‹ Triomphe de la mortChapitre 6 sur 7 · LA VIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA VIE NOUVELLE

Sur l'Adriatique régnait la chaleur humide et pesante du vent d'est. Le ciel était voilé, nébuleux, blanc comme du lait. La mer, ayant perdu tout mouvement et toute matérialité, se confondait avec les vapeurs diffuses des lointains : très pâle, sans respiration. Une voile Wancbe, une seule voile blanche — cette chose si rare dans l'Adriatique — se dressait là-bas près des îles de Diomède, sans bouger de place, indéfiniment prolongée par le miroir de l'eau, centre visible de ce monde inerte qui peu à peu semblait s'évanouir ,

Assise sur le parapet de la loggia, dans une attitude asse, Hippolyte fixait sur la voile ses yeux magnétisés oar cette blancheur. Un peu penchée, dans un relâchenent de toute sa personne, elle avait un air de stupeur ;t presque d'hébétude qui révélait l'éclipsé momentanée le la vie intérieure. Et cette absence d'énergie expressive

accentuait ce qu'il y avait de commun et d'irrégulier dans ses traits, alourdissait le bas de son visage. La bouche même, cette bouche élastique et sinueuse dont le contact avait tant de fois communiqué à George une sorte de terreur instinctive et indéfinissable, la bouche paraissait maintenant dépouillée de son charme ensorceleur et réduite à l'aspect physique d'un vu!. organe qui ne faisait penser aux caresses que comme à un acte machinal dépourvu de toute beauté.

George considérait d'un œil attentif et lucide la réalité crue de cette femme inconsciente, à la vie de laquelle il avait jusqu'alors mêlé si furieusement sa propre vie. Et il pensait: « En un instant, tout a pris fin. La flamme s'est éteinte. Je ne l'aime plus!... Gomment cela est-il arrivé, si vite? » Ce qu'il éprouvait, c'était, non pas seulement le dégoût après l'abus, cette aversion charnelle qui suit les plaisirs prolongés, mais un détachement plus profond qui lui semblait définitif et irrémédiable. « Gomment pourrait-on aimer encore, après avoir vu ce que je vois ? » En lui survenait le phénomène ordinaire : avec ses premières perceptions réelles, isolées et exagérées, il se composait par association un fantôme interne qui donnait à ses nerfs une impulsion beaucoup plus forte que l'objet présent. Désormais, ce qu'il voyait dans la pei8'>nne d'Hippolyte avec une inconcevable intensité, c'était exclusivement l'être sexuel, l'être inférieur privé de toute valeur spirituelle, simple instrument de plaisir et de luxure, instrument de ruine et de mort. — Et il avait hum -ur de son père ! Mais, au fond, ne faisait-il pas la même chose ? — Et le souvenir de la concubine tra son esprit; il retrouva dans sa mémoire certains u de l'humble altercation avec cet homme odieux, dana

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la maison de campagne, devant la fenêtre ouverte par où il avait entendu les cris des petits bâtards, devant la grande table encombrée de papiers sur laquelle il avait aperçu le disque de cristal et la vignette obscène...

— Ah 1 mon Dieu, comme le temps est lourd 1 murmura Hippolyte en détachant ses yeux de la voile blanche qui restait toujours immobile dans l'infini. Toi aussi, ne te sens-tu pas accablé ?

Elle se leva, fit quelques pas traînants vers un large siège d'osier chargé de coussins, s'y abandonna comme morte de fatigue, avec un grand soupir, renversant la tête, fermant à demi ses yeux dont les cils courbés tremblotaient. Soudain, elle était redevenue très belle. Sa beauté s'était rallumée à l'improviste comme un flambeau.

— Quand le mistral soufflera-t-il ? Regarde cette voile. Elle est toujours à la même place ! C'est la première voile blanche depuis mon arrivée. Il me semble que je la rêve.

Comme George se taisait, elle reprit :

— En as-tu vu d'autres, toi ?

— Non ; pour moi aussi, c'est la première.

— D'où vient-elle?

— Du Gargan, peut-être.

— Et où va-t-elle ?

—*- Peut-être à Ortone.

— Que porte-t-elle ?

— Peut-être des oranges.

Elle se mit à rire ; et son rire même, l'enveloppant comme d'une onde vive de fraîcheur, la transfigura de nouveau.

— Regardé, regarde! s'écria-t-elle en se soulevant sur un coude et en indiquant l'horizon maritime

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où il semblait qu'un rideau fût tombé. Cinq autres voiles, là-bas, en lile... Les vois-lu?

— Oui, oui, je les vois.

— Elles sont cinq?

— Oui, cinq.

— Encore, encore ! Là-bas ! Regarde ! Une autre file... Gomme il y en a !

Les voiles apparaissaient à l'extrême limite de la mer, rouges comme de petites flammes, immobiles.

— Le vent change. Je sens que le vent change. Regarde là, comme l'eau se ride.

Une brise subite assaillit la chevelure des acacias, qui s'agitèrent en laissant tomber quelques fleurs semblables à des papillons morts. Puis, avant que ces légères dépouilles eussent touché le sol, tout rentra dans le repos. Pendant l'intervalle de silence, on entendit la rumeur sourde de l'eau poussée contre la grève ; et cette rumeur alla s'affaiblissant avec la fuite du flot le long du rivage, puis cessa.

— Tu as entendu ?

Elle s'était levée et se penchait sur le parapet, l'oreille tendue, dans l'attitude d'un musicien qui accorde son instrument.

— Voici le flot qui revient ! s'écria-t-elle encore en indiquant du geste la crispation mobile de l'eau sur laquelle s'avançait le grain ; et elle attendit, animée par l'impatience, prête à boire une pleine gorgée de vent.

Après quelques secondes, les acacias assaillis s'agitèrent en faisant pleuvoir d'autres fleurs. Et le souffle Irais apporta jusque dans la loggia la senteur saline mêlée au parfum des grappes fanées. Un son argentin, d'une harmonie singulière, emplit de ses vibrations de timbales la concavité de la petite baie entre les deux promontoire».

— Tu entends? dit Hippolyte d'une voix basse mais exultante, comme oi cette musique l'eût pénétrée jusqu'à l'âme et que toute sa vie participât aux vicissitudes des choses.

George suivait tous ses actes, tous ses gestes, tous ses mouvements, toutes ses paroles, avec une telle intensité d'attention que le reste était pour lui comme s'il n'eût pas existé. L'image précédente ne coïncidait plus avec l'apparence actuelle, bien qu'elle dominât encore son esprit au point d'y maintenir la sensation profonde du détachement moral et d'empêcher qu'il ne replaçât cette femme dans son premier cadre, qu'il ne la rétablît dans son premier être, qu'il ne la réintégrât. Mais, de chacun de ces actes, de chacun de ces gestes, de chacun de ces mouvements, de chacune de ces paroles émanait une puissance inéluctable. Toutes ces manifestations physiques semblaient composer comme une trame qui l'enveloppait et le retenait prisonnier. H semblait qu'entre cette femme et lui se fût formée une sorte d'adhérence corporelle, une sorte de dépendance organique, une correspondance en vertu de laquelle le moindre geste provoquait chez lui une modification sensuelle involontaire, et que désormais il ne fût plus capable de vivre et de sentir avec indépendance. Gomment cette évidente affinité pouvait-elle se concilier avec la haine occulte qu'il venait de découvrir dans ce moment même au fond de son cœur?

Hippolyte, par une curiosité spontanée, par un besoin instinctif de multiplier ses sensations et de se répandre dans le milieu ambiant, était encore attentive au spectacle. La facilité qu'elle avait d'entrer en communion avec toutes les formes de la vie naturelle et de trouver un monde d'analogies entre les expressions

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humaines et les aspects des choses les plus diverses ; cette sympathie rapide et dilïuse qui l'attachait, non pas seulement aux objets avec lesquels elle avait un contact quotidien, mais aussi aux objets étrangers ; cette sorte de vertu imitatrice qui souvent lui permettait d'exprimer par un seul signe le caractère distinctif d'un être animé ou inanimé, de s'entretenir avec les animaux domestiques et d'en interpréter le langage ; toutes ces facultés mimiques concouraient justement à rendre plus visible en elle pour les yeux de George la prédominance de la vie inférieure.

— Qu'est-ce? dit-elle, étonnée, en percevant un grondement soudain, d'origine mystérieuse. Tu n'entends pas?

C'était comme un coup sourd, que d'autres coups suivirent avec une rapidité croissante : des coups si étranges qu'on ne pouvait pas discerner s'ils venaient de très près ou de très loin, dans l'air de plus en plus limpide.

— Tu n'entends pas ?

— D tonne peut-être dans le lointain.

— Oh ! non. . .

— Mais alors ?

Ils regardèrent autour d'eux, perplexes. D'instant en instant, la mer changeait de couleur à mesure que le ciel se débarrassait des brumes; çà et là, elle se nuançait de ce vert indéfinissable du lin qui pas mûr, lorsque la lumière oblique du soleil passe à travers les tiges diaphanes dans un crépuscule d'avril.

— Ahl c'est la voile qui claque, la voile blanche, là-bas ! s'écria Hippolyte, heureuse d'être la première à découvrir le mystère. Regarde : elle va prendre le vent... La voilà qui marche I

A.vec quelques intervalles d'indolence somnolente. elle avait un désir fou de sortir, de s'aventurer en plein soleil, de battre les plages et les campagnes voisines, d'explorer les sentiers inconnus. Elle stimulait son compagnon; parfois, elle l'entraînait presque de force; parfois aussi, elle se mettait seule en route, et il venait la rejoindre à l'improviste.

Pour monter sur la colline, ils suivaient un petit chemin bordé de haies lourdes de fleurs violettes, parmi lesquelles s'épanouissaient les calices larges et délicate d'autres fleurs neigeuses à cinq pétales embaumées. Au delà des haies, c'était un ondoiement d'épis inclinés sur leur tige, d'un vert jaunâtre plus ou moins près de se convertir en or; et, par endroits, les blés étaient si hauts et si drus qu'ils escaladaient les haies, suggérant l'image d'une belle coupe débordante.

Rien n'échappait à l'œil vigilant d'Hippolyte. A toute minute elle se baissait pour détruire d'un souffle certaines sphères de duvet, très fragiles au bout de leurs longs pédoncules grêles. A toute minute elle s'arrêtait pour observer de petites araignées grimpant d'une fleur basse vers une haute branche par un invisible fil.

Sur la colline, dans un cirque étroit et ensoleillé, il y avait un petit champ de lin déjà sec. Les tiges jaunissantes portaient au sommet un globule d'or et, de-ci de-là, l'or semblait terni par une rouille ferrugineuse. Les plus hautes tiges avaient un balancement presque imperceptible. Et, à cause de cette extrême légèreté, l'ensemble donnait l'idée d'un ouvrage d'orfèvrerie.

— Vois, c'est du filigrane ! dit Hippolyte.

Les genêts commençaient à défleurir. A quelques pieds pendait une espèce de bave blanche en flocons ; sur d'autres rampaient de grandes chenilles noires et orangées, moelleuses à la vue comme du velours. Hippolyte en prit une dont le duvet délicat était pointillé de vermillon, et elle la garda tranquillement sur la paume de sa main.

— C'est plus beau qu'une fleur, dit-elle.

George remarqua, et ce n'était pas la première fois, qu'elle manquait presque totalement de répugnance instinctive à l'égard des insectes, et qu'en général elle n'éprouvait point cette vive et invincible répulsion qu'il éprouvait lui-même pour une foule de choses réputées immondes.

— Jette-la, je t'en prie !

Elle se mit à rire et allongea la main, comme pour lui mettre la chenille sur le cou. Il poussa un cri et bondit en arrière ; ce qui la fit rire plus fort.

TRIOMPHÉ DE LA MORT nSf

— Oh ! quel homme brave I

S'animant au jeu, elle se lança à sa poursuite entre les troncs des petits chênes, par les sentes rai des qui formaient une sorte de labyrinthe montagneux. Ses éclats de rire faisaient lever d'entre les pierres grises des bandes de moineaux sauvages.

— Arrête ! arrête ! Tu fais peur aux brebis.

Un petit troupeau de brebis effrayées se débandait, traînant derrière lui sur la pente rocheuse un paquet de haillons bleuâtres.

— Arrête ! Je n'ai plus rien. Vois 1

Et elle montrait au fuyard ses mains vides.

— Aidons la Muette.

Et elle courut vers la femme en haillons, qui faisait d'inutiles efforts pour retenir ses brebis attachées à de longues cordes d'osier lordu. Elle empoigna le faisceau des cordes et cala ses pieds contre une pierre pour avoir plus de résistance. Elle haletait, elle avait le visage empourpré; et, dans cette attitude violente, elle était très belle. Sa beauté s'allumait à l'improviste comme un flambeau.

— Viens, viens donc, toi aussi ! criait-elle à George en lui communiquant sa joie franche et enfantine.

Les brebis s'arrêtèrent dans les touffes de genêts. Elles étaient six, trois noires et trois blanches, et portaient le 'ien d'osier autour de leur cou laineux. La femme qui les faisait paître, décharnée, mal couverte par ses haillons bleuâtres, gesticulait en émettant de sa bouche édentée un grognement incompréhensible. Ses petits yeux verdâtres, sans cils, pleins de chassie, de larmes et de sang, avaient un regard maléfique.

Lorsque Hippolyte lui tendit une aumône, elle baisa

le" pièces de monnaie. Puis, lâchant les liens, elle s'ôta de la tête une guenille qui n'avait plus ni forme ni couleur, se pencha vers la terre et, lentement, avec une attention extrême, serra les pièces de monnaie sous des nœuds multipliés.

— Je suis lasse, dit Hippolyte. Asseyons-nous ici un instant.

Ils sassirent. George s'aperçut alors que l'endroit était voisin de la grande genetière où, dans la matinée de mai, les cinq vierges avaient fait leur récolte de fleurs pour joncher le chemin de la Belle Romaine. Déjà rette matinée lui semblait très lointaine, perdue dans un brouillard de rêve. Il dit :

— Vois-tu là-bas ces buissons qui n'ont presque plus de fleurs? Eh bien! c'est là que nous avons rempli les corbeilles pour fleurir ton chemin, lorque tu es arrivée... Oh 1 quel jour ! Te rappelles-tu?

Elle sourit et, dans un élan de subite tendresse, lui prit une main qu'elle garda pressée dans les siennes ; et elle appuya sa joue sur l'épaule de l'aimé, se plongeant dans la douceur de ce souvenir, de cette solitude, de cette paix, de cette poésie.

De temps à autre, un souffle traversait les cimes des chênes ; et en bas, plus loin, dans le gris des oliviers, passait de temps à autre une onde claire d'argent. La Muette s'éloignait à petits pas derrière les brebis paissantes : et il semblait qu'elle laissât sur ses traces quelque chose de fantastique, comme un reflet des /égendes où les fées maléfiques se transforment en crapauds au détour des sentiers.

— N'es-tu pas heureux maintenant? murmura Hippolyte.

George pensait : « Voilà déjà deux semaines, et rien

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n'est changé en moi. Toujours la même anxiété, la même inquiétude, le même mécontentement ! Nous sommes à peine au début, et je prévois déjà la fin. Comment faire pour jouir de l'heure qui passe? » Certaines phrases d'une lettre d'Hippoyte lui revinrent à la mémoire : — Oh ! quand me sera-t-il donné d'être près de toi pendant les journées entières, de vivre de ta vie ? Tu verras, je ne serai plus la même femme... Je te dirai toutes mes pensées, et tu me diras toutes les tiennes. Je serai ta maîtresse, ton amie, ta sœur; et, si tu m'en crois digne, je serai aussi ta conseillère... En moi, tu ne dois trouver que douceur et repos... Ce sera une vie d'amour comme on n'en a jamais vu... —

Il pensait : < Depuis deux semaines, toute notre vie se compose de petits incidents matériels pareils à ceux d'aujourd'hui. C'est vrai : j'ai déjà vu en elle une autre jemme ! Elle commence à changer, même d'aspect. Il est incroyable combien elle absorbe rapidement la santé. On dirait que chaque aspiration lui profite, que pour elle chaque fruit se convertit en sang, que la bonté de l'air la pénètre par tous les pores. Elle était faite pour cette existence d'oisiveté, de liberté, de jouissance physique, d'insouciance. Jusqu'à présent* il n'est pas sorti de sa bouche une seule parole grave qui ait révélé une préoccupation de l'âme. Ses intervalles de silence et d'immobilité ne proviennent que de fatigues musculaires, comme en ce moment-ci. »

— A quoi penses-tu? demanda-t-elle.

— A rien. Je suis heureux.

Après une pause, elle reprit :

— Allons-nous-en. veux-tu?

Us se levèrent. Elle lui appliqua sur la bouche un

baiser sonore. Elle était gaie, ne tenait pas en place. A chaque instant, elle se détachait de lui pour descendre à la course une pente libre de rochers ; et, lorsqu'elle voulait arrêter son élan, elle s'accrochait au tronc d'un jeune chêne qui gémissait et pliait sous le heurt. Elle cueillit une fleur violette et la suça.

— C'est du miel !

Elle en cueillit une autre et la porta aux lèvres de son amant.

— Goûte !

Et, aux mouvements de sa bouche, il semblait qu'elle-même jouît de cette saveur pour la seconde fois.

— Avec toutes ces fleurs, avec toutes ces abeilles, il y a certainement une ruche par ici, reprit-elle. Un de ces matins, pendant que tu dormiras encore, il faut que je vienne la chercher... Je t'apporterai une gaufre.

Elle babilla longuement sur cette aventure qui souriait à sa fantaisie ; et dans ses paroles, avec la vivacité d'une sensation réelle, passaient la fraîcheur du matin, le mystère du bois, l'impatience de la recherche, la joie de la découverte, la couleur blonde et la fragance sauvage du miel.

Ils firent halte à mi-cote sur la lisière de la région boisée, séduits par la mélancolie qui montait de la mer.

La mer avait une coloration délicate, entre le bleu et le vert, où progressivement le vert tendait à dominer ; mais le ciel, d'un azur de plomb au zénith et sillonné çà et là de nuages, était rosé dans la courbe vers Ortone. Cette clarté se reflétait en teintes pâlies à la surlace de l'eau et faisait penser à des roses effeuil-

tées qui flotteraient. Sur le fond marin s'étageaient en degrés harmonieux, d'abord les deux vastes chênes à la chevelure sombre, puis les oliviers argentés, puis les figuiers au feuillage vivace et aux branches violettes. La lune, orangée, énorme, presque pleine, surgissait sur l'anneau de l'horizon, semblable à un globe de cristal qui laisserait transparaître un pays chimérique figuré en bas-relief sur un disque d'or massif.

On entendait des gazouillements d'oiseaux, rapprochés et lointains. On entendit le mugissement d'un bœuf; puis, un bêlement; puis, la plainte d'un enfant. D y eut une pause où toutes les voix se turent ; et on n'entendit plus que cette seule plainte.

C'était une plainte, non pas violente et entrecoupée, mais grêle, continue, presque douce. Et elle attirait l'âme, la détachait de tout le reste, l'arrachait à la séduction du crépuscule pour l'opprimer d'une véritable angoisse qui répondait à la souffrance de la créature inconnue, du petit être invisible.

— Tu entends ? dit Hippolyte dont la voix, altérée déjà par la compassion, se fit involontairement plus basse. Je sais, moi, quel est l'enfant qui pleure.

— Tu le sais ? demanda George, à qui la voix et l'aspect de sa maîtresse avaient donné un étrange sursaut.

— Oui.

Elle avait encore l'oreille tendue vers ce gémissement lamentable, qui maintenant paraissait emplir toute la campagne. Elle ajouta :

— C'est l'enfant que sucent les Goules.

Elle avait prononcé ces mots sans l'ombre d'un sourire, comme si elle-même eût été sous l'empire de cette superstition.

— Il habite là-bas, dans cette masure. Candie me l'a dit.

Après une courte hésitation pendant laquelle ils écoutèrent la plainte et eurent la vision fantastique de l'entant moribond, Hippolyte proposa :

— Veux-tu que nous allions le voir> Ce n'est pas loin.

George demeurait perplexe, redoutant la tristesse de ce spectacle et le contact des gens allligés et brutaux.

— Veux-tu? répéta Hippolyte, dont la curiosité devenait irrésistible. C'est là-bas, dan» cette masure, sous ce pin. Je connais la route.

— Allons !

Elle allait droit devant elle, hâtant le pas. à travers un champ en pente. Ils se taisaient tous deux ; ils n'étaient tous deux attentifs qu'à cette plainte enfantine sur laquelle ils se guidaient. Et, de pas en pas, leur angoisse devenait plus poignante, à mesure que la plainte se taisait plu» distincte et révélait mieux la pauvre chair exsangue d'où l'arrachait la douleur.

Us traversèrent un taillis d'oranger» odorants, dont leurs pieds toulaient les fleurs éparsea sur le sol. Au seuil d'une chaumière voisine de celle qu'il» cherchaient, une femme de corpulence énorme se tenait assise ; et, sur ce corps monstrueux, elle avait une tête petite et ronde, des yeux doux, des dents pures, un sourire placide.

— Où vas-tu, madame ? âétimMSà cette femme sans se lever.

— Nous allons Voir l'enfant que sucent les Goule».

— A quoi bon? Reste ici plutôt, et repose-toi. De» enfants, je n'en manque pas non plus. Fte^arde!

Trois ou quatre enfants nus qui avaient, eux aussi,

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le ventre si gros qu'on les aurait crus hydropiques, se traînaient par terre en grognant, en farfouillant, en portant à leur bouche tout ce qui leur tombait sous la main. Et la femme tenait dans ses bras un cinquième enfant, tout couvert de croûtes brunâtres au milieu desquelles s'ouvraient de grands yeux purs et azurés, pareils à des fleurs miraculeuses.

— Tu vois bien que je n'en manque pas non plus, et que celui-ci est malade. Arrête-toi donc un peu.

Elle souriait, sollicitant des yeux la générosité de l'étrangère. Et, avec une expression où l'on devinait le désir de dissuader la curieuse par le pressentiment vague d'un péril :

— A quoi bon t'en aller là-bas ? répétait-elle. Regarde comme celui-ci est malade.

Et de nouveau elle montra l'enfant affligé, mais sans feindre la douleur, comme si elle eût simplement offert à la passante un objet de compassion plus proche en échange d'un autre plus lointain, comme si elle eût voulu dire : « Puisque tu as besoin d'être compatissante, sois compatissante pour celui qui est devant toi. »

George examinait avec une peine profonde ce pauvre visage maculé où les grands yeux purs et frais semblaient boire toute la lumière éparse dans cette soirée de juin.

— Qu'est-ce qu'il a ? demanda-t-il.

— Eh! seigneur, sait-on jamais? repartit la femme obèse, toujours avec la même placidité. Il a ce que Dieu veut.

Hippolyte lui fit l'aumône; et ils reprirent leur marche vers l'autre masure, emportant avec eux l'odeur nauséeuse qui émanait de cette porte plein* d'ombre.

Us ne parlaient pas. Ils avaient un serrement au cœur, un dégoût à la bouche, une mollesse aux jambes. Es entendaient la plainte grêle mêlée à d'autres voix, à d'autres bruits ; et ils étaient stupéfaits d'avoir pu percevoir de loin ce seul bruit, et si distinctement. Mais ce qui attirait leurs yeux, c'était le pin haut et droit dont le tronc robuste se dessinait en noir sur la clarté diffuse du crépuscule, soutenant une cime mélodieuse toute pleine de moineaux.

A leur approche, un chuchotement courut parmi les femmes rassemblées autour de la victime.

— Voici les seigneurs, les étrangers de Candie !

— Venez, venez !

Et les femmes ouvrirent leur cercle pour permettre aux arrivants d'aborder. L'une d'elles, une vieille à la peau rugueuse, au teint de terre aride, aux yeux sans regard, blanchâtres et comme vitrifiés au fond des orbites caves, dit en s'adressant à Hippolyte et en lui touchant le bras :

— Regarde, madame, regarde ! Les Goules la sucent, cette pauvre créature ! Regarde l'état où elles l'ont réduite ! Dieu protège tes enfants !

Sa voix était si sèche qu'elle paraissait artificielle et ressemblait aux sons articulés par un automate.

— Signe-toi, madame! ajouta-t-elle encore.

Et l'avertissement parut lugubre, dans cette bouche sans lèvres où la voix perdait son caractère humain et devenait une chose morte. Hippolyte fit le signe de la croix et regarda son compagnon.

Sur l'aire, devant la porte de la masure, les femmes étaient en cercle comme autour d'un spectacle, faisant de temps à autre quelque signe machinal de condoléance. Et le cercle se renouvelait sans cesse :

les unes, déjà fatiguées de voir, s'en allaient ; d'autres arrivaient des maisons voisines. Et presque toutes, à l'aspect de cette mort lente, répétaient le même geste, redisaient le même mot.

L'enfant reposait dans un petit berceau de sapin brut pareil à un petit cercueil sans couvercle. La pauvre créature, nue, chétive, décharnée, verdâtre, poussait une lamentation continue en agitant des bras et des jambes débiles qui n'avaient plus que la peau et les os, comme pour demander aide. Et la mère, assise au pied du berceau, toute repliée sur elle-même, la tête si basse qu'elle touchait presque les genoux, avait l'air de ne rien entendre. Il semblait qu'un fardeau terrible lui pesât sur la nuque et l'empêchât de se redresser. Par instants, d'un geste machinal, elle mettait sur le bord du berceau une main rude, calleuse, brûlée par le soleil; et elle faisait le geste de bercer, sans changer d'attitude et sans rompre le silence. Alors les images saintes, les talismans et les reliques dont le berceau de sapin était presque entièrement recouvert, ondulaient et tintaient, pendant une pause momentanée de la plainte.

— Liberata ! Liberata ! cria une des femmes en la secouant. Regarde, Liberata ! La dame est venue ; la dame est dans ta maison. Regarde!

La mère leva le front avec lenteur et regarda autour d'elle d'un air égaré ; puis elle fixa sur la visiteuse des yeux secs et mornes, au fond desquels il y avait moins de douleur lasse que de terreur inerte et sombre : îa terreur du maléfice nocturne contre lequel ne prévalait aucun exorcisme, la terreur de ces êtres insatiables qui avaient maintenant la maison en leur pouvoir et qui ne l'abandonneraient peut-être qu'avec le dernier cadavre.

— Parle ! parle ! insista une des femmes en la secouant de nouveau par le bras. Parle ! Dis à la dame de t' envoyer vers la Madone des Miracles.

Les autres entouraient Hippolyte avec des supplications.

— Oui, madame, fais-lui cette charité! Envoie-la vers la Madone ! Envoie-la vers la Madone !

L'enfant pleurait plus fort. Sur la cime du grand pin, les moineaux poussaient des cris écœurants. Dans le voiiinage, entre les troncs difformes des oliviers, un chien aboyait. La lune commençait à dessiner les ombres.

— Oui, balbutia Hippolyte, incapable de soutenir plus longtemps le regard fixe de la mère taciturne. Oui, oui, nous l'enverrons... demain...

— Non, pas demain; samedi, madame.

— Samedi, c'est la vigile.

— Fais-lui acheter un cierge.

— Un beau cierge.

— Un cierge de dix livres.

— Entends-tu, Liberata ? entends-tu?

— La dame t'envoie vers la Madone.

— La Madone te fait la grâce.

— Parle ! parle !

— Elle est devenue muette, madame.

— Depuis trois jours elle ne parle plus.

Au milieu des criailleries confuses des femmes, J'en fant pleurait plus fort.

— Entends-tu comme il pleure?

— Toujours, madame, il pleure plus fort quand la nuit tombe.

— Déjà peut-elre il en vient une...

— Peut-être que l'enfant a vu...

— Fais le signe de la croix, madame,

— La nuit tombe.

— Entends-tu comme il pleure?

— On dirait que la cloche sonne.

— Non : d'ici, on n'entend pas.

— Silence 1

— D'ici, on n'entend pas.

— Moi, j'entends.

— J'entends aussi.

— Ave Maria !

Toutes se turent, firent le signe de la croix, s'inclinèrent. Il semblait que quelques ondes sonores arrivassent du bourg lointain, perceptibles à peine ; mais la plainte de l'enfant troublait l'oreille aux écoutes. Encore une fois, on n'entendit plus que cette seule plainte. La mère était tombée sur les genoux au pied du berceau, prosternée jusqu'à terre. Hippolyte, inclinée, priait avec ferveur.

— Regarde, là, dans l'ouverture de la porte, chuchota une des femmes a sa voisine.

George, vigilant et inquiet, tourna la tête. La porte était pleine d'ombre.

— Regarde, là, dans l'ouverture de la porte. Tu ne vois rien ?

— Oui, je vois... répondit l'autre, incertaine, un peu effarée.

— Qu'est-ce? que voit-on? demanda une troisième.

— Que voit-on? demanda une quatrième.

— Que voit-on?

Subitement, la curiosité et l'effroi les envahirent toutes. Elles regardèrent vers la porte. L'enfant pieurai t. La mère se leva et se mit, elle aussi, à fixer ses

yeux dilatés sur cette porte que les ténèbres rendaient mystérieuse. Le chien aboyait dans les oliviers.

— Qu'est-ce? dit George à haute voix, mais non sans avoir besoin de quelque effort pour se défendre contre le trouble grandissant de son imagination. Que voyez-vous ?

Aucune des femmes n'osa répondre. Toutes, dans l'ombre, voyaient luire une forme vague.

Alors il s'avança vers la porte. Lorsqu'il franchit le seuil, une chaleur de four et une puanteur répugnante lui coupèrent la respiration. Il se retourna, sortit.

— C'est une faux, dit-il.

En effet, c'était une faux pendue à la muraille.

— Ah ! une faux...

Et les voix recommencèrent.

— Liberata ! Liberata I

— Mais es-tu folle ?

— Elle est folle.

— La nuit tombe. Nous nous en allons.

— Il ne pleure plus.

— Pauvre créature ! Dort-il ?

— Il ne pleure plus.

— A présent, rentre le berceau ; la soirée est humide. Nous t'aiderons, Liberata.

— Pauvre créature I Dort-il ?

— On dirait un petit mort. Il ne bouge plus.

— Rentre donc le berceau. Nous entends-tu, Liberata ?

— Elle est folle.

— Où est la lampe? Joseph va revenir. Tu n'a» pas de lampe ? Joseph va revenir du chaufour.

— Elle est folle. Elle ne parle plus.

— Nous nous en allons. Sainte nuit 1

TRIOMPHE DE LA MORT a^Q

Pauvre chair tourmentée ! Dort-il ?

Il dort, il dort... Il ne souffre plus. 0 Seigneur Jésus, sauve-le !

Protège-nous, Seigneur !

Adieu, adieu ! Sainte nuit !

Sainte nuit !

Sainte nuit !

lit

Le cliîen continuait d'aboyer dans l'olivaie, tandis que George et Hippolyte revenaient par le sentier vers îa maison de Candie. Lorsque l'animal reconnut les hôtes de la maison, il se tut et vint à leur rencontre en gambadant.

— Tiens, c'est Giardino 1 s'écria Hippolyte; — et elle se baissa pour caresser la pauvre bête, qu'elle avait déjà prise en amitié. — Il nous appelait. L'heure avance.

La lune montait dans le silence du ciel, lente, pré-

redée d'un flot lumineux qui baignait graduellement

l'azur Toute? les voix de la campagne s'endormaient

cette cfarlé pacifique. Et la cessation imprévue de

tous les liruits semblait presque surnaturelle à George,

a inexplicable elTroi tenait en éveil.

— Arrête un peu, dit-il en retenant Hippolyte. Et il tendit l'oreille.

TRIOMPHE DE LA MORT 25l

— Qu'écoutes-tu ?

— J! me semblait...

Et tous deux regardèrent en arrière, du côté de l'aire que les oliviers cachaient à la vue. Mais on n'entendait que le rythme égal et berceur de la mer dans la courbe du petit golfe. Sur leurs têtes un grillon raya l'air de son vol. avec un grincement pareil à celui d'un diamant sur une lame de verre.

— Ne crois-tu pas que l'enfant est mort? demanda George sans dissimuler son émotion. Il ne pleurait plus.

— C'est vrai 1 dit Hippolyte. Et tu crois qu'il est mort?

George ne répondit pas. Ils se remirent en marche sous l'olivaie argentée.

— As-tu bien regardé la mère ? demanda-t-il encore après un silence, obsédé intérieurement par la sombre image.

— Mon Dieu 1 mon Dieu !

— Et cette vieille qui t'a touché le coude... Quelle voix ! quels yeux !

Se? paroles trahissaient l'étrange épouvante qui le dominait, comme s'il eût reçu de ce spectacle réel une effroyable révélation, comme si la vie se fût brusquement manifestée à lui sous un aspect mystérieux et farouche, le meurtrissant et le marquant d'un signe indélébile.

— Tu sais? quand je suis entré dans la maison, il y avait à terre, derrière la porte, un cadavre de bête... qui devait être à moitié pourri... L'odeur empêchait de respirer.

— Que dis-tu là ?

— C'était, un chat ou un chien. Je n'ai pas distingua. . Un voyait mal à l'intérieur.

— Tu es sûr ?

— Oui, oui. Sans aucun doute, il y avait une bête morte... L'odeur...

Sous la sensation renaissante, un frisson de dégoût l'envahit.

— Mais pourquoi ? dit Hippolyte, qui se sentait gagner par la contagion de l'épouvante et du dégoût.

— Est-ce qu'on peut savoir ?

Le chien poussa un aboiement pour avertir. Ils étaient arrivés. Candie les attendait, et la table était déjà préparée sous le chêne.

— Comme tu rentres tard, madame ! s'écria l'hôtesse affable, avec un sourire. D'où viens-tu ? Que me donneras-tu, si je devine?... Eh bien ! tu as été voir l'enfant de Liberata Mannella... Jésus nous garde du Malin !

Lorsque les amants furent à table, elle s'approcha, curieuse, pour parler et pour questionner.

— Tu l'as vu, madame? D ne se remet pas, il ne guérit pas. Pourtant, le père et la mère ont tout fait pour le sauver.

Que n'avaient-ils pas fait ! Candie raconta tous les moyens tentés, tous les exorcismes. Le prêtre était venu, et, après avoir couvert la tête de l'enfant avec un pan de son étole, il avait prononcé les versets de l'Évangile. La mère avait suspendu au linteau de la porte la croix de cire, bénite le jour de l'Ascension ; elle avait aspergé d'eau sainte les gonds des impostes et récité à haute voix le Credo, trois fois de suite; elle avait mis une poignée de sel dans un linge, qu'ensuite elle avait noué et suspendu au cou de son fils mourant. Le père avait passé les sept nuits : durant sept nuits consécutives, il avait veillé dans les ténèbres.

devant une lanterne allumée et recouverte d'une marmite, attentif au moindre bruit, prêt à assaillir et à frapper la Goule. Un seul coup d'épingle aurait suffi pour la rendre visible aux yeux humains. Mais les sept veillées s'étaient écoulées sans résultat ! L'enfant maigrissait et se consumait d'heure en heure, irrémédiablement. Enfin, sur le conseil d'une sorcière, le père désespéré avait tué un chien et en avait mis le cadavre derrière l'huis. De cette façon, la Goule ne pourrait pas entrer avant d'avoir compté tous les poils de la bête morte. . .

— Entends-tu? dit George à Hippolyte.

Ils ne mangeaient plus, le coeur étreint par la pitié, saisis de terreur à l'apparition subite de ces fantômes d'une vie obscure et atroce qui environnait les loisirs de leur inutile amour.

— Jésus nous garde du Malin ! répéta Candie ; — et, dévotement, avec la paume de sa main ouverte, elle toucha le sein qui portait le fruit vivant — Dieu protège tes enfants, madame !

Puis elle ajouta :

— Tu ne manges pas, ce soir. Tu n'as pas d'appétit. Cette âme innocente t'afflige le cœur. Et ton époux non plus ne mange pas. Regarde !

Hippolyte dit :

— En meurt-il beaucoup... comme cela?

— Oh ! reprit Candie, le pays est mauvais. L'engeance maudite y pullule. On n'y est jamais en sûreté. Jésus nous garde du Malin !

Elle répéta la conjuration, puis ajouta en montrant un plat sur la table :

— Vois-tu ces poissons ? Ils viennent du Trabocco ; ils ont été apportés par Turchin...

Et elle baissa la voix.

— Veux-tu savoir ? Depuis bientôt un an, Turchic avec toute sa famille est sous la puissance d'un maléfice dont il n'a pas pu se délivrer encore.

— Qui est Turchin? demanda George, suspendu aux lèvres de la femme, fasciné par le mystère de ces choses. L'homme du Trabocco ?

Et il se rappela ce visage terreux, presque sans menton, à peine plus gros que le poing, avec un long nez saillant et pointu comme un museau de brochet, entre deux petits yeux étiacelants.

— Oui, seigneur. Regarde là-bas. Si tu as bonne vue, tu peux l'apercevoir. Cette nuit, il pêche au claù de la lune.

Et Candie indiqua sur les récifs noirâtre» la grande machine à pêcher, cet assemblage de troncs sans écorce, de planches et de câbles dont les blancheurs étranges ressemblaient au squelette colossal de quelque amphibie antédiluvien. Dans l'air calme, on entendait grincer le cabestan. Comme la marée était basse et que les roches découvraient, le parfum des algues montait sur la plage en vainqueur, plus fort et plus frais que les effluves de la colline féconde.

Hippolyte aspirait l'odeur enivrante, tout occupée déjà par cette sensation intense qui lui faisait palpiter les narines et fermer à demi les paupières. Elle murmura :

— Oh 1 quel délice ! Tu ne sens pas, George?

Il était, lui, très attentif aux paroles de Candie, et voyait en imagination le drame muet pendu sur la mer. Aux fantômes évoqués par cette femme naïve dans la nuit sereine, son âme, encline au mystère et naturellement superstitieuse, prêtait une vie et une horreur tragique sans limites. Pour la première fois, il avait la vision

vaste et confuse de cette race ignorée de lui, de toute cette chair misérable, pleine d'instincts animaux et de douleurs bestiales, courbée et suant sur la glèbe ou terrée au fond des chaumières, sous la menace perpétuel] e de ces obscures puissances. Parmi la douce richesse de la terre qu'il avait élue pour théâtre de son amour» il découvrait une violente agitation humaine ; et c'était comme s'il eût découvert un grouillement d'insectes dans les masses d'une magnifique chevelure imprégnée d'arômes. Il éprouvait le même frisson, déjà ressenti d'autres lois au contact de la vie brutalement révélée : — naguère, à l'aspect de ses proches, de son père, de son frère, de la pauvre bigote goulue. ■ — Tout à coup, il cessait de se sentir seul avec sa maîtresse, au milieu des bénignes créatures végétales sous l'écorce desquelles il avait un jour cru surprendre une pensée. Il se sentait au contraire environné et comme pressé par une foule inconnue qui, portant en soi la même vitalité qu'ont les troncs des arbres, aveugle, tenace et irréductible, adhérait à lui par le lien de l'espèce et pouvait lui communiquer immédiatement sa souffrance dans un regard, dans un geste, dans un soupir, dans un sanglot, dans un gémissement, dans un cri.

— Oh î le pays est mauvais ! répétait Candie en branlant la tête. Mais le Messie des Chapelles va venir purifier la terre1...

— Le Messie ?

— Père, cria Candie du côté de là maison, quand le Messie doit-il venir?

î. L'épisode du Messie des Chapelles est historique. Orestede Atnicis, né en i8a4 aux Chapelles, joua précisément le rôle que lui assigne ici le romancier ; il mourut en 1889. M. Antonio de?^ino

recueilli et publié de curieux documents sur ce personnage.

a56 TKIOMPUE DE LA MORT

Le vieux parut sur le seuil.

— Un de ces jours, répondit-il.

Et, se tournant vers les plages en demi-lune qui se perdaient vers Ortone, il signifia d'un geste vague le mystère de ce libérateur nouveau en qui le peuple des carn pagnes avait mis son espérance et sa foi.

— Un de ces jours. Bientôt.

Et le vieux, qui désirait parler, s'approcha de la table, regarda son hôte avec un sourire incertain, demanda :

— Tu ne sais pas qui c'est?

— C'est peut-être Simplice, dit George, en la mémoire duquel se réveillait le souvenir lointain et indistinct de ce Simplice de Sulmone, qui tombait en extase les yeux fixés sur le soleil.

— Non, seigneur ; Sernbri est mort. Le nouveau Messie, c'est Oreste des Chapelles.

Et le vieux borgne, dans un langage chaud et coloré de vives images, raconta la nouvelle légende telle qu'elle s'était façonnée dans la créance des populations champêtres.

Oreste, étant frère capucin, avait connu Simplice à Sulmone et avait appris de lui l'art de lire les choses futures sur la face du soleil naissant. Puis il s'était mis à courir le monde; il était venu à Rome et avait parlé avec le pape; dans un autre pays, il avait parlé avec le roi. De retour aux Chapelles, sa patrie, il avait passé sept ans dans le cimetière en compagnie de squelettes, portant un cilice, se flagellant jour et nuit avec la discipline. Il avait prêché à l'Eglise paroissiale et avait arraché des larmes et des cris aux pécheurs. Ensuite il était reparti en pèlerinage pour tous les sanctuaires; il était resté trente jours sur la montagne d'Ancône; il était resté douze jours sur le mont Saint-

Bernard; il avait gravi les plus hautes cimes, tête nue sous la neige. Revenu encore aux Chapelles, il avait recommencé à prêcher dans son église. Mais, peu après, persécuté et chassé par ses ennemis, il s'était réfugié dans l'île de Corse; et là, il s'était fait apôtre, résolu à parcourir l'Italie entière et à écrire avec son sang sur la porte de chaque ville le nom de la Vierge. Comme apôtre, il était rentré dans son pays, annonçant qu'il avait vu une étoile au milieu d'un fourré d'arbres et qu'il en avait reçu le Verbe. Et enfin, par inspiration du Père Eternel, il avait pris le grand nom de Nouveau Messie.

Il pérégrinait maintenant dans les campagne», vêtu d'une tunique rouge et d'un manteau bleu, avec les cheveux longs sur les épaules et la barbe à la nazaréenne. Ses apôtres l'accompagnaient : des hommes qui avaient abandonné la pioche et la charrue pour se vouer au triomphe de la foi nouvelle. ChezPantaléonDonadio revivait l'esprit de saint Mathieu ; chez Antoine Secamiglio revivait l'esprit de saint Pierre ; chez Joseph Scurti, celui de Maximin ; chez Maria-Clara, celui de sainte Elisabeth. Et Vincent de Giarnbattista, qui représentait saint Michel archange, était le Messager du Messie.

Tous ces hommes avaient labouré la terre, fauché le blé, taillé la vigne, pressuré l'olive ; ils avaient conduit le bétail aux foires et disputé sur les prix ; ils avaient conduit la femme à l'autel, et procréé des enfants, et vu ces enfants grandir, fleurir, mourir; en somme, ils avaient vécu la vie commune des gens de la campagne parmi leurs égaux. Et maintenant ils passaient, suivants du Messie, considérés comme des personnages divins par les mêmes gens avec qui, la semaine pré-

a58 TRIOMPHE DE LA MORT

cédente. ils étaient, entrés en litige pour la mesure du froment. Ils passaient transfigurés, participant de la divinité d'Oreste, investis de sa grâce. Soit aux champs, soit à la maison . ils avaient ouï une voix, ils avaient senti les esprits purs entrer dans leur chair pécheresse, tout d'un coup. L'esprit de saint Jean était en Joseph Coppa ; celui de saint Zacharie en Pascal Basihco. Les femmes aussi recevaient le signe. Une femme de Senegallia, mariée à un certain Augustinone. tailleur aux Chapelles, avait voulu, pour démontrer au Messie l'ardeur de sa foi, renouveler le sacrifice d'Abraham en mettant le feu a une paillasse où étaient couchés ses enfants. D'autres iemmes avaient donné d'autres preuves. Et l'Élu, maintenant, pérégrinait dans les campagnes avec son escorte d'Apôtres et de Maries. Des lieux les plus lointains de la côte et de la montagne, les multitudes accouraient sur son passage. A l'aube, lorsqu'il apparaissait sur la porte de la maison où il avait logé. il voyait toujours une grande loule agenouillée dans l'attente. Droit sur le seuil, il répandait le Verbe, recevait les confessions, administrait la communion avec des morceaux de pain. Pour sa nourriture, il préférait les œufs apprêtés avec des fleurs de sureau ou avec des pointes d'asperges sauvages ; il mangeait aussi une mixture de miel, de noix et d'amandes qu'il nommait manne, pour rappeler la manne du désert.

Ses miracles ne se comptaient plus. Par la simple vertu du pouce, de l'index et du médius élevés en l'air, il délivrait les possédés, guérissait les infirmes, ressuscitait les morts. Si quelqu'un allait le consulter, il ne lui laissait pas seulement le temps d'ouvr.r la bouche et lui disait aussitôt les noms de tous ses parants, lui expogait les affaire- de sa Emilie, M hélait les secrets lei

TRIOMPHE DE LA MORT 25g

plus obscurs. Il donnait encore des nouvelles sur les âmes des défunts ; il indiquait les endroits où des trésors étaient cachés ; avec certains scapulaires en forme de triangle, il chassait des cœurs les mélancolies.

— C'est Jésus qui revient sur terre, conclut Colas de bciampagne, avec une voix chaude de foi intime II passera aussi de notre côté. N'as-tu pas vu oomroe les blés sont hauts? N'as-tu pas vu comme les oliviers fleurissent,? N as-tu pas vu comme la vigne est chargée de raisin ? °

Respectueux des croyances du vieillard, George demanda gravement :

— Et à cette heure, où est-il ?

— Il est à la Piomba, répondit le vieux.

f Et il indiqua les plages reculées au delà d'Ortone évoquant dans l'esprit de son hôte la vision de ce coin de la province de Teramo baigné par la mer : une vision presque mystique de terres fertiles arrosées par de petites nvières sinueuses où. sous le tremblotement sans fin des peupliers, un filet d'eau courait sur un ht de grève polie.

Après un intervalle de silence, Colas reprit : — A la Piomba, un mot lui a suffi pour arrêter le tram sur la voie ferrée ! Mon fils l'a vu. N'est-ce pas Candie, que Vito nous l'a raconté?

Candie confirma les paroles du vieillard et donna les détails du prodige advenu. Le Messie, couvert de sa tunique rouge, s'était avancé à la rencontre du train cheminant entre les deux rails avec tranquillité

En parlant, Candie et le vieillard dirigeaient sans cesse leurs regards et leurs gestes vers la région lointaine, comme si la personne sacrée de l'arrivant eût été déjà visibie pour eux.

— Ecoute ! interrompît Hippolyte en tirant par le bras George qui s'absorbait dans un spectacle intérieur de plus en plus vaste et distinct. Tu n'entends pas ?

Elle se leva, traversa la cour, alla près du parapet sous les acacias. Il la suivit. Us écoutèrent.

— C'est une procession qui va en pèlerinage à la Madone de Casalbordino, dit Candie.

Dans la paix du clair de lune, un chant religieux dilatait son rythme lent et monotone, avec une alternance de voix masculines et de voix féminines à intervalles égaux. L'un des demi-chœurs chantait une strophe sur un ton grave; fautre demi-choeur chantait un refrain sur un ton plus haut, en prolongeant indéfiniment la cadence. Et c'était comme l'approche d'un flot qui s'élèverait et s'abaisserait sans discontinuer.

La procession s'approchait avec une vitesse contraire à la lenteur du rythme. Déjà les premiers pèlerins apparaissaient au détour du sentier, près du pont du Trabocco.

— Les voici ! s'exclama Hippolyte, émue par la nouveauté de ce qu'elle voyait et de ce qu'elle entendait. Les voici ! Comme ils sont nombreux !

Ils s'avançaient en masse compacte. Et l'opposition de mesure entre leur marche et leur chant était si étrange qu'elle leur donnait une apparence presque fantastique. Il semblait qu'une force surnaturelle les pou inconscients, vers le but, tandis que les mots sortis de leurs bouches restaient suspendus dans l'air lumineux et continuaient d'onduler après leur passage.

Vive Marie 1 Vive Marie !

Il» passèrent avec un piétinement lourd, avec un*

TRIOMPHE DE LA MORT 2Ôl

acre odeur de troupeau, si serrés les uns contre les autres que rien n'émergeait de leur masse, excepté les hauts bâtons en forme de croix. Les hommes mar chaient devant et les femmes derrière, plus nombreuses, avec des scintillements d'orfèvreries sous leurs bandelettes blanches.

Vive Marie !

Vive son créateur I

De près, à chaque reprise, leur chant avait la véhémence d'un cri ; puis il diminuait de vigueur, trahis» sant une lassitude surmontée par un effort continuel et unanime dont l'initiative dans les deux demi-chœurs venait presque toujours d'une voix unique plus puissante. Et cette voix ne dominait pas seulement les autres lorsqu'elle entonnait ; mais souvent, au milieu de l'onde musicale, elle se maintenait haute et reconnaiftsable pendant toute la durée de la strophe ou du refrain, dénotant une foi plus impérieuse, une âme singulière et dominatrice parmi la foule indistincte.

George la remarqua et, très attentif, la suivit dans la dégradation du lointain aussi longtemps que son oreille put la reconnaître. Et cela fit grandir en lui un sentiment extraordinaire de la puissance mystique qui tenait aux racines la grande race indigène d'où lui-même était sorti.

La procession disparut dans la courbe de la côte ; puis reparut au sommet du promontoire, dans la clarté; puis disparut de nouveau. Et léchant, à travers le lointain nocturne, se voila, s'adoucit, se fit si léger que la modulation lente et unilorme de la mer calme l' étouffait prescrue.

aÔ2 TRIOMVHK DE LA. MORT

Assise sur le parapet les épaules appuyées au tronc d'un acacia, Hippolyte se taisait, immobile, n'osant pas troubler le recueillement religieux où son amant semblait s'abîmer.

Qu'aurait pu révéler à George la lumière du plus clair solei\. dont ce simple chant dans la nuit ne lui eût pas déjà donné la révélation ? Toutes les images éparses, les récentes et les anciennes, celles vibrantes encore de la sensation vive qui les avait fait naiti celles ensevelies sous les couches les plus prolondes de sa mémoire, toutes se reliaient intérieurement et composaient pour lui un spectacle idéal qui l'emportait sur la plus vaste, sur la plus auguste réalité. Sa terre et sa race lui apparaissaient transfigurées, souli hors du temps, avec un aspect légendaire et formidable, lourd de choses mystérieuses, éternelles et sans nom. Une montagne, pareille à une énorme souche originelle, se dressait au centre en forme de mamelle, recouverte perpétuellement de neiges ; et les côtes échancrées, les promontoires consacrés à l'olivier, y étaient baignés par une mer inconstante et triste où les voiles portaient les couleurs du deuil et de la flan mie. Des roules larges comme des fleuves, verdoyantes d'herbe et semées de roches nues, avec de gigantesques vestiges épars çà et là, descendaient des hauteurs pour conduire vers les plaines les migrations des troupeaux. Des rites de religions mortes et oubliées y survivaient ; des symboles incompréhensibles de puissances déchues depuis des siècles y subsistaient intacts ; des usages de peuples primitifs et disparus pour toujours y persistaient, transmis sans changement de génération en génération ; des modes riches, étranges et inutiles, l'y conservaient comme des témoignages de la no—

blesse et de la beauté d'une vie antérieure. De longues îhéories de chevaux chargés de froment y passaient ; et les dévots chevauchaient sur les charges, la tête couronnée d'épis, avec des baudriers de pâte, et déposaient aux pieds d'une statue les oblations céréales. Les jeunes filles, avec des corbeilles de blé sur la tête, conduisaient par les chemins une ânesse qui portait sur la croupe une corbeille plus grande, et, pour l'offrande, elles allaient vers l'autel en chantant. Les hommes et les garçons, couronnés de roses et de baies rosées, montaient en pèlerinage sur une roche où était imprimé le pied de Samson. Un bœuf blanc, engraissé depuis un an par Une abondante pâture, recouvert d'une gualdrape vermeille et chevauché par un entant, s'avançait en pompe parmi les étendards et les cierges ; il s'agenouillait sur le seuil du temple, au milieu des applaudissements du peuple ; puis, arrivé au centre de la nef, il rejetait ses excréments, et les dévots tiraient de cette matière fumante des présages pour l'agriculture. Aux fêtes, les populations fluviales se ceignaient la tête de bryone et, la nuit, elles passaient l'eau avec des chants et des musiques, portant au poing des rameaux teuillus. A l'aube, dans les prairies, les vierges se lavaient les mains, les pieds et le visage dans la rosée nouvelle, pour accomplir un vœu. Sur les montagnes, sur les plaines, le premier soleil du printemps était salué par des hymnes antiques, par un fracas de métaux heurtés, par des cris et par des danses. A travers toute la campagne, les hommes, les femmes et les enfants cherchaient les premiers serpents sortis de léthargie, les empoignaient vivants et s'en entouraient le cou et les bras pour se présenter avec cette parure devant leur Saint qui les rendait indemnes

des morsure» venimeuses. Sur la pente des collines ensoleillées, les jeunes laboureurs, avec ries bœufs accouplées, en présence de leurs vieillards, rivalisaient à qui tracerait le sillon le plus droit depuis la côte jusqu'à la plaine; et les juges décernaient le prix au vainqueur, tandis que le père en larmes ouvrait les bras au fils bien méritant. Et ainsi, dans toutes les cérémonies, dans toutes les pompes, dans tous les travaux, dans tous les jeux, dans les naissances, dans les amours, dans les noces, dans les funérailles, partout était présent et visible un symbole géorgique, partout était représentée et vénérée la grande génitrice Terre, du sein de laquelle jaillissaient les sources de tout bien et de toute allégresse. Les femmes de la famille se réunissaient à la maison de la nouvelle mariée, portant sur leur tête une corbeille de froment, sur le froment un pain, et sur le pain une fleur; elles entraient une à une et semaient une poignée de ce grain augurai sur la chevelure de l'heureuse épouse. Au pied du lit d'un moribond, quand l'agonie se prolongeait, deux consanguins déposaient un soc de charrue qui avait la vertu d'interrompre les affres et de hâter la mort. L'outil et le fruit prenaient ainsi des significations et des puissances supérieures. Un sentiment prolond et un besoin continuel du mystère donnaient à toutes les choses environnantes une âme active, bénigne ou maléfique, de bon ou de mauvais augure, qui participait à chaque vicissitude de la fortune par une action manileste ou occuJte. Une feuille vésicante imprimée sur le bras nu révélait l'amour ou l'indifférence ; les chaînes du loyer jetées sur le chemin conjuraient la menace de l'ouragan ; un mortier posé sur le rebord de la lenêlre rappelait les pigeons égarés; un cœur d'hirondelle

avalé communiquait la sagesse. Le mystère intervenait dans tous le* événements, enveloppait et étreignait tontes les existences; et la vie surnaturelle dominait, recouvrait et absorbait la vie ordinaire en créant d'innombrables et d'indestructibles fantômes qui peuplaient les cbamps, habitaient les maisons, encombraient les cieux, troublaient les eaux.

Le mystère et le rythme, ces deux éléments essentiels Je tout culte, étaient partout épars. Hommes el femmes exprimaient continuellement leur âme par le chant, accompagnaient par le chant toutes leurs œuvres sous le toit et sous le ciel, célébraient par le chant la vie et la mort. Autour des berceaux et autour des bières, les mélopées ondulaient, lentes et persistantes, très antiques, aussi antiques peut-être que la race dont elles manifestaient la tristesse profonde. Tristes, graves, fixées dans un rythme immuable, elles semblaient des fragments d'hymnes ayant appartenu à d'immémoriales liturgies qui survivraient à la destruction de quelque grand mythe primordial. Elles étaient peu nombreuses, mais si dominatrices que les chansons nouvelles ne pouvaient ni les combattre ni en diminuer le pouvoir. Elles se transmettaient de génération en génération comme un héritage intérieur, inhérent à la substance corporelle ; et chacun, en s'éveillant à la vie, les entendait résonner en soi-même comme un langage inné auquel la voix donnait une forme sensibî0. Aussi bien que les montagnes, les vallées et les fleuves, aussi bien que !e3 coutumes, les vices, les vertus et les croyances, elles faisaient partie de la structure du pays et de la race. Elles étaient immortelles comme la glèbe et comme le sang.

. Tel était le pays, telle était la race que venait visiter ce Nouveau Messie dont le vieux paysan a\H.' conté la vie et les miracles. Qu'était-ce qu> homme? Un ascète ingénu et innocent comme Sun plice, l'adorateur du soleil? Un charlatan ma<l: cupide qui tentait d'exploiter a son profit la crédulité des dévots? Qu'était-ce enfin que cet homme qui, du bord d'une petite rivière, pouvait remuer par son Beul nom les multitudes voisines et lointaines, induire les mères à délaisser leurs enfants, susciter dans les A mêles plus incultes des visions et des voix d'un au ire monde ?

Et. de nouveau, George évoqua la figure d'Oreste vêtu de la tunique rouge, marchant le long . de la petite rivière sinueuse où, sous le tremblotement sans fin des peupliers, un filet d'eau courait sur un lit de grève polie.

« Qui sait, pensait-il. si cette révélation imprévue ne sera pas mon salut? Pour que je me retrouve tout entier, pour que je reconnaisse; mon essence véritable, n'ai-je pas besoin de me mettre en contact immédiat avec la race de laquelle je suis sorti? En replongeant les racines de mon être dans le sol natal, n'en tirerai-je pas un suc pur et vivifiant qui aura la puissance d'expulser tout ce qu'il y a en moi de factice et d'hétérogène, tout ce que i'ai reçu sciemment et inconsciemment par mille contagions ? Pour l'heure, je ne cherche pas la vérité ; je ne cherche qu,J» récupérer ma propre substance, à ressaisir en moi les caractères de ma race pour les renforcer et les rendre aussi intenses que possible. En harmonisant ainsi mon âme avec l'âme diffuse, je reprendrai cet équilibre qui me manque. Pour l'homme intellectuel, le secret deléqui-

libre, c'est de savoir transporter les instincts, les besoins, les tendances et les sentiments fondamentaux de sa race à un ordre supérieur. »

Le mystère et le rythme étaient partout épars. Près de là, sur la plage blanchissante, la mer respirai à intervalle? égaux ; mais, pendant les pauses, on entendait, de plus en plus taibles, les cadences des ondes qui touchaient la rive en des points de plus en plu« lointains. Répercuté sans doute par l'écho de quelque cavité sonore, le chant des pèlerins s'entendit encore une lois, puis s'évanouit. Du côté du Vaste d'Aimone, le ciel était sillonné de fréquents éclairs, et, dans la blancheur calme de la lune, ces éclairs paraissaient vermeils. Hippolyte rêvait, appuyée au tronc de l'arbre, les yeux fixés sur ce foyer d'éclairs muets.

Elle n'avait pas fait un seul mouvement. Son immobilité prolongée dans la même attitude était assez fréquente ; et, parfois, cela prenait une apparence cataleptique qui faisait presque peur. Elle avait alors, non plus l'aspect juvénile et clément que connaissaient bien les plantes et les bêtes, mais un aspect de créature taciturne et indomptable en qui se seraient concentrées toutes les vertus isolantes, exclusives et destructives de la passion d'amour. Les trois éléments divins de sa beauté, le front, les yeux, la bouche, n'avaient peutêtre jamais atteint un tel degré d'intensité symbolique pour figurer le principe de l'éternelle fascination férrlinine. Il semblait que la nuit sereine favorisât cette sublimation de sa forme, qu'elle affranchît la véritable essence idéale de son être, qu'elle permît à son amant de la percevoir toute, non par l'acuité de iê. vue, mais par celle de la pensée. La nuit d'été, pleine de clartés lunaires, et de rêves, et d'étoiles

pâles ou invisibles, et des voix marines les plus nié lodieuses, paraissait le champ naturel de cette image souveraine. De même que l'ombre grandit parfois outre mesure le corps qui la produit, de même, sur l'infini de ce fond, la fatalité de l'amour rendait la personne d'Ilippolyte plus haute et plus tragique pour le spectateur dont la prescience devenait d'instant en instant plus lucide et plus terrible.

N'était-ce pas, dans la même immobilité, la même femme qui, du haut de la loggia, avait contemplé l'unique voile blanche sur les eaux mortes ? Gelait elle ; et maintenant encore, malgré la nuit qui dépouillait sa personne de toute réalité brutale, la même haine s'agitait sous le sentiment excité par elle : cette mortelle haine des sexes qui est le fond de l'amour et qui. occulte ou patente, subsiste au fond de tous les effets, depuis le premier regard jusqu'au dégoût extrême.

« Donc, pensa-t-il, elle est l'Ennemie. Tant qu'elle vivra, tant qu'elle pourra exercer sur moi son empire, elle m'empêchera de mettre le pied sur le seuil que j'aperçois. Et comment recouvrerais-je ma substance, si une grande partie de moi-même est entre les mains de cette femme? Vaine est l'aspiration vers un monde nouveau, vers une vie nouvelle. Tant que l'amour dure, l'axe du monde repose sur un être unique et la vie est enserrée dans un cercle étroit. Pour revivre et pour conquérir, il faudrait que je m'affranchisse de l'amour, que je me délivrasse de l'Ennemie... »

Une fois encore il l'imagina morte. Morte, elle deviendrait un objet pour la pensée, une idéalité pure. D'une existence précaire et imparfaite, elle entrerait dans une existence intégrale et

définitive, dépouillant pour toujours sa chair faible, infirme et luxurieuse. Détruire pour posséder ! Celui qui cherche l'absolu dans l'amour n'a pas d'autre moyen. »

Brusquement, Hippolyte eut un grand sursaut, comme si un irisson extraordinaire l'eût secouée. Elle dit, par allusion à la superstition commune :

— La Mort vient de passer.

Et elle sourit. Mais son amant, frappé de l'étrange coïncidence, ne put se défendre d'un mouvement instinctif de stupeur et d'effroi. « Aurait-elle senti ma pensée? »

Le chien se mit à aboyer avec une furie subite, et ils se levèrent tous deux en même temps

— Qui est-ce ? dit Hippolyte inquiète.

Le chien redoublait ses abois vers l'olivaie, à l'entrée du sentier. Candie et le vieillard sortirent de la maison.

— Qui est-ce? répéta Hippolyte inquiète.

— Qui cela peut-il être? fit le vieillard, qui regardait dans la pénombre.

Une voix humaine arriva d'entre les oliviers, une voix qui implorait et qui sanglotait. Puis apparut une forme obscure, que Candie reconnut aussitôt.

— Libérât a !

La mère portait sur sa tête' le berceau couvert d'un drap sombre. Elle marchait, droite, presque rigide, sans se tourner, sans dévier de son chemin, renfermée en elle-même, muette, semblable à une somnambule sinistre, poussée aveuglement vers un but inconnu. Et un homme la suivait, nu-tête, hors de lui, sanglotant, implorant, l'appelant, par son nom, se courbant, se r battant les flancs ou s'enfonçant les mains dans les cheveux avec des gestes d'atroce désespérance. Gro-

tesque et misérable, attaché aux pas de la femme x.nrde, il hurlait parmi les sanglots:

— Liberata ! Liberata I Ecoute ! Ecoute 1 Reviens à iison ! Omon Dieu, mon Dieu ! Où veux-tu aller!

I >!<■ veux-tu faire ? Liberata ! Ecoute 1 Écoute 1 0 mon Dieu, mon Dieu !

Il implorait pour la retenir, pour l'arrêter ; mais il ne la touchait pas. Il tendait les mains vers elle avec des gestes frénétiques de douleur ; mais il ne la touchait pas, comme si une cause mystérieuse l'en eût empêché, comme si un sortilège eût rendu cette personne intangible.

Candie non plus n'alla point au devant d'elle, ne lui barra point le passage. Elle demanda seulement à l'homme :

— Qu'y a-t-il ? Qu'est-il arrivé ?

L'homme, d'un geste, signifia la démence. Et cela fit résonner dans la mémoire de George et d'Hippolyte les paroles des commères : « Elle est folle. Elle est devenue muette, madame. Depuis trois jours elle ne parle plus. Elle est folle. Elle est folle. »

Candie montra le berceau couvert, demandant de nouveau à voix basse :

— Il est mort?

L'homme sanglota plus fort. Et cela fit résonner en même temps dans la mémoire de George et d'Hippolyte les paroles des commères : « Il ne pleure plus. Pauvre créature ! Dort-il ? On dirait un petit mort.

II ne bouge plus. Il dort, il dort... Il ne souflre plus. »

— Liberata ! cria Candie de toute la force de ses poumons, comme pour secouer l'impassible. Liberata i Où vas-tu?

Mais elle ne la toucha pas, elle ne l'empêcha pas de suivre son chemin.

Ensuite, tous se turent et regardèrent.

La mère continua d'avancer, haute et droite, presque rigide, sans se tourner, fixant devant elle des yeux dilatés et arides, gardant la bouche close, une bouche qui semblait fermée par un sceau, comme vouée déjà au silence perpétuel et privée de respiration. Sur sa tête se balançait le berceau changé en cercueil ; et la lamentation de l'homme prenait un rythme continu de mcnodie.

Le couple tragique traversa ainsi la cour, descendit le sentier foulé naguère par les pas des pèlerins et où flottait encore l'âme religieuse que l'hymne y avait répandue.

Et les amants, le cœur serré de pitié et d'horreur, suivirent des yeux la figure de la mère funèbre, qui s'éloignait dans la nuit vers le foyer des éclairs muets.

Maintenant, ce n'était pins Hippolyte, c'était Georga qui proposait les longues excursions, les longues explorations. Condamné « à attendre toujours la vie », il croyait aller au-devant d'elle, la trouver et la cueillir dans les réalités sensibles. Sa curiosité factice s'attachait maintenant à des choses qui, à peine capables de remuer effectivement la superficie de l'âme, ne pouvaient la pénétrer et l'ébranler jusqu'au fond. Il s'efforçait de découvrir entre son âme et certains objets des rapports qui n'existaient pas ; il s'efforçait de secouer l'indifférence de son être intime, cette indifférence inerte qui l'avait si longtemps rendu étranger à toute agitation extérieure. Recueillant tout ce qu'il possédait de facultés perspicaces, il s'appliquait à retrouver quelque vivante ressemblance entre luimême et la nature environnante, afin de se réconcilier

finalement avec cette nature et de lui vouer une fidélité éternelle.

Mais elle ne se réveilla point en lui, l'émotion extraordinaire qui l'avait plusieurs fois exalté et émerveillé aux tout premiers jours de sa demeure dans l'Ermitage, avant l'arrivée de l'aimée. Il ne put ressusciter ni l'ivresse panique du premier jour, lorsqu'il avait cru sentir véritablement le soleil dans son cœur, ni le charme mélancolique de la première promenade solitaire, ni la joie imprévue et divine que lui avaient communiquée en ce matin de mai le chant de Favette et le parfum des genêts rafraîchis par la rosée. Sur la terre et sur la mer, les hommes jetaient une ombre tragique. La pauvreté, la maladie, la démence, la terreur et la mort s'embusquaient ou s'étalaient en tous lieux sur son passage. Un vent de fanatisme enflammé courait d'un bout à l'autre du pays. De jour et de nuit, de près et de loin, les hymnes religieux résonnaient, monotones et interminables. Le Messie était attendu, et les pavots dans les Jblés suscitaient l'image de sa tunique rouge.

Autour de lui, la foi consacrait toutes les formes végétales. La légende chrétienne s'enroulait aux troncs des arbres, fleurissait parmi les rameaux. — Sur les genoux de la Madone fugitive et poursuivie par les Pharisiens, l'Enfant- Jésus se changeait en froment qui déborde. Caché dans la huche, il faisait lever la pâte du pain et la rendait inépuisable. Sur les lupins secs et épineux qui avaient blessé les doux pieds de la Vierge, une malédiction pesait ; mais le lin était béni, parce que ses houles avaient ébloui les Pharisiens. Béni aussi l'olivier, pour avoir donné asile à la Sainte Famille dans son tronc ouvert en forme de cabane et pour l'a-

27A XKIOMPUE 1>E La Muni'

voir éclairée de son huile pure ; béni le genévrier, pour avoir tenu l'Entant enfermé dans ses touffes; et béni le houx, pour le même Bervicé courtois ; et béni !e laurier, parce qu'il pousse sur le sol arrosé par l'eàu où avait été lavé le ÏmIs de Dieu.

Comment échapper à la fascination du mystère qui, répandu sur toutes les choses créées, les transfigurait en signes et en emblèmes d'une autre vie?

George, troublé par ces suggestions qui provoquaient en lui le soulèvement confus de toutes ses tendances mystiques, se disait : « Oh 1 si je possédais la vraie ioi, cette foi qui permettait à sainte Thérèse de voir Dieu réellement dans l'hostie I » Et ce n'était pas un désir vague et passager; c'était une profonde et fervente aspiration de toute son âme, et c'était aussi une extraordinaire angoisse, qui bouleversait tous les éléments de sa substance ; car il sentait qu'il se trouvait devant le secret de son malheur et de sa faiblesse. Gomme Démétrius Âurispa, George était un ascétique sans Dieu.

Et il lui réapparut, l'homme doux et méditatif, ce visage plein d'une mélancolie virile auquel donnait une expression étrange ia boucle de cheveux blattes mêlée aux cheveux noirs sur le milieu du Iront.

Démétrius était son père véritable. Par une singulière coïncidence de noms, cette paternité spirituelle semblait consacrée dans la légende inscrite autour du merveilleux ostensoir donné par les ancêtres et conservé à la cathédrale de Guardiagréle.

<i-jp Ego Demeteius Aumsi'A et uhicus Gbôrgius

FTLrtJS MEUS DONAMU8 1»TL'D TABEJKNACIJLUM EcCI.ESfAJg S. M. OE GuaKUIa. QDOU . \CTUli ES i >'EH MaHUS

abba 1 is JoanotI CastÔKU de Gùaedia, Aitcau-KiiiaVnuu,

AU 1 SI. M EcCMAHlSTiAK.

TRIOMPHE DE LA MORT à"]b

•$• Ntcolaos Aadrjî de Guardia ME FECIT A. D. MCGCCXIIÏ.

Tous deux, en effet, êtres d'intelligence et de sentiment, portaient l'hérédité Mystique de là maison Àurispa ; tous deux avaient l'âme religieuse, inclinée au mystère, apte à vivre dans une forêt de symboles ou dans un ciel de pures abstractions ; tous deux aimaient les cérémonies de l'église latine, la musique sacrée, le parfum de l'encens, toutes les sensualités du culte, ies piu» violentes et les plus délicates. Mais ils avaient perdu la toi. Ils s'agenouillaient devant un autel déserté par Dieu. Leur misère provenait donc d'un besoin métaphysique auquel le doute implacable interdisait de s'épanouir, de se satisfaire, de se reposer dans le giron divin. Gomme ils n'étaient pas conformés de telle sorte qu'ils pussent accepter et soutenir la lutte pour l'existence vulgaire, ils avaient compris la nécessité de U réclusion. Mais comment l'homme exilé de la vii pourrait-il rester dans une cellule où manque le sign« de l'Eternel? La solitude est l'épreuve suprême de l'humilité ou de la souveraineté d'une âme ; car on ne la supporte qu'à condition d'avoir renoncé à tout pour Dieu ou à condition d'avoir l'âme si puissante qu'elle serve d'inébraniable assise à un monde.

Tout à coup l'un des deux, sentant peut-être que la violence de sa peine commençait à excéder la résistance de ses organes, avait voulu se transformer par la mort en un être plus haut; et il s'était élancé dans le mystère, d'où il contemplait le survivant avec des yeux immarcessibles. — Ego Demetrius Aurispa et unicus Georgius filius meus...

Or, dans ses moments de lucidité, le survivant comprenait qu'il ne réussirait d'aucune façon à réaliser lé

type de la vie exubérante, l'idéal « dionysiaque » entrevu dans un éclair sous le grand chêne, lorsqu'il avait savouré le pain nouveau rompu par la femme jeune et joyeuse. Il comprenait que ses facultés intellectuelles et morales, trop disproportionnées, ne réussiraient jamais à trouver leur équilibre et leur règle. Il comprenait enfin que. au lieu de s'efforcer à se reconquérir pour soi-même, c'était à soi-même qu'il devait renoncer, et que deux voies seulement pouvaient l'y conduire : ou suivre l'exemple de Démétrius, ou se donner au ciel.

La seconde voie le séduisait. En la considérant, il faisait abstraction des circonstances défavorables et des obstacles immédiats, poussé par son irrésistible besoin de construire complètement toutes ses illusions et de les habiter pendant quelques heures. — Sur cette terre natale, ne se sentait-il pas enveloppé par l'ardeur de la foi plus encore que par l'embrasement du soleil? N'avait-il pas dans les veines le plus pur sang chrétien ? L'idéal ascétique ne circulait-il pas dans les rameaux de sa race, depuis Je noble donateur Démétrius jusqu'à la pitoyable créature qui s'appelait Joconde? Était-il donc impossible que cet idéal se régénérai en lui. s'élevât jusqu'aux suprêmes hauteurs, atteignît le comble de l'extase humaine en Dieu? Chez lui, tout était prêt pour magnifier l'événement. Il possédait toutes les qualités de l'ascétique : l'esprit contemplatif, le goût des symboles et des allégories, la faculté d'abstraire, une sensibilité extrême aux suggestions visuelles et auditives, une tendance organique aux images dominantes et aux hallucinations. Il ne lui manquait qu'une chose, une grande chose, mais qui peutêtre n'était pas morte en lui et sommeillait seulement :

la foi, l'antique foi du donateur, l'antique foi de sa race, celle qui descendait de la montagne et chantait les laudes sur le rivage de la mer.

Comment la réveiller? comment la ressusciter? Nul artifice ne serait efficace. Il fallait qu'il attendît l'étincelle soudaine, le choc imprévu. Il fallait peut-être que, comme les sectateurs d'Oreste, il vît l'éclair et entendît le verbe au milieu d'un champ, au détour d'un sentier.

Et, de nouveau, il évoqua la figure d'Oreste vêtu de la tunique rouge, s'avançant le long de la petite rivière sinueuse où, sous le tremblotement sans fin des peupliers, un filet d'eau courait sur un lit de grève polie. Il imagina une rencontre, un colloque avec Oreste. — C'était à midi, sur la côte, à proximité d'un champ de froment. Le Messie parlait comme un homme simple et humble, souriant avec une candeur virginale; et ses dents étaient aussi pures que le jasmin. Dans le grand silence de la mer, le murmure continu des récifs au pied du promontoire imitait les accords lointains d'un orgue. Mais, derrière cette douce personne, dans l'or de la moisson mûre, les pavots, violents symboles du désir, flamboyaient...

« Le désir 1 pensa George, rappelé ainsi à sa maîtresse et à la tristesse corporelle de son amour. Qui tuera le lésir? » Les admonitions de V Ecclésiastique lui revinrent à la mémoire. Non des muheri potestatem animse tuse. . A muliere initium Jactum est peccati, et per illam omnes rnorimur... s± carnibus tuis abscinde illam... Il vit. à l'aube sacrée des âges, dans un jardin délicieux,

premier homme solitaire et triste qui attirait la première compagne; et il vit cette compagne devenir le fléau du monde, répandre partout la douleur et la

kmort. Mais la volupté, envisagée comme un péché, lui

SI78 ^BIOM.PH»f, DE LA MORT

parut plus flore, plus troublante: il lui sembla qu'aucune autre ivresse n'égalait l'ivresse frénétique des embrassements auxquels se livraient los martyrs de l'Kglise primitive, dans les prisons où ils attendaient le supplice. Il évoqua des images de femmes qui, folles de terreur et d'amour, offraient aux baisers un visage inondé de pleurs silencieux.

En aspirant à la foi et à Ja rédemption, que faisaitil donc, sinon aspirer à de» frissons ei à des spasmes nouveaux, à des voluptés inconnues? Enfreindre le devoir et obtenir le pardon ; commettre la faute et s'en confesser dans les larmes; avouer les moindres misères en les exagérant et s'accuser de vices médiocres en les grandissant jusqu'à 1,'énormité ; remettre incessamment son âme malaçle et sa cbair malade entre les mains du médecin miséricordieux : — ce§ choses n'avaient-elles pas une fascination toute sensu elj,e ?

Dès le début, sa passion s'était, imprégnée d'un pieux pari am d'encens et de violettes. II se rappela l'Epiphanie de l'Amour, dans l'oratoire abandonné de la rue Belsiana : — la petite chapelle mystérieuse était plongée dans une pénombre bleuâtre; un chœur de jeunes filles enguirlandait la tribune recourbée comme un balcon; en bas, un orchestre d,' instruments à cordes fie tenait debout devant les pupitres de sapin blanc; autour, sur les stalles de chêne, étaient assis les auditeurs peu nombreux, presque tous blancs ou chauves; le maître de chapelle battait la mesure ; un pieux parfum d'encens évaporé et de violettes se mêlait à la musique de Sébastien, Bach...

Jl se rappel0 aussi le rêve d'Orvieto. retrouva la vision de la cité guetyë déserte : — fenêtres closes ; ruelles crises où poussait l'herbe; un capucin qui tra-

versait une place: un é.vêgue qui, devant un hôpital, descendait d'un cai itnoir, avec un domestique

décrépit à la portière : une tour dans un ciel bla,nc, pluvieux; une horloge qui sonnait lentement les heures; et, tout à coup, au fond d'une rue, un miracle : le Dôme. — N'avait-il pa,s rêvé de se réfugier au sommet de cette roche de tuf couronnée de monastères? N'avait-il pas plus d'une fois aspiré sincèrement à ce silence, à cette paix3 — Et ce songe aussi lui revenait maintenant dons l'âme, suggéré par une langueur féminine en un avril f-ède et cendré : «Avoir une maîtresse ou, pour mieux dire, une sœur-amante qui serait pleine de dévotion; s'en aller là-bas, et y rester... Passer des heures et des heures dans la cathédrale, devant, autour: aller cueillir des roses dans les jardins des couvents ; aller cbe? les religieuses prendre des confitures... Aimer beaucoup et dormir beaucoup, dans un lit moelleux, tout voilé de blanc, virginal,, entre deux prie-Dieu... rç

Il fut repris par la nostalgie languide de l'ombre, du^ silence, de la retraite close et isolée où pouvaient s'épanouir les fleurs les plus frêles, les pensées }es plus subtiles, les sensualités les plus troublantes. Tout ce| éblouissement de soleil sur ces lignes trop nettes et trop fortes lui parut presque offensant. Et, de même que l'image de la source murmurante fascine Je cerveau de celui qui a soif, de même il était hanté par l'image de l'ombre fraîche et recueillie d'une nei romane.

L'appel des cloches n'arrivait pas jusqu'à l'Ermitage, ou du moins il, n'y arrivait qu'à de rares intervalles, sur les ondes d'une brise légère. L'église du bourg était trop éloignée, vulgaire peut-être, certainement sans aucune réputation de beauté ou de traditions antiques.

380 TRIOMPHE DE LA MOHt

George avait besoin d'une retraite voisine et digne de lui, où son mysticisme pût fleurir esthétiquement comme dans cette profonde urne de marbre qui enferme les visions dantesques de Luca Signorelli.

Et il se rappela l'abbaye de Saint-Clément à Casauria, cette abbaye vue en un jour lointain de son adolescence; et il se rappela qu'il l'avait visitée en compagnie de Démétrius. Ce souvenir, comme tous les souvenirs liés à l'idée du consanguin, était aussi clair et aussi précis que s'il eût daté de la veille. Pour revivre cette heure de sa vie, pour ressusciter les fantômes de toutes ses sensations, il n'eut qu'à se recueillir. — Ils descendaient, Démétrius et lui, par le grand chemin des troupeaux, vers l'abbaye encore cachée derrière les arbres. Un calme infini régnait aux alentours sur les lieux solitaires et grandioses, sur cette large route d'herbe et de pierres, déserte, inégale, comme empreinte de gigantesques vestiges, silencieuse, et dont l'origine se perdait dans le mystère des montagnes lointaines et sacrées. On y sentait flotter encore une sainteté primordiale, comme si les herbes et les pierres venaient d'être foulées par une longue migration de troupeaux bibliques à la recherche de l'horizon maritime. En bas. dans la plaine, la basilique apparaissait : presque une ruine. Tout autour, le sol était encombré de débris et de broussailles; des fragments de pierre sculptée s'amoncelaient contre les piliers ; des herbes sauvages pendaient à toutes les crevasses ; des constructions récentes, brique et chaux, fermaient les larges ouvertures d< s arcades latérales ; les portes tombaient. Une troupe de pèlerins faisait la sieste dans le parvis, bestialement, sous le très noble portique érigé par Léonate le M Gque. Mais les trois arceaux intacts s'élançaient de

TRIOMPHE DE LA MORT a8ï

dessus le» chapiteaux divers avec une élégance si altière, et le soleil de septembre donnait à cette douce pierre blonde une apparence si précieuse, que tous deux.Démétrius et lui, se sentaient en présence d'une beauté souveraine. De fait, à mesure que leur contemplation devenait plus attentive, l'harmonie complexe de ces lignes devenait plus claire et plus pure; et, par degrés de cet accord audacieux et jamais vu d'arceaux en plein cintre, d'arceaux en ogive, d'arceaux en fer à cheval ; de ces profils, de ces archivoltes aux moulures prodigieusement variées, des bossages, des losanges, des palmes, des rosettes récurrentes, des feuillages sinueux, des monstres symboliques, de toutes les particularités de l'œuvre, allait se révélant à l'esprit par les yeux la loi unique et absolue d'un rythme auquel les grandes masses et les petits ornements obéissaient d'un commun accord. Et la force secrète de ce rythme était si grande qu'enfin elle réussissait à triompher de toutes les discordances environnantes et à donner la vision prestigieuse de l'œuvre intégrale, telle que, au xue siècle, par la haute volonté de l'abbé Léonate, elle avait jailli dans une île fertile embrassée et nourrie par un fleuve puissant. Tous deux, lorsqu'ils s'éloignèrent, emportaient cette vision. C'était en septembre ; et, aux alentours, dans l'été mourant, la campagne avait un aspect mêlé de grâce et de sévérité, une sorte de correspondance occulte avec l'esprit du monument chrétien. Deux couronnes ceignaient la vallée paisible : la première faite de collines tout en vignobles et en olivaies, la seconds de rochers nus et pointus. Et dans ce spectacle il y avait, selon le mot de Démétrius, quelque chose de semblable au sentiment obscur qui anime cette toile de Léonard où, sur un fond de roches désolées, sourit

une femme enehanWresse. Et, pour rendre plus poignant Je trouble énigmatique de leurs deux Ames, un chant montait d'une vigne lointaine, prélude, de la v< ndange précoce; et, derrière eux, répondait h ce chant l* litanie des pèlerins qui reprenaient leur voyage. Et les deux cadences, la sacrée et la profane, se confondaient. . .

Fasciné par la souvenance, le survivant n'eut plus qu'un désir, chimérique : retourner là-bas. revoir la basilique, s'y installer pour la défendre contre la ruine. la restituer dans sa beauté primitive, y rétablir le grand culte, et. après une si longue période d'abandon et d'oubli, renouveler le Chronicon Casgu.rien^e. N'étaitce point là vraiment le temple le phi? glorieux qu'il y eût dans la terre d'Abruzzes, édifié sur une île du fleuve père, siège antique de puissance temporelle et spirituelle, centre d'une vie large et fière pendant une longue série de siècles ? L'âme clémentine y subsistait encore, profonde; et, en ce lointain après-midi d'été, elle s'était révélée à Démétrius et à George par la divine pensée rythmique que toutes les lignes concouraient à exprimer.

Il dit à Hippolyie :

— Peut-être changerons-nous de séjour. Tu te rappelles le rêve d'Orvieto?

— Oh 1 oui, s'écria-t-elle ; la ville des couvenîs. où tu voulais me conduire !

— Je veux te conduire dans une abbaye abandonnée, plus solitaire que notre ermitage, belle comme une cathédrale, pleine de très antiques souvenirs, où il y a un grand candélabre de marbre blanc, merveilleuse fleur d'art créée par un artiste sans nom... Droite sur Àe candélabre, en silence, tu illumineras de ta face les méditations de mon âme.

T£fOMPpÇ DE LA $0TIT 2^3

Il sourit de cette phrase lyrique, tout, en conS'iipnjanl intérieurement la belle image é.-voquée. Et elle, dans l'ingénuité de son égoïsrae, avec cette animalité tenace qui forme le fond de l'être féminin, ne s'enivrait de rien plus que de cette poésie passagère. Son bonheur était d'apparaître aux yeux de son amant idéal i mcomme !e premier soir dans la rue bleuissante, ou encore comme dans l'oratoire secret parmi la musique religieuse et les parfums évanouis, ou comme sur le sauvage sentier jonché de grenêts.

De sa voix la plus pure, elle demanda:

— Quand partons-nous ?

— Veux-tu partir demain?

— Demain, soit.

— Prends garde I Si tu montes, tu ne pourras plus dre.

— Qu'importe? je te regarderai.

— Tu brûleras, tu te consumeras comme un cierge.

— Je t'illuminerai.

— Tu illumineras aussi mes funérailles...

Il prononçait ces phrases sur un toii Içger ; mais, au fond de lui-même, avec son ordinaire intensité de vie fictive, il se composait une fable mystique. — Après de longues années d'égarement sur les abîmes de ia luxure, k repentir lui était venu. Initié par cette femme à tous 'es mystères qu'exaltait sa concupiscence. ! il implorait, maintenant du Miséricordieux la grâce qui dissiperait l'insupportable tristesse de cet amour charnel. « Pitié pour mes jouissances d'autrefois e», pour mes souffrances d'aujourd'hui 1 Faites, ô mon Ç),ieu 1 que j'aie la force d'accomplir le Sacrifice en votre nom ! * Et il fuyait, suivi de sa maîtresse, en quête du refuge. Et enfin, au seuil du refuge,, le miracle

s'accomplissait ; car l'impure, la corruptrice, l'implacable Ennemie, la Rose de l'Enfer, se dépouillait soudain de tout péché, se faisait nette de toute souillure pour suivre son aimé jusqu'à l'autel. Devenue lumineuse, elle illuminait les ténèbres saintes. Au faîte du haut candélabre de marbre où se taisait depuis des siècles la voix de la lumière, elle brûlait dans la flamme inextinguible et silencieuse de son amour. « Droite sur le candélabre, en silence, tu illumineras de ta face les méditations de mon âme, jusqu'à la mort. » Elle brûlait d'un feu intérieur, sans réclamer jamais nul aliment pour sa flamme, sans jamais rien demander à l'Aimé en retour. Amabat amare. Elle renonçait pour toujours à toute possession : plus haute en sa pureté souveraine que Dieu même, puisque Dieu aime sa créature mais exige d'elle une réciprocité d'amour et devient terrible contre qui refuse de l'aimer. Son amour, à elle, c'était l'amour styli te, sublime et solitaire, se nourrissant d'un seul sang et d'une seule âme. Elle avait senti choir autour d'elle cette partie de sa substance qui s'opposait à l'offrande totale. Rien en elle ne subsistait de trouble ni d'impur. Son corps s'était métamorphosé en un élément subtil, agile, diaphane, incorruptible; ses sens s'étaient fondus en une suprême et unique volupté. Érigée au sommet delà stèle merveilleuse, elle brûlait et jouissait de son ardeur et de sa splendeur, pareille à une flamme qui serait oonsciente de sa propre vie enflammée...

Hippolyte tendit l'oreille et dit :

— N'entends-tu pas ? Encore une procession ! C'est demain la Vigile.

Les aubes, les midis, les crépuscules et les nuits résonnaient de chants religieux. Une procession suivait l'autre, sous le soleil, sous la lune. Tous éinigraient

vers le même but et célébraient le même nom, entraînés par la véhémence d'une même passion, terribles et misérables d'aspect, abandonnant sur le chemin les malades et les mourants, sans s'arrêter, prompts à renverser n'importe quel obstacle pour parvenir là où était le baume à tous leurs maux, la promesse à toutes leurs espérances. Ils marchaient, marchaient sans trêve, mouillant de leurs sueurs leurs propres vestiges sur la poussière sans fin.

Quelle immense irradiation de force devait avoir cetîe simple image pour ébranler et attirer toutes ces masses de lourde chair 1 Environ quatre siècles auparavant, un vieillard septuagénaire, dans une plaine dévastée par la grêle, avait cru apercevoir au faîte d'un arbre la Vierge de Miséricorde ; et. depuis lors, chaque année, à l'anniversaire de l'apparition, tout le peuple de la montagne et du littoral allait en pèlerinage vers le lieu saint pour demander grâce de ses souffrances.

Déjà Hippolyte avait appris la légende par la bouche de Candie; et depuis quelques jours, elle nourrissait un secret désir de visiter le Sanctuaire. En elle, la prédominance de l'amour et l'habitude du plaisir sensuel avaient refoulé l'esprit religieux ; mais, romaine de race, et, qui plus est, née au Transtévère, élevée dans une de ces familles bourgeoises où, par tradition immémoriale, la clef des consciences est toujours aux mains d'un prêtre, elle était très catholique, affectionnée à toutes les pratiques extérieures de l'Église, sujette à des retours périodiques de ferveur exaltée.

— E'^ attendant, dit-elle, pourquoi n'irions-nous pas, nous aussi, à Casalbordino? C'est demain la Vigile. Allons-y, veux-tu? Ce sera pour toi un grand spectacle. Nous emmènerons le vieux avec nous.

286 TbïOMVHE DE LA MOHT

George consentit. Le désir d'Hippolyte répondait au sien. Dans sa pensée, il lui était nécessaire de suivre ce courant profond, de taire partie de cette sauvage agglomération d'hommes, d'expérimenter le contact matériel avec les couches inférieures de sa race, avec ces couches denses et immuables où les empreintes primitives se conservaient peut-être intactes.

— Nous partirons demain, ajouta-t-il, saisi d'une sorte d'anxiété en entendant le chant qui s'approchait.

Hippolyte rapporta , d'après le récit de Candie, quelques-unes des épreuves atroces auxquelles les pèlerins se soumettaient par vœu. Elle frissonnait d'horreur. Et, tandis que le chant devenait plus fort, tous deux sentirent passer sur leur esprit un souffle tragique.

Ils étaient sur la colline, de nuit. La lune montait en plein ciel. Une humidité fraîche se dilatait dans les vastes masses végétales, encore vibrantes de l'orage de l'après-midi. Toutes les feuilles pleuraient, et ces myriades de larmes, scintillantes comme des diamants sous la clarté lunaire, transfiguraient la forêt. Comme George avait heurté par hasard un tronc d'arbre, leg gouttes lumineuses tombèrent des rameaux secoués sur la personne d'Hippolyte, et la constellèrent. Elle poussa un petit cri et se mit à rire.

— Ah ! traître ! murmura-t-elie , persuadée que George avait voulu la surprendre par cette aspersion imprévue.

Et elle se prépara aux représailles.

Sous les chocs, arbres et arbustes se dépouillaient de leurs gemmes liquides avec une vive Crépitation, tandis que les rires d'Hippolyte retentissaient par intervalles sur la pente de la colline. George y répondait par d'autres rires, subitement oublieux de ses cauciie-

mars, se laissant conquérir par cette séduction juvénile, se laissant pénétrer par cette vivifiante fraîcheur nocturne où se distillaient toutes les fragrances de la terre. Il tâchait d'arriver premier à l'arbre 'dont le feuillage paraissait le plus chargé d'eau ; et elle tâchait d'y arriver avant iui, se lançant bravement à la course sut la déclivité glissante. Ils arrivaient presque toujours ensemble près du tronc désigné, et ils le secouaient ensemble, restant tous deux sous la pluie. Dans l'ombre mobile du feuillage, sur là figure d'Hippolyte, la blancheur des yeux et la blancheur des dents prenaient un éclat extraordinaire ; et les fines gouttelettes, pareilles à une poussière de diamant, luisaient sur les cheveux follets de ses tempes, sur ses joues, sur ses lèvres, jusque sur ses cils, tremblotantes dans le tremblement du rire.

— Âh I magicienne ! s'écria George en lâchant le tronc et en saisissant la femme qui lui apparaissait une fois encore dans un mystérieux éclair de beauté nocturne.

Et il se mit à la baiser sur tout le visage ; et ses lèvres la sentaient fraîche et humide de rosée, comme un fruit qu'on vient de cueillir.

— Tiens ! tiens ! tiens !

H lui imprimait chaque baiser très fort. Itfi bouche, sur les joues, sur les yeux, sur les tempes, sur le cou, aussi insatiable que si cette chair eût été nouvelle pour lui. Et elle, sous les baisers, prenait cette attitude presque extatique qui lui était habituelle lorsqu'elle sentait que son amant se trouvait dans une minute de véritable ivresse. En ces minutes-là, elle semblait attentive à dégager des proiondeurs de sa piopre substance le plus doux et le plus puissant parfum d'amour, pour exalter l'ivresse de George jusqu'à i'angûiàse.

— Tiens !

H s'arrêta : l'angoisse l'envahissait. Il avait atteint l'extrême limite de la sensation et ne pouvait aller au delà.

Ils ne parlèrent plus ; ils se prirent par la main ; ils continuèrent leur route vers l'Ermitage en coupant à travers champs, parce que, dans leur course oublieuse, ils avaient perdu le sentier. Ils éprouvaient maintenant une lassitude et une mélancolie indéfinissables. George semblait étonné. — Ainsi la Vie, à l'improviste, comme d'un geste furtif dans l'ombre, lui avait offert une saveur nouvelle : une sensation nouvelle, réelle et profonde, au déclin d'une journée inquiète, vécue dans un cloître de fantômes flottants ! — Mais était-ce la Vie? N'était-ce pas plutôt le Rêve? « L'un est toujours l'ombre de l'autre, pensa-t-il. Là où est la Vie, là est le Rêve ; là où est le Rêve, là est la Vie. »

— Regarde ! interrompit Hippolyte avec un tressaillement d'admiration.

Et ce fut comme si elle illustrait d'une image la pensée qu'il n'avait pas révélée.

Dans la clarté lunaire une vigne était là, silencieuse. Les ceps dressés s'enroulaient autour des cannes comme autour de thyrses agiles ; et les pampres ruisselants, diaphanes contre l'horizon lumineux, avec les mille entrelacements de leurs subtiles nervures, dans une parfaite immobilité de choses minérales, sous une apparence de cristal et de jade indescriptiblement fragile et éphémère, n'avaient ni réalité terrestre ni communion aucune avec les formes environnantes, mais semblaient être le dernier fragment visible d'un monde allégorique conçu par un théurge et près de s'évanouir.

Spontanément surgit dans la mémoire de George le ■verset du Cantique : « Vinea mea coram me est. >>

Depuis l'aube, à la station de Casalbordïno, les tains déversaient coup sur coup d'immenses flots de peuple. C'étaient des gens venus des petites villes et des bourgades, mêlés aux confréries des hameaux les plus lointains, qui n'avaient pas pu ou voulu faire pédestrement le pèlerinage. Ils se précipitaient des wagons en tumulte, s'entassaient à la sortie contre les barrières, hurlaient, gesticulaient et se bousculaient les uns les autres pour escalader les chars et les carrosses, parmi le claquement des touets et le tintement des sonnailles; ou encore ils se rangeaient en longues files derrière un crucifix et, lorsque leur procession s'engageait sur la route poudreuse, ils entonnaient l'hymne.

i. Il per" être utile de rappeler ici que la publication du Triomphe de la Mort a commencé dans le Mattino de Naples le la février i8g3 tandis que la publication de Lourdes n'a commencé dans le GUBlas que le 1 5 avril iâo4(lNole du traducteur).

9QO TRIOMPHB DE LA MORT

Déjà effrayés par l'encombrement. George et Hippolyte se tournèrent d'instinct vers Ja mer toute proche, pour attendre que la Poule se dispersât. Un champ de chanvre ondulait en paix devant le fond bleuâtre des eaux. Les voiles resplendissaient comme des flammes sur l'horizon pur.

George dit à sa compagne :

— Tu n'as pas peur? Je crains pour toi l'excès de la fatigue.

Elle répondit :

— Ne crains rien; je suis forte. Et d'ailleurs, pour mériter une grâce, ne faut-il pas souffrir un peu?...

11 répliqua, souriant :

— Tu veux en demander une?

— Oui, une seule.

— Mais ue sommes-nous pas en état de péché mortel?

— C'est vrai.

— Et alors?

— Je demanderai quand même.

Us avaient emmené avec eux le vieux Colas qui,

connaissant les lieux et les usages, leur servait de guide. Aussitôt que la porte fut débarrassée, ils sortirent et s'installèrent dans une calèche qui partit au j galop avec un grand tintement de sonnailles. Les L chevaux étaient ornés et empanachés comme des barberi. [ Les cochers portaient des plumes de paon au chapeau L et ne cessaient d'agiter leur fouet en accompagnant de . cris rauques les claquements assourdissants. tt

Hippolyte, que tourmentaient une impatience et une t0l inquiétude extraordinaires, comme si ce jour eût dû {\ elle (jueiou- g md événement, demanda ak &a vieillard : j

— Combien y a-t-il de chemin avant d'arriver?

— Une demi-heure au pins, répondit le borgne.

— L'église est ancienne?

— Non, madame. Je me rappelle encore l'époque où elle n'existait pas. Il y a cinquante ans. il n'existait qu'une petite chapelle.

Il tira de sa poche un feuillet plié en quatre, le déplia et le fit voir à George.

— Tu peux lire. L'histoire est là-dessus.

C'était une image avec la légende au bas. La Vierge dans un chœur d'anges, était posée sur un olivier, et un vieillard l'adorait prosterné au pied du tronc. Ce vieillard s'appelait Alexandre Muzio ; et voici ce que rapportait la légende. — En l'année de Notre-Seigneur 1627, dans la soirée du 10 juin, le dimanche de la Pentecôte, un ouragan se déchaîna sur le territoire de Casalbordino et dévasta les vignobles, les blés et les olivaies. Le matin suivant, un vieux septuagénaire de Pollutri, Alexandre Muzio, propriétaire d'un champ de froment au Piano del Lago. ae mit en route pour aller le visiter. Son cœur se serrait à la vue du ravage des campagnes ; mais, dans son humilité profonde, il louait la justice de Dieu. Très dévot à la Sainte-Vierge, il récitait le rosaire en chemin, lorsque, à la limite du val. il entendit la cloche qui sonnnit l'élévation de la Messe. Aussitôt il s'agenouilla et recueillit toute sa ferveur pour la prière. Mais, tandis qu'il priait, il se vit

il environné d'une clarté qui éclipsait celle du soleil; ;et, dans cette clarté, lui apparut la Mère de Miséri-

t corde emmantelée d'azur; et elle lui parla avec douceur.

i « Va et porte la nouvelle. Dis que le repentir sera

1 récompensé. Qu'un temple s'élève en ce lieu, et j'y répandrai mes grâces. Va jusqu'à ton champ et tu trou-

392 TtUOMPHE DK LA MOïlT

veras ton blé intact. » Elle disparut avec sa couronne d'anges. Et le vieillard se releva, alla jusqu'à son champ, trouva son blé intact. Alors il courut à Pollutri, se présenta au curé Mariano d'iddone, lui raconta le prodige. En une seconde, la nouvelle se répandit par tout le territoire de Casalbordino. La population entière accourut au lieu saint, vit la terre sèche autour de l'arbre, vit onduler la moisson prospère, reconnut le miracle et versa des larmes de pénitence et d'attendrissement. Peu après, le vicaire d'Arabona posa la première pierre d'une chapelle; et les procureurs pour l'édification furent Geronimo de Geronimo et Giovanni Fatalone, casalésiens. Sur l'autel on peignit la Vierge, avec le vieil Alexandre prosterné en acte d'adoration.

La légende était simple, banale, pareille à cent autres, fondée sur le miracle. Depuis ce premier bienfait, c'était au nom de cette Vierge que les navires se sauvaient de la tempête, les campagnes de la grêle, les voyageurs des larrons, les malades de la mort. Placée au milieu d'un peuple malheureux, l'Imagî était une source intarissable de salut.

— De toutes les Madones du monde, c'est la nôtre qui fait le plus de grâces, dit Colas de Sciarnpagne en baisant le feuillet sacré avant de le replacer dans son sein. On dit qu'il vient de s'en produire une autre dans le Royaume. Mais celle-ci vaut mieux. N'ayez crainte. Elle reste la première de toutes...

Son accent et son attitude manifestaient ce fanatisme sectaire qui allume le sang de tous les idolâtres et qui parfois, sur la terre des Abruzres, pousse les populations à des guerres féroces pour la suprématie d'une Mole. Le vieux, comme tous ses frères en croyance, ne con-

cevait pas l'Etre divin hors du simulacre ; c'était dans le simulacre qu'il voyait et adorait la présence réelle de la personne céleste. L'Image sur l'autel vivait comme une créature de chair et d'os; elle respirait, souriait, battait des paupières, inclinait le front, faisait signe de la main. Et partout c'était la même chose ; toutes les statues sacrées, en bois, en cire, en bronze ou en argent, vivaient d'une vie sensible dans leur matière précieuse ou vile. Lorsqu'il leur arrivait de vieillir, de se briser, de se consumer par la longueur du temps, elles ne cédaient point la place à des statues nouvelles sans donner des signes farouches de leur courroux. Un jour, un fragment de buste, devenu méconnaissable et confondu avec du bois à brûler, avait fait jaillir un jet de sang sous la hache et proféré de menaçantes paroles. Un autre fragment, raboté et agencé parmi les douves d'une cuve, avait signifié son essence surnaturelle en laisant apparaître dans l'eau le iantôme de sa forme primitive et intégrale. . .

— Ohé ! cria le borgne à un piéton qui cheminait péniblement sur le bord de la chaussée, dans la poussière suffocante. Ohé ! Aligi !

Il se retourna vers ses hôtes, ajoutant avec commisération :

— C'est un bon chrétien, un homme de notre contrée. Il s'en va porter son vceu. Il est convalescent. Vois-tu, madame, comme il est essoufflé? Permets-lui de monter sur le siège.

— Oui, oui. Arrête, arrête ! dit Hippolyte émue. La calèche s'arrêta.

— Cours, Aligi ! Les seigneurs te sont charitables. Allons, monte !

Le bon chrétien s'approcha. Il haletait, courbé sur

la crosse de son bâton, couvert de poussière, ruisselant de sueur, stupéfié par le soleil. Un collier dr- barbe roussatrè lui contournait Ip menton d'une oreille à l'autre et encadrait sa face semée de lentilles; des irisons de cheveux rous^Atres sortaient de dessous son chapeau, collés sur le dont et mh les tempes; ses yeux convergents vers la racine du nez. sans couleur précise, rappelaient ceux des convulsionnâmes. Il dit en haletant, d'une voix rauque:

— Merci. Dieu vous le rende! La Madone vous protège ! Mais je ne puis pas monter.

Il tenait à la main droite un objet enroulé dans un foulard blanc.

— C'est ton vœu ? demanda le borgne. Fais voir. L'homme écarta les coins du foulard et montra une

jambe de cire aussi blême qu'une jambe de cadavre, sur laquelle était peinte une plaie violacée. La chaleur l'avait amollie et rendue luisante, comme moite de sueur.

— Tu ne vois pas qu'elle se fond ?

Et Colas tendit la main pour la palper.

— Elle est molle. Si tu continues de marcher à pied, elle te tombera des mains en route.

AJigi répéta :

— Je ne puis pas monter. J'ai fait vœu d'aller à pied.

Et, non sans inquiétude, il examina le crochet de suspension en élevant la jambe jusqu'à la hauteur de ses yeux oblirjùes.

Sur cette route de feu, parmi cette poussière, sous

cette grande clarté crue, rien n'était plus triste que

cet homme détait et que cette chose I lême, répu-

ite comme un membre amputé, qui devait perpé-

TRIOMPHE DE LA SfOBT 30,5

tuer la mémoire d'une plaie sur des parois déjà recouvertes par les effigies silencieuses et immobiles de tant d'infirmités répandues depuis des siècles sur la pauvre chair humaine.

— Huel

Et les chevaux reprirent leur course.

Après les petites collines laissées en arrière, la route traversait maintenant une plaine riche de moissons presque mûres. Le vieux, avec sa loquacité sénile, racontait les épisodes de la maladie d'Aligi, parlait de la plaie gangreneuse guérie par le doigt de la Vierge. A. droite et à gauche de la route les doux épis escaladaient les haies, suggérant l'image d'une belle coup* débordante.

— Voici le Sanctuaire ! s'exclama Hippolyte.

Et elle indiqua un édifice de briques rougeâtres qui s'élevait au centre d'une vaste prairie encombrée.

Quelques minutes plus tard, la calèche rejoignait là foule.

C'était un spectacle merveilleux et. terrible, inouï, sans ressemblance avec aucune autre agglomération déjà vue de choses ou de gens, composé d'un pêle-mêle si étrange, si âpre et si disparate qu'il dépassait les rêves les plus troubles produits par le cauchemar. Toutes les laideurs de l'ilote éternel, tous les vices honteux, toutes les stupeurs ; tous les spasmes et toutes les déformations de la chair baptisée, toutes les larmes du repentir, toutes les risées de la crapule ; la folie, la cupidité, l'astuce, la luxure,, l'hébétude, la peur, la fatigue mortelle, l'indifférence pétrifiée, la désespérance taciturne; les chœurs sacrés, les ululements des démoniaques, les parades des acrobates, les carillons des cloches, les éclats des trompettes, les braiments, les mugissements, les hennissements ; la crépitation des feux sous les chaudières, les monceaux de fruits et de friandises, lea étalages

d'ustensiles, de tissus, d'armes, de bijoux, de rosaires; les danses obscènes des balladines, les convulsions des épileptiques, les coups échangés dans les rixes, les fuites de larrons poursuivis à travers la bousculade ; l'écume des pires corruptions vomie par les ruelles immondes de cités lointaines et déversée sur une multitude ignare et ahurie; des nuées de parasites, comme les taons sur les bestiaux, acharnés sur cette foule compacte incapable de se défendre ; toutes les basses tentations pour les appétits brutaux, toutes les trufferies, toutes les fraudes, toutes les impudeurs étalées en plein midi ; un pêle-mêle de toutes choses était là, et bouillonnait, et fermentait autour de la Maison de la Vierge.

Cette Maison était massive, d'architecture vulgaire, sans ornement, bâtie en briques, non crépie, rougeâtre. Contre les murs extérieurs, contre les piliers du portail, les marchands d'objets sacrés avaient établi leurs tentes, disposé leurs boutiques ; et ils faisaient leur petit commerce. Près de là se dressaient les baraques des forains, coniques, garnies de larges tableaux représentant des batailles sanglantes et des festins de cannibales. A l'entrée, des hommes louches, d'aspect ignoble et équivoque, trompetaient et vociféraient. Des femmes impudentes, aux jambes énormes, au ventre ballonné, au sein flasque, mal couvertes de maillots sales et de loques à paillettes, célébraient dans un jargon extravagant les merveilles cachées par le rideau rouge tendu derrière elles. Une de ces ribaudes en ruine, qui avait l'air d'un monstre engendré par un nain et une truie, donnait de sa bouche visqueuse la béquée à un singe lascif, tandis qu'auprès d'elle un paillasse emplâtre de farine et de carmin agitait avec une furie frénétique une sonnette assourdissante.

Les processions arrivaient en longues files, précède leur porte-croix, chantant l'hymne. Les fp.mme» se tenait l'une l'autre par un coin de leur vêtement et cheminaient comme des extatiques, hébétées, eux grands ouverts et fixes. Celles du Trigno portaient une robe de panne écarlate à mille plis, arrêtée au milieu de l'échiné presque sous les aisselles, traversée sur les flancs par une ceinture multicolore qui la relevait, la serrait et formait un relie! pareil à une bosse. Et'comme. rompues de fatigue, elles cheminaient courbées, les jambes ouvertes, traînant des chaussures lourdes comme du plomb, elles avaient l'air d'étranges animaux gibbeux. Plusieurs étaient goitreuses, et leurs colliers d'or luisaient sous les goitres hâlés.

Vim Marie !

Au-dessus de la foule émergeaient les somnambules, assises de front vis-à-vis les unes des autres sur de petits tréteaux exhaussés. Leur bandeau ne laissait voir que la bouche loquace, infatigable, pleine de salive. Elles parlaient sur un ton de cantilène monotone, haussant et baissant la voix, avec ira hochement de tête qui marquait la cadence. Par intervalles, elles ravalaient la salive surabondante avec un sifflement léger. L'une d'elles montrait une carte à jouer graisseuse en criant : « Voici l'ancre de la bonne espérance ! » Une autre, dont la bouche démesurée faisait apparaître et disparak/e entre des dents gâtées une langue enduit» d'une patine jaunâtre, se penchait toute vers les auditeurs, tenant sur ses genoux ses grosses mains variqueuses et dans le creux de son giron un tas de monnaie de cuivre. Les auditeurs, en cercle, très attentifs, ne perdaient pas une parole, ne battaient pas des pau-

pières. ne faisaient pas un geste. Seulement, de temps à autre, ils humectaient avec la langue leurs lèvres desséchées.

Vive Marie !

I)f nouvelles troupes de pèlerins arrivaient, passaient, disparaissaient. Çà et là. dans l'ombre des baraques, sous tes larges parasols bleus, ou même en plein soleil, des vieilles écrasées de fatigue dormaient, le corps en avant, la face entre les deux mains, sur l'herbe aride. D'autres, assises en rond, les jambes écartées sur le sol, mâchaient des caroubes et du pain, péniblement, silencieusement, sans se soucier de rien, étrangères à l'agitation environnante ; et on voyait les bouchées trop grosses pa«ser avec effort dans leurs gosiers jaunâtres et rugueux comme des membranes de tortues. Plusieurs étaient couvertes de plaies, de croûtes ou de cicatrices, sans dents, sans cils, sans cheveux; elles ne dormaient pas, ne mangeaient pas ; elles restaient immobiles et résignées, comme si elles eussent attendu la mort ; et, sur leurs pauvres carcasses, une nuée de mouches tourbillonnait, épaisse et ardente, comme sur une charogne dans un fossé.

Mais, dans les guinguettes, sous les tentes embrasées par le soleil de midi, autour de poteaux fichés en terre et ornés de branchages, s'exerçait la voracité de ceux qui avaient amassé laborieusement jusqu'à ce jour une petite épargne pour accomplir le vœu sacré et aussi pour satisfaire un énorme désir de ripaille couvé longtemps parmi les maigres repas et les rudes labeurs. On apercevait leu,s faces courbées sur l'écuelle, les mouvements de leurs mâchoires qui brovaient, les gestes de leurs mains qui déchiraient, toutes leurs atti-

tudes de brutes aux prises avec des aliments inaccoutumés. Les larges marmites fumaient, pleines de poulpes violacés, dans des trous circulaires transformés en fourneaux ; et la vapeur se répandait aux alentours, appétissante. Une jeune fille, fluette et verdAtre comme une sauterelle, offrait de longues files de fromages en forme de petits chevaux, d'oiseaux ou de fleurs. Un homme qui avait un lisse et onctueux visage de femme, avec des pendants d'or aux oreilles, avec des mains et des bras colorés d'aniline comme les teinturiers, offrait des sorbets qui avaient l'air de poisons.

Vive Marie !

De nouvelles troupes arrivaient, passaient. La cohue regorgeait autour du portail, ne pouvant pas pénétrer dans l'église déjà envahie et bondée. Escamoteurs, bonneteurs. escogriffes, brelandiers, filous, charlatans de toute espèce l'appelaient, la détournaient, l'enjôlaient. Tous ces frères en rapine flairaient de loin leur proie, y fondaient droit comme la foudre, ne manquaient jamais leur coup. Ils alléchaient, le nigaud de mille façons, en lui inspirant l'espoir d'un gain prompt et sûr; avec des artifices infinis, ils 1 engageaient à se risquer ; ils exaspéraient en lui la cupidité jusqu'à la fièvre. Puis, quand il avait perdu toute prudence et toute clairvoyance, ils le dépouillaient jusqu'au dernier sou, sans merci, par les fraudes les plus faciles et les plus rapides; et ils le laissaient stupéfait et misérable, lui ricanant au nez et s'esquivant. Mais l'exemple ne préservait pas les autres de tomber dans le piège. Chacun, n'estimant plus avisé et plus habile, s'offrait pour venger le camarade berné et se précipitait avec fureur à sa perte. Les incalculables privations supportées

TRIOMPHE DE LA MORT 3oi

sans trêve pour faire un peu d'argent grâce aux épargnes d'une année entière regrattées centime par centime sur les besoins vitaux, ces privations indicibles qui rendent l'avarice des campagnards sordide et âpre comme celle des mendiants, se révélaient toutes dans le tremblement de Ja main calleuse qui tirait ia Jaonnaie du fond des poches pour l'exposer au hasard.

Vive Marie!

De nouvelles troupes arrivaient, passaient. Un torrent toujours renouvelé persistait à fendre la foule confuse et ondoyante; une cadence toujours égale dominait le mélange de toutes les clameurs. Peu à peu, sur ce fond sourd de bruits discordants, l'oreille ne percevait plus que le nom clair de Marie. L'hymne triomphait du vacarme. Le flot continu et déferlant battait les murs du Sanctuaire incendié par le soleil.

Vive Marie !

Vive Marie !

Pendant quelques minutes encore, George et Hippolyte, éperdus, brisés, comtemplèrent cette foule formidable d'où émanait une nauséabonde puanteur, d'où émergeaient çà et là les faces maquillées des mimes et les fronts bandés des sibylles. Le dégoût les prenait à la gorge, les poussait à fuir ; et cependant l'attraction de ce spectacle humain était plus forte, les retenait dans l'entassement de la cohue, les portait aux lieux où s'étalait la pire misère, où se révélaient les pires excès de la cruauté, de l'ignorance et de la fraude, où les voix hurlaient, où les larmes ruisselaient.

— Approchons de l'église, dit Hippolyte qui, hors d'elle-même, semblait envahie par la flamme de dé-

3û2 TRIOMPHE DE LA MORT

mence que répandaient les bandes fanatiques passant avec une furie d'autant plus folle que le soleil frappait plus lurieusenient les crânes.

— Tu n'es pas lasse ? demanda George en lui prenant les mains. Si tu veux, nous partirons d'ici. Nous chercherons un endroit pour nous reposer. J'ai peur que tu ne te trouves mal. Nous partirons, si tu veux.

— Non, non, je suis forte, je puis résister. Approchons, entrons dans l'église. Tu vois, tout le monde s'y porte. Entends-tu comme ils crient !

Visiblement elle souffrait. Elle avait la bouche convulsée, les muscles du visage contractés ; et, de la main, elle tourmentait le bras de George. Mais elle ne détachait pas son regard de la porte du Sanctuaire, de ce voile de fumée bleuâtre à travers lequel brillaient et s'éclipsajent tour à tour les petites flammes des cierges.

— Entends-tu comme ils crient !

Elle chancelait. Les cris ressemblaient à des cris de massacre, comme si des hommes et des femmes, s'entr 'égorgeant les un* les autres, se tussent débattus dans des bouillons de sang.

Colas dit :

— Ils demandent la grâce.

Le vieillard ne s'était pas écarté un instant de ses hôtes; il s'était donné mille peines pour leur ouvrir un passage dans la cohue, pour faire un peu de place autour d'eux.

— Vou.« vouiez y aller? reprit-il.

Hippolyte se décida.

— Oui, ali<.

Colas les précédait en jouant des coudes pour se

TRIOMPHE DE LA MORT So3

rapprocher du portail. Hippolyte ne touchait plus terre, presque portée sur les bras de George qui ramassait toutes ses forces pour soutenir elle et lui-même. Une mendiante les poursuivait, les talonnait, demandant l'aumône d'une voix lamentable, allongeant k main, l'avançant parfois jusqu'à les toucher. Et ils ne voyaient que cette main séniïe, déformée par de gros nœuds aux jointures, d'un jaune bleuâtre, avec de longs ongles violets, avec la peau excoriée entre les doigts : une main pareille à celle d'un singe malade et décrépit.

Enfin ils arrivèrent au portail ; et ils s'adossèrent à l'un des piliers, près de l'étalage d'un marchand de rosaires.

Les processions , en attendant leur tour d'entrer, tournaient autour de l'église; elles tournaient, tournaient san3 trêve, têtes découvertes, derrière les portecroix, sans jamais interrompre leur chant. Hommes et femmes portaient un bâton surmonté d'une croix ou d'un bouquet de fleurs, et s'y appuyaient de tout le poids de leur fatigue. Leurs fronts dégouttaient; des ruisseaux de sueur couraient sur leurs joues, trempaient leurs vêtements. Les hommes avaient la chemise ouverte sur la poitrine, le cou nu, les bras nus ; et, sur leurs mains, sur leurs poignets, sur le revers de leurs bras, sur leur poitrine, la peau était bigarrée de tatouages à l'indigo, en souvenir des sanctuaires visités. des grâces remues, des vœux accomplis. Toutes les déformations des muscles et des os, toutes les variétés de la laiàeur corporelle, toutes les indélébiles empreintes laissées par les labeurs, les intempéries et les maladies : — crânes pointus ou déprimés, chauves ou laineux, couverts de cicatrices ou d'excroissances; yeux blanchâtres et opaques comme des bulles de petit

3o4 THlOMniH DK liA MORT

lait, yeux tristement glauques comme ceux des gros crapauds solitaires. ; nez camus, comme écrasés d'un coup de poing, ou crochus comme des becs de vautours, ou longs et charnus comme des trompes, ou presque détruits par un ulcère rongeant; joues veinées de rouge comme le» pampres de la vigne en automne, ou jaunâtres et ridées comme le ventricule d'un ruminant, ou hérissées de poils roussâtres comme les barbes du maïs ; bouches minces comme une entaille de rasoir, ou béantes et flasques comme des figues trop mûres. <>u recroquevillées dans leur vacuité comme des feuilles sèches, ou munies de dents formidables comme des défenses de sanglier ; becs de lièvres, goitres, érysipèles, scrofules, pustules ; — toutes les horreurs de la chair humaine passaient dans la lumière du soleil, devant la Maison de la Vierge.

Vive Marie!

Chaque troupe avait son porte-croix et son chef. Le chef était un homme membru et violent qui stimulait sans cesse les fidèles par des hurlements et des gestes de possédé, frappant les retardataires sur l'échiné, traînant les vieillards exténués, injuriant les femmes qui interrompaient l'hymne pour reprendre haleine. Un géant olivâtre, dont les yeux flamboyaient sous une grande chevelure noire, traînait trois femmes par les trois cordes de trois licous. Une autre femme marchait en avant, nue dans un sac d'où sortaient seuls sa tête et ses bras. Une autre, longue et décharnée, au visage livide, aux yeux blanchâtres, marchait en avant comme une somnambule, sans chanter, sans se retournerjamais, laissant apercevoir sur sa poitrine un cordon rouge qui ressemblait au bandage san-

TRIOMPHE OE LA MORT 3o5

glant d'une blessure mortelle ; et à chaque instant elle vacillait, comme si elle n'eût plus eu la force de se tenu sur ses jambes et qu'elle fût sur le point de s'abattre pour ne jamais se relever. Un autre, iarouche comme une bête de proie , vraie Furie rustique, avec une mante couleur de sang roulée autour de ses hanches osseuses, avec sur le buste une broderie luisante comme un dos de poisson, brandissait un crucifix noir pour guider et pour exciter son escouade. Une autre portait sur la tête un berceau recouvert d'un drap sombre, comme Liberata dans la nuit funèbre.

Vive Marie !

Ils tournaient, tournaient sans trêve, accélérant leur marche, élevant la voix, s'excitant de plus en plus à hurler et à gesticuler comme des énergumènes. Les vierges, avec leurs rares cheveux dénoués et imprégnés d'huile d'olive, presque chauves au sommet de la tête, stupides comme des brebis, s'avançaient en file, chacune tenant la main posée sur l'épaule de sa compagne, les yeux à terre, pleines de componction : misérables créatures dont les matrices devaient perpétuer sans jouissance dans la chair baptisée les instincts et la tristesse de la bête originelle. Dans une sorte de bière profonde portée à bras par quatre hommes, un paralytique gisait, étouffé par l'obésité, avec des mains ballantes, tordues et nouées comme des racines par une goutte monstrueuse. Un tremblement continuel agitait ses mains ; une sueur abondante dégouttait de son front et de son crâne chauve, ruisselait sur sa large face d'un rose flétri, finement veinée de vermeil comme la rate des bœufs. Et il portait une quantité de scapulaires pendus à son

3o6 TRIOMPHE DE LA MORT

cou. avec le feuillet de l'Image déployé sur le ventre. 1) soufflait et se lamentait comme dans les affio de l'agonie, déjà moribond; il répandait une insupportable odeur, comme de pourriture ; il exhalait par tous les pores l'atroce tourment que lui causaient les dernières palpitations de la vie; mais cependant il ne voulait pas mourir, et. pour ne pas mourir, il se faisait transporter dans un cercueil aux pieds de U Mère. INon loin de lui, d'autres hommes, vigoureux, exercés à porter dans les fêtes solennelles les statues massives ou les hauts étendards, traînaient un possédé par les bras ; et le possédé se débattait dans la tenaille de leurs poings, rugissant, les habits en lambeaux, la bave à la bouche, les yeux sortis des orbites, le cou gonflé d'artères, les cheveux ébouriffés, violacé comme un pendu. Aligi aussi passa, l'homme élu par la grâce, plus pâle maintenant que sa jambe de cire. Et de nouveau tous repassèrent, dans leur tournoiement sans fin : elles repassèrent, les trois femmes au licou ; elle repassa, la Furie au crucifix noir ; et aussi la taciturne à l'écharpe sanglante ; et celle qui portait un berceau sur la tête ; et celle vêtue d'un sac, emprisonnée dans sa mortification, baignée de larmes silencieuses qui jaillissaient de dessous ses paupières baissées, figure des âges lointains, isolée .dans la foule, comme e loppée d'un souffle de l'antique rigueur pénitentielle, ressuscitant dans l'âme de George la vision de la grande et pure basilique clémentine dont la rude crypte primitive rappelait les chrétiens du ixe siècle, le temps de Ludovic II.

Vive Marie !

Ils tournaient, tournaient sans jamais s'arrêter

accélérant le pas, élevant la voix, mis en démence par le soleil qui les frappait au front ou à l'occiput, excités par les hurlements des énergumènes et parles clameurs entendues dans l'église lorsqu'ils passaient devant là porte, emportés par une frénésie féroce qui les poussait aux sanguinaires sacrifices, aux tortures de !a chair, aux épreuves les plus inhumaines. Ils tournaient, tournaient, impatients d'entrer, impatients de se prosterner sur la pierre sainte, de combler avec leurs larmes le sillon qu'y avaient laissé mille et mille genoux. ïls tournaient, tournaient, augmentant en nombre, se pressant, se talonnant, avec une telle concordance de furie qu'ils avaient l'aspect, non plus d'une agglomération d'hommes individuels, mais d'une masse compacte, de quelque aveugle matière projetée par une force vertigineuse.

Vive Marie !

Vive Marie !

Dans la masse, un jeune homme s'abattit à l'improviste, frappé d'une attaque de mal caduc. Ses voisins l'entourèrent, l'entraînèrent hors du tourbillon. D'autres, nombreux, se détachèrent de la foule qui occupait l'esplanade et accoururent au spectacle.

— Qu'est-il arrivé? demanda Hippolyte en pâlissant, avec une altération extraordinaire du vidage et de la voix.

— Rien, rien... un coup de soleil, répondit George qui la prit par le bras et tâcha de l'éloigner.

Mais Hippolyte avait compris. Elle avait vu deux hommes ouvrir de force les mâchoires de l'épileptique et lui mettre une clef dans la bouche, pour empêcher sans doute qu'il ne se coupât la langue avec les dents,

3o8 TBTOMT>nr nu fcA MORt

Et. par suggestion, elle avait senti dans ses propres dents ce grincement horrible: et un frisson instinctif l'avait secouée jusqu'aux plus profondes racines de son être, là où le « mal sacré» dormait avec une possibilité de réveil.

Colas de Sciampagne dit :

— C'est quelqu'un qui a le mal de saint Donat. N'ayez crainte.

— Partons, allons-nous-en ! insistait, George inquiet, effrayé, cherchant a entraîner sa compagne.

« Si elle allait tomber sur place, tout d'un coup ! pensait-il. Si le mal la prenait ici, en pleine foule! ».

Un froid intérieur l'avait glacé. Il se rappelait les jettres datées de Caronno, ces lettres où elle lui avait fait en termes désespérés l'épouvantable révélation. Et de nouveau, comme alors, il imaginait «les mains pales et crispées, et, entre les doigts, la boucle de cheveux arrachée... »

— Allons-nous-en! Veux-tu que nous entrions dans l'église?

Elle ne parlait plus, stupéfiée comme par un coup sur la nuque.

— Veux-tu que nous entrions? répéta George en la secouant et en essayant de dissimuler son inquiétude.

E aurait voulu dire encore : «A quoi penses-tu?» Mais il n'osa pas. Il vit dans les yeux d'ffippolyte une tristesse si sombre qu'il en eut le cœur serré et la ^-orge étranglée. Puis, |f> soupçon que ce silence et ette stupeur pouvaient être le* indices d'un accès imminent l'emplit d'une sorte de terreur panique. i éfléchir, il balbutia :

— Tu te sens mal?

Et ces parc les anxieuses, qui confessaient le soudcoU.

TIUOMPHK DE LA MORT 3ùU

qui révélaieDt la peur secrète, augmentèrent encore le trouble des deux amants.

— Non, non! dit-elle avec un frisson visible, transie d'horreur, serrée contre George pour qu'il la défendit du péril.

Et. comprimés par la cohue, éperdus, écœurés, misérables comme les autres, ayant comme les autres besoin de pitié et de secours, accablés comme les autres sous le poids de leur chair mortelle, tous deux fuient pendant une seconde en communion véritable avec la multitude au milieu de laquelle ils tremblaient et souffraient ; tous deux pendant une seconde oublièrent dans l'immensité de la tristesse humaine les limites de leurs âmes.

Ce fut Hippolyte qui la première se tourna vers l'église, vers le grand portail, vers ce voile de iumée bleuâtre à travers lequel brillaient et s'éclipsaient tour à tour les petites flammes des cierges sur le torrent vertigineux.

— Entrons, dit-elle d'une voix étranglée, sans se détacher de George.

Colas avertit qu'il était impossible d'entrer par le grand portail.

— Mais, ajouta-t-il, je connais une autre porte. Suivez-moi.

Ils s'ouvTirent à grand'peine un passage. Et pourtant, une énergie factice les soutenait, une aveugle obstination les poussait, presque semblable à celle que montraient les fanatiques dans leur tournoiement sans fin. Ils avaient subi la contagion. Désormais, George sentait qu'il n'était plus maître de lui-même. Ses nerfs le dominaient, lui imposaient le désordre et l'excès de leurs sensation*.

3lO TRIOMPHE DE LA MORT

— Suivez— moi, répétait le vieux en fendant le torrent à la force des coudes et en se démenant pour protéger. ses hùtes contre la bousculade.

Ds entrèrent par une porte latérale dans une sorte de sacristie dont on apercevait, à travers une fumée bleuâtre, les parois recouvertes entièrement d'ex-voto decireappendus en témoignage des miracles accomplis par !a Vierge. Jambes, bras, mains, pieds, mamelles, pièces informes qui représentaient des tumeurs, des gangrènes et des ulcères, grossières figurations de maladies monstrueuses, peintures de plaies écarlates et violacées qui hurlaient sur la pâleur de la cire, tong ces simulacres, immobiles sur les quatre hautes parois, avaient un aspect mortuaire, faisaient horreur et faisaient peur, évoquaient l'image d'un charnier où l'on aurait entassé, les membres amputés dans un hôpital. Des monceaux de corps humains encombraient le pavé, inertes ; et, dans le tas, apparaissaient des visages livides, des bouches saignantes, des fronts poudreux, des crânes chauves, des cheveux blancs. C'étaient presque tous des vieillards terrassés par le spasme devant l'autel, portés à bras et amoncelés comme des cadavres en temps de peste. Un autre vieillard arrivait de l'église, porté à bras par deux hommes qui sanglotaient ; le mouvement faisait pendiller sa tète tantôt sur la poitrine et tantôt sur l'épaule ; des gouttes de sang pleuvaient sur sa chemise par les écorchures du nez, des lèvres et du menton. Derrière lui continuaient îes cris désespérés : cris de déments implorant la grâce que celui-ci n'avait pas obtenue.

— Madone! Madone 1 Madone!

C'était une clameur infinie, plus atroce que les hurlements de l'homme oui brûle tout vit dans un

4K10MPHE DE LA MORT 3l I

incendie sans espoir de salut, plus terrible qu'un appel de naufragés condamnés à une mort certaine sur la mer nocturne.

— Madone! Madone! Madone!

Mille bras se tendaient vers l'autel avec une frénésie sauvage. Les femmes se traînaient sur les genoux, sanglotant, s'arrachant les cheveux, se frappant les hanches, se meurtrissant le front contre les dalles, se fordant comme des convulsionnaires et des démoniaques. Plusieurs, à quatre pattes sur le pavé, soutenant sur leurs coudes et sur les pouces de leurs pieds nus le poids de leur corps horizontal, avançaient peu à peu vers l'autel. Elles rampaient comme des reptiles ; elles se contractaient en s'aroboutant sur les pouces, avec de petites impulsions progressives ; et on apercevait hors de leurs jupes les plantes calleuses et jaunâtres, les chevilles saillantes et pointues de leurs pieds. Par moments, les mains secondaient l'effort des coudes, tremblantes autour de la bouche qui baisait la poussière, près de la langue qui traçait dans cette poussière des signes de croix avec la salive mêlée de sang. Et les corps rampants passaient sur ces traces sanglantes sans les effacer, tandis que, devant chaque tête, un homme debout frappait le pavé avec la pointe d'un bâton pour indiquer le droit chemin vers l'autel.

— Madone ! Madone ! Madone !

Les consanguines, se traînant sur les genoux des deux côtés du sillon, surveillaient le supplice votif. De temps à autre, elles se penchaient pour encourager les malheureuses. Lorsque celles-ci semblaient sur le point de s'évanouir, elles les secouraient, les soutenaient par les aisselles ou leur éventaient la trte avec un linge. Ce faisant, elles pleuraient à chaudes

3l2 TRIOMPHE I>£ LA. UOHT

larmes. Et elles pleuraient encore plus fort lorsqu'elles assistaient des vieillards ou des adolescents s'acquiltam du même vœu. Car ce notaient pas seulement les femmes, c'étaient aussi les vieillards, les adultes, les adolescents qui, pour approcher de l'autel, pour (Hre dignes de lever les yeux vers l'Image, s'assujétissaient à ce supplice. Chacun posait sa langue à l'endroit où un autre avait déjà laissé un vestige humide; chacun frappait du front ou du menton l'endroit où un autiv avait déjà laissé un lambeau de sa peau, une goutte de son sang, de sa sueur et de ses larmes. Al'improvistc. un rayon de lumière rasante pénétrait par le grand portail dans les interstices de la cohue et illuminait les plantée des pieds crispés, racornis par la terre aride ou par la roche delà montagne, si déformés qu'ils paraissaient moins des pieds d'hommes que des pieds de bêtes; il illuminait des occiputs chevelus ou chauves, blancs de vieillesse ou fauves ou noirs, soutenus par des cous de taureau qui se gunflaient dans l'effort, ou branlants et débiles comme une tête verdâtre de vieille tortue hors de la carapace, ou pareils à un crâne déterré qui porterait encore quelques mèches grises et quelques lambeaux de cuir rougeâtre.

Par moments, sur cette traînée de reptiles, une onde bleue d'encems s'épandait avec lenteur, voilant une minute cette humilité, cette espérance et cette douleur corporelle, comme par compassion. De nouveaux patients se frayaient un passage, se présentaient à L'autel pour solliciter le miracle; et ils couvraient de leurs ombres et de leurs voix les corps terrassés qui semblaient ne devoir jamais parvenir à se remettre debout.

— Madone! Madone! Madone!

Les mères dénudaient leurs mamelles taries qu elle»

TRIOMPHE DE LA MORT 3lÛ*

montraient à la Vierge en implorant la grâce du lait, tandis que, derrière elles, leurs consanguines portaient les enfants émaciés, presque moribonds, qui poussaient une plainte vagissante. Les épouses priaient pour la fécondité de leur ventre stérile et donnaient en offrande leurs vêtements et leurs ors nuptiaux,

— Vierge sainte, fais-moi la grâce, au nom de ce fils que tu as dans les bras 1

Elles priaient d'abord à voix basse, racontant leur peine dans les larmes, comme si elles eussent communiqué avec l'Image en un colloque secret, comme si l'Image se fût penchée d'en haut jusqu'à elles pour écouter leur lamentation. Puis, par degrés, elles s'exaltaient jusqu'à la fureur, jusqu'à la démence, comme si elles eussent voulu, à force de clameurs et de gestes fous, arracher le consentement au prodige. Elles recueillaient toute leur énergie pour jeter un hurlement suraigu, capable d'arriver jusqu'au fond du cœur de la Vierge.

— Fais-moi la grâce 1 Fais-moi la grâce !

Et elles s'arrêtaient, regardant anxieusement de leurs yeux dilatés et fixes, avec l'espoir de surprendre enfin un indice sur le visage de la personne céleste qui scintillait dans un brasillement de gemmes entre bs colonnes de l'autel inaccessible.

Un flot nouveau de fanatiques survenait, prenait place, se déployait sur toute la longueur de la grille. Les cris tumultueux et les gestes violents alternaient avec les offrandes. À l'intérieur delà grille qui interceptait l'accès du grand autel, des prêtres recevaient dans leurs mains grasses et pâles les monnaies et les joyaux. )ans i'acte de tendre la main droite et la main gauche de part et d'autr ils se balançaient comme les bêtes

3l& TRIOMPHE DE LA MORT

prisonnières dans les cag<%s oVs ménageries. Derrière eux, les clerc» tenaient de larges plateaux métalliques où les offrandes s'accumulaient en tintant. Sur un coté près de la porte de la sacristie, d'autre prêtres étaient courbés autour d'une table : ils comptaient l'argent et examinaient les bijoux, tandis que l'un d'eux, ossu et fauve, écrivait avec une plume d'oie sur un grand registre. Ils quittaient cette besogne chacun à son Lour. et allaient officier. De temps en temps, la clochette sonnait et l'encensoir s'élevait en l'air dans un nuage de fumée. De longues bandes bleuâtres se déroulaient sur les têtes tonsurées fit se dispersaient par delà la grille . Le parfum sacré se mêlait à la puanteur humaine.

— Ora prn nobis, sancta Dei Genltrix...

— Ut Hiyni ejficiamar promissionibus Christi. Parfois, pendant des pauses imprévues et terribles

comme celles de l'ouragan, lorsque la foule était oppressée par l'angoiase de l'attente, on entendait, distinctes, les paroles latines :

— Concède nos Jamulos tuos...

Sous le grand portail s'avançait en pompe un couple d'époux, escortés de toute leur parenté, dans une coruscation d'ors, dans un chatoiement de soie. L'épouse, fraîche et puissante, avait une tête de reine barbare aux sourcils épais et rejoints, aux cheveux noirs ondulés et luisants, à la bouche charnue et sanguine où les dents incisives irrégulières sovi levaient la lèvre supérieure ombrée d'une ombre virile. Un collier de gros grains d'or faisait trois fois le lourde son cou : de larges cercles d'or fleuris de filigranes pendaient de ses oreilles sur ses joues ; un corsage scintillant comme une cotte de mailles lui bridait le sein. Elle marchait avec gravité, tout absorbée dans sa. pensée, presque

TRIOMPHE DE LA MOftT 3l5

sans battre des paupière?, tenant sa main chargée d'anneaux sur l'épaule de son époux. L'époux était jeune aussi, de moindre stature, presque imberbe, très pâle, avec une expression de profonde tristesse, comme si un mal secret l'eût dévoré. Et ils semblaient porter tous deux dans leur aspect la fatalité d'un mystère primitif.

Un chuchotement se propageait sur leur passage. Eux, ils ne parlaient ni ne tournaient la tête, suivis de leurs parents, hommes et femmes, enlacés en chaîne par les bras comme dans une danse antique. — Que! vœu accomplissaient-ils? Quelle grâce demandaient-ils? — La nouvelle courait tout bas de bouebe en bouche : ils demandaient pour le jeune homme le retour de la puissance génitale, que sans doute un maléfice avait détruite en lui. La virginité de l'épouse était restée intacte ; le sang n'avait pas encore taché le lit conjugal.

Lorsqu'ils furent près de la grille, ils levèrent l'un et l'autre les yeux vers l'Image, en silence ; et ils demeurèrent quelques instants immobiles, absorbés dans la nv*me supplication muette. Mais, derrière eux, les deux mères étendirent les bras, agitèrent Jes mains rugueuses et hâlées qui. le jour des noces, avaient répandu en vain le blé augurai. Elles tendirent les bras et crièrent:

— Madone ! Madone ! Madone !

Avec des gestes lents, l'épouse ôta ses anneaux de «es doigts et Jes offrit. Ensuite elle ôta ses lourds cercles d'or. Ensuite elle ôta son collier héréditaire. Toute cette richesse, elle l'offrit à l'autel.

— Prends, Vierge bénie ! Prends, très Sainte Marie des Miracles I s'exclamaient les mères d'une voix déjà enrouée par les cris, avec des démonstrations re-

3l6 TKIOMl'HE DE LA MORT

doublées de ferveur, se regardant l'une l'autre d'un regard oblique pour veiller à ce que l'une ne surpassât pas l'autre en agitation sous les yeux de la foule attentive.

— Prends 1 Prends 1

Elles voyaient les ors tomber, tomber dans les mains du prêtre impassible ; puis elles entendaient tinter sur le plateau du clerc le précieux métal, acquis par les labeurs obstiné* de plusieurs générations, conservé pendant des années et des années au fond du cotrre, remis en lumière à chaque nouveau jour d'épousailles. Elles voyaient tomber la richesse familiale, tomber, disparaître pour toujours. La violence du sacrifice les mettait au désespoir, et leur boule\ ment se communiquait à leurs proches. Tous les parents finirent par crier à la fois. Seul le jeune homme se taisait, tenant toujours fixés sur l'Image ses yeux d'où jaillissaient deux ruisseaux de larmes silencieuses.

Il y eut ensuite une pause pendant laquelle on entendit les paroles latines de l'office et les cadences de l'hymne que chantaient les processions tournant autour de l'église. Puis le couple reprit sa première attitude et, les yeux toujours fixés sur l'Image, recula lentement. Une troupe nouvelle s'interposa entre lui et la grille, avec des cris. Pendant quelques secondes, la jeune femme émergea de toute la tête sur le tumulte, dépouillée maintenant de ses ors nuptiaux, mais plus belle et plus puissante, environnée d'une sorte de mystère dionysiaque, exhalant sur cette multitude barbare comme un souille de vie très antique ; et elle disparut, inoubliable.

Exalté hors du temps et de la réalité, George la iuivit du regard jusqu'à sa disparition. Son esprit

TRIOMPHE DTÏ LA MORT 3l"J

vivait dans l'horreur d'un monde inconnu, en présence d'un peuple sans nom, associé à un rite d'origine très obscure. Les visages des hommes et des femmes lui apparaissaient comme en une vision de délire, marqués au sceau d'une humanité autre crue la sienne, formés d'une autre matière ; et les regards, et les gestes, et les voix, et tous les signes perceptibles le frappaient de stupeu, , comme s'ils n'eussent eu aucune analogie avec les habituelles expressions humaines qu'il avait connues jusqu'alors. Certaines figures exerçaient sur lui une soudaine attraction magnétique. Il les suivait dans la cohue, en entraînant Hippolyte; ils les accompagnait du regard en se soulevant sur la pointe des pieds : il surveillait tous leurs actes ; il sentait leurs cris se répercuter dans son propre cœur ; il se sentait envahir par la même folie ; il éprouvait, lui aussi, un besoin brutal de crier et de s'agiter.

De temps en temps, Hippolyte et lui se regardaient au visage; et ils se voyaient pâles, convulsés, eilarés, défaits. Mais ni l'un ni l'autre ne proposait d'abandonner Je lieu terrible, encore que les forces manquassent à tous deux. Talonnés par la foule, presque transportés par moments, ils erraient de ci de là au milieu du vacarme, enlacés par les mains ou par les bras, tandis que le vieillard faisait des efforts continuels pour les aider et les protéger. Une procession survenant les poussa contre la grille. Pendant plusieurs minutes ils restèrent là, prisonniers, serrés de toutes parts, enveloppés dans la fumée de l'encens, assourdis par les cris, suffoqués par la chaleur, au plus fort de l'agitation et de la démence.

— Madone! Madone! Madone I

C'étaient les femmes reptiles qui, parvenues au but,

3l8 TRIOMPHE DE LA MORT

se redressaient. Une d'entre elles fut relevée par ses parents, rigide comme un cadavre. On la remit sur ses pieds, on la secoua. Elle semblait morte. Elle avait tout le visage poudreux, le front et le nez écorcliés, la bouche pleine de sang. Celles qui l'assistaient lui soufflèrent au visage pour qu'elle reprît connaissance, lui essuyèrent la bouche avec un linge qui devint vermeil, la secouèrent encore une fois et l'appelèrent à l'oreille par son nom. Tout à coup, elle renversa la tête en arrière ; puis elle se jeta contre la grille, empoigna les barreaux de fer, se raidit et se mit à hurler comme une femme qui enfante.

Elle hurlait et se débattait, couvrant toute autre clameur. Un torrent de larmes inondait sa face, y lavait la poussière et le sang.

— Madone! Madone! Madone!

Et, derrière elle, à côté d'elle, d'autres femmes surgissaient, chancelaient, se ranimaient, imploraient.

— La Grâce! La Grâce!

Elles perdaient la voix, blêmissaient, s'effondra ier*t iourdement, étaient emportées comme des masses, tandis que d'autres semblaient encore surgir de dessous terre.

— La Grâce 1 La Grâce !

Ces hurlements qui déchiraient les poitrines d'où ils s'échappaient, ces syllabes répétées sans trêve avec la persistance de la même foi invaincue, cette fumée épaisse qui s'appesantissait comme une nuée de tempête, ce contact des corps, ce mélange des naleines, la vue de ce sang et de ces larmes, tout cela fit qu'à un moment la multitude entière se trouva possédée par une seule âme. devint un seul être, misérabie et terrible, qui n'eut qu'un geste, qu'une voix, qu'une

ïlilOMPHB DE LA MORT 3lQ

convulsion et qu'une fureur. Tous les maux se fondirent en un unique mal que la Vierge devait détruire ; toutes ies espérances se tondirent en une unique espérance que la Vierge devait exaucer.

— La Grâce ! La Grâce !

Et. sous l'Image scintillante, les flammes des cierges tremblèrent à ce vent de passion.

Maintenant, George et Hippolyte étaient assis en plein air, à l'écart, sous les arbres, stupéfiés et abattus comme deux naufragés échappés au péril, muets, presque privés de pensée, bien que de temps à autre un frisson de la récente horreur les traversât encore. Hippolyte avait les yea*. rouges de pleurs. Tous deux, dans le Sanctuaire, au moment tragique, avaient été saisis du commun délire; et, par peur de la folie, ils avaient pris la fuite.

Ils étaient assis maintenant à l'écart, sur la limite de l'esplanade, sous les arbres. Ce coin de terrain était presque désert. On y voyait seulement, autour de quelques troncs tordus d'oliviers, des groupes de bétes de somme aux bats vides, dans une immobdité de formes sans vie; et ils rendaient triste l'ombre de l'arbre. On entendait au loin la rumeur de la multi-

tude fourmillante ; on entendait les cadences du chant sacré, les éclats des trompettes, les tintements des cloches; on apercevait les pèlerinages se développant en longues files, tournant autour de l'église, y entrant et en sortant.

— Veux-tu dormir? demanda George, qui remarqua qu'Hippolyte fermait les paupières.

— Non ; mais je n'ai plus le courage de regarder...

George éprouvait la même répugnance. La continuité et l'acuité des sensations avaient outrepassé la résistance de ses organes. Le spectacle était devenu intolérable. Il se mit debout.

— Viens, lève-toi, dit-il. Allons nous asseoir plus loin.

Es descendirent dans un vallon cultivé, cherchèrent un peu d'ombre. Le soleil était très ardent. Tous deux pensèrent à leur maison de San-Vito, aux belles chambres aérées ouvertes sur la mer.

— Tu souffres beaucoup? demanda George en découvrant sur le visage de son amie des signes manifestes de souffrance et, dans ses yeux, la sombre tristesse qui naguère, au milieu de la foule, près du pilier du portail, l'avait déjà effrayé.

— Non. Je suis très lasse.

— Veux-tu dormir? Pourquoi ne pas dormir un peu? Appuie-toi sur moi. Ensuite, tu te sentiras mieux. Veux-tu?

— Non, non.

— Appuie-toi. Nous attendrons le retour de Colas pour aller à Gasalbordino. En attendant, repose-toi.

Elle enleva son chapeau, se pencha vers lui, appuya sa tête. Il la regarda dans cette attitude.

— Que tu «s belle! dit-il.

3*33 TRIOMPHE l>E X. K MORT

Elle sourit. De nouveau la souffrance la transfigurait, lui prêtait une séduction plus profonde. Il dit encore :

— Comme il y a longtemps que tu ne m'as donné un baiser!

Ils s'embrassèrent.

— Maintenant, dora un peu. pria-t-il avec tendresse.

Son sentiment de l'amour lui paraissait rajeuni, après tant de choses horribles et étranges qui l'avaient accablé. Il recommençait à s'isoler, à se replier sur lui-même, à repousser toute communion qui ne fût pas avec l'élue de son cœur. Son esprit s'affranchissait avec une inconcevable rapidité de tous les fantômes créés pendant la période de l'illusion mystique, de l'idéal ascétique ; il secouait le joug de ce « divin » qu'il avait essayé de substituer à sa volonté inerte, par désespoir de la réveiller. Il éprouvait maintenant pour la « foi » le même dégoût qu'il avait éprouvé dans l'église pour la bête immonde qui rampait sur la poussière sacrée. Il revoyait les mains grasses et pales des prêtres qui recevaient les offrandes, le balancement continuel des noires figures derrière la grille close. Tout cela était ignoble, tout niait la présence de ce Seigneur qu'il avait espéré connaître dans une foudroyante révélation. Mais enfin la grande épreuve était accomplie. H avait expérimenté le contact matériel avec la couche inférieure de sa race, et rien n'en était résulté pour lui qu'un sentiment d'invincible horreur, don être n'avait pas de racines dans ce lin, ne pouvait rien avoir de commun avec cette multitude qui, comme la plupart des espèces anih, avait atteint son type définitif, avait défini-

tivement incarné dans sa chair brute la moralité de «es coutumes. Depuis combien de siècles, pendant combien de générations s'était perpétué ce type immuable? Donc, l'espèce humaine avait un fond absolument inerte qui persistait sous les ondulations des zones supérieur»» en mouvement. Donc, le type idéal de l'humanité n'était pas dans un lointain avenir, au terme inconnu d'une évolution progressive ; il ne pouvait se manifester qu'à la crête des ondes, dans les êtres les plus élevés. Il s'apercevait maintenant qu'en essayant de se retrouver tout entier et de reconnaître sa véritable essence au moyen d'un contact immédiat avec la race d'où il était sorti, il se trompait comme un homme qui essayerait de déterminer la forme, la dimension, la direction, la vitesse et la force d'une onde marine par l'action du volume d'eau sous-jacent. L'expérience n'avait pas réussi. Il était aussi étranger à cette multitude qu'à une tribu d'Océaniens; il était aussi étranger à son pays, à sa terre natale, à sa patrie, qu'il l'était à sa famille et à son foyer. Il devait renoncer pour toujours à cette vaine recherche du point fixe, de l'appui stable, du soutien assuré. « La sensation que j'ai de mon être ressemble à celle que pourrait avoir un homme qui, condamné à se tenir debout sur une surface sans cesse oscillante et déséquilibrée, sentirait l'appui lui manquer sans cesse, en quelque endroit qu'il posât le pied. » D s'était servi une lois de cette image pour peindre son anxiété perpétuelle. Mais pourquoi, puisqu'il voulait conserver la vie, ne deviendrait-il pas, à force de méthode, assez fort et assez agile pour s'habituer à garder l'équilibre parmi les impulsions diverses et à danser jusque sur le bord du précipice, librement et hardiment? Certes, il voulait

5ad TRIOMPBI DB LA MORT

consemer la vie. Ce qui le prouvait jusqu'à l'évidence, c'étaient ses expériences successives elles-mêmes. En lui un instinct profond, demeuré intact jusqu'alors, s'insurgeait avec des artifices toujours nouveaux contre l'alanguissement mortel. Ce rêve ascétique, qu'il avait construit avec tant de richesse, paré avec tant d'élégance, était-ce autre chose qu'un expédient pour lutter contre la mort? Lui-même, dès le début, n'avait-il pas posé le dilemme : — Ou suivre l'exemple de Démétrius, ou se donner au Ciel? — Il avait choisi le Ciel pour conserver la vie. « Applique désormais ton esprit à acquérir le dégoût de la vérité et de la certitude, si tu veux vivre. Renonce à l'expérience pénétrante. Respecte les voiles. Crois à la ligne visible et à la parole proférée. Ne cherche rien au delà du monde des apparences qu'ont créé tes sens merveilleux. Adore l'illusion. »

Et déjà il trouvait un charme dans cette heure fugitive. La profondeur de sa conscience et l'extension infinie de sa sensibilité l'enorgueillissaient. Les innombrables phénomènes qui, d'instant en instant, se succédaient dans son monde intérieur, lui faisaient paraître .-^imitée la puissance compréhensive de son âme. Et elle eut réellement un charme singulier pour lui, celte heure fugitive où il crut découvrir des rapports cachés et des analogies secrètes entre les représentations du Hasard et son propre sentiment.

On entendait au loin la rumeur confuse de la foule sauvage dont il venait de quitter les remous; et cette rumeur confuse suscitait en lui, par éclairs, la vision d'une grande fournaise sinistre où des démoniaques se débattaient dans une tragique mêlée Et. sur cette rumeur incessante , il distinguait encore à enaque

souffle de la brise le frémissement délicieux de» rameaux qui protégeaient sa méditation et le repos d'Hippolyte. Hippolyte reposait, assoupie, la bouche mi-close, respirant à peine ; et une légère moiteur lui mouillait le front. Elle avait les mains réunies dans son giron, dégantées, pâles; et l'imagination de George lui voyait entre les doigts « la boucle de cheveux arrachée. » De même que cette boucle de cheveux, apparaissait et disparaissait dans la lumière crue, sur le sol brûlé, le fantôme de l'épileptique, de celui qui était tombé à l'improviste sous le portail; — et il se tordait sous l'étreinte de deux hommes qui voulaient lui ouvrir de force les mâchoires et lui mettre une clef dans la bouche. Il apparaissait et disparaissait, ce fantôme, comme s'il eût été le rêve de la dormeuse extériorisé et rendu visible. « Si elle se réveillait, et si le mal sacré se réveillait en elle? pensait George avec un intime frisson. L'image qui se forme dans mon cerveau m'est peut-être transmise par elle. Je vois peut-être son rêve. Et son rêve a peut-être pour cause une perturbation organique qui commence et qui grandira jusqu'à l'accès. Un rêve n'est-il pas quelquefois le présage d'une maladie qui couve? » Il s'attarda longuement à méditer ces mystères de la substance animale, vaguement entrevus. Suv le fond diffus de sa sensibilité physique, déjà éclairé par les cinq sens supérieurs, peu à peu venaient apparaître d'autres sens intermédiaires dont les très subtiles perceptions lui découvraient un monde jusqu'alors inconnu. Était-il impossible que la maladie latente d'Hippolyte lui fournît une condition favorable pour communiquer avec elle de quelque façon extraordinaire?

Il la regardait attentivement comme il avait fait sut

3a6 TKlOMPllfc I)K LA MOtlï

le lit en ce premier jour déjà si lointain. Il voyait trembloter sur son visage les ombres légères des branches pendantes. Il entendait le tumulte continuel qui se propageait du Sanctuaire dans la clarté infinie. La tristesse \ui retomba sur le cœur ; la lassitude le terrassa de nouveau. Il appuya sa tête au tronc de l'arbre et ferma les yeux, sans plus penser à rien.

Le sommeil allait l'envahir lorsqu'un sursaut d'Hippolyte le secoua.

— George !

Elle s'éveillait, effarée, troublée, ne reconnaissant plus les lieux ; la grande lumière l'offensait et elle se couvrait les yeux avec les mains en gémissant.

— Mon Dieu, que je souffre !

Elle se plaignait d'une douleur aux tempes.

— Où sommes-nous?... Oh! le vilain rêve que tout cela !

— Je n'aurais pas dû t'amener, dit George inquiet. Comme je m'en repens !

— Je n'ai pas la force de me relever. Aide-moi.

Il la souleva parles bras. Elle chancela et, prise de vertige, s'accrocha à lui.

— Qu'as-tu ? Où souffres-tu ? cria-t-il d'une voix changée, saisi de terreur panique, croyant qu'elle était prise d'uD accès de son mal, là, en pleine campagne, loin de tout secours. Qu'as-tu ? qu'as-tu ?

Et il l'étreignit avec force, la serra sur son cœur qui battait avec une horrible violence.

— Non, non, ce n'est rien, balbutia Hippolyte, qui tout à coup venait de comprendre sa terreur et

qui avait blêmi. Ce n'est rien La tête me tourne

un peu. Le soleil m'a étourdie. Ce n'est rien

Elle avait les lèvres presque blanches, et elle évitait

de regarder son amant dans les yeux. Il ne réussissait pas encore à dominer son angoisse et avait un regret poignant d'avoir réveillé en elle la préoccupation craintive et la honte. Sa mémoire lui rappelait ce passage d'une lettre : « Si le mal me prenait entre tes bras? Non, non; je ne te reverrai plus, je ne veux plus te revoir ! »

Elle dit, d'une voix faible :

— C'est passé. Je suis mieux. Mais j'ai soif. Où pourrait-on boire?

— Là-bas, près de l'église, à l'endroit des tentes, répondit George.

Elle refusa vivement, d'un signe de tête.

— J'irai. Tu m'attendras ici.

Elle s'obstina dans son refus.

— Envoyons Colas. Il doit être dans le voisinage; je vais l'appeler.

— Oui, appelle-le, mais pour aller à Casalbordino. J'y boirai. Je puis attendre. Marchons.

Elle s'appuya sur le bras de George. Ils remontèrent la pente ; arrivés à la crête, ils revirent la plaine fourmillante de peuple, les baraques blanches, l'édifice rougeâtre. Autour des troncs tordus des oliviers se tenaient, toujours immobiles, les figures mélancoliques des bêtes de somme. Près de là, dans la même ombre où ils avaient précédemment cherché un refuge, une vieille femme était assise qui, à l'aspect, semblait être une centenaire : immobile elle aussi , les mains posées sur les genoux, les jambes décharnées à découvert hors du jupon. Ses cheveux blancs descendaient le long de ses joues de cire ; sa bouche sans lèvres ressemblait à une ride profonde; ses yeux étaient scellés pour toujours sous des paupières san-

3a8 TRIOMPHE DB LA MORT

glantes ; dans tout son air, il y avait comme un souvenir d'innombrables douleurs.

— Elle est morte? demanda tout bas Hippolyte, en s'arrêtant saisie de crainte et de respect.

La multitude se bousculait autour du Sanctuaire. Les processions tourbillonnaient en chantant, sous le soleil cruel. Une de ces processions sortait du grand portail et se dirigeait vers l'espace libre, précédée de son porte-croix. Parvenus à la limite de l'esplanade, hommes et femmes s'arrêtèrent et se retournèrent vers l'église en formant un demi-cercle, les femmes accroupies, les hommes debout, le porte-croix au centre. Ils prièrent et se signèrent. Puis ils poussèrent vers l'église un grand cri simultané: la dernière salutation. Et ils reprirent leur route, entonnant le cantique.

Vive Marie !

Vive Marie !

La vieille ne changea point d'attitude. Quelque chose de grand, de terrible et d'indéfiniment surnaturel émanait de sa vieillesse solitaire à l'ombre de l'olivier aride et presque pétrifié, dont le tronc fendu semblait marqué par la foudre du ciel. Si elle vivait encore, ses yeux du moins ne voyaient plus, ses oreilles n'entendaient plus, tous ses sens étaient éteints. Pourtant, elle avait l'aspect d'un Témoin qui regarderait vers la région invisible de l'éternité. « La Mort n'est pas aussi mystérieuse que ce reste de vie dans cette ruine humaine. » pensa George. Et en même temps surgissait dans son esprit, accompagnée d'une extraordinaire émotion, l'image vague d'un mythe très ancien.

Pourquoi ne reueiltes-tu pas la Mère séculaire qui don sur le seuil de la Mort ? Dans son sommeil réside

TRIOMPHE DE LA MORT 32g

la Science première. Pourquoi n'interroges-tu pas la sage Mère terrestre?... » De vagues paroles, des fragments d'obscures épopées antiques se réveillaient dans sa mémoire ; des lignes indéfinies de symboles ondoyaient et l'enveloppaient.

— Allons-nous-en, George ! dit Hippolyte en le secouant légèrement, après un intervalle de silence pensif. Comme tout est triste ici !

Elle avait la voix défaillante et , dans les yeux, cette ombre morne où son amant lisait une horreur et un dégoût inexprimables.

Il n'osait pas l'encourager, par crainte qu'elle ne sentît dans ses encouragements la préoccupation de l'horrible menace qui paraissait pendre sur elle, depuis le moment où elle avait vu l'épileptique s'abattre dans la foule.

Mais, quelques pas plus loin, elle s'arrêta de nouveau, suffoquée par une angoisse incoercible, étranglée par un nœud de sanglots qu'elle ne pouvait dénouer. Elle regarda son amant, regarda autour d'elle, éperdue.

— Mon Dieu, mon Dieu ! quelle tristesse !

C'était une tristesse toute corporelle, une tristesse brutale qui montait du fond de son être comme une chose compacte et pesante, l'écrasant d'un poids insupportable. Elle aurait voulu se laisser choir à terre comme sous un fardeau énorme, pour ne jamais se relever ; elle aurait voulu perdre la conscience, devenir une masse inerte, expirer sa vie.

— Dis-moi, dis-moi, que veux-tu que je fasse? que puis-je faire pour te soulager? balbutiait George en lui serrant la main, dans l'agitation d'une terreur folle.

33û TRIOMPHE DE LA MORT

Cette tristesse, n'était-ce pas peut-être la larve du mal?

Pendant quelques secondes, elle resta le$ yeux fixes et un peu hagards. Elle tressaillit sous le coup que lui donna la clameur poussée dans le voisinage par une procession qui saluait l'église en partant.

— Conduis-moi quelque part. Il existe peut-être un hôtel à Casalbordino... Où donc est Colas ?

George braquait les yeux, dans l'espoir de découvrir le vieillard. Il dit :

— Peut-être nous cherche-t-il parmi la foule; ou bien il est parti pour Casalbordino, croyant qu'il nous y retrouverait...

— Allons seuls, alors. Là-bas, dans le fond, je vois des voitures.

— Allons, si tu veux. Mais appuie-toi sur moi. Ils se dirigèrent vers la route qui blanchissait sur

un côté de l'esplanade. Il semblait que le tumulte les poursuivît. La trompette d'un saltimbanque envoyait derrière eux ses éclats suraigus. La cadence toujours égale de l'hymne persistait à dominer tous les autres bruits par sa continuité exaspérante.

Vive Marie!

Vive Marie !

Un mendiant parut à l'improviste, comme «'il eût jailli de dessous terre; et il tendit la main.

■ — La charité, pour l'amour de la Madone!

C'était un homme jeune, avec la tête bandée d'un mouchoir rouge dont un coin lui recouvrait un œil. Il souleva ce coin et montra l'œil éno::. Hé comme

une poche, purulent, sur lequel les battements de ia paupière supérieure mettaient un frisson horrible à voir.

TRIOMPHE DE LA MORT 35l

— La charité, pour l'amour de la Madone ! George lui fit l'aumône ; et le mendiant cacha de

nouveau sa hideur. Mais, un peu plus loin, un homme gigantesque, un manchot, retira à moitié sa chemise pour faire voir la cicatrice ridée et rougeâtre de l'amputation.

— Une morsure ! Une morsure de cheval 1 Regardez, regardez !

Et il se jeta par terre, ainsi dévêtu ; et il baisa la terre à plusieurs reprises, criant chaque fois d'une voix dure :

— Par pitié !

Sous un arbre gisait un autre mendiant, un bancal, dans une bauge composée d'un bât, d'une peau de chèvre, d'une boîte à pétrole vide et de grosses pierres. Enroulé dans une couverture sordide d'où sortaient deux jambes velues et souillées de fange sèche, il agitait rageusement sa main tordue comme une racine, pour chasser les mouches qui l'assaillaient par nuées.

— La charité 1 la charité ! Faites la charité ï La Madone vous exaucera. Faites la charité !

A la vue d'autres mendiants qui accouraient , Hippoiyte hâta le pas. George fit signe au cocher le plus proche. Quand ils furent montés en voiture, Hippoiyte s'écria avec un soupir de soulagement :

— Ahi Enfin!

George interrogea le cocher :

— Y a-t-il un hôtel à Casalbordino ?

— Oui, seigneur, il y en a un.

— Combien faut-il de temps pour y aller ?

— Une petite demi-heure.

— Allons.

R prit les mains d'Hippolyte, essaya de l'égayer.

— Courage, courage! Nous demanderons une chambre; nous pourrons nous reposer. Nous ne verrons plus rien, nous n'entendrons plus rien. Moi aussi, je suis rompu de fatigue et j'ai la tête vide...

Il ajouta en souriant :

— Tu n'as pas un peu faim ?

Elle répondit à son sourire. Il ajouta encore, évoquant le souvenir du vieil hôtel de Ludovic Togni :

— Ce sera comme à Albano. Tu te rappelles?

Il lui semblait qu'elle se rassérénait peu à peu. Il voulait la ramener à des pensées légères et joyeuses. Il dit :

— Qu'est devenu Pancrace? Ah! si nous avions une de ses oranges ! Tu te rappelles ? Je ne sais ce que je donnerais pour une orange. As-tu bien soif? Souffres-tu ?

— Non... je me sens mieux... Je ne puis pas croire que ce supplice soit fini... Mon Dieu! je n'oublierai jamais cette journée; jamais! jamais!

— Pauvre âme !

Il lui baisa les mains tendrement. Puis, indiquant les cultures qui bordaient la route :

— Regarde, s'exclama-t-il, comme les blés sont beaux ! Purifions-nous les yeux.

A droite, à gauche, les moissons s'étendaient, immaculées, déjà mûres pour la faux, hautes et drue-;, respirant dans la lumière par les pointes déliées de leurs épis innombrables qui, à certains moments, semblaient flamboyer et se convertir en or volatil. Solitaires sous l'arc limpide du ciel, elles exhalaient un esprit de pureté dont leurs deux cœurs contristés et las reçurent une sorte de rafraîchissement.

— Comme la réverbération est forte ! dit Hippolyte en iermant à demi ses longs cils.

— Tu as tes rideaux...

Elle sourit. Il semblait que le nuage de sa tristesse fût sur le point de se dissiper.

Plusieurs voitures venaient à la file en sens inverse, descendant vers le Sanctuaire. Leur passage souleva un nuage de poussière suffocant. Pendant quelques minutes, la route, les buissons, les champs, tout disparut autour d'eux sous la blancheur.

— La charité, pour l'amour de la Madone ! La charité 1 La charité !

— Faites la charité , au nom de la Vierge des Miracles !

— Donnez l'aumône à une pauvre âme de Dieu 1

— La charité 1 La charité !

— Donnez l'aumône !

— Donnez un morceau de pain I

— La charité !

Une, deux, trois, quatre, cinq voix, et d'autres et d'autres voix, des voix d'êtres encore invisibles, éclatèrent au milieu du nuage, rauques, aiguës, âpres, caverneuses, humbles, courroucées, plaintives, toutes diverses et discordantes..

— Donnez l'aumône I

— Faites la charité !

— Arrête ! Arrête !

— La charité, au nom de la très Sainte Marie des Miracles !

— La charité ! La charité !

— Arrête !

Et, à travers la poussière, apparut confusément une meute grouillante de monstres. L'un agitait les moignons

334 TRIOMPHE t>E LA MORT

de ses mains coupées, sanglants comme si la mutilation eût été fraîche ou mal cicatrisée. Un autre avait les paumes garnies d'un disque de cuir et s'en servait pour traîner à grand'peine la masse de son corps inerte. Un autre avait un énorme goitre ridé et violacé qui flottait comme un fanon. Un autre, à cause d'une excroissance de la lèvre, semblait, tenir entre ses dents un débris de foie cru. Un autre montrait un visage dévasté par une érosion profonde qui découvrait ses fosses nasales et sa mâchoire supérieure. D'autres montraient d'autres horreurs, à l'envi, avec des gestes violents, avec des attitudes presque menaçantes, comme pour faire prévaloir un droit.

— Arrête ! Arrête !

— Donnez l'aumône !

— Regardez ! Regardez ! Regardez 1

— A moi I A moi !

— Donnez l'aumône !

— Faites la charité !

— A moi !

C'était un assaut, c'était presque une extorsion. Ils semblaient tous résolus à exiger l'obole, dussentils empoigner les roues et s'accrocher aux jambes des chevaux.

— Arrête 1 Arrête 1

Pendant que George cherchait de l'argent dans ses poches pour le jeter à cette canaille, Hippolyle se serrait contre lui, prise à la gorge par le dégoût, impuissante désormais à maîtriser la terreur fantastique qui l'envahissait sous cette grande lumière blanche, sur cette terre inconnue où grouillait une vie si lugubre.

— Arrête ! Arrête !

— Donnez l'aumône I

— A moi ! A moi !

Mais le cocher, se fâchant, se dressa soudain sur son siège, brandit, son fouet d'un poing vigoureux, se mit à frapper les mendiants de toute sa force; et il accompagnait chaque coup d'invectives. La lanière serpentait et sifflait. Sous les coups, les mendiants hurlaient des malédictions, mais ils ne se retiraient pas. Chacun voulait sa part.

— A moi ! A moi !

Alors George jeta une poignée de monnaie dans la poussière ; et la poussière couvrit la mêlée des monstres, étouffa leurs blasphèmes. L'homme aux mains coupées et l'homme aux jambes inertes essayèrent encore un moment de suivre la voiture; mais, sous !a menace du fouet, ils s'arrêtèrent.

— N'aie pas peur, madame, dit le cocher. Personne n'approchera plus, je te ie promets.

Des voix nouvelles s'élevaient, gémissaient, hurlaient, invoquaient la Vierge et Jésus, déclaraient la nature des déformités et des plaies, racontaient la maladie ou la disgrâce. Au delà de l'embuscade dressée par les premiers bandits, une seconde armée de gueux s'allongeait en double chaîne sur les bords de la route jusqu'aux maisons du bourg lointain.

— Mon Dieu, mon Dieu ! Quel pays maudit ! murmura Hippol y te épuisée, se sentant défaillir. Allonsnous-en ! Allons-nous-en ! Retournons en arrière. George, je t'en prie, retournons en arrière !

Rien, — ni le tourbillon de démence qui roulait les bandes fanatiques autour du temple, ni les cris désespérés qui semblaient partir d'un incendie, d'un naufrage ou d'un massacre, ni les vieillards inanimés et sanglants qui gisaient en monceaux le long des paroiç

do la saïJe votive, ni les femmes convulsées qui rampaient vers l'autel en se déchirant la langue contre la pierre, ni la suprême clameur qui s'échappait des entrailles de la multitude confondue dans une angoisse unique et dans une espérance unique; — rien, rien n'était aussi terrible que le spectacle de cette grande < côte poudreuse, aveuglante de blancheur, où tous ces monstres de la misère humaine, tous ces débris d'une race ruinée, ces corps ravalés au niveau de la brute immonde et de la matière excrémentielle, étalaient leurs souillures hors de leurs guenilles et les proclamaient.

La horde innombrable occupait les talus et les fossés ; ils avaient avec eux leur famille, leur progéniture, leurs parents, leurs ustensiles. On voyait des femmes demi-nues et efflanquées comme des chiennes qui ont mis bas, des enfants verts comme des lézards, émaciés, aux yeux rapaces, à la bouche déjà flétrie, taciturnes, couvant dans le sang la maladie héréditaire. Chaque tribu possédait son monstre : un manchot, un bancal, un goîtreux, un aveugle, un lépreux, un épileptique. Chacun avait en patrimoine son ulcère à cultiver, pour s'en faire une rente. Le monstre, poussé par les siens, se détachait du groupe, s'avançait dans la poussière, gesticulait et implorait, au bénéfice de tous.

— Faites la charité, si vous voulez qu'on vous exauce ! Donnez l'aumône ! Voyez ma vie ! Voyez ma vie!

Un monomère, noir et camus comme un mulâtre, avec une grande crinière léonine, ramassait la pou.— dans les boucles de ses cheveux, puis secouait sa tete en s'enveloppant d'une nuée. Une hernieuse, sans âge.

n'ayant plus figure humaine, accroupie sous un piquet, relevait son tablier pour faire voir sa hernie, énorme et jaunâtre comme une vessie pleine de suif. Assis par terre, un éléphantiasique montrait du doigt sa jambe massive comme un tronc de chêne, couverte de verrues et de croûtes jaunes, semée de taches noires ou bronzées, si volumineuse qu'on aurait dit qu'elle ne lui appartenait pas. Un aveugle, à genoux, les paumes tournées vers le ciel, dans l'attitude d'un extatique, avait sous son vaste front chauve deux petits trous sanguinolents. D'autres, d'autres encore se présentaient, aussi loin que la vue pouvait porter, dans l'éblouissement du soleil. Toute la grande côte en était infestée, sans intervalle. Leurs supplications se propageaient ininterrompues, s'élevaient, s'abaissaient, en choeur, en désaccord, avec mille accents. L'ampleur de la campagne solitaire, le ciel désert et muet, la réverbération hallucinante de la route en feu, l'immobilité des formes végétales, toutes les choses environnantes rendaient l'heure tragique, évoquaient la biblique image d'un chemin de désolation qui conduirait aux portes d'une cité maudite.

— Allons-nous-en ! retournons en arrière ! je t'en supplie, George, retournons-en arrière ! répétait Hippolyte avec un frémissement d'horreur, dominée par l'idée superstitieuse d'un châtiment divin, redoutant d'autres spectacles et de plus atroces, sous ce ciel brûlant et vide où commençait à se répandre un grondement métallique.

— Mais où aller? où aller?

— - N'importe où. N'importe où. Retournons là-bas. vers la mer. Nous y attendrons l'heure de partir... Je t'en supplie !

Et le jeûne, la torture de la soif, l'embrasement de l'atmosphère, accroissaient chez tous deux le trouble de l'esprit.

— Vois-tu! Vois-tu! cria-t-elle hors d'elle-même, comme devant une apparition surnaturelle. Vois-tu? Gela ne finira donc jamais!

Dans la lumière, dans la lumière blanche et implacable, s'avançait vers eux une troupe d'hommes et de femmes déguenillés, et devant la troupe marchait une sorte de crieur qui vociférait en agitant un plateau de cuivre. Ces hommes et ces femmes portaient sur leurs épaules un tréteau couvert d'une paillasse où gisait une infirme à l'aspect cadavérique, une créature jaunâtre, maigre comme un squelette, serrée dans des bandes de toile comme une momie, pieds nus. Et le crieur — un homme, olivâtre et serpentin qui avait des yeux de fou — montrait la moribonde et contait à haute voix que cette femme, malade d'un flux de sang depuis des années, avait obtenu de la Vierge le miracle, à l'aube même de ce jour. Et il implorait l'aumône pour que, guérie de son mal, elle pût se refaire du sang. Et il agitait le plateau de cuivre où tintaient quelques sous.

— La Madone a fait le miracle! Le miracle! Le miracle ! Donnez l'aumône ! Au nom de Marie très Sainte et très Miséricordieuse, faites la charité!

Et les hommes, les femmes, tous ensemble, contractaient leur visage comme pour pleurer. Et l'hémorroïsse, d'un geste vague, soulevait un peu ses mains osseuses dont les doigts remuaient comme pour prendre en l'air quelque chose; tandis que ses pieds nus, jaunâtres comme ses mains et comme sa figure, luisants aux chevilles, avaient une rigidité de mort. Et tout

TRIOMPHE DE LX MORT 33g

cela s'étalait dans la lumière blanche et implacable près, pres, toujours pIus près...

~ Retour**! retourne! cria George au cocher Uetourne et fouette !

t'e&aier S°mmeS *** "V""' Qu'est~ce *■

— Retourne !

retoÛri'.rnCtir ft" " fonneUe «" h coch« ft retour ses chevaux au milieu des clameurs assour-

— Fouette ! fouette !

une^f Jte T ^ * * deSCGnte' Ce fut ™m™

fenda t n P ^ ** ^ ^^ Poussière que fendait par moments un hurlement rauque

— Uu allons-nous, seigneur? demanda le cocher en se penchant dans le nuage.

— Là-bas, là-bas, à la mer! Fouette!

chelTefàr^ m™°ly*.V*«pe évanouie, sans

con use dt t r!mmer-.D navait P1^ qu'une sensation

coniuse de tout ce crui se m«w;t n„/-

a„„ • r . " passait. Des images réelles

P t rîSl a St'qUen1Ui tourbil"'™--tgdans 1 esprit et lhallucma.ent. Un bourdonnement continu lui NM. oreilles e, lempêchai. de percevmrd t tactement aucun autre bruit. Il avait le cœur serré

™r e SET Tessant!; " dans le "« ™

mar . ango,Ss,de sorhr de la zone de ce rêve hor-

ei a en revoir le tendre sourire.

V*ye Marie!

Une f0ifc encore, l'ondulation de l'hymne vint iusjua lu,; une S. encore la Maison de la Vierge lui

3/lO TRIOMPHE DE LA MORT

apparut à gauche sur le grouillement immense, rougeâfre dans un incendie de soleil, trônant sur les lattes des tentes profanes, irradiant une puissance formidable.

Vive Marie!

Vive Maria!

Et l'ondulation s'évanouit; et, dans une courbe de h- descente, le Sanctuaire disparut. Et, soudain, une fraîche haleine glissa sur les vastes moissons qui ondulèrent. Et une longue bande bleue coupa l'horizon.

— La mer! Voici la mer! s'écria George, comme s'il venait d'atteindre le salut.

Et son cœur se dilatait.

— Courage, mon àrne ! Contemple la mer 1

TEMPUS DESTRUENBI

Mise dans la loggia, la table était gaie avec ses porcelaines claires, ses cristaux azurins, ses œillets rouges, sous la lumière dorée d'une grande lampe fixe qui attirait les papillons nocturnes épars dans le crépuscule.

— Regarde, George, regarde! Un papillon infernal 1 ïl a des yeux de démon. Les vois-tu luire?

Hippoiyte indiquait un papillon plus grand que les autres, d'aspect étrange, couvert d'une épaisse peluche fauve, avec des yeux saillants qui, sous la lumière, étincelaient comme deux escarboucles.

— Il vient sur toi ! Il vient sur toi ! Prends garde ! Elle riait à gorge déployée, se faisant un jeu de

l'inquiétude instinctive que George laissait paraître malgré lui lorsqu'un de ces insectes menaçait de l'effleurer.

— Il faut que je l'aie ! s'écria-t-elle avec l'élan d'un caprice enfantin.

Et elle essaya de faire prisonnier le papillon diabolique, qui, sans se poser, voletait autour de la lampe. Ses tentatives, brusques et violentes, restèrent vaines. Elle renversa un verre, fit crouler sur la table une pyramide de fruits, faillit briser l' abat-jour.

— Quelle furie ! dit George qui voulait l'exciter. Mais tu ne réussiras pas.

— Je réussirai, répliqua l'opiniâtre en le regardant au fond des yeux. Veux-tu faire un pari ?

— Que parions-nous?

— Tout ce que tu veux.

— Eh bien ! une discrétion.

— C'est cela, une discrétion.

Dans la chaude lumière, eiie avait sur le visage son plus riche et son plus doux coloris, ce coloris idéal « composé d'ambre pâle et d'or mat où se mêlent peutêtre quelques tons de rose languissante, » en qui naguère George avait cru retrouver tout le mystère et toute la beauté de l'antique âme vénitienne émigrée au doux royaume de Chypre. Elle portait dans les cheveux un œillet ardent comme un désir. Et ses yeux, ombrés par les cils, resplendissaient comme les lacs entre les saules dans les crépuscules.

En cet instant, elle apparaissait comme la femme de délice, le fort et délicat instrument de plaisir, l'animal voluptueux et magnifique destiné à parer un festin, à égayer un lit, à provoquer les fantaisies équivoques d'une esthétique luxure. Elle apparaissait dans la suprême splendeur de son animalité : joyeuse, remuante, souple, lascive, cruelle.

George la regardait avec une curiosité attentive, et

il pensait : « Combien elle revêt à mes yeux d'apparences diverses ! Sa forme est dessinée par mon désir ; ses ombres sont produites par ma pensée. Telle qu'elle m'apparaît à chaque instant, elle n'est que l'effet de ma continuelle création intérieure. Elle n'existe qu'en moi. Ses apparences sont changeantes comme les rêves d'un malade. Gravis dum suavis ! Quand cela ? » ïl ne gardait qu'un souvenir très confus de l'époque où il l'avait décorée de ce titre d'idéale noblesse en la baisant au front. A présent, cette glorification de l'aimée était devenue presque inconcevable pour lui. Il se rappelait vaguement certaines paroles qu'elle avait prononcées et qui semblaient révéler un esprit profond : « Ce qui parlait alors en elle, n'était-ce point mon esprit, à moi? Ce fut une de mes ambitions d'offrir à mon âme triste ces lèvres sinueuses pour qu'elle pût exhaler sa douleur par un instrument d'insigne beauté ».

Il regarda ces lèvres. Elles se contractaient légèrement, non sans grâce, participant à l'intensité d'attention avec laquelle Hippolyte cherchait à saisir le moment opportun pour surprendre le papillon de nuit.

Elle le guettait avec une prudence insidieuse ; elle voulait, d'un geste unique et foudroyant, enserrer dans le creux de sa main la proie ailée qui tourbillonnait sans repos, autour de la lumière. Elle fronçait les sourcils et semblait se bander comme un arc, prête à la détente. La détente se fit deux ou trois fois, mais sans succès. Le papillon était insaisissable.

— Avoue que tu as perdu, dit George. Je n'abuserai pas.

— Non!

3d6 TRIOMPHE DB LA MOUT

— Avoue que tu as perdu.

— Non ! Malheur à lui et ù toi, si je Fâttri

Et elle reprit sa chasse avec une patience frémissante.

— Oh ! il est parti, cria George qui avait perdu de vue l'agile adorateur de la flamme. Il s'est envolé !

Hippolyto eut un dépit réel : le pari la passionnait pour tout de bon. Elle se leva et promena aux alentours un regard perçant, pour découvrir le fugitif.

— Le voici ! cria-t-elle, triomphante. Là, sur le mur. Vois-tu?

Et elle fit signe qu'elle regrettait d'avoir crié.

— Ne bouge pas, reprit-elle à voix basse, en se tournant vers son ami.

Le papillon s'était posé sur la muraille lumineuse et y restait immobile, pareil à une petite tache brune. Avec des précautions infinies, Hippolyte s'en approcha; et son beau corps élancé et flexible se dessinait en ombre sur la muraille blanche. Rapide, sa main se leva, s'abattit, se ferma.

— Je l'ai ! Je le tiens !

Et elle exultait d'une allégresse enfantine.

— Quelle pénitence te donnerai-je? Je te le mettrai dans le cou. Toi aussi, tu es en mon pouvoir.

Et elle faisait mine d'exécuter sa menace, comme le jour de la course sur le coteau.

George riait, conquis par la spontanéité de cette allégresse qui réveillait chez lui tout ce qu'il avait encore de juvénile. Il dit :

— Allons ! maintenant assieds-toi et mange tes fruits en paix.

— Attends, attends !

— Que veux-tu faire?

fàïÔMPAE PT, LA MOnî 3^7

— Attends.

Elle ôta l'épingle qui fixait l'œillet dans ses cheveux et la mit entre ses lèvres. Puis, doucement, elle entr'ouvrit le poing, prit le papillon par les ailes, s'apprêta à le transpercer.

— Que tu es cruelle ! dit George, Que tu es cruelle l Elle sourit, attentive à son œuvre, tandis que la

petite victime battait des ailes, déjà déflorée.

— Que tu es cruelle ! répéta George d'une voix plus basse mais plus grave, en remarquant sur la physionomie d'Hippolyte une expression ambiguë, mêlée de complaisance et de répugnance, qui semblait signifier qu'elle trouvait un plaisir spécial à exciter et à tourmenter artificiellement sa propre sensibilité.

Il rappelait qu'en plusieurs circonstances elle avait déjà montré un goût morbide pour ce genre d'excitation. Nul sentiment pur de pitié ne lui avait empli le cœur, ni devant les larmes et le sang des pèlerins au Sanctuaire, ni en présence de l'enfant à l'agonie. Et il la revoyait aussi accélérant le pas vers le groupe de curieux penchés contre le parapet du Pincio pour distinguer les traces laissées sur le pavé par le suicidé.

« La cruauté est latente au fond de son amour.. [ ensa-t-il. En elle, il y a quelque chose de destructif, qui se manifeste d'autant plus clairement que l'ardeur de ses caresses est plus forte... »

Et il revoyait l'image effrayante et presque gorgonéenne de cette femme, telle qu'elle était souvent apparue à ses yeux mi-clos dans la convulsion de la volupté ou dans l'inertie de l'épuisement suprême.

— Regarde ! dit-elle en lui montrant le papillon transpercé qui agitait encore les ailes. Regarde comme ses yeux brillent !

Et elle le présentait de diverses façons à la lumière, comme quand on veut aviver l'irisation d'une gemme. Elle ajouta :

— Le beau joyau !

Et, d'un geste souple, elle le piqua dans ses cheveux. Puis, regardant George au fond des prunelles :

— Toi, tu ne fais que penser, penser, penser ! Mais à quoi penses-tu? Du moins tu parlais, jadis; et peutêtre plus qu'il n'aurait fallu. Maintenant, devenu taciturne, tu prends un air de mystère et de conspiration... As-tu quelque chose contre moi ? Parle, même si cela doit me faire mal.

L'accent de sa voix, soudainement changé, exprimait l'impatience et le reproche. Elle s'apercevait une fois encore que son amant n'avait été qu'un spectateur réfléchi et solitaire, un témoin vigilant et peut-être hostile.

— Mais parle donc 1 J'aime mieux les paroles méchantes d'autrefois que ce mystérieux silence. Qu'astu ? te déplaît-il d'être ici ? es-tu malheureux ? ma présence continue te fatigue-t-elle? ai-je trompé ton attente?

Assailli de front et à l'improviste, George s'exaspéra ; mais il contint son courroux ; bien plus, il essaya de sourire.

— Pourquoi ces questions étranges? dit-il avec calme. Gela t'ennuie, que je pense? Gomme toujours, je pense à toi et aux choses qui te concernent.

Et vite, avec un doux sourire, par crainte qu'elle ne soupçonnât une nuance d'ironie dans ses paroles, il ajouta :

— Tu rends mon esprit fécond. Quand je suis en ta présence, ma vie interne est si pleine que le son de ma propre voix me déplaît.

Elle fut contente de cette phrase affectée qui semblait l'élever à une fonction spirituelle, la proclamer créatrice d'une vie supérieure. L'expression de son visage devint grave, tandis que, dans sa chevelure, le papillon nocturne agitait -sans répit ses petites ailes diaprées.

— Permets-moi de me taire sans être soupçonné, continua-t-il, se rendant compte du changement produit par son artifice en cette âme féminine que fascinaient et exaltaient les idéalités de l'amour. Permetsmoi de me taire. Me demandes-tu de parler lorsque tu me vois mourir sous ta caresse de prédilection? Eh bien ! ce n'est pas ta bouche seule qui a le pouvoir de me donner des sensations outrepassant toute limite connue. De minute en minute, tu me donnes des excès de sentiment et des excès de pensée. Jamais tu n'imagineras quels troubles suscite en mon cerveau une seule de tes attitudes visibles. Jamais tu n'imagineras quels spectacles intérieurs évoque en mon esprit le plus léger de tes gestes. Quand tu remues, quand tu parles, j'assiste à une succession de prodiges. Parfois, tu me donnes comme la réminiscence d'une vie que je n'ai jamais vécue. Des immensités de ténèbres s'illuminent soudain et demeurent pour moi comme des conquêtes inespérées. Que sont alors le pain, les mets, les fruits, toutes ces choses matérielles qui impressionnent mes sens ? Que sont les opérations mêmes de mes organes, les manifestations externes de mon existence corporelle ? Quand ma bouche parle, il me semble presque que le son de ma voix ne peut atteindre les profondeurs où je vis. Il me semble que, pour ne pas troubler ma vision, je dois rester immobile et muet, tandis que tu passes, perpétuellement transformée, à travers des mondes dont tu es la révélatrice...

Il parlait avec lenteur, les yen m Hippolyte,

fasciné par ce visage extraordinairement lumineux que couronnait une chevelure sombre et profonde comme la nuit et où une chose vivante et mourante mettait une palpitation continuelle. Ce visage si voisin qui lui semblait pourtant intangible, et ces objets épais sur la table, et ces hautes fleurs purpurines, et ce tourbillonnement de légères formes ailées autour de la source de lumière, et la puie qui descm-

dait des étoiles, et l'haleine musicale qui montait de la mer, et toutes les images que reflétait sa sensibilité, tout prenait pour lui des apparences de rê\e. S.* personne même, sa voix même lui semblaient fictives. Ses pensées et ses paroles s'associaient d'une manière facile et vague. Comme dans la nuit lunaire devant la vigne meneillcuse, la substance de sa vie et de la Yie universelle se dissolvait en vapeur de rêve.

Iï.

Sous la tente plantée dans la grève, après îe bain demi-nu encore, il regardait Hippolyte s'attardant au soleil sur le bord de l'eau, enveloppée de son peignoir blanc. Il avait dans les yeux des scintillations presque douloureuses, et la grande lumière de midi lui causait une sensation nouvelle de malaise physique mêlée à une sorte de vague épouvante. C'était l'heure terrible, l'heure panique, l'heure suprême de la lumière et du silence, planant sur le vide de la vie. Il comprenait la superstition païenne, l'horreur sacrée des midis caniculaires sur la plage habitée par uo dieu cruel et occulte. Au fond de son vague effroi se mouvait quelque chose de semblable à l'anxiété de l'homme qui attend une apparition subite et formidable. Il se paraissait à lui-même puérilement faible et peureux, diminué de courage et de forces comme après une

épreuve qui n'a pas roussi. En plongeant son corps dans la mer, en offrant son front au plein soleil, eu parcourant à la nage une courte distance, en s'essavant à son exercice préféré, en mesurant sa respiration sur le souffle de l'espace sans bornes, il avait senti à d'indubitables indices l'appauvrissement de sa vigueur, le déclin de sa jeunesse, l'œuvre destructive de l'Ennemie; il avait senti encore une fois le cercle de fer se resserrer autour de son activité vitale et en réduire une nouvelle zone à l'inertie et à L'impuissance. La sensation de cette langueur musculaire devenait pour lui d'autant plus profonde qu'il regardait plus attentivement la personne de cette femme debout dans la splendeur du jour.

Pour sécher ses cheveux , elle les avait dénoués ; et les boucles, rendues massives par l'eau, lui tombaient sur les épaules, si sombres qu'elles semblaient presque violettes. Son corps svelte et droit, enveloppé comme dans les plis d'un péplum, se dessinait par moitié sur le champ glauque de la mer et sur la transparence lumineuse du ciel. A peine entrevoyaiton hors de la chevelure le profil de la face penchée et attentive. Elle était tout absorbée dans le plaisir alternatif de mettre ses pieds nus sur le sable torride et de les y tenir aussi longtemps qu'elle en pouvait supporter l'ardeur, puis de les plonger tout brûlants dans l'onde caressante qui léchait la grève. Et cette double sensation semblait lui donner une jouissance infinie, où elle s'oubliait. Elle se trempait, se fortifiait par le contact avec les ch« .^< -^ libres et saines, par l'absorption complaisante de l'eau salée et du rayon. Comment pouvait-elle être en même temps si malade et si valide ? Gomment pouvait-elle concilier dans son

Hre tant de contradictions , prendre tant d'aspects divers en un seul jour, en une seule heure? La femme taciturne et triste qui couvait le mal sacré, la maladie astrale ; l'amante avide et convulsée dont les ardeurs étaient parfois effrayantes, dont la luxure avait parfois des apparences lugubres d'agonie ; cette même créatnre, debout sur le rivage de la mer, avait des sens

i m blés de recueillir et de savourer toutes les natu-

lles délices répandues dans les choses environnantes, d'apparaître semblable aux images de la Beauté antique inclinées sur le cristal harmonieux d'un Helles— pont.

Elle avait une résistance évidemment supérieure. George la considérait avec un dépit qui, se condensant peu à peu, finissait par prendre la gravité d'une rancune. Le sentiment de sa propre faiblesse se troublait de haine, à mesure que sa perspicacité devenait plua lucide et presque vindicative.

Ds n'étaient pas beaux, ces pieds nus que tour à tour elle réchauffait sur la grève et rafraîchissait dans l'eau ; ils avaient même les doigts déformés, plébéiens, sans aucune finesse ; ils portaient l'empreinte manifeste d'une basse origine. George les regardait attentivement, ne regardait qu'eux, avec une extraordinaire clairvoyance de perception, comme si les détails de leur forme eussent dû lui révéler un secret. Et il pensait :

« Que de choses impures fermentent dans ce sang-là ! Tous les instincts héréditaires de sa race persistent en elle, indestructibles, prêts à se développer et à s'insurger contre une contrainte quelconque. Je ne réussirai jamais à la rendre pure. Je ne pourrai que superposer à sa personne réelle les images chan-

géantes de mes rêves ; et elle ne pourra offrir à mon ivresse solitaire que l'indispensable instrument de ses organes. »

Mais, tandis que son intelligence réduisait cette femme à n'être qu'un simple motif pour son ii nation et dépouillait de toute valeur la forme palpable, l'acuité même de la perception présente lui faisait sentir que ce qui l'attachait le plus, c'était préc^ément la qualité réelle de cette chair, et non pas seulement ce qu'il y avait en elle de plus beau, mais surtout ce qu'il y avait en elle de moins beau. La découverte d'une laideur ne relâchait pas le lien, ne diminuait pas la fascination. Les traits les plus vulgaires exerçaient sur lui une attraction irritante. Il connaissait bien ce phénomène qui s'était répété souvent. Souvent, avec une clairvoyance parfaite, ses yeux avaient vu s'accentuer sur la personne d'Hippolyte les moindres défauts ; et ils en avaient longuement subi l'attraction, ils avaient été contraints de les fixer, de les examiner, de les exagérer. Et dans ses sens, dans son esprit, il avait éprouvé un trouble indéfinissable, suivi presque toujours d'une soudaine ardeur de désir. C'était bien là lin lice le plus terrible de la grande obsession charnelle qu'une créature humaine exerce sur une autre créature humaine. Tel était le maléfice auquel obéi l'amant innomé qui, dans sa maîtresse, aimait pardessus tout les marques imprimées par les ins sur le cou pâle, la raie des cheveux chaque jour plus I. la bouche flétrie où le sel des larmes rendait plus durable la saveur des baisers.

Il réfléchit à la fuite des ans. à la chaîne rivée pour

par l'habitude, à l'infinie tristesse de l'amour

devenu un vice las. Il se vit lui-même, dans l'avenir.

lié à cette chair comme l'esclave à son carcan, privé de volonté et de pensée, abruti et vide ; il vit la concubine défleurir, vieillir, s'abandonner sans résistance à l'œuvre lente du temps, laisser choir de ses mains inertes le voile lacéré des illusions, mais conserver néanmoins son pouvoir fatal; il vit la maison déserte, désolée, silencieuse, dans l'attente de la visiteuse suprême, la Mort ! . . .

Il se rappela les cris des petits bâtards, entendus dans la maison paternelle en cet après-midi lointain. Il pensa :

« Elle est stérile ; ses entrailles sont frappées de malédiction. Tous les germes y périssent comme dans une fournaise ardente. Elle trompe et déjoue sans cesse en moi l'instinct le plus profond de la vie. »

L'inutilité de son amour lui apparut comme uns transgression monstrueuse de la loi suprême. — Mais, puisque son amour n'était qu'une luxure inquiète, pourquoi donc avait-il ce caractère d'inéluctable fatalité? L'instinct de perpétuer la race n'était-il pas le motif unique et vrai de tout amour sexuel ? Cet instinct aveugle et éternel n'était-il pas la source du désir, et le désir ne devait-il pas avoir pour but, occulte ou manifeste, la génération prescrite par la Naturel' D'où venait donc qu'un lien si fort l'attachât à la femme stérile ? Pourquoi la terrible « volonté » de l'Espèce s'obstinait-elle en lui avec tant d'acharnement à réclamer, à exiger le tribut vital de cet organisme ravagé par la maladie et incapable de concevoir ? — Ce qui manquait à son amour, c'était la raison première de l'amour : l'affirmation et le développement de la vie par delà les limites de l'existence individuelle. Ce qui manquait à la femme aimée, c'était le plus haut mys-

tère du sexe : «la souffrance de celle qui enfante ». Et ce qui causait la misère de l'un et de l'autre, c'ébit justement cette persistante monstruosité.

— Tu ne viens pas prendre le soleil ? demanda tout à coup Hippolyte en se tournant vers lui. Regarde comme j'y résiste, moi! Je veux devenir réellement ce que tu dis : pareille à l'olive. Je te plairai ?

Elle se rapprocha de la tente, relevant des deux mains les bords de sa longue tunique, mettant dans ses gestes une grâce presque îascive, comme envahie soudain d'une langueur.

— Je te plairai?

Elle se courba un peu pour entrer dans la tente. Sous l'abondance des plis neigeux, son corps maigre et flexible avait des mouvements d'une grâce féline, exhalait une chaleur et une odeur qui eurent pour la sensibilité troublée du jeune homme un étrange aiguillon . Et, tandis qu'elle s'allongeait sur la natte à côté de lui, c'était autour de son visage en feu une pluie de cheveux humides encore d'eau salée, à travers lesquels luisait le blanc de ses yeux et rougeoiait sa bouche semblable au fruit dans le feuillage.

Dans sa voix, comme sur sa figure, comme sur son sourire, il y avait une ombre, une ombre infiniment mystérieuse et iascinatrice. Il semblait qu'elle devinât chez son amant l'hostilité secrète et se préparât à en triompher.

— Que regardes-tu ? demanda-t-elle avec un tressaillement brusque. Non, non, ne les regarde pas ! Ils sont laids.

Et elle retira ses pieds, les cacha entre les plis du peignoir.

— Non, non, je te le défends 1

Elle eut un moment de dépit et de honte; elle fronça les sourcils, comme si elle eût surpris dans le regard de George une étincelle de la vérité cruelle.

— Méchant! dit-elle encore, sur un ton ambigu de plaisanterie et de rancune.

Il répondit, un peu énervé :

— Tu sais bien que, pour moi, tu es belle tout entière.

Et il fit le geste de l'attirer en lui offrant wf baiser.

■ — Non. Attends. Ne regarde pas.

Et elle s'écarta de lui, se glissa vers un angle de la tente. Rapidement, avec des gestes furtifs, elle mit ses longs bas de soie noire ; puis elle se retourna, impudique, les lèvres effleurées d'un indéfinissable sourire. Et, sous les yeux de George, tendant l'une après l'autre ses jambes parfaites dans leur gaine luisante, elle attacha ses jarretières au-dessus de l'un et l'autre genou. Il y avait dans son geste quelque chose de volontairement lascif, et il y avait dans son sourire une pointe de subtile ironie. Et cette muette et terrible éloquence prenait pour le jeune homme cette signification précise : « Je suis toujours l'invaincue. Tu as connu avec moi toutes les jouissances dont est assoiffé ton désir sang fin, et je me revêtirai de mensonges qui provoqueront sans fin ton désir. Que m'importe ta perspicacité? Le voile que tu déchires, je puis le réparer en un instant; le bandeau que tu arraches, je puis te le ï attacher en un instant. Je suis plus forte que ta pensée. Je sais le secret de mes transfigurations dans ton âme. Je sais les gestes et les paroles qui ont la vertu de me métamorphoser à tes yeux. L'odeur de ma peau a le pouvoir de dissoudre un monde en toi. »

358 TRÏOMPITE DE T,A MORT

En lui se dissolvait un monde, tandis qu'elle se rapprochait, serpentine et insidieuse, pour s'allonger à son flanc sur la natte de joncs. Une fois de plus, lé réalité se convertissait en une fiction confuse, pleine d'images hallucinantes. La réverbération de la mer emplissait la tente d'un miroitement d'or, mêlait mille paillettes d'or aux fils du tissu. Par l'ouverture, on apercevait l'immensité de la mer calme, la vaste immobilité des eaux sous un flamboiement presque lugubre. Et, peu à peu, ces apparences mêmes s'évanouirent.

Dans le silence, il n'entendit plus que le rythme de son propre sang ; dans l'ombre, il ne vit plus que les deux grands yeux fixés sur lui avec une sorte de furie. Elle l'enveloppait tout entier d'un multiple contact, comme si elle eût participé de la nature d'un nuage. Et, par tous les pores de cette peau ardente, il aspirait la fragrance marine, comme un sel volatilisé a travers une flamme. Et, dans l'épaisseur de cette chevelure humide encore, il trouva le mystère des forêts d'algues les plus profondes. Et. dans l'égarement final de sa conscience, il crut toucher le fond d'un abîme où sa nuque frappait la roe;

Ensuite, il entendit comme de loin, parmi le froufrou des jupes, la voix d'Hippoiyte qui disait :

— Tu veux rester encore un peu? Tu dors? Il ouvrit les yeux ; il murmura, tout étourdi :

— IN on, je ne dors pas.

— 'Qu'as-tu?

— Je meurs.

Il essaya de sourire. Il entrevit la blancheur des dents d'Hippoiyte, qui souriait.

— Veux-tu qui je t'aide à t'habiller?

— Non. Je m'habille tout de suite. Va, va ; je te rejoins, murmura-t-il d'un air ensommeillé.

— Alors je remonte. J'ai trop faim. Habille-toi vite et viens.

— Oui, tout de suite.

Il eut un soubresaut lorsqu'il sentit à l'împroviste sur ses lèvres les lèvres d'Iiippolyte. D rouvrit les yeux ; il essaya de sourire.

— Pitié !

Il entendit le grincement du sable sous les pas qui s'éloignaient. Le grand silence reprit possession de la plage. Par intervalles arrivait du rivage et des roches voisines un clapotement léger, un bruit faible pareil à celui que font les animaux qui boivent à l'abreuvoir.

Quelques minutes passèrent, pendant lesquelles il lutta contre un accablement qui menaçait de tourner en léthargie. Enfin, il se mit sur son séant, non sans effort ; il secoua la tête pour dissiper le brouillard de sa pensée; il regarda autour de lui avec égarement. Il éprouvait dans tout son être une étrange sensation de vide; il ne savait plus coordonner ses idées; il était presque incapable de penser et, pour accomplir un acte quelconque, il avait besoin d'un effort énorme. Il jeta un regard hors de la tente et fut envahi de nouveau par l'horreur de la lumière. « Oh ! si, en me recouchant, je pouvais ne me relever plus 1 Mourir ! ne jamais la revoir ! » D se sentait accablé par la certitude que, dans quelques instants, il devrait revoir cette femme, il devrait se tenir près d'elle, il devrait recevoir encore ses baisers, il devrait entendre encore ses paroles.

Avant de commencer à se vêtir, il hésita. Plusieurs idées folles lui traversèrent le cerveau. Puis il s'ha-

billa machinalement II sortit de la tente, et l'éblouissement lui fit fermer les yeux. A travers le tissu de ses paupières, il vit une grande clarté rouge II eut un léger vertige.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, le spectacle des choses extérieures lui donna une sensation inexprimable. C'était comme s'il eût revu ces choses après un tenipindéfini, dans une existence différente.

La grève, fouettée par le soleil, avait une blancheur de chaux. Sur l'immense et lugubre miroir de la mer, le ciel incandescent paraissait s'affaisser de second».' en seconde, sous le poids d'un de ces mornes silences qui accompagnent l'attente d'une catastrophe inconnue. Les promontoirs sablonneux, avec leurs grande* anses désertes, élevaient en forme de tours, au-dessus des récifs noirâtres, leurs Têtes boisées où les oliviers se dressaient contre le soleil torride dans des attitudes de colère et de folie. Allongé sur les roches et semblable à un monstre aux aguets, le Trabocco avec ses nombreux engins avait un aspect formidable. Dans l'enchevêtrement de:- poutres et des cordages, on distinguait les pécha vs penchés vers les eaux, fixes, immobiles comme des bronzes ; et sur leurs vies tragiques pesait le 'sortilège mortel.

Tout à coup, dans l'embrasement et dans le silence, une voix frappa les oreilles du jeune homme : c'était1 la femme qui l'appelait du haut de l'Ermitage.

Il eut une secousse; il se retourna avec une palpitation oppressante. La voix répéta son appel, limpide et forte, comme si elle eût voulu affirmer son pouvoir.

— Viens !

Tandis qu'il gravissait la pente, la bouche fumeuse

TRIOMPHE DE LA MORT 36l

d'un des tunnels jeta dans l'air un grondement dont la répercussion envahit tout le golfe. Il s'arrêta au bord de la voie, pris à nouveau d'un léger vertige ; et l'éclair d'une idée folle traversa son cerveau vidé : « Se coucher en travers des rails... La fin de tout en une seconde ! »

Assourdissant, rapide et sinistre, le train qui passait lui lança au visage le vent de sa course ; puis, sifflant et grondant, il disparut dans la bouche du tunnel opposé, qui iuma noirâtre dans le soleil.

Depuis l'aube jusqu'au crépuscule, les chants des moissonneurs et des glaneuses alternaient sur les flancs de la colline féconde.

Les chœurs masculins, avec une véhémence bachique, céléhraient la joie des festins plantureux et la bonté du vieux vin. Pour les hommes de la faux, le temps de la moisson était un temps d'abondance. D'heure en heure, depuis l'aube jusqu au crépuscule, selon l'antique usage, ils interrompaient le travail ^>our manger et boire sur le chaume, parmi les gerbes nouvelles, en l'honneur du maître . . Et cha-

cun retirait de son écuelle la part de nourriture santé pour rassasier une glaner l'heure du

repas, Booz avait dit à Pmth la Moabite : « Approche ici, et mange du pain, et trempe ta bouchée dans le vinaigre: » et Ruth ét,iit venue s'asseoir près des moissonneurs et s'était ras< -'ée.

Mais les chœurs féminins se prolongeaient en cadences presque religieuses, avec une douceur lente et solennelle, révélant la sainteté originelle du travail alimentaire, la noblesse primitive de cette tâche où, sur la terre des ancêtres la sueur des hommes consacrait la nativité du pain.

Georges les entendait et les suivait, l'âme aux écoutes ; et, peu à peu, une influence bienfaisante et inespérée pénétrait en lui. Son âme semblait se dilater peu à peu, par une aspiration toujours plus large et plus sereine, à mesure que devenait plus pure l'onde du chant propagée dans les midis encore torrides mais où l'espérance de la nuit pacificatrice commençait à répandre une sorte de calme extatique. C'était un renouveau d'aspiration vers les sources de la vie, vers les Origines. C'était peut-être îe suprême tressaillement de sa jeunesse atteinte au plus profond de son énergie substantielle, le suprême halètement vers la reconquête d'un bien perdu désormais pour toujours.

Le temps de la moisson tirait à sa fin. En passant le long des champs moissonnés , il entrevoyait de beaux usages qui semblaient être des rites d'une liturgie géorgique. Un jour, il s'arrêta près d'un champ déjà dépouillé où les moissonneurs venaient de construire la dernière meule, et il fut témoin de la cérémonie.

Sur les choses fatiguées par l'ardeur diurne planait l'heure limpide et douce qui allait recueillir dans sa sphère de cristal les cendres impalpables du jour consumé. Le champ se dessinait en parallélogramme sur un plateau ceint d'oliviers gigantesques qui laissaient paraître entre leurs rameaux la bande bleue de l'Adriatique, mystérieuse comme le vélum entrevu dans le temple derrière les palmes d'argent. Les hautes meules

se dressaient à intervalles égaux, en forme de cônes, massives et opulentes d'une richesse entasser par les bras des hommes, célébrée par le chant des femmes. Au centre du champ, la troupe des moissonneurs faisait cercle autour de son chef, après la besogne accomplie. C'étaient des hommes robustes, brûlés, vêtus de lin. Aux bras, aux jambes, aux pieds nus, ils portaient les déformations que la longue et lente endurance des labeurs imprime sur les membres qui travaillent. Dans le poing de chaque homme luisait la faux, courbe et mince comme la lune en son premier quartier. De temps à autre, avec un geste simple de la main libre, ils essuyaient la sueur de leur front et en aspergeaient le sol où brillait la paille sous les rayons obliques du couchant. A son tour, le chef fit ce même geste; puis, levant la main comme pour bénir, il s'écria dans son idiome sonore, riche de rythmes et d'assonances :

— Quittons le champ, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit !

En chœur, les hommes de la faux répondirent avec un grand cri :

— Amen !

Et le chef reprit :

— Béni soit notre maître, et bénie notre maîtresse ! Les hommes répondirent :

— Amen !

Et le chef, d'une voix qui par degrés se renforçait

et s'enflammait :

— Béni soit celui qui nous a porté le bon manger !

— Amen !

— Béni soit celui qui a dit : « Ne mets pas d'eau dans le vin du moissonneur 1 »

— Amen !

TRIOMPHE PE h\ MOUT 365

— Béni soit le patron qui a dit, à la patronne \ c Donne sans mesurer, et mets la sapa dans le vin du Tnoissonneur ! »

— Amen !

Les bénédictions s'étendaient de proche en proche ! à celui qui avait tué la brebis, à celui qui avait lavé les herbes et les légumes, à celui qui avait fourbi le vase de cuivre, à celui qui avait assaisonné d'épices les viandes. Et le bénisseur, dans le feu de l'enthousiasme, dans le transport subit d'une sorte de fureur poétique, trouvait les assonances et s'exprimait tout à coup en distiques. La troupe lui répondait par d'immenses clameurs qui se répercutaient dans toutes les anses, tandis que sur le fer des faux s'allumaient les éclairs crépusculaires et que la gerbe dressée au sommet des meules avait l'apparence d'une flamme.

— Bénies soient les femmes qui chantent la belle chanson en apportant les cruches de vieux vin !

— Amen !

Ce fut un tonnerre de joie. Puis tous se turent et regardèrent s'approcher le chœur des femmes, porteuses des dernières largesses sur le champ fauché.

Les femmes, en double file, soutenant sur leurs bras les grandes cruches peintes, chantaient. Et le spectateur étranger, les voyant s'avancer entre les troncs des oliviers comme entre une colonnade sur le fond maritime, croyait voir une de ces théories votives qui se développent harmonieusement en basrelief sur les frises des temples ou autour des sarcophages.

Lorsqu'il revint à la maison, cette image de beauté l'accompagna le long du sentier, tandis qu'il cheminait lentement parmi les prestiges du soir où flottaient

encore les ondes des chœurs. A un détour, il fit halte pour écouter une voix mélodieuse qui s'approchait et qu'il lui semblait reconnaître. Dès qu'il la reconnut, il eut un élan d'allégresse: c'était la voix de Favette. de la jeune chanteuse hux veux de faucon, la voix vibrante qui réveillait toujours en lui le souvenir de la délicieuse matinée de mai resplendissant sur le labyrinthe des genêts fleuris, sur la solitude du jardin d'or où, tout étonné, il avait cru découvri secret de la joie.

San* soupçonner la présence de l'étranger dissimulé par une haie. Favette s'avançait conduisant une vache par la longe. Et elle chantait, la tête haute, la bouche ouverte vers le ciel, le visage en pleine lumière ; et, de sa gorge, le chant jaillissait fluide, limpide, cristallin comme une source. Derrière elle, la belle bête neigeuse chemisait avec mansuétude; et, à chaque pas. son fanon ondulait et la masse de ses pis gonflés de lait par la pâture ballottait entre ses jambes.

Lorsqu'elle aperçut l'étranger, la chanteur s'interrompit et fit mine de s'arrêter. Mais lui, allant à sa rencontre avec un air de fête, comme s'il eût retrouvé une amie des temps heureux :

— Où vas-tu donc, Favette? s'écria-t-il. S'entend .'mt appeler par son nom, elle rougit et

sourit avec embarras.

— Je reconduis la vache à l'étable. répondit-elle. Comme elle avait subitement ralenti le pas, le

mutile de la bêle lui effleura les reins; et son buste hardi se dressait entre les grandes cornes comme dans le croissant d'une lyre.

— Tu chastes toujours! dit George* l'admirant dans cette attitude. Toujours 1

— Eh î seigneur, fit-elle avec un sourire, si on nous ôtait le chant, que nous resterait-il ?

— Te rappelles-tu cette matinée où tu as cueilli les fleurs de genêt?

— Les fleurs de genêt pour ton épouse?

— Oui ; t:i te rappelles ?

— Je me rappelle.

— Rechante-moi la chanson de ce jour-là !

— Seule, je ne puis la chanter.

— Alors," chantes-en une autre.

— Gomme cela, tout de suite, en ta présence? J'ai honte. Je chanterai en chemin. Adieu, seigneur.

— Adieu, Favette.

Et elle reprit sa marche par le sentier, traînant la bête paisible. Après quelques pas, elle entonna la chanson de toute la force de sa voix, qui envahit aux alentours la campagne lumineuse.

Le soleil venait de se coucher, et une lumière extra-

ordinairement vive se répandait sur les côtes et sur la

mer ; une onde immense d'or impalpable montait du

ciel occidental au zénith et redescendait vers le bord

opposé, dont elle pénétrait avec une extrême lenteur la

transparence glauque. Par degrés, l'Adriatique devenait

plus claire et plus douce, se rapprochant du • vert

[u'ont les premières feuilles des saules sur les pousses

nouvelles. Seules les voiles rouges, aussi superbes que si

slles eussent été de pourpre, rompaient la clarté diffuse.

« C'est une Fête, pensait George, ébloui par la

splendeur du couchant, sentant palpiter autour de lui

a joie de vivre. Où respire- 1— elle, la créature humaine

xmr qui toute la journée, depuis l'aube jusqu'au cré-

)uscule, est une Fête consacrée par quelque conquête

louvelle? »

Sur la colline, les chants en l'honneur de la nati du pain continuaient et alternaient . Les longues théories féminines apparaissaient sur les pente- et disparaissaient.

Çà et là, dans l'air sans, brise, des colonnes de fiim je montaient d'invisibles feux, très lentes. Le spectacle se faisait solennel et semblait reculer dans le myslère des siècles primitifs, dans la sainteté d'une célébration de Dionysiaques rurales.

Depuis la nuit tragique où Candie, baissant la voix avait parlé du sortilège qui pesait sur les hommes dû Irabocco, cette grande ossature blanchâtre, allonge sur les récifs, avait plus d'une fois attiré les regards et exr.te la curiosité des étrangers. Dans le croissant de la petite baie musicale, cette forme hérissée et insidieuse perpétuellement aux aguets, paraissait démentir la bénignité de la solitude. Aux midis brûlants et immobiles aux crépuscules embrumés, elle prenait parfois des aspects formidaoles. Parfois, quand tout reposait, on entendait grincer le cabestan et craquer la charpente. Pendant les nuits cans lune, on voyait la rougemdes torches reflétée par les eaux.

!. Dans un après-midi de pesante oisiveté, George proposa à Hippoiyte : 8

— Veux-tu venir au Trabocco?

Elle répondit :

— Allons, si tu veux. Mais comment ferai-je poui passer le pont? J'ai déjà essayé une fois...

— Je te conduirai par la main.

— Le passage est trop étroit.

— Nous essayerons.

Ils y allèrent. Ils descendirent par le sentier. Au coude, ils trouvèrent une sorte d'escalier taillé dans le granit, peu praticable, et dont les marches irrégulières se prolongeaient jusque sur les récifs, à l'extrémité du pont branlant.

— Tu vois! comment ferai-je? dit Hippolyte avec regret. Rien qu'à regarder, la tête me tourne.

La première partie du pont se composait dune planche unique, très étroite, soutenue par des étançons fixés sur la roche; l'autre partie, plus large, était formée de voliges transversales, blanches d'une blincheur presque argentée, vermoulues, cassantes, mal jointes, si peu épaisses qu'elles semblaient devoir se rompre sous la moindre pression du pied.

— Tu ne veux pas essayer? demanda George, avec une sensation intérieure d'étrange soulagement en constatant qu' Hippolyte ne réussirait jamais à opérer le périlleux passage. Regarde ; quelqu'un arrive pour nous tendre la main.

Un enfant demi-nu accourait de la plate-forme, agile comme un chat, brun comme un bronze riche d'or. Sous son pied infaillible les voltiges craquaient, les solives pliaient. Parvenu à l'extrémité du pont, près des étrangers, il les encouragea par des gestes énergiques à se confier en lui, les regardant de ses yeux perçants d'oiseau de proie.

— Tu ne veux pas essayer ? reprit George en souriant.

Irrésolue, elle avança un pied sur la planche branlante, regarda les rochers et l'eau, puis se retira incapable de vaincre son trouble.

~- Je crains le vertige, dit-elle. Je suis sûre que je tomberais. ^

Elle ajouta avec un regret manifeste :

— Va, va seul. Tu n'as pas peur?

— Non. Mais toi. que feras-tu i»

— Je m'assolerai à l'ombre et je t'attendrai.

Me ajouta encore, avec hésitation, comme poux tenter de le retenir :

— Mais pourquoi y vas-tu?

J y vais. Je suis curieux de voir.

Elle semblait chagrine de no pas pouvoir Je suivre tâchée de le laisser aller en un lieu où elle-même n atteindrait pas; et ce qui semblait la chagriner et la tacher, c était, non pas seulement de renoncer à une curiosité et à un plaisir, mais aussi quelque autre cause ma J distincte Ce qui la iaisait soufuir encore, c était 1 obstacle temporaire qui allait s'interposer entre son amant et elle, cet obstacle qu'elle était impuissante à franchir. Tant lui était devenu essentiel le besoin de tmir son amant toujours attaché par un lien sensible, detre avec lui en contact ininterrompu, de le dominer, de Je posséder !

Elle dit, sur un ton de dépit à peine perceptible:

— va, va donc !

George venait d'observer au fond de lui-même un sen.iment qui Iaisait contraste avec le sentiment instinctd d Hyppolyte: c'était une sorte de soulagement a constater qu'il y avait un lieu où Hippolyte ne le suivrait pas. un reluge complètement inaccessible h i ennemie, une retraite défendue par les roches ,t par

37* TRIOMPHE bB LA MORT

la mer où il pourrait trouver enfin quelques heures de véritable repos. Et ces deux impressions de leurs âmes, quoique mal distinctes et même un peu puéril» s, mais très certainement opposées, démontraient l'état réel des amants vis-à-vis l'un de l'autre : l'un victime consciente destinée à périr ; l'autre, bourreau inconscient et caressant.

— J'y vais, dit George, avec une nuance de provocation dans le ton et dans l'attitude. Au revoir.

Bien qu'il ne se sentît pas sur de lui-même, il refusa l'aide de l'entant et fut très attentii à prendre une démarche franche et alerte, à ne pas hésiter, à ne pas vaciller sur la planche branlante. Dès qu'il eut mis le pied sur la partie plus large, il accéléra le pas, toujours préoccupé des regards d'Hippolyte, donnant instinctivement à son effort la chaleur d'une réaction hostile. Lorsqu'il loula le plancher de la plate-iorme, il eut la sensation illusoire de se trouver sur le pont d'un navire. En une seconde, la fraîcheur de la mer clapoteuse qui se brisait sur les récils ressuscita dans sa mémoire certains fragments de la vie qu'il avait vécue à bord du Don Juan; et il éprouva par tout son être un frémissement subit à l'idée chimérique de lever l'ancre. « A la vclie ! A la voile ! »

Aussitôt après, ses regards se portèrent sur les objet environi-ants, dont il remarqua les moindres dét avec sa lucidité ordinaire.

Turchin l'avait salué brusquement, d'un geste que n'adoucissait ni parole ni sourire, comme si aucun nement, quelque insuliir el extraordinaire qu'il lût, n'eût eu le pouvoir d'interrompre même pour une seconde la préoccupation terrible qui ipju.ii--.iit •,* gon visage terreux, presque sana menton, a 'peine pli

gros que le poing, avec un long nez en saillie, pointu comme un museau de brochet, entre deux petits yeux scintillants.

La même préoccupation se lisait dans l'aspect de ses deux fils qui, eux aussi, saluèrent en silence et se remirent à l'ouvrage, sans se départir de leur immuable tristesse. C'étaient, des garçons de plus de vingt ans, décharnés, brûlés, agités d'une continuelle inquiétude musculaire comme les démoniaques. Tous leurs momements avaient un air de contraction convulsive, de sursaut ; et, sous la peau de leurs taces sans menton, on voyait par moments les muscles trembler.

— La pêche est bonne ? demanda George en montrant le large filet immergé dont les coins se voyaient à fleur d'eau.

— Rien aujourd'hui, seigneur, murmura Turchin avec un accent de colère contenue.

Après une pause, il reprit :

— Qui sait? C'est toi, peut-être, qui nous apportes la bonne pêche...

— Tirez le filet. Nous allons voir.

Ses fils s'apprêtèrent à manœuvrer le cabestan.

Par les interstices du plancher, on apercevait l'onde miroitante et écumante. Dans un angle de la platelorme s'élevait une cabane basse au toit de paille, dont le iaîte était protégé par une file de tuiles rouge? et orné d'une pièce de chêne sculptée en iorme de tête de bœui avec deux grandes cornes rapportées, contre les maléfices. D'autres amulettes pendaient de la toiture, mêlées à des disques de bois sur lesquels étaient collés avec de la poix des morceaux de miroir ronds comme des yeux ; et un laisceau de lourches à quatre

3^4 rnlOMPHE T>B LA MORT

dents, rouillées, gisait devant l'ouverture basse. A droite et à gaucho, deux grands mats verticaux se

lient, posés sur la roche, maintenus à leur base par des pieux de toutes grosseurs qui s'entre-croisaient et s'enchevêtraient, reliés les uns aux autres par d'énormes clous, serrés par des fils de fer et par des cordages, renforcés de mille façons contre le courroux de la mer. Deux autres mais horizontaux coupaient les premiers en croix et s'allongeaient comme des beauprés par delà les récif.-), sur l'eau profonde ei poissonneuse. Aux extrémités tourchues des quatre mâîs pendaient des poulies avec des cordes correspondant aux coins du filet carré. D'autres cordes passaient par d'autres poulies, au bout d'espars de moindre grandeur ; jusque sur les roches les plus lointaines, des piquets enfoncés maintenaient des câbles de renfort; d'ianombrables planches, clouées sur les poutres, en consolidaient les points faibles. La lutté longue et obstinée contre les fureurs et les traîtrises du Ilot était comme écrite sur cette énorme carcasse au moyen de ce.> nœuds, de ces clous, de ces engins. La machine semblait vivre d'une vie propre, avait un air et une figure de corps animé. Le bois, exposé depuis des ans et des ans au soleil, à la pluie, à la tempêt . montrait toutes ses fibres, découvrait toutes ses rugosités et toutes ses nodosités, révélait toutes les parties tantes de sa structure, se dénudait, se consumait, devenait, blanc comme un tibia, ou luisant comme de l'ai*

ou grisâtre comme du silex, acquérait un caractère et une signification spéciale, une empreinte aussi <li-,tinctive que celle d'une personne sur qui là vit i nce auraient achevé leur œuvre i Le cabestan grinçait en tournant pur l'impulsion

TR? \ MOUT H;r!

irres, et I machine tremblait et

craquai! sous l'eflort, tandis que le vaste filet émergeait peu à peu de la prolondeur vene avec un miroitement doré.

— Rien ! grommela le père en voyant monter à fleur d'eau le fond vide du filet.

Les fils lâchèrent les barres tous ensemble ; et, avec des grincements plus forts, le cabestan se mit à tourner en battant l'air de ses quatre bras brutaux, qui auraient pu couper un homme en deux. Le filet replongea. Tous se turent. Dans le silence, on n'entendit plus que le clapotis de la mer contre les récifo.

Le poids du maléfice écrasait ces vier? misérables. George avait perdu toute curiosité d'interroger, de découvrir, de savoir ; mais il sentait que cette compagnie taciturne et tragique allait avoir bientôt ^ur lui l'attrait d'une sorte d'affinité douloureuse. N'était-il pas aussi victime d'un maléfice? Et il regarda instinctivement vers la plage, où apparaissait la personne ûe la f'emn'S dessinée sur un ioixd de roche.

Il retourna au Trabocco presque tous les jours, à des heures différentes. Ce tut le lieu favori de son rêve et de sa méditation. Les pêcheurs s'étaient habitués à ses visites ; ils lui faisaient un accueil respectueux, lui préparaient à l'ombre de la cabane une sorte de grabat composé d'une vieille voile qui sentait le goudron. De son côté, il ne leur ménageait pas les largesses .

En écoutant la rumeur des eaux, en fixant le sommet d'un mât immobile dans l'azur, il évoquait ses souvenirs nautiques, revivait sa vie errante des étés lointains, cette vie de liberté sans limite qui lui semblait aujourd'hui singulièrement belle et presque chimérique. Il se rappelait sa dernière traversée sur l'Adriatique, quelques mois après L'Epiphanie de l'Amour, pendant une période de tristesses et d'en-

TRIOMPHE DB LA MORT Zj'J

thousiasmes poétiques, sous l'influence de Percy Shelley, de ce divin Ariel que la mer avait transfiguré en quelque chose de riche et d'étrange : inlo something rich and strange. Et il se rappelait le débarquement à Rimini, l'entrée à Malamocco, le mouillage devant le quai des Esclavons tout doré par le soleil de septembre... — Où était à présent son vieux compagnon de voyage, Adolphe Astorgi? Où était le Don Juan? — La semaine précédente, il en avait reçu des nouvelles de Ghios, par une lettre qui semblait imprégnée encore de l'odeur du mastic et qui lui annonçait l'envoi prochain d'une quantité de confitures orientales.

Adolphe Astorgi était vraiment une âme fraternelle. le seul avec qui il avait pu vivre quelque temps dans une communion complète, sans éprouver la gêne, le malaise et la répugnance que lui causait presque toujours la familiarité prolongée avec ses autres amis. Quel malheur qu'il fût si loin maintenant!... Et, parfois, il se le représentait comme un libérateur imprévu qui apparaîtrait avec sa voile dans les eaux de San- Vito pour lui proposer l'évasion.

Dans sa taiblesse incurable, dans cette abolition totale de la volonté active, il s'attardait parlais à des rêves de cette sorte : il implorait la venue d'un homme fort et impérieux qui le secouerait avec rudesse et qui, brisant toutes les chaînes d'un coup brusque et définitil, pour toujours, le ravirait, l'entraînerait au loin, le confinerait dans une région perdue où il ne serait connu de personne, où il ne connaîtrait personne, et où il pourrait, soit recommencer sa vie, soit mourir d'une mort moins désespérée.

Mourir, il le devait. Il connaissait sa condamnation,

la savait irrévocable : et il était convaincu que l'acte final s'accomplirait dans la semaine qui précéderait le cinquième anniversaire, entre les derniers jours de juillet et les premiers d'août. Depuis la tentation qui, dans l'horreur du midi torride, devant les rails luisants, lui avait traversé l'esprit comme un éclair, :' lui semblait même que le moyen était déjà trouvé. lï avait sans cesse l'oreille tendue au grondement du train, et il éprouvait une inquiétude étrange lorsque approchait l'heure connue du passage. Comme un des tunnels traversait la pointe du Trahocco, il pouvait, de son grabat, entendre le fracas sourd qui faisait trembler toute l'éminence; et parfois, s'il était alors distrait par d'autres pensées, il avait un tressaillement d'épouvante, comme s'il eût à l'improviste entendu le grondement de son destin.

N'était-ce pas la même pensée qui régnait en lui et en ces hommes taciturnes? Eux et lui ne sentaientils pas sur leur tète, jusque dans les ardeurs les plus fulgurantes de la canicule, une même ombre? C'était peut-être cette affinité qui lui faisait aimer ce lieu et cette compagnie. Sur les eaux musicales, il se laissait bercer dans les bras du fantôme créé par luimême, tandis que la volonté de vivre se retirait de lui peu à peu, comme la chaleur abandonne un cadavre.

C'étaient les grands calmes de juillet. La mer s'étalait toute blanche, laiteuse, verdit tre çà et là dans le voisinage de la rive. Une brume à peine teintée de violet pâlissait les côtes lointaines : le cap du More, la Nicchiola, la pointe d'Ortone, la pointe du Vaste. Les ondulations presque imperceptibles de la bonace produisaîent entre les récifs une harmonie bourdonnante, mesurée par des pauses égales. Sur l'extrémité de l'un

des longs mats horizontaux, l'enfant se tenait en vedette : l'œil au guet, il scrutait sous lui le miroir de l'onde, et. de temps à autre, pour contraindre ie poisson effrayé à entrer dans le iilet, il jetait une pierre dont le bruit sourd augmentait la mélancolie des choses.

Parfois le visiteur s'assoupissait sous la caresse des rythmes lents. Ces assoupissements bref* étaient l'unique compensation de ses nuits sans sommeil. Et il avait coutume de prétexter ce besoin de repos pour qu'Hippolyte lui permît de rester sur leTrabocco aussi longtemps qu'il lui plairait. Georjre lui affirmait qu'il ne pouvait pas dormir ailleurs que sur ces planches, parmi les exhalaisons des rochers, dan3 la musique de la mer.

A cette musique, il tendait une oreille de plus en plus attentive et subtile. Désormais, il en connaissait tous les mystères, il en comprenait toutes les significations. Le faibie clapotis du ressac, pareil au bruit lingual d'un troupeau qui se, désaltère ; le grand fracas subit du flot gaillard qui, arrivant du large, heurte et écrase la vague réfractée par la rive ; la note "la plus humble, la note la plus superbe, et les innombrables gammes intermédiaires, et les diverses mesures des intervalles, et les accords les plus simples, et les accords les plus complexes, et toutes les puissances de ce profond orchestre marin dans le golfe sonore, il connaissait tout, il comprenait tout.

Mystérieuse, la symphonie crépusculaire se développait et grandissait, très lente, très lente, sous un ciel de pures violettes qui, entre leurs touffes éthérées, laissaient luire les premiers regards timides des constellations encore couvertes d'un voile. Çà et là, des

souffles errants soulevaient et poussaient les ondes, rares d'abord, puis plus lréquentes, puis moins ldibles; ils soulevaient et poussaient les ondes dont les fines crêtes fleurissaient, dérobaient au crépuscule une lueur, écumaient un instant et retombaient languides. Tantôt comme un son assourdi de cymbales, tantôt comme un son de disques d'argent heurtés l'un contre l'autre, tantôt comme un son de cristaux précipités sur une pente, tel était le son que produisaient dans le silence ces ondes retombant et mourant. De nouvelles ondes se levaient, engendrées par un souffle plus long, se recourbaient limpides, portaient dans leur courbure la grâce du jour finissant, se brisaient avec une sorte d'indolence, semblables à de mobiles rosiers blancs qui s'effeuilleraient, et laissant des écumes durables pareilles à des pétales sur le miroir qui se dilatait là où elles disparaissaient pour toujours. D'autres encore se levaient, augmentaient de vitesse et de force, s'approchaient du rivage, l'atteignaient avec un fracas triomphal suivi d'un murmure diflus pareil à un froissement de feuilles arides. Et, tandis que durait encore cet illusoire froissement de la forêt irréelle, d'autres vagues, là-bas, là-bas, sur le croissant du golfe, déferlaient à des intervalles de plus en plus courts, suivies du même murmure, de sorte que la zone sonore semblait s'étendre à l'infini par les perpétuelles vibrations d'une myriade de feuilles arides.

Cette sylvestre harmonie imitative était la trame constante où l'onde battant contre les récifs posait ses rythmes interrompus. L'onde arrivait avec un emportement (i'amourou décolère sur les blocs inébranlables; elle s'y précipitait en mugissant, s'y étalait en écumant, envahissait de sa liquidité jusqu'aux passages les plu»

TRIOMPHE DE LA MORT 38l

secrets. Il semblait qu'une âme naturelle ultra-souveraine emplît de son agitation frénétique un instrument vaste et ir.ultiple comme un orgue, en passant par toutes les discordances, en touchant toutes les notes de la joie et de la douleur.

Elle riait, gémissait, priait', chantait, caressait, sanglotait, menaçait : tour à tour joyeuse, plaintive, humble, ironique, câline, désespérée, cruelle. Elle jaillissait jusqu'à la cime de la plus haute roche pour y remplir la petite cavité ronde comme une coupe votive ; elle s'insinuait dans la crevasse oblique où les mollusques pullulaient ; elle s'écroulait sur les moelleux tapis de corallines en les lacérant, ou elle y rampait aussi légère que le serpent sur la mousse. Le dégouttement égal des eaux qui suintent dans la caverne occulte, le regorgement rythmique des fontaines semblable à la pulsation d'un vaste cœur, le clapotis rauque des sources sur la déclivité escarpée, le grondement sourd du torrent emprisonné entre deux parois de granit, le tonnerre réitéré du fleuve qui se précipite du haut d'une cataracte, tous les sons que produisent les eaux vives sur la pierre inerte et tous les jeux de leurs échos, elle les imitait. La tendre parole qu'on murmure dans l'ombre à l'écart, le soupir exhalé par une angoisse mortelle, la clameur d'une multitude ensevelie dans les profondeurs d'une catacombe, le sanglot d'une poitrine titanesque, la dérision altière et cruelle, tous les sons que produit la bouche humaine dans la Hstesse ou dans la joie, et le mugissement, et le rugissement, elle les imitait. Les chœurs nocturnes des esprits aux langues aériennes, le chuchotement des fantômes mis en luite par l'aurore, les ricanements réprimés des créatures fluides et maléfiques aux aguets sur le seuil

382 TnroMPHE db la mort

des antres* les appels des fleurs tans les pa

de luxure, les reprises de la danse magique sou« la lune, tous les sons que l'oreille des poètes écom secret, tous les enchantements de la sirène antique, elle les imitait. Une et multiple, labile et impérissable, elle enfermait en soi tous les langages de la Vie et du

Ce fut, dans l'esprit attentif de l'auditeur, comme ]a résurrection d'un monde. La grandeur de la symphonie marine ranima chez lui la foi en la puissance illimitée de la musique. Il resta stupéfait d'avoir pu priver si longtemps son esprit de cette nourriture quotidienne, d'avoir renoncé au seul moyen concédé à l'homme pour s'affranchir de la tromperie des apparences et pour découvrir dans l'univers intérieur de l'âme l'essence réelle des choses. Il resta stupéfait d'avoir pu négliger si longtemps ce culte religieui qu'à l'exemple de Démétrius il avait pratiqué depuis les premières années de son enfance avec tant de ferveur. Pour Démétrius et pour lui. la musique n'avaitelle pas été une religion ? Ne leur avait-elle pas révélé à tous deux le mystère de la vie suprême? A tous deux elle avait répété, mais avec un sens différent, la parole du Christ : « Notre règne n'est pas de ce monde. »

Et il lui réapparut, 1 homme doux et méditatif, ce visage empreint d'une mélancolie virile auquel donnait une expression étrange la boucle de cheveux blancs mêlée aux cheveux noirs sur le milieu du Iront.

Une fois encore George se sentit pénétré par la fai — cination surnaturelle qu'exerçait sur lui du fond de la tombe cet homme existant hors de la vie. Des cl lointaines lui revinrent à la mémoire, pareille* a des ondes d'harmonie indistinctes ; des éléments de pensée

reçus de ce révélateur semblèrent prendre des formes vagues de rythmes ; le simulacre idéal du déiunt parut se transfigurer musicalement, perdre ses contours visibles, rentrer dans l'unité protonde de l'être, dans cette unité que le musicien solitaire, à la lumière de son inspiration, avait découverte sous la diversité des Apparences.

« Sans aucun doute, pensait-il, c'est la musique qui l'initia au mystère de la Mort, qui lui montra, par delà la vie, un nocturne empire de merveilles. L'harmonie, élément supérieur au temps et à l'espace, lui a l'ait entrevoir comme une béatitude la possibilité de s'affranchir de J'espace et du temps, de se détacher du vouloir individuel qui l'enfermait dans la prison d'une personnalité confinée en un lieu restreint, qui le tenait perpétuellement assujetti à la matière brute de la substance corporelle. Comme il avait mille fois senti en lui-même , aux heures d'inspiration, l'éveil de la volonté universelle ; comme il avait goûté une joie extraordinaire à reconnaître l'unité suprême qui est au fond des choses, il crut que la mort lui serait un moyen de se prolonger dans l'infini, qu'il se dissoudrait dans l'harmonie continue du Grand Tout et participerait à l'éternelle volupté du Devenir. Pourquoi n'aurais-je pas. moi aussi, la même initiatrice au même mystère? »

De hautes images s'élevaient dans son esprit, en même temps que les étoiles apparaissaient une à une dans le silence des cieux. Il retrouva quelques-uns de ses songes le» plus poétiques. Il se rappela l'immense sentiment de joie et de liberté qu'il avait éprouvé un jour, en s'identifiant par l'imagination avec un homme inconnu qui gisait dans une bière au sommet d'un ma-

jestueux catafalque entouré de flambeaux, tandis qu'au fond de l'ombre sacrée, dans l'orgue, dans l'orchestre et dans les voix humaines, l'âme de Beetho\cn, le 'iivin révélateur, parlait avec l'Invisible. Il revit le vaisseau chimérique chargé d'un orgue gigantesque qui, entre ciel et mer, dans les lointains infinis, versait par la forêt de ses tuyaux des torrents d'harmonie sur le calme des ondes, tandis que flamboyaient à l'extrême horizon les bûchers crépusculaires, ou que s'épandait dans la nuit l'extatique sérénité de la pleine lune, ou que, sur les cercles des ténèbres, les constellations brillaient du haut de leurs chars de cristal. 11 reconstruisit ce merveilleux Temple de la Mort, tout de marbre blanc, où se tenaient, entre les colonnes du propylée, des musiciens insignes qui par leurs accords séduisaient au passage les jeunes hommes et mettaient tant d'art à les initier que jamais nul initié, en posant le pied sur le seuil tunèbre, ne se retournait pour saluer la lumière où jusqu'à ce jour il avait trouvé la joie.

« Donnez-moi une noble manière de trépasser. Que la Beauté étende un de ses voiles sous mon dernier pas ! C'est tout ce que j'implore de mon Destin. »

Une chaleur lyrique dilatait sa pensée. La fin de Percy Shelley, si souvent enviée et rêvée par lui sous l'ombre et le claquement de la voile, lui réapparut dans un immense éclair de poésie. Ce destin avait une grandeui et une tristesse surhumaines, a Sa mort est mystérieuse et solennelle comme celle des antiques héros de la Grèce, qu'une invisible puissance enlevait de terre à l'improviste et emportait transfigurer dans la sphère joviale. Comme dans le chant d'Ariel, rien de lui n'est anéanti ; mais la mer l'a transfiguré en quelque chose de riche et d'étrange. Son corps juvé-

nile brûle sur un bûcher, au pied de l'Apennin, devant la solitude de la mer tyrrhénienne, sous l'arc bleu du ciel. Il brûle avec les aromates, avec l'encens, avec l'huile, avec le vin, avec le sel. Les flammes sonores montent dans l'air immobile, vibrent et criantent vers le soleil témoin, qui fait scintiller les marbres aux cimes des montagnes. Tant que le corps n'est pas consumé, une hirondelle de mer ceint le bûcher de ses vols Et puis lorsque le corps en cendres se désagrège, le cœur apparaît nu et intact : — Cor Cordium. »

N'avait-il pas peut-être, lui aussi, comme le poète de Y Epipsychidion, aimé Antigone dans une existence antérieure ?

Sous lui, autour de lui, la symphonie de la mer grandissait, grandissait dans l'ombre ; et, sur lui, le silence du ciel étoile devenait plus profond. Mais, du côté du rivage, un grondement s'approchait, sans ressemblance avec aucun autre bruit, très reconnaissable. Et, lorsqu'il se tourna de ce côté, il vit les deux fanaux du train, pareils à la fulguration de deux yeux de flamme.

Assourdissant, rapide et sinistre, le train qui passait ébranla le promontoire ; en une seconde il parcourut la voie découverte ; puis, sifflant et grondant, il disparut dans la bouche du tunnel opposé.

George se dressa d'un bond. Il s'aperçut, qu'il était resté seul sur le Trabocco.

— George ! George ! Où es-tù ?

C'était l'appel inquiet d'Hippolyte qui venait le chercher ; c'était un cri d'angoisse et d'efiroi.

— George ! Où es-tu ?

Hïppolyte exulta d'aflégrf *< lorsque George lui annonça l'arrivée prochaine du piano et des partitions. Comme elle lui était reconnaissante de cette aimable surprise ! Ils auraient donc enfin de quoi rompre l'oisiveté des longues heures diurnes et se soustraire aux tentations... Elle riait en faisant allusion à cette espèce de nèvre erotique dont elle entretenait chez son amant l'ardeur continue; elle riait en faisant allusion à leur œuvre charnelle, interrompue seulement par les silences de It lassitude ou par quelque fugue de l'aimé.

— De cette façon, dit-elle en riant avac une pointe de malice sans aigreur, de cette façon tu ne t/eoiuiras plus sur ton maudit Trabocco... N'est-ce pas?

Elle se rapprocha, lui prit la tête, lui étreignit les tempe* entre ses paumes; et le regardant au fond des prunelles :

- Confesse que tu t'y réfugies à cause de cela, murmura-t-elle d'une voix câline, comme pour l'induire à se confesser.

— A cause de quoi ? demanda-t-il, éprouvant sous le contact de ces mains la sensation qu'on éprouve lorsqu'on pâlit.

— Parce que tu as peur de mes baisers.

Elle prononça ces mots avec lenteur, scandant presque les syllabes, d'une voix qui avait pris tout à coup une limpidité singulière. Et elle avait dans le regard un mélange indéfinissable de passion, d'ironie, de cruauté et d'orgueil.

— C'est vrai ? c'est vrai ? insista-t-elle.

Elle continuait à lui étreindre les tempes entre ses paumes ; mais, peu à peu. ses doigts s'insinuaient dans la chevelure, chatouillaient légèrement les oreilles, descendaient jusqu'à la nuque, par une de ces caresses multiples dont elle avait l'art souverain.

— C'est vrai? répétait-elle en mettant dans cette répétition une câlinerie subtile, en donnant à sa voix cet accent que déjà, par expérience, elle savait très efficace pour troubler son amant. C'est vrai ?

Il ne répondait pas; il fermait les yeux; il s'abandonnait; il sentait la vie fuir, le monde s'évanouir.

Une fois encore il succombait au simple contact de ces mains maigres; une fois encore l'Ennemie expérimentait triomphalement son pouvoir. Il semblait qu'elle lui signifiât : « Tu ne peux pas m'échapper. Je sais que tu me crains; mais le désir que je suscite en toi est plus fort que ta terreur. Et rien ne m'enivre autant que de lire cette terreur dans tes yeux, de la surprendre dans le frémissement de tes fibres. »

Dans l'ingénuité de son égoïsme, elle paraissait

n'avoir pas la moindre conscience du mal qu'elle faisait, de l'œuvre destructive qu'elle poursuivait sans trêve et sans merci. Habituée qu'elle était aux singularités de son amant — à ses mélancolies, à ses contemplations intenses et muettes, à ses inquiétudes soudaines, à ses ardeurs sombres et presque folles, à ses paroles amères et ambiguës — elle ne comprenait pas toute la gravité de la situation présente, qu'elle aggravait encore d'heure en heure. Exclue peu à peu de toute participation à la vie interne de George, elle avait, d'abord par instinct, ensuite de propos délibéré, mis toute son étude à fortifier sa domination sensuelle. Leur nouvelle manière de vivre, en plein air, dans cette campagne, sur ce rivage, favorisait l'épanouissement de son animalité, suscitait dans sa nature une force factice et le besoin d'exercer cette force jusqu'à l'excès. L'oisiveté complète, l'absence de soucis vulgaires, la présence continue de l'aimé, la communauté du lit, la légèreté des vêtements d'été, le bain quotidien, toutes les habitudes nouvelles concouraient à raffiner et à multiplier ses artifices voluptueux, en lui offrant d'incessantes occasions de les répéter. Et il semblait vraiment qu'elle prît une terrible revanche de sa froideur des premiers jours et de son inexpérience des premiers mois, et qu'elle corrompît à son tmir celui qui l'avait corrompue.

Elle était devenue si experte, si certaine de ses effets, elle avait une telle promptitude d'inventions imprévues, une grâce si facile d'attitudes et de gestes, elle mettait parfois dans l'offre d'elle-même une frénésie si violente, que George ne savait plus retrouver en elle; la créature exsangue et blessée qui se soumettait aux; caresses les plus téméraires avec un étonnement pro—

fond, la créature ignorante, éperdue, qui lui avait donné cet âpre et divin spectacle : l'agonie de la pudeur terrassée par la passion victorieuse.

Naguère, en ia contemplant endormie, il avait pensé : « La vraie communion sensuelle est aussi une chimère. Les sens de ma maîtresse ne sont pas moins obscurs que son âme. Je ne parviendrai jamais à surprendre dans ses fibres un secret dégoût, un appétit mal satisfait, une irritation non apaisée. Je ne parviendrai jamais à connaître les sensations différentes que lui procure une même caresse répétée à des moments différents... » Eh bien! cette science, Hippolyte l'avait acquise sur lui ; elle la possédait, cette science infaillible ; elle connaissait jusqu'aux sensibilités les plus secrètes et les plus subtiles de son amant et savait les émouvoir avec une merveilleuse intuition des états physiques qui en dépendaient, et de leurs correspondances, et de leurs associations, et de leurs alternatives.

Mais le désir inextinguible qu'elle avait allumé en George la brûlait à son tour. Ensorceleuse, ellemême éprouvait les effets de son sortilège. La conscience de son pouvoir, expérimenté mille fois sans laillir, l'enivrait; et cette ivresse l'aveuglait, l'empêchait d'apercevoir la grande ombre qui chaque jour s'épaississait derrière la tête de son esclave. La terreur qu'elle avait surprise dans les yeux de George, les tentatives de fuite, les hostilités mal déguisées, l'excitaient au lieu de la retenir. Son goût artificiel pour la vie transcendante, pour les choses extraordinaires pour le mystère, goût que George avait développé en elle, se complaisait à ces symptômes révélateurs d'une altération proi -nde. Autrelois son amant, séparé d'elle,

390 TRIOMPHE DE LA MOftT

torturé par l'angoisse du désir et de la jalousie, lui avait écrit: « Esl-ce l'amour, cela? Oh 1 nou. C'est une sorte d'infirmité monstrueuse qui ne peut fleurir qu'en moi, pour ma joie et pour mon martyre. Ce sentiment, je rne plais à croire que nulle autre créaiure humaine ne l'a jamais éprouvé. » Elle s'enorgueillissait à la pensée d'avoir pu susciter un pareil sentiment chez un homme si différent des hommes vulgaires qu'elle avait connus ; elle s'exaltait en reconnaissant d'heure en heure les effets étranges de sa domination exclusive sur ce malade. Et elle ne se proposait pas d'autre but que d'exercer sa tyrannie, avec un mélange de légèreté et de gravité, passant tour à tour du jeu » l'abus.

Parfoib, au bord de îa mer, contemplant la femma inconsciente près de l'onde calme et ^périlleuse. George pensait : « Je pourrais la faire mourir. Souveo* elle essaie de nager en s'appuyant à moi. Il me serait facile de l'étouffer sous l'eau, de la perdre. Aucun soupçon ne m'atteindrait; le crime aurait l'apparence d'un malheur. C'est alors seulement, en face du cadavre de l'Ennemie, que j'aurais chance de trouver la solution de mon problème. Puisqu'elle est aujourd'hui le centre de toute mon existence, quel changement adviendraitil en moi demain, après sa disparition? N'ai-je pas éprouvé plus d'une fois un sentiment de paix et d;: liberté en me la figurant morte, enfermée pour touiours dans la tombe?... Peut-être réussirais-je à me sauver et à reconquérir la vie, si je faisais périr l'Ennemie, si je renversais l'Obstacle. » Il s'attardait à cette pensée; il cherchait à construire une représentation de son être

affranchi et apaisé dans un avenir sans amour; il se plaisait à envelopper le corps luxurieux de sa maîtresse dans un suaire fantastique.

Hippolyte était timide dans l'eau. Elle n'osait jamais pousser ses essais de natation plus loin que la zone des fonds bas. Un effroi soudain l'envahissait lorsque, reprenant la position verticale, elle ne sentait pas tout de suite la terre ferme sous ses pieds. George l'excitait à s'aventurer avec son aide jusqu'à l'Écueil d'En-Dehors, bloc isolé à peu de distance de la rive, à vingt brasses au delà de la région sûre. Pour y arriver à la nage, un très léger effort suflisait.

— Courage ! répétait-il afin de la convaincre. Tu n'apprendras qu'en te risquant. Je resterai près de toi.

Il l'enveloppait ainsi de sa pensée homicide; et il avait un long frémissement intérieur chaque fois que, dans les incidents du bain, il constatait l'extrême facilité avec laquelle il aurait pu traduire sa pensée en acte. Mais l'énergie nécessaire lui faisait défaut, et il se bornait à tenter le hasard en proposant cette petite aventure. Dans son état actuel de faiblesse, il aurait couru lui-même un péril si prise de peur, Hippolyte se fût violemment accrochée à lui. Mais une telle probabilité ne le dissuadait pas de tenter l'épreuve ; au contraire, elle l'y poussait avec plus de résolution.

— Courage ! Comme tu vois, la roche est si voisine qu'on la toucherait presque en allongeant la main. Ne te préoccupe pas de la prolondeur. Nage sans te presser, à mon flanc. Là-bas tu reprendras haleine. Nous nous assoirons ; nous cueillerons de la coralline... Décide-toi. Courage !

Il avait peine à dissimuler son trouble. Elle résistait, chancelait, suspendue entre la crainte et le caprice.

TUIOMPHE DE LA MORT 3g3

— ■ Et si la force me manque avant d'arriver?

— Je serai là pour te soutenir.

— Et si ta force ne suffit pas?

— Elle suffira. Tu vois bien que la roche est tout près.

Souriante, elle fit, du bout de ses doigts mouillés, tomber sur ses lèvres quelques gouttes d'eau.

— L'eau est si amère ! dit-elle en faisant la moue. Puis, la dernière répugnance vaincue, elle se décida

tout d'un coup.

— Allons ! Je suis prête.

Son coeur ne palpitait pas aussi fort que le cœur de son compagnon. Gomme l'eau était très tranquille, presque immobile, les premières brasses furent aisées. Mais soudain, faute d'expérience, elle commença de se presser, de s'essouliler. Un faux mouvement la fit boire; une panique la saisit; elle cria, se débattit, but encore.

— Au secours, George ! Au secours !

Instinctivement il s'élança vers elle, vers ces mains

crispées qui l'étreignirent. Sous l'étreinte, sous le poids, il faiblit; et il eut la vision subite de la fin prévue.

— Ne me tiens pas ainsi ! cria-t-il. Ne me tiens ,pas ! Laisse-moi un bras libre !

Et l'instinct brutal de la vie lui rendit sa vigueur. [1 fit un effort extraordinaire, franchit avec celte iharge la courte distance; et il toucha la roche, à îout de forces.

— Accroche-toi ! dit-il à Hippolyte, incapable qu'il tait de la soulever.

Se voyant sauve, elle avait recouvré sa promptitude .'action; mais, à peine assise sur la roche, toute haîtante et ruisselante, elle éclata en sanglot*.

3û4 TRIOMPHE DE LA MORT

Elle sanglotait avec violence, comme un enfant ; et ces sanglots exaspéraient George au lieu de l'attendrir. Jamais il ne l'avait vue verser un tel torrent de larmes, avec des yeux aussi gonflés et aussi brûlants, avec une bouctie aussi grimaçante. Il la trouvait laide et pusillanime. Il ressentait contre elle une rancune courroucée, avec, tout au fond, comme un regret de s'être donné cette peine et de l'avoir tirée de l'eau. Il l'imaginait noyée, disparue dans la mer; il imaginait sa propre émotion en la voyant disparaître, et ensuite les signes de douleur qu'il donnerait en public, son attitude devant le cadavre rejeté par les ondes.

Stupéfaite de se voir abandonnée à ses pleurs sans un mot de réconfort, elle se tourna vers lui. Elle ne sanglotait plus.

— Gomment ferai-je, demanda-t-elle, pour revenir k la rive?

— Tu feras une seconde épreuve, répéta-t-il avec une pointe de moquerie.

— "Non, non, jamais î

— Et alors ?

— Je resterai ici.

— Très bien. Adieu.

Et il fit le geste de se jeter dans la mer.

— Adieu. Je crierai. On viendra et on me délivrera.

Elle passait des pleurs au rire, les yeux encore pleins de larmes.

— Qu'as-tu sur le bras, ici? repritr-elle.

— J'ai les marques de tes ongles.

Et il lui fit voir les égratignures saignantes.

— Gela te fait mal?

Elle s'attendrissait, l'effleurant du bout des uoigU

THIOMPHE DE LA MORT 3o5

— Mais aussi c'est ta faute, ta seule faute, continuât-elle. Tu m'as lorcée à venir. Je ne voulais pas...

Puis, souriante :

— C'était peut-être une ruse pour te débarrasser de moi?

Et, avec un sursaut qui !a secoua toute :

— Oh ! la vilaine mort ! L'eau est si amère I

Elle pencha la tête et sentit l'eau couler de son oreille, tiède comme du sang.

La roche ensoleillée était chaude, brunâtre et rugueuse comme le dos d'une bête vivante ; et, dans les protondeurs, elle fourmillait d'une innombrable vie. On voyait les plantes vertes onduler à fleur d'eau avec une souplesse de chevelures dénouées, dans un léger clapotis. Une sorte de séduction lente se dégageait de ce roc solitaire qui recevait la chaleur céleste et qui la communiquait à son peupie d'heureuses créatures.

Comme pour obéir à cette séduction, George s'allongea sur le dos. Pendant quelques secondes, il appliqua sa conscience à percevoir le bien-être vague qui pénétrait sa peau humide se séchant à la chaleur émanée de la pierre et à celle des rayons directs. Des fantômes de sensations lointaines se ravivaient dans sa mémoire. Il repensait aux bains chastes de jadis, aux longues immobilités sur le sable plus ardent et plus suave qu'un corps féminin. « Oh 1 la solitude, la liberté, l'amour sans le voisinage, l'amour pour les temmes mortes ou inaccessibles 1 » La présence d'Hippolyte lui interdisait l'oubli, lui rappelait sans cesse l'image du rapprochement physique , de l'accouplement opéré par d'ignobles organes, du spasme intécond et triste qui était devenu désormais l'unique maniiestation de leur amour

3û6 TRIOMPHE DE LA MORT

— A quoi penses-tu? demanda Hippolyte en le touchant. Tu veux rester ici ?

Il se souleva. Il répondit :

— Allons.

La vie de l'Ennemie était encore entre ses mains. Il pouvait encore la détruire. Il jeta un rapide regard autour de lui. Un grand silence occupait la colline et la plage ; sur le Trabocco, les pêcheurs taciturnes surveillaient leur filet.

— Allons , du courage ! répéta-t— il en souriant.

— Non, non, jamais plus !

— Restons ici, alors.

— Non. Appelle les hommes du Trabocco.

— Mais ils riront de nous.

— Eh bien ! je les appellerai moi-même.

— Mais, si tu ^ t'effrayais pas, si tu ne m'empoignais pas comme tout à l'heure, je serais assez fort pour te porter.

— Non, non. Je veux être portée par la cannizza.

Elle était si résolue que George céda. Il se mit debout sur la roche, et, faisant de ses mains un portevoix, il appela l'un des fds de iurchin.

— Daniel 1 Daniel !

A cet appel réitéré, l'un des pêcheurs se détacha du cabestan, franchit la passerelle, descendit entre les blocs et se mit à courir le long de la rivt

— Daniel , amène la cannizza !

L'homme entendit, retourna en arrière, se dirigea vers des baises de roseaux assemblées en forme de sistre qui gisaient au soleil sur la grè\e, dans l'attente de la saison propice pour la pêche des seiches II en traîna une dans l'eau, sauta dessus et, poussant avec une longue perche, s'achemina vers l'ucueil d'En-Dehors.

Le lendemain matin — c'était un dimanche — ■ George, assis sous le chêne, écoutait le vieux Colas raconter comment, quelques jours auparavant, à Tocco Casauria, le nouveau Messie avait été pris par les gendarmes et conduit à la prison de Saint-Valentin avec plusieurs de ses disciples. Le borgne disait en hochant la tête :

— Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même a pâti de la haine des Pharisiens, Celui-là était venu dans les campagnes pour y apporter la paix et l'abondance ; eh bien ! on le met en prison.

— 0 père, ne te chagrine pasl s'écria Candie. Le Messie sortira de prison quand il voudra, et nous le reverrons encore dans notre pays. Attends un peu!

Elle était appuyée au montant de sa porte, soutenant sans iatigue le poids de sa paisible grossesse; et, dans

ses larges yeux cendrés, resplendissait une sérénité" infinie.

Tout à coup Albadora, la Cybèle septuagénaire qui avait, mis au monde vingt-deux enfants, remonta par le sentier dans la cour ; et, désignant la rive voisine du promontoire de gauche, elle annonça, très émue :

— Un enfant s'est noyé, là-bas !

Candie fit le signe de la croix. George se leva et monta dans la loggia pour observer le point indiqué. On apercevait sur la grève, au pied du promontoire, dans le voisinage des récifs et du tunnel, une tache blanche : sans doute le drap qui couvrait le petit mort. Un groupe de gens se tenait auprès.

Comme Hippolyte était allée à la messe avec Hélène dans la chapelle du Port, il eut la curiosité de descendre et dit à ses hôtes :

— Je vais voir.

— Pourquoi veux-tu te mettre une peine au cœur? demanda Candie.

D s'engagea rapidement dans le sentier, dévala pat un raccourci jusqu'à la plage, chemina le long de la mer. En arrivant sur le lieu de l'accident, il haletait un peu. Il demanda :

— Qu'est-il arrivé?

Les paysans rassemblés le saluèrent, lui firent place. Un d'eux répondit, tranquille :

— C'est le fils d'une mère qui s'est, noyé.

Un autre, vêtu de lin, qui paraissait, préposé à la garde du cadavre, se baissa et enleva le drap.

Le petit corps apparut, inerte, étendu sur la grève dure. C'était un enfant de huit ou neuf ans, un blondin grêle, allongé. En guise d'oreiller on lui avait mis tous la tête «es pauvres hardes en paquet : la chemise,

TRIOMPHE DE LA MORT 3qÇ$

iâ culotte bleue, la ceinture rouge, le chapeau de feutre mou. Son visage était à peine livide, avec un nez camus, un front saillant, des cils très longs, une bouche entr'ouverte aux grosses lèvres violacées entre lesquelles blanchissaient des dents espacées l'une de l'autre. Son cou était mince, flasque comme une tige fanée, marqué de plis menus. L'attache des bras était faible; les bras étaient fluets, semés d'un duvet pareil à la plume légère qui couvre les oiseaux au sortir de l'œuf. Les côtes se dessinaient, distinctes; une Jigne plus sombre partageait la peau par le milieu de la poitrine ; l'ombilic saillait comme un nœud. Les pieds, un peu gonflés, avaient la même couleur jaunâtre que les mains; et les petites mains étaient calleuses, semées de verrues, avec des ongles blancs qui commençaient à devenir livides. Sur le bras gauche, sur les cuisses, près des aines et, plus bas, sur les genoux, le long des jambes, des taches rougeâtres apparaissaient. Toutes les particularités de ce corps misérable prenaient aux yeux de George une signification extraordinaire, immobilisées comme elles l'étaient et arrêtées pour toujours dans la raideur de la mort.

— Gomment s'est-il noyé?... en quel endroit ?... demanda-t-il à voix basse.

L'homme vêtu de lin fit, non sans quelques marques d'impatience, le récit qu'il avait sans doute répété déjà trop souvent. Il avait une figure bestiale, carrée, avec des sourcils hirsutes, avec une bouche large, dure, féroce. — Aussitôt après avoir reconduit ses brebis à létable, l'enfant avait pris son déjeuner et était descendu pour se baigner en compagnie d'un camarade. Mais à peine avait-il mis le pied dans l'eau qu'il était tombé et s'était noyé. Aux cris du camarade, cruel-

qu'un était accouru de la maison bâtie sur la falaise et l'avait retiré demi-mort, sans se mouiller les jambes au-dessus du genou. Il lui avait mis la tête en bas pour lui faire vomir l'eau, l'avait secoué, mais inutilement. — Et, afin d'indiquer jusqu'où s'était avancé le pauvret, l'homme ramassa un caillou et le jeta dans la mer.

— Là. jusque-là; à trois brasses de Ja rive!

La mer calme respirait près de la tête du petit mort, doucement. Mais le soleil embrasait la grève; et, sur le cadavre blême, quelque chose d'implacable tombait de ce ciel flamboyant et de ces rudes témoins.

George demanda :

— Pourquoi ne le portez-vous point, à l'ombre, dans une maison, sur un lit?

— On ne doit pas le bouger, répliqua sentencieusement le gardien. Jusqu'à l'arrivée de la Justice, on ne doit pas le bouger.

— Mais, du moins, portez-le à l'ombre, là, sous le remblai.

Obstinément, le gardien répéta :

— On ne doit pas le bouger.

Et rien n'était plus triste que cette frêle créature sans vie, étendue sur les galets et gardée par cri te brute impassible qui répétait toujours le même récit, avec les mêmes mots, qui faisait toujours le mêmej geste pour lancer le caillou dans la mer.

— Là, jusque-là...

Une femme survint, mégère au nez crochu, a

yeux durs, à la bouche acerbe : la mère du cama rade. On voyait manifestement en elle une inquiétu soupçonneuse, comme si elle eût craint une accusation

TRIOMPHE DE LA MORT 4oi

pour son propre fils. Elle parlait avec aigreur et se montrait presque irritée contre la victime.

— C'était son destin. Dieu lui a dit : « Va dans la mer et perds-toi. »

Elle gesticulait avec véhémence.

— Pourquoi y allait-il, puisqu'il ne savait pas nager?

Un enfant qui n'était pas du pays, le fils d'un marinier, répéta avec dédain :

— Pourquoi y allait-il? Nous autres, oui, nous savons nager...

Des gens survenaient, regardaient avec une curiosité froide, s'arrêtaient ou passaient outre. Un groupe occupait le remblai du chemin de fer ; un autre groupe regardait du haut du promontoire, comme au spectacle. Des enfants, assis ou agenouillés, jouaient avec de petits cailloux qu'ils jetaient en l'air pour les recevoir alternativement sur le dos ou dans le creux de la main. Chez tous, il y avait une profonde indifférence à l'aspect du malheur d'autrui et de la mort.

Une autre femme survint, au retour de la messe, en robe de soie, parée de tous ses ors. A elle aussi le gardien impatienté répéta son récit, indiqua l'endroit dans l'eau. Cette femme était loquace.

— Je dis toujours à mes enfants : « N'allez pas à la mer, ou je vous tue I » La mer est la mer. On ne s'en sauve pas.

Elle racontait des histoires de noyés ; elle rappelait le fait de ce noyé sans tête que l'onde avait poussé jusqu'à San-Vito et qu'un enfant avait découvert entre les roches.

— Ici, entre les roches que vous voyez. L'enfant accourut dire : « Il y a un mort. » Nous croyions qu'il

plaisantait. Néanmoins, nous allâmes et nous trouvâmes, Le corps était décapité. La Justice vint. On l'enterra dans un fossé, puis on le déterra la r.uit. Il était tout déchiqueté, tout en bouillie, mais il avait encore aux pieds ses chaussures. Le juge dit : « Regardez : elles sont meilleures que les miennes ! » Ce devait donc être un homme riche. Et c'était un marchand de bœufs. On l'avait assassiné, on lui avait coupé la tète et on l'avait jeté dans le Tronto. . .

Elle continuait d'une voix criarde, ravalant de temps à autre avec un léger sifflement la salive surabondante.

— Et la mère? Quand viendra la mère?

A ce nom, toutes les femmes assemblées poussèrent des exclamations de pitié.

— La mère ! Elle va venir, la mère !

Et elles se retournaient toutes, croyant l'apercevoir sur la plage brûlante, dans le lointain. Certaines aussi donnaient des renseignements sur elle. — Elle s'appelait Riccangela; elle était veuve avec sept enfants. Elle avait placé celui-ci chez des fermiers pour paître les moutons et gagner un morceau de pain.

Une disait en regardant le cadavre :

— Sa mère a eu tant de peine pour l'élever I Une autre disait :

— Pour nourrir ses enfants, elle a môme demandé 'aumône.

Une troisième contait que. quelques mois auparavant, le pauvre petit avait déjà failli se noyer dans la mare d'une basse-cour : dans trois pouces d'eau!

Toutes répétaient :

— C'était son destin. Il devait mourir ainsi. Et l'attente les rendait inquiètes, anxieuses.

— La mère! Elle va venir, la mère !

George, sentant son cœur se serrer, s'écria :

— ' Mais portez-le donc à l'ombre, dans une maison, pour que sa mère ne le voie pas nu sur ces galets, sous ce soleil !

Obstinément, le gardien objecta :

— On ne doit pas le bouger. Jusqu'à l'arrivée de la Justice, on ne doit pas Je bouger.

Les assistants regardaient avec surprise l'étranger de Candie. Leur nombre augmentait. Les uns occupaient le remblai planté d'acacias ; d'autres couronnaient l'aride promontoire à pic sur les récifs. Çà et là, couchée sur les grands blocs monstrueux, une nacelle de roseaux resplendissait comme de l'or, au pied de l'énorme éboulement de falaise semblable à une ruine de tour cyclopéenne devant la mer immense.

Soudain, de dessus la hauteur, une voix annonça :

— La voici !

D'autres voix suivirent :

— La mère, la mère I

Tout le monde se retourna ; quelques-uns descendirent du remblai ; ceux du promontoire se penchèrent en avant. L'attente rendit tous les assistants muets. Le gardien recouvrit le cadavre avec le drap. Dans ie silence, la mer haletait à peine, les acacias bruissaient à peine.

Et alors, dan» le silence, on entendit les cris de l'arrivante.

La mère venait le long du rivage, sous le soleil, en criant. Elle était vêtue de la robe des veuves. Le corps courbé, elle trébuchait sur la grève, en criant :

— Mon fils I mon fils 1

kok TRIOMPHE DB LA MOBT

Elle levait les mains au ciel, puis se frappait les genoux, en criant :

— Mon fils !

Un de ses fils plus âgés, avec un mouchoir rouge noué autour du cou, la suivait d'un air d'hébétude, essuyant ses larmes du revers de sa main.

Elle cheminait le long du rivage, courbée, se frappant les genoux, se dirigeant vers le drap blanc. Et, tandis qu'elle appelait le mort, sa bouche laissait échapper des cris qui n'avaient rien d'humain, pareils au glapissement d'une chienne sauvage. A mesure qu'elle approchait, elle se penchait plus bas, se mettait presque à quatre pattes ; arrivée, elle se jeta sur le drap avec un hurlement.

Elle se releva. De sa main rude et noirâtre, une main endurcie à tous les labeurs, elle découvrit 1« cadavre. Elle le regarda quelques instants, immobile, comme pétrifiée. Puis, à plusieurs reprises, d'une voix aiguë, de toute la force de ses poumons, elle cria comme pour réveiller le mort :

— Mon fils 1 mon fils ! mon fils 1

Les s»nglots la suffoquèrent. A genoux, furieuse, elle se battit les flancs avec les poings. Elle promena autour d'elle sur les assistants des yeux désespérés. Et elle parut se recueillir, dans une accalmie de cette violente tempête.

Alors elle se mit à chanter.

Elle chantait sa douleur sur un rythme qui s'élevait et s'abaissait régulièrement, comme la palpitation d'un cœur.

C'était l'antique monodie que, de temps immémorial, dans la terre d'Abruzzes, les femmes chantaient sur la dépouille de leurs consanguins. C'était l'élo-

TRIOMPHE DE LA MOUT 4o5

quence mélodieuse de la douleur sacrée qui, spontanément, retrouvait dans la profondeur de l'être ce rythme héréditaire sur lequel les mères d'autrefois avaient modulé leur plainte.

Elle chantait, chantait :

— Ouvre les yeux, lève-toi, marche, mon fils! Gomme tu es beau ! Gomme tu es beau 1

Elle chantait :

— Pour un morceau de pain, je t'ai noyé, mon fils ! Pour un morceau de pain, je t'ai envoyé à la mort ! C'était donc pour cela que je t'élevais !

Mais la femme au nez crochu l'interrompit, hargneuse :

— Non, tu ne l'as pas noyé. C'a été le Destin. Non, tu ne l'as pas envoyé à la mort. Tu l'avais mis au milieu du pain.

Et, faisant un geste vers la colline où était la maison qui avait donné l'hospitalité à l'enfant, elle reprit :

— On le soignait là comme un œillet à l'oreille. La mère continuait :

— 0 mon fils ! Qui t'a envoyé, qui t'a envoyé ici pour te noyer ?

Et la iemme hargneuse :

— Qui l'a envoyé? C'est Notre Seigneur. Il lui a dit : « Va dans la mer, et perds-toi. »

Comme George affirmait tout bas à l'un des assistants que l'entant, secouru à temps, aurait pu être sauvé et qu'on l'avait tué en lui mettant la tête en bas et en le pendant par les pieds, il sentit sur lui le regard fixe de la mère.

— Fais-lui quelque chose, seigneur 1 pria-t-elle. Fais-lui quelque chose I

4o6 TRIOMPHE DK LA MOBT

Elle pria :

- — G Madone des Miracles, fais le miracle !

Elle répéta en touchant la tête du mort :

— Mon fils ! mon fils ! mon fils ! Lève-toi ! marche! En face d'elle se tenait à genoux le frère du mort ;

et il sanglotait sans douleur, regardant de temps en temps autour de kui avec un visage devenu tout à coup indifférent. Un autre frère, l'aîné, se tenait assis près de là dans l'ombre d'une roche, et il simulait le deuil en se cachant le visage entre les mains. Pour consoler la mère, les femmes se penchaient autour d'elle avec des gestes de pitié et accompagnaient la monodie de quelques gémissements.

Elle chantait :

— Pourquoi t'ai-je éloigné de ma maison? Pourquoi t'ai-je envoyé à la mort? J'ai tout fait pour nourrir mes fils, tout, excepté la femme qui se vend... Et c'est pour un morceau de pain que je t'ai perdu I Voilà, voilà comment tu devais finir! Ils t'ont noyé, rnon fils!

Alors la femme au nez rapace, dans un élan de colère, releva ses jupes, entra dans l'eau jusqu'aux genoux et cria :

— Regarde! Il s'est avancé jusqu'ici. Regarde! L'eau est comme de l'huile. C'est un signe qu'il devait mourir de cette façon.

Et elle regagna la rive en deux enjamhées.

— Regarde, regarde ! répéta-t-elle en indiquant sur la grève les vestiges profonds de l'homme qui avait retiré le corps.

La mère regardait avec stupeur ; mais on aurait dit qu'elle ne voyait pas, ne comprenait pas. Après les explosions désespérées de la douleur, il survenait en elle des pauses courtes et comme des obsr- cisseityentl

TRIOMPHE DE LA MORT Ho"J

de conscience. Elle se taisait ; elle se touchait un pied ou une jambe, d'un geste machinal ; elle essuyait ses larmes avec son tablier noir ; elle semblait s'apaiser. Puis, soudain, une explosion nouvelle la secouait toute, l'abattait sur le cadavre.

— Et je ne puis pas t' emporter! Je ne puis pas t'emporter dans mes bras à l'église ! Mon fils ! Mon fils !

Elle le palpait de la tête aux pieds, avec une lente caresse. Son angoisse sauvage se faisait douce, s'attendrissait infiniment. Sa main brûlée et calleuse d'ouvrière devenait infiniment câline lorsqu'elle touchait les yeux, la bouche, le front de son fils.

— Gomme tu es beau ! Comme tu es beau !

Elle lui toucha la lèvre inférieure, déjà violacée; et cette pression légère fit couler de la bouche une écume blanchâtre. Elle lui ôta d'entre les cils un fétu, doucement, doucement, comme si elle eût craint de lui faire mal.

— Gomme tu es beau, amour de ta mère !

Ils étaient longs, très longs et très blonds, les cils de l'enfant. Sur les tempes, sur les joues, un duvet léger mettait un reflet d'or.

— Tu ne m'entends pas ? Lève-toi ! Marche 1

Elle prit le petit chapeau, usé, mou comme une loque. Elle le regarda, le baisa. Elle dit:

- — Je veux m'en faire une relique ; je veux le porter toujours sur mon cœur.

Elle prit la ceinture rouge et dit :

— Je veux t'habiller.

La femme revêche, qui n'abandonnait point la place, approuva.

— Oui, habillons-le.

Elle ôta elle-même les vêtements de dessous la tête

4û8 TRIOMPHE DB LA MORT

du mort, fouilla dans la poche de la veste, y trouva un morceau de pain et une figue.

— Tu vois ! On venait de lui donner son manger. On le soignait comme un œillet à l'oreille.

La mère regarda la petite chemise, sale, déchirée, sur laquelle ses larmes dégouttaient; et elle dit :

— Lui mettre cette chemise 1

Prompte, la femme jeta vers la hauteur un appel à quelqu'un des siens :

— Apporte vite une chemise neuve de Nufrillo!

La chemise neuve fut apportée. Lorsque la mère souleva le petit mort, un peu d'eau lui sortit de la bouche et lui coula sur la poitrine.

— 0 Madone des Miracles, iais le miracle ! priât-elle en levant les yeux vers le ciel dans une suprême imploration.

Puis elle recoucha sa douce créature. Elle prit la vieille chemise, la ceinture rouge, le chapeau; elle roula le tout en paquet, et dit :

— Ce sera mon oreiller; la nuit, j'y reposerai ma tête; je veux y mourir.

Elle plaça la pauvre relique sur la grève près de la tète de l'enfant, y posa sa tempe et s'étendit comme sur un lit.

Ils gisaient tous deux à côté l'un de l'autre, la mère et le fils, sur les pierres dures, sous le ciel en feu, près de la mer homicide. Et elle chantait la mêmecanlilène qui avait répandu jadis un pur sommeil sur le berceau.

— Lève-toi, Riccangela ève— toi! répétaient les femmes autour d'elle.

Elle ne les écoutait point.

— Mon fils est couché sur les pierres et ie ne pourrais pas m'y coucher aussi! Oh! sur ces pierres, mon fils!

TRfOMPHE DE LA MORT 4o9

— Lève-toi, Riccangela! Viens!

Elle se leva. Elle regarda encore le petit visage livide du mort, avec une intensité terrible. Elle appela une fois encore de toute la force de ses poumons :

— Mon fils ! mon fils ! mon fils !

Puis, de ses propres mains, elle recouvrit avec ie drap la sourde dépouille.

Et les femmes l'entourèrent, l'entraînèrent un peu plus loin à l'ombre d'un rocher, la forcèrent de s'asseoir, gémirent avec elle.

Peu à peu les spectateurs se débandaient, se dispersaient. Il ne resta plus que quelques consolatrices, et aussi l'homme vêtu de lin, le gardien impassible qui attendait la Justice. Le soleil caniculaire happait la grève, donnait au drap funèbre une blancheur hallucinante. Le promontoire dressait dans l'embrasement son aridité désolée, à pic sur les récits anfractueux. La mer, immense et A'erte, avait une respiration toujours égale. Et il semblait que l'heure lente ne dût jamais finir.

A l'ombre de la roche, en face du drap blanc soulevé par la forme rigide du cadavre, la mère continuait sa monodie sur le rythme rendu sacré par tant de douleurs anciennes et récentes de sa race. Et il semblait que sa lamentation ne dût jamais finir.

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Au retour de la chapelle du Port, Hippolyte avait appris l'accident. Accompagnée d'Hélène» elle avait voulu rejoindre George sur la plage. Mais, auprès du lieu tragique, à la vue du drap qui faisait une blancheur sur la grève, elle avait senti ses forces défaillir. Saisie d'une crise de larmes, elle était revenue sur ses pas, était rentrée à la maison, avait atxendu George en pleurant.

Elle s'apitoyait moins sur le petit mort que sur elleu m' me, hantée par le souvenir du péril qu'elle avait couru naguère au bain. Et une répulsion instinctive, indomptable, surgissait en elle contre cette mer.

— Je ne veux plus me baigner dans la mer, je ne veux pas que tu t'y baignes, enjoignit-^lte à George j ne durement, sur un ton qui exprimait une résolution ferme et inébranlable. Je ne veux pas, entends-tu?

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Ils passèrent le reste de ce dimanche dans une inquiétude anxieuse, revenant sans cesse à la loggia pour regarder la tache blanche, là-bas, sur la plage. George gardait dans les yeux l'image du cadavre, accusée par un relief si énergique qu'elle lui paraissait presque tangible. Et il avait toujours dans les oreilles la cadence de la monodie chantée par la mère. — La mère continuait-elle encore sa lamentation à l'ombre de la roche? Etait-elle restée seule en face de la rner et de la mort ? — Il revit en esprit une autre malheureuse. Il revécut l'heure de la lointaine matinée de mai dans la maison lointaine, lorsqu'il avait senti tout à coup la vie maternelle se rapprocher de sa propre vie avec une sorte d'adhérence, lorsqu'il avait senti les correspondances mystérieuses du sang et la tristesse de la destinée suspendue sur la tête de l'un et de l'autre. — La reverrait-il jamais de ses yeux mortels P Reverrait-il jamais ce faible sourire qui, sans remuer aucune ligne du visage, semblait étendre un léger voile d'espérance, trop fugitif, hélas ! sur les empreintes indélébiles de la douleur ? Lui serait-il donné de baiser encore cette main longue et maigre, dont la caresse n'était comparable à aucune autre caresse? — Et il revécut l'heure lointaine des larmes, lorsque, à la fenêtre, il avait reçu de la lueur d'un sourire la terrible révélation ; lorsqu'il avait enfin réentendu la voix chère, la voix unique et inoubliable, la voix de réconfort, de conseil, de pardon, de bonté infinie; lorsqu'il avait enfin reconnu la tendre créature de jadis, l'adorée. Et il revécut l'heure de l'adieu, de l'adieu sans larmes et pourtant si cruel, alors qu'il avait menti par pudeur en lisant dans les yeux las de sa mère déçue la question trop triste : « Pour qui m'abandonnes-tu ?» Et toutes les tristesses

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passées lui remontèrent à la mémoire, avec toutes les douloureuses images : cette figure émaciée, ces paupières gonflées, rougies et brûlantes, le sourire doux et déchirant de Christine, l'enfant maladif dont la grosse tète restait toujours penchée sur une poitrine qui n'avait que le souffle, le masque cadavérique de la pauvre idiote gourmande... Et les yeux las de sa mère répétaient : « Pour qui m'abandonnes-tu ? »

Il se sentait pénétré comme par une onde molle; il s'alanguissait, se dissolvait; il éprouvait un besoin vague de plier le Iront, de se cacher le visage dans un sein, d'être caressé chastement, de savourer lentement son amertume secrète, de s'assoupir, de périr peu à peu. C'était comme si toutes les efléminations de son âme se fussent épanouies ensemble et eussent flotté.

Un homme passa dans le sentier, portant sur la tête un petit cercueil de sapin blanc.

Assez tard dans l'après-midi, la Justice arriva sur la plage. Le petit mort, enlevé de dessus les galets, fut emporté sur la hauteur, disparut. Des cris perçants parvinrent jusqu'à l'Ermitage. Puis, tout s'apaisa. Le silence, montant de la mer calme, reprit possession des alentours.

La nier était si calme, l'air était si calme que la vie semblait suspendue. Une clarté bleuâtre s'étendait uniformément sur toutes choses.

Hippolyte était rentrée et s'était jetée sur le lit. George était resté dans la loggia, assis sur une chaise. Tous deux souffraient, et ils ne pouvaient pas se dire leur peine. Le temps coulait.

— Tu m'as appelé ? demanda George qui croyait avoir entendu son nom.

— Non, je ne t'ai pas appelé, répondit-elle.

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— Que fais-tu ? Tu t'endors ?

Elle ne répondit pas.

George se rassit, ferma les yeux à demi. Sa pensée retournait toujours vers la montagne. Dans ce silence, il sentait le silence du jardin solitaire et abandonné où les petits cyprès, hauts et droits, se dressaient immobiles vers le ciel, religieusement, comme des cierges votifs; où, par les fenêtres des chambres désertes, restées intactes comme des reliquaires, descendait une religieuse douceur de souvenirs.

Et il lui réapparut, l'homme doux et méditatif, ce visage empreint d'une mélancolie virile auquel donnait une expression étrange la boucle de cheveux blancs mêlée aux cheveux noirs sur le milieu du front.

« Oh ! pourquoi, disait-il à Démétrius, pourquoi n'ai-je point obéi à ta suggestion, la dernière fois que je suis rentré dans ces chambres habitées encore par ton esprit? Pourquoi ai-je voulu faire un nouvel essai de la vie et me couvrir de honte à tes yeux ? Gomment ai-je pu m'égarer à poursuivre la possession sûre d'une autre âme, alors que je possédais la tienne et que tu vivais en moi ? »

Après la mort physique, l'âme de Démétrius s'était préservée dans le survivant sans aucune diminution, et elle y avait même atteint et gardé son intensité suprême. Tout ce que la personne vivante, dépensait au contact de ses semblables ; tous les actes tous les gestes, toutes les paroles semées dans le cours du temps ; toutes les manifestations diverses qui déterminaient le caractère spécial de son être en rapport avec les autres êtres ; toutes les formes, constantes ou variables, qui distinguaient sa personnalité parmi les autres personnalités et faisaient de lui un homme à

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>art dans la multitude humaine ; bref, tout ce qui diférenciait sa vie propre parmi les autres vies, tout cela l'était ramassé, concentré, circonscrit dans l'unique ittache idéale qui liait le défunt au survivant. Et le hvin ostensoir conservé au Dôme de la ville natale iemblait consacrer ce haut mystère : Ego Demetrius iurispa et unicus Georgius filius meus.

La créature impure qui gisait maintenant sur le lit uxurieux s'était interposée. La terrible corruptrice Jtait, non pas seulement l'obstacle à la vie, mais aussi 'obstacle à la mort : à cette mort. Elle était l'Ennemie le l'une et de l'autre.

Et George, en pensée, retourna vers la montagne, egagna la vieille maison, rentra dans les chambres lésertes. Comme en ce jour de mai, il franchit le seuil ragique. Et, comme en ce jour, il sentit sur sa rolonté l'obscure obsession. Le cinquième anniversaire itait proche. De quelle manière le célébrerait-il?

Un cri soudain d'Hippolyte lui donna un violent ursaut. Il bondit et accourut.

— Qu'as-tu?

Assise sur le Ut, épouvantée, elle se passait les mains ur le front et sur les paupières, comme pour en écarter [uelque chose qui la tourmentait. Elle fixa sur son imant de grands yeux hagards. Puis, d'un geste >ruscrue. elle lui jeta les bras autour du cou, lui courif visage de baisers et de larmes.

— Mais qu'as-tu ? qu'as— tu? demandait-il, étonné, nquiet.

— Rien, rien...

— Pourquoi pleures-tu?

— J'ai rrvr . .

— Qu'as-tu rêvé? Dis-moi 1

TRIOMPHE DE LA MORT £l5

Au lieu de répondre elle l'étreignit, le baisa encore. Il lui saisit les poignets, se dégagea de l'étreinte, voulut la regarder au visage.

— Dis, dis, qu'as-tu rêvé?

— Rien... un vilain rêve...

— Quel rêve?

Elle se défendait contre cette insistance. En lui, le trouble croissait avec le désir de savoir.

— Dis donc!

Toute secouée par un nouveau frisson, elle balbutia :

— J'ai rêvé... que j'écartais le linceul... et ce que je voyais, c'était toi...

Elle étouffa le dernier mot dans les baisers.

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