée qu'elle donnait à la bouche l'illusion d'une fleur charnue et riche en miel.
— Qui sait où le Don Juan est à celte heure? dit George en recevant le bonbon des doigts d'Hippolyte blancs de sucre.
Et sur son âme passait la nostalgie des îles lointaines, des îles embaumées par le mastic et qui peutêtre, à cet instant même, envoyaient toutes leurs délices nocturnes sur la brise pour gonfler la grande voile.
Dans les paroles de George, Hippolyte sentit le regret.
— Tu prélérerais donc être à bord, là-bas, avec ton ami, plutôt qu'ici seul avec moi? dit-elle.
— Ni ici, ni là-bas. Ailleurs ! répliqua-t-il en souriant, sur un ton de badinage.
Et il se souleva pour tendre les lèvres à sa maîtresse.
Elle lui donna un baiser protond, de toute sa bouche gommeuse et sucrée qui n'avait pas encore avalé le bonbon, tandis que les papillons tourbillonnaient autour d'eux.
— Tu ne bois pas, dit-il après le baiser, avec un peu d'altération dans la voix.
Elle vida la coupe rapidement.
— C'est presque tiède, fit-elle après avoir bu. Tu te rappelles le Champagne frappé de Danieli, à Venise ? Oh ! que j'aime à le voir couler lentement, lentement, en flocons épais !
Lorsqu'elle parlait des choses qui lui plaisaient ou des caresses qu'elle préférait, elle avait dans la voix des morbidesses singulières ; pour moduler les syllabes, elle avait des flexions de lèvres qui exprimaient une sensualité profonde. Or, en chacune de ces paroles, en chacune de ces flexions, George trouvait un motif de souffrance suraiguë. Cette sensualité qu'il avait lui-même éveillée en elle, il la croyait parvenue maintenant au point où les désirs, nombreux ettyranniques, ne supportent plus aucun frein et réclament une immédiate satisfaction. Hippolyte lui apparaissait maintenant comme une femme irrésistiblement adonnée au plaisir sous toutes les formes, quelques dégradations qu'il dût lui en coûter. Quand il serait disparu ou quand elle serait lasse de son amour, elle agréerait l'offre la plus généreuse et la plus certaine. Peut-être même réussirait-elle à faire monter le prix très haut. Où trouver en effet un plus rare instrument de volupté ? Elle possédait à présent toutes les séductions et toutes les sciences ; elle avait cette beauté qui frappe les hommes au passage, qui les trouble, qui réveille dans leurs veines l'implacable convoitise; elle avait l'élégance féline de la personne, le goût raffiné de la toilette, l'art exquis des couleurs et des modes qui s'harmonisaient avec sa grâce; elle avait appris à moduler, d'une voix suave et chaude comme le velours de ses yeux, les
syllabes lentes qui évoquent les rêves et qui assoupissent les peines ; elle portait au lond de son être un mal secret qui semblait parfois illuminer mystérieusement sa sensibilité ; elle avait tour à tour les langueurs de la maladie et les véhémences de la santé; enfin, elle était stérile. — On trouvait donc réunies en elle les vertus souveraines qui destinent une femme à dominer le monde par le fléau de sa beauté impure. Ces vertus, la passion les avait affinées et compliquées. Elle était maintenant au comble de sa force. Si tout à coup elle se trouvait libre et sans attaches, de quelle route feraitelle choix pour continuer la vie ? George n'avait plus aucun doute ; il savait quel serait ce choix. Il se confirmait dans la certitude que son influence sur elle s'était bornée aux choses des sens et à certaines attitudes ictetices de l'esprit. Le fonds plébéien avait persisté, impénétrable dans son épaisseur. Il était convaincu que ce fonds plébéien lui permettrait de s'adapter sans peine au contact d'Un amant qui ne se distinguerait par aucunes qualités supérieures, ni physiques, ni morales . en somme, d'un amant vulgaire. Et, pendant qu'il versait de nouveau dans la coupe vide le vin qu'elle préférait, ce vin qu'on emploie pour égayer les soupers secrets, pour animer les petites orgies modernes à huis clos, il prêtait en imagination des attitudes d'outrances impudiques « à la Romaine pâle et vorace, incomparable dans l'art de casser les reins aux mâles ».
— Tomme ta main tremble! observa Hippolyte en le regardant.
— C'est vrai, dit-il avec une convulsion qui simulait la gaîté. J'ai déjà une pointe de vin, sais-tu? Et toi, tu ne bois pas, perfide!
Elle rit et but pour la troisième fois, prise d'une
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allégresse enfantine à la pensée de s'enivrer, de sentir son intelligence s'obscurcir peu à peu. Déjà les fumées du vin opéraient en elle. Le démon hystérique commençait à l'agiter.
— Regarde comme mes bras ont noirci! s'écriat-elie en relevant ses larges manches jusqu'au-dessus des coudes. Mais regarde mes poignets!
Bien qu'elle eût la carnation brune, d'une couleur d'or chaude et mate, elle avait aux poignets la peau extrêmement fine, beaucoup plus claire, d'une pâleur étrange. Le soleil avait hâlé la partie des bras qu'il frappait; mais, plus bas, les poignets étaient restés pâles. Et sur cette finesse, à travers cette pâleur, les veines transparaissaient, subtiles et pourtant très visibles, d'un azur intense qui se rapprochait un peu du violet. George s'était redit souvent les paroles de Cléopâtre au Messager d'Italie : «Tiens! voici mes veines les plus bleues à baiser. »
Hippolyte lui tendit les deux poignets et dit :
— Baise!
U en saisit un et fit avec son couteau le geste de trancher.
Eile le mit au défi.
— Tranche, si tu veux! Je ne bouge pas. Pendant le geste, il regardait fixement la délicate
trame bleue sur cette peau si claire qu'elle semblait appartenir à un autre corps, à un corps de femme blonde. Et cette singularité l'attirait, le tentait esthétiquement par la suggestion d'une image tragique de beauté.
— C'est ton point vulnérable, dit-il avec un sourire. L'indice est sûr. Tu mourras les veines coupées. Donne l'autre main.
/lOO TRIOMPHE DE LA MORT
Il rapprocha les deux poignets el fit encore le geste de les trancher d'un seul coup. L'image complète surgissait dans son esprit. — Sur le seuil marmoréen d'une porte pleine d'ombre et d'attente, celle qui devait mourir apparaissait, étendant ses bras nus; et, aux extrémités des bras, par les veines entaillées, jaillissaient et palpitaient deux rouges fontaines. Et, entre ces rouges fontaines, la face prenait lentement une surnaturelle pâleur, les cavités des yeux s'emplissaient d'un mystère infini, le fantôme d'une indicible parole se dessinait sur la bouche close. Tout à coup, le double jet cessait de couler. Le corps exsangue tombait à la renverse comme une masse, dans l'ombre.
— Dis-moi ton rêve! pria Hippolyte qui le voyait absorbé.
Il lui décrivit l'image.
— Très beaul dit-elle avec admiration, comme devant une estampe.
Et elle alluma une cigarette. Du bout des lèvres, elle lança une onde de fumée contre la lampe autour de laquelle voletaient les papillons nocturnes. Elle regarda un moment l'agitation des petites ailes diaprées entre les voiles mobiles du nuage. Puis elle se tourna vers Ortone qui scintillait de feux. Elle se mit debout et leva les yeux vers les étoiles.
— Que la nuit est chaude ! dit-elle en respirant avec force. Tu n'as pas chaud, toi?
Elle jeta sa cigarette. De nouveau elle découvrit ses bras. Elle se rapprocha de lui; elle lui renversa brusquement la tète ; elle l'enveloppa d'une longue caresse; elle lui promena par tout le visage une bouche qui glissait, languissante et ardente, en un multiple baiser
TRIOMPHE DE LA MOUT 46l
Féline, elle l'enlaça, s'enroula à lui ; et, d'un mouvement presque inexplicable, tant il fut agile et furtif, elle vint sur ses genoux, lui fit sentir sa nudité à travers la robe légère, lui fit sentir tout le parfum de sa peau, ce parfum irritant et doux qui, à l'heure de la jouissance, enivrait comme celui des tubéreuses.
Il tremblait de toutes ses fibres, comme tantôt lorsqu'elle l'avait enlacé dans la chambre envahie par l'ombre du dernier crépuscule. De ce tremblement elle fit une crise de désir, et ses mains devinrent provocatrices.
— Non, non ; laisse-moi ! balbutiait-il en la repoussant. On nous verrait.
Elle se détacha de lui. Elle chancelait un peu sur ses jambes et paraissait -réellement ivre. On aurait dit qu'une vapeur, lui passant sur les yeux et dans le cerveau, obscurcissait sa vue et sa pensée. Avec les paumes, elle toucha son front et ses joues ardentes.
— Qu'il fait chaud! soupira-t-elle. J'aurais presque envie de me mettre nue.
George, possédé désormais par l'idée fixe, se répétait à lui-même : « Dois- je mourir seul? » A mesure que l'heure avançait, l'acte violent le sollicitait avec plus d'urgence. Derrière lui, dans la chambre à coucher, il entendait le tic-tac de l'horloge; il entendait les coups rythmiques d'un brisoir sur une aire lointaine. Ces deux bruits cadencés et dissemblables aiguisaient en lui la sensation de la fuite du temps, lui donnaient une sorte de terreur anxieuse.
— Regarde Ortone qui s'enflamme! s'écria Hippolyte. Que de lusées!
La ville en fête illuminait le ciel. Des fusées innombrables, partant d'un point central, se déployaient
dans le ciel à 1? façon d'un large éventail d'or qui, lentement, de bas en haut, se dissolvait en une pluie d'étincelles éparses; et soudain, au milieu de cette pluie, un nouvel éventail se reformait, entier et splendide, pour se dissoudre encore et se reformer encore, tandis que les eaux reflétaient la changeante image. On percevait un crépitement sourd, comme d'une fusillade lointaine, entrecoupé de coups plus graves que suivaient de» explosions de bombes multicolores dans les hauteurs de l'azur. Et, à chaque coup, la ville, le port, le grand môle allongé apparaissaient dans une lumière différente, transfigurés fantastiquement.
Droite contre le parapet, Hippolyte admirait le ipectacle et saluait les plus vives splendeurs par des exclamations d'allégresse. De temps à autre, il se répandait sur sa personne comme un reflet d'incendie.
« Elle est surexcitée, un peu ivre, prête à toutes les folies, pensait George en la regardant. Je pourrais lui proposer une promenade dont elle s'est plusieurs fois montrée curieuse : parcourir un des tunnels à la lueur d'une torche. Je descendrais au Trabocco pour prendre la torche. Elle m'attendrait à l'entrée du pont. Je la conduirais ensuite au tunnel par un sentier que je connais. Je ferais en sorte que le train nous surprît sous la voûte... Une imprudence, un malheur... »
L'idée lui parut facile à réaliser ; elle s'était offerte à son esprit avec une netteté extraordinaire, comme si elle se fût intégrée au fond de son inconscience depuis le jour où, devant les rails luisants, il en avait eu la première lueur confuse. « Elle doit mourir aussi. » Sa résolution s'affirmait, immuable. Il entendait derrière
Tuile battement de l'horloge, plein d'une anxiété dont il ne parvenait pas à se rendre maître. — L'heur*»- pressait. Peut-être leur restait-il à peine le temps de descendre. Il fallait agir sans retard, s'assurer immédiatement de l'heure précise que marquait l'horloge. — Mais il lui semblait impossible de se lever de sa chaise; il lui semblait que, s'il adressait la parole à l'insouciante, la voix allait lui manquer.
Il sauta sur pieds en entendant au loin le grondement connu. — Trop tardl — Et le cœur lui battait si fort qu'il crut mourir d'angoisse tandis que le grondement et le sifflement se rapprochaient.
Hippolyte se retourna.
— Le train ! dit-elle. Viens voir.
D vint; et elle lui ceignit le cou de son bras nu, s'appuyant sur son épaule.
— Il entre dans le tunnel, dit-elle encore, avertie par la différence du son.
Aux oreilles de George, le grondement croissait d'une manière épouvantable. Il voyait, comme dans une hallucination, sa maîtresse et lui-même sous la voûte obscure, l'approche rapide des lanaux dans les ténèbres, la courte lutte sur les rails, la chute simultanée, les corps tracassés par l'horrible violence. Et en même temps, il sentait le contact de la lemme souple, caressante, to^iours triomphatrice. Et il éprouvait, iointe à l'horreur physique pour cette destruction barbare, une rancune exaspérée contre celle qui semblait échapper à sa haine. '
Penchés tous deux sur le parapet, ils regardèrent passer le train assourdissant, rapide et sinistre qui ébranlait la maison jusqu'aux iondcments et leur communiquait à eux-mêmes cette secousse.
— La nuit, dit Hippolytc en se serrant davantage contre lui, j'ai peur lorsque le train ébranle la maison au passage. Et toi aussi, n'est-ce pas? Je t'ai souvent senti tressaillir...
Il n'entendait point. Il avait intérieurement un tumulte immense; c'était l'agitation la plus rude et la plus obscure que son âme eût jamais éprouvée jusqu'à cette minute. Des pensées et des images incohérentes lui tourbillonnaient dans le cerveau, et son cœur se tordait sous mille piqûres cruelles. Mais une image fixe dominait toutes les autres, envahissait le centre de son âme. Que faisait-il à cette heure, cinq ans auparavant? Il veillait un cadavre; il contemplait un visage caché sous un voile noir, une main longue et pâle...
Les mains inquiètes d'Hippolyte le touchaient, s'insinuaient dans ses cheveux, lui chatouillaient la nuque. Sur son cou, sur son oreille, il sentit une bouche humide. D'un mouvement instinctif qu'il ne put réprimer, il s'écarta, se retira. Elle rit de ce rire singulier, ironique et impudique, qui lui brillait et lui résonnait aux dents lorsque son amant lui opposait un refus. Et, sous l'obsession, il réentendit les syllabes lentes et limpides : « Par peur de mes baisers ! »
Un crépitement sourd mêlé de coups distincts arriva encore de la ville en fête. C'était une reprise du leu d'artifice. Hippolyte se tourna vers le spectacle.
— Regarde ! On dirait qu'Ortone s'embrase.
Une vaste rougeur se dilatait dans le ciel, se reflétait dans les eaux; et, au milieu de la rougeur, 86 dessinait le profil de la ville incendiée. Les (usées jaillissaient avec des fulgurations incessantes; les bombes éclataient en larges roses de splendeurs.
ÏKIOMPHK DK LA MORT 465
« Passerai-je encore cette nuit ? se demandait George à hii-même. Recommencerai-je à vivre demain? Etjusques à quand ? » Un dégoût aussi amer qu'une nausée, une haine presque sauvage montait des racines de sou être, à la pensée que la nuit prochaine il aurait encore cette femme auprès de lui sur le même oreiller, qu'il entendrait encore dans son insomnie la respiration de la dormeuse, qu'il sentirait encore l'odeur et le contact de cette peau échauffée, qu'il succomberait encore au désir, et puis que le jour se lèverait de nouveau et s'écoulerait dans l'habituelle oisiveté, parmi la torture des alternatives perpétuelles...
Un éclat de lumière le frappa, rappela son regard vers le spectacle extérieur. Une vaste rose de clarté lunaire s'épanouissait sur la ville en fête et, là-bas, sur le rivage, illuminait à perte de vue la succession dei petites baies échancrées et des pointes en saillie. La cap du More, la Nicchiola, le Trabocco, les récifs proches ou lointains jusqu'à la Pointe du Vaste, apparurent quelques secondes dans l'immense irradiation.
« Le promontoire ! » suggéra soudain à George une voix secrète, tandis que son regard se portait sur ia hauteur que couronnaient les oliviers tordus
La lumière blanche s'éteignit. La cité lointaine se tut, dessinée encore dans les ténèbres par ses illuminations. Dans le silence, George perçut de nouveau les oscillations du pendule et les coups rythmiques du brisoir Mais, maintenant, il était maître de son angoisse ; il se sentait plus fort et plus lucide.
— Veux-tu sortir un peu ? demanda-t-il à Hippolyte, d'une voix à peine altérée. Nous irons dans un endroit découvert ; nous nous étendrons sur l'herbe et noui
prendrons le frais. Vois ! la nuit est presque aussi claire qu'une nuit de pleine lune.
— Non. non, restons ici 1 répondit-elle avec nonchalance.
> — Il n'est pas tard. Tu as déjà sommeil? Je ne peux pas, tu sais, me mettre au lit de trop bonne heure : je ne dors pas, je souffre... Je ferais volontiers une petite promenade. Allons, ne sois pas paresseuse ! Tu peux venir comme tu es, sans te gêner.
— Non, non, restons ici 1
Elle lui avait de nouveau passé ses bras nus autour du cou, languissante, prise de désir.
— Restons ici. Viens t'étendre avec moi sur le divan. Viens !
Elle essayait de l'enjôler, de l'entraîner, envahie d'un désir d'autant plus âpre que George lui opposait plus de résistance. Elle était toute ardente et toute belle. Sa beauté s'était allumée comme un flambeau. Son long corps serpentin vibrait à travers la finesse de la robe. Ses grands yeux sombres répandaient le charme iascinateur des heures suprêmes de passion. Elle était la Luxure souveraine qui répétait : «; Je suis toujours l'invaincue... Je suis plus forte que ta pensée... L'odeur de ma peau a le pouvoir de dissoudre un monde en toi i.
— Non, non, je ne veux pas! déclara George en lui saisissant les poignets avec une résolution presque brutale, qu'il ne sut pas modérer.
— Ah ! tu ne veux pas ? répliqua-t-elle, moqueuse, imusée par la lutte, sûre de vaincre, incapable de renoncer en ce moment à son caprice.
11 regretta sa brusquerie. Pour réussir à l'attirer dans le guet-apen», il devait se montrer doux et
câlin, simuler l'ardeur et la tendresse. Ensuite, il la déciderait certainement à la promenade nocturne, à la dernière promenade. Mais, d'autre, part, il sentait aussi l'absolue nécessité de ne pas perdre dans i'embrassement cette énergie nerveuse momentanée qui lui était indispensable pour l'action prochaine.
— Ah ! tu ne veux pas ? répéta-t-elle en se réen— laçant à lui, en le fixant de très près, les yeux dans les yeux, avec une sorte de fureur contenue.
George se laissa entraîner dans la chambre. Et ils tombèrent enlacés sur le divan.
Alors toute la lascivité féline de l'Ennemie se donna carrière sur celui qu'elle croyait déjà vaincu. Elle dénoua ses cheveux, relâcha ses vêtements, s'agita pour exhaler tout son parfum, comme un arbuste aux feuilles odoriférantes. Elle paraissait savoir qu'elle avait à désarmer cet homme, à l'énerver et à le briser pour l'empêcher d'être nuisible.
George se sentit verdu. Par un effort dont l'impulsion in'.ime venait d'une férocité animale, il se dégagea, renversa la créature terrible, et, avec un dégoût mêlé de colère, satisfit de ses mains convulsées, satisfit jusqu'à la pâmoison cette convoitise furieuse.
Elle le repoussait en gémissant.
— Assez ! Assez ! Laisse-moi 1
D persistait, malgré le dégoût qui le suffoquait h ia vue de ce spasme. Toute l'ignominie du sexe était sous ses yeux.
— Assez ! Laisse-moi !
Et soudain, elle tut prise d'un rire nerveux, frénétique, incoercible, lugubre comme le rire d'une démente.
468 TKIOMVHE DE LA MOKT
Effrayé, il la laissa. Il la regardait avec une horreur manifeste, pensant : « Est-ce la folie ? »
Elle riait, riait, riait, se tordant, se cachant le visage dans les mains, se mordant les doigts, se comprimant les flancs ; elle riait, riait malgré elle, secouée de longs hoquets sonores.
Par intervalles, elle s'arrêtait une seconde; puis elle recommençait avec une violence nouvelle. Et rien n'était plus lugubre que ces rires fous dans le silence de la grande nuit.
— N'aie pas peur! n'aie pas peur 1 disait-elle pendant les pauses, à la vue de son amant perplexe et épouvanté. Je me calme. Va-t'en, sors ! Je t'en prie !
Il gagna la loggia, comme dans un songe. Néanmoins, son cerveau conservait une lucidité et une vigilance étranges. Tous ses actes, toutes ses perceptions avaient pour lui l'irréalité d'un rêve et prenaient en même temps une signification aussi profonde que celle d'une allégorie. Il entendait encore derrière lui les rires mal réprimés ; il conservait encore aux doigts la sensation de la chose impure. Il voyait sur lui et autour de lui la beauté du soir estival. Il savait ce qui était sur le point de s'accomplir.
Les rires cessèrent. De nouveau, dans le silence, il perçut les vibrations du pendule et les coups du brisoir sur l'aire lointaine. Un gémissement venu de la maison des vieillards le fit tressaillir : c'était la douleur de celle qui était en travail d'enfant.
c Tout doit s'accomplir 1 » pensa-t-il.
Et, se retournant, il franchit le seuil, d'un pas ferme.
Hippolyte gisait sur le divan, recomposée, pâlie, les yeux mi-clos. A l'approche de son amant, p-lle sourit.
TRIOMPHE DE LA MORT £6o
— Viens, assieds-toi ! murmura-t-elle avec un geste vague.
Il se pencha vers elle et vit entre ses cils l'humidité des larmes. Il s'assit.
— Tu souffres? demanda-t-il.
— J'éprouve un peu de suffocation. J'ai un poids ici, comme une boule qui monte et descend...
Et elle indiqua le milieu de la poitrine. Il dit :
— On étouffe dans cette chambre. Tu devrais faire un effort pour te lever, pour sortir. L'air te ferait du bien. La nuit est magnifique. Allons !
Il se leva et lui tendit les mains. Elle donna les siennes et se laissa attirer. Mise debout, elle secoua la tête pour rejeter en arrière ses cheveux encore dénoués. Puis elle se pencha pour chercher sur le divan ses épingles perdues.
— Où peuvent-elles être?
— Qu'est-ce que tu cherches ?
— Mes épingles.
— Laisse donc ! Tu les retrouveras demain.
— Mais j'en ai besoin pour rattacher mes cheveux.
— Laisse tes cheveux dénoués. Tu me plais ainsi. Elle sourit. Ils sortirent dans la loggia. Elle leva
le visage vers les étoiles et respira le parfum de la nuit d'été.
— Tu vois comme la nuit est belle ! dit George, d'une voix rauque mais douce.
— On bat le Un, dit Hippolyte, l'oreille attentive au rythme continu.
— Descendons, dit George. Promenons-nous un peu. Poussons jusqu'aux oliviers, là-bas.
Il semblait suspendu aux lèvres d'Hippolyte.
HfO TRIOMPHE DE LA MORT
— Non, non. Restons ici. Tu vois dans quel état je me trouve !
Elle indiquait ses vêtements chiffonnés et relâchés.
— Qu'importe? Qui nous verra? A cette heure, on ne rencontre Ame qui vive. Viens comme tu es. Moi aussi je sors sans chapeau. Le pays est presque un jardin pour nous. Descendons.
Elle hésita quelques secondes. Mais elle-même éprouvait le besoin de changer d'air, de s'éloigner de cette maison où il lui semblait entendre résonner encore l'écho de ses horribles rires.
— Descendons, consentit-elle enfin.
A ce mot, George crut que son cœur cessait de battre.
D un mouvement instinctif, il s'approcha du seuil de la chambre pleine de lumière. Il jeta vers l' Intérieur un regard d'angoisse, un regard d'adieu. Tout l'ouragan des souvenirs s'éleva dans son âme éperdue.
— Laissons-nous la lampe allumée? dcnmnda-t-il sans penser à ce qu'il disait.
Et sa propre voix lui donna une sensation indélinis-.djle de chose lointaine et étrangère.
— Oui, répondit llippolyte.
Us descendirent.
Dans l'escalier, ils se prirent par ls main, posant le pied de marche en marche a\ec lenteur. Genrjc taisait un etlort si \iolent pour réprimer sou angoisse que cet eflort même lui causait une exaltation étrai Il considérait l'immensité' <J u ciel nocturne et le crovui rempli par l'intensité de sa propre vie.
Ils aperçurent sur le parapet de la cour une ombri d'homme, immobile et silencieuse. Ils reconnu renl vieillard.
triomphe nf t.i MOBT £71
Vous ici à cette heure. Colas D lui Hit Hippolyte. Vous n'avez donc pas sommeil ?
— Je reste pour veiller Candie en mal d'enfant, répondit le vieillard.
— Et tout va bien ?
— Oui, bien.
La porte de l'habitation était éclairée.
— Attends une minute, dif; Hippolyte. Je vais voir Candie.
— Non, n'y va pas maintenant, pria George. Tu !a verras au retour.
— C'est cela ; je la verrai au retour. Adieu, Colas. Elle fit un faux pas en s'engageant dans le sentier.
— Prends garde I avertit l'ombre du vieillard. George lui offrit le bras.
— Veux-tu t'appuyer ?
Elle mit son bras squs le bras de George.
I|s cheminèrent quelque temps en silence.
La nuit était claire, glorieuse de toutes ses couronnes. La Grande-Ourse brillait sur leurs têtes en son septuple mystère. Muette et pure comme le ciel supérieur, l'Adriatique donnait pour seuls indices d'ellemême sa respiration et son parfum.
— Pourquoi te hâtes-tu? demanda Hippolyte. George ralentit le pas. Dominé par une pensée
unique, talonné par la nécessité de l'acte, il n'avait plus de tout le reste qu'une conscience confuse. Sa vie mteme semblait se désagréger, se décomposer, se dissoudre dans une sourde fermentation qui envahissait jusqu'aux couches les plus profondes de son être et ramenait à la surface des fragments informes, de nature diverse, aussi peu rcconnaissable- qu^ s'ils .n'eussent point appartenu à la vie du même homme.
^72 TRIOMPHE Dl LA MORT
Toutes ces choses étranges, inextricables, heurtées et violentes, il les percevait vaguement, comme dans un demi-sommeil, tandis qu'un point unique de son cerveau gardait une lucidité extraordinaire et. par une ligne rigide, le guidait vers l'acte final.
— Comme c'est mélancolique, le bruit de ce brisoir sur l'aire ! dit Hippolyte en s'arrêtant. Toute la nuit ils battent le lin. Cela ne te donne pas de mélancolie?
Elle s'abandonnait au bras de George, lui effleurait la joue de ses cheveux.
— Tu te rappelles, à Albano, les paveurs qui battaient le pavé du matin au soir sous notre fenêtre?
Sa voix était voilée de tristesse, un peu lasse.
— Il nous arrivait de nous assoupir à ce bruit. Elle s'interrompit, inquiète.
— Pourquoi te retournes-tu continuellement?
— Il me semble que j'entends le pas d'un homme n.u-pieds, répondit George à voix basse. Arrêtons-nous.
Ds s'arrêtèrent, écoutèrent.
George était sous l'empire de la même horreur qui l'avait glacé devant la porte de la chambre funèbre. Tout son être tremblait, fasciné par le mystère; il croyait avoir franchi déjà les confins d'un monde inconnu.
— C'est Giardino, dit Hippolyte en apercevant le chien qui s'approchait ; il nous a suivis.
Et, à plusieurs reprises, elle appela l'ami fidèle, qui
accourut avec des gambades. Elle se pencha pour le
ser, lui parla sur le ton spécial qu'elle avait
i'habitude de prendre quand elle flattait les animaux
qui lui étaient chers.
— Tu ne quittes jamais ton aime, n'est-ce paa? Tu ne la quittes jamais?...
TRIOMPHE DR LA MORT tiffô
Le chien reconnaissant se roula dans la poussière.
George fit quelques pas. Il éprouvait un grand soulagement à se sentir délivré du bras d'Hippolyte; jusqu'alors, ce contact lui avait donné un malaise physique indéfinissable. Il imaginait l'action soudaine et violente qu'il devrait accomplir; il imaginait l'étreinte mortelle de ses bras autour du corps de cette femme ; et il aurait voulu ne plus la toucher jusqu'à l'instant suprême.
— Allons, marche; nous arrivons, dit-il en la précédant vers les oliviers qui blanchissaient sous la lumière des étoiles.
Il fit halte à la limite du plateau et se retourna pour s'assurer qu'elle le suivait. Une fois encore, il jeta aux alentours un regard éperdu, comme pour embrasser l'image de la nuit. Il lui sembla que, sur ce plateau, le silence était devenu plus profond. On n'entendait que les coups rythmiques du brisoir sur l'aire lointaine.
— Marche! répéta-t-il d'une voix claire, envahi d'une énergie subite.
Et, passant entre les troncs tordus, sentant sous ses pieds la mollesse de l'herbe, il se dirigea vers le bord du précipice.
Ce bord formait une saillie circulaire libre de toutes parts, sans aucun barrage. George appuya ses mains sur ses genoux, inclina le buste sur ce soutien, avança la tête avec précaution. Il examina sous lui les récifs; il vit un coin de la plage sablonneuse. Le petit mort étendu sur la grève lui réapparut. Elle lui réapparut aussi, la tache noirâtre vue avec Hippolyte du haut du Pincio sur le pavé, au pied de la muraille; et il réentendit les réponses du charretier à l'homme verdàtre;
f confusément. Unis les fantômes de cet après-midi si lointain lui repassèrent sur l'âme.
— Fais attention! cria Hippolyte en le rejoignant. Fais attention !
Le chien abovait entre les oliviers.
— M'entends-tu, George? Retire-toi!
Le promontoire tombait à pic sur les récifs noirs et déserts autour desquels l'eau remuait à peine avec un laible clapotis, berçant sur ses lentes ondulations les reflets des étoiles.
— George ! George !
— Ne crains rien! dit-il d'une voix rauque. Approche! Viens! Viens voir les preneurs qui pèchent aux (lambeaux entre les rochers...
— Non. non! J'ai peur du vertige.
— Viens! Je te tiendrai.
— Non. non!
Elle semblait frappée par 1 accent insolite de }a voix de George, et un effarement vague commençait à l'envahir.
— Viens donc !
Et il «'approcha d'elle, les mains tendues. Brusquement il la Baisjl par les poignets, l'entraîna quelques puis il l'étreignit dans ses bras, fît un bond, de la renverser vers l'abîme.
— Non ! non ! non!...
Elle résistait avec une énergie furieuse. Elle parvint '| ! en arrière, haletante et tremblante.
— Es-tu iou? cria-t-elle avec la colère dan.- la gorge. Es-tu fou?
; 'elle le vit revenir sur elle sans rien dire,
( empoignée avec nue violence plu-
ûnée de nouveau vers le pr£cipjcp, elle
TRIOMPHE t>E LA MORT &75
comprît tout, et un grand éclair sinislre lui foudroya l'âme de terreur.
— Non, George, non! Laisse-moi! laisse-moi! Une minute encore! Ecoute! écoute! Une minute. Je veux te dire...
F^lle de terreur, elle suppliait en se tordant. Elle espérait l'arrêter, l'apitoyer.
— Une minute ! Ecoute ! Je t'aime ! Pardon ! Pardon !
Elle balbutiait des mots incohérents, désespérée, sa sentant faiblir, perdant du terrain, voyant la mort.
— Assassin! hurla-t-elle alors, furibonde.
Et elle se défendit avec les ongles, avec les dents, comme un fauve.
— Assassin ! hurla-t-elle, saisie par les cheveux, renversée à terre sur le bord du gouffre, perdue.
Le chien aboyait contre le groupe tragique.
Ce fut une lutte brève et féroce, comme entre ennemis implacables nui auraient couvé jusqu'à cette heure dans le fond de l'âme une haine suprême...
Et ils s'abîmèrent dans la mort, enlacés.