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Tristan Corbière

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A POL KALIG

AVANT-PROPOS

Près de trente ans nous séparent de V époque où mourut Tristan Corbière. Après avoir réuni les divers articles publiés sur son œuvre, il me fallait recueillir les souvenirs de ceux de ses contemporains qui ont le plus vécu dans son intimité. Je m adressai tout d'abord à la famille du poète. Sa sœur et son beau-frère, Mme et M. Le Vacher, ont répondu à mon appel et je ne saurais trop les remercier de la bonne grâce aimable avec laquelle ils ont mis à ma disposition un manuscrit de Tristan qui contenait une pièce inédite fort curieuse et la photographie de Tristan collégien. J'ai à remercier aussi M. Le Gad, V ancien hôtelier de Roscoff, chez lequel j'ai pu admirer à loisir le meilleur tableau de Corbière, de son accueil obligeant.

Enfin, je dois une gratitude tout exception-

TRIBTAN CORBIERE

nelle à Pol Kalig pour le concours si précieux que j'ai reçu de lui.

Ecrivain, poète, cousin et ami de Corbière, l'auteur des Amours de chic fut très certainement le premier qui devina la valeur extraordinaire des Amours jaunes.

Les lettrés savent depuis longtemps quHls lui doivent la communication faite à Trézenik et à Verlaine du volume alors inconnu.

Quelques-uns attendaient la publication promise par l'éditeur Vanier d'une étude sur Corbière.

Pol Kalig, pour des raisons particulières, n'a pas mis ce projet à exécution, mais il m'a communiqué quelques souvenirs qui confirment en les complétant, les renseignements que j'avais moi-même recueillis sur le caractère de Tristan.

Je dois également à Pol Kalig le portrait de Corbière par lui-même, spécimen intéressant de son talent de caricaturiste.

Je ne prétends point avoir tiré de ces docu-

AVANT-PROPOS

ments et de ces confidences le meilleur parti possible, mais je crois pouvoir dire que cette publication est la première qui en contienne un aussi grand nombre concernant le poète des Amours jaunes.

Corbière est ignoré comme dessinateur et comme peintre ; poète on ne lui accorde pas la place qui lui est due. Ce livre n'a pas d'autre but que de le faire connaître et aimer davantage.

1er mars 190k.

Mess Lethierry était un matelot terrible. Il avait été mousse... il était maintenant armateur.

Victor Hugo {Les Travailleurs de la mer.)

Morlaix, il y a soixante ans, était ce qu'elle est encore aujourd'hui, la plus jolie ville du Finistère ; elle n'avait pas le magnifique viaduc qui relie ses deux collines ajoutant un air de grandeur à celui rude et vieillot de la cité bretonne, mais elle avait sa situation exceptionnelle, son intérêt archéologique, car elle est fort ancienne, et il y régnait une grande activité.

C'est là que vint se retirer, en 1842, un homme alors célèbre dans les lettres, devenu, après une carrière mouvementée autant que singulière, directeur de la Compagnie du Finistère, formée pour le transport des voyageurs et des marchandises du Havre à Morlaix.

Il s'appelait Jean -Antoine- René -Edouard Corbière et était né à Brest le 1er avril 1793.

Son père, Alexis-Alexandre Corbière, originaire de Valze (Tarn), était capitaine d'infanterie de marine, puis d'artillerie de marine et mourut le 25 novembre 1802 dans le cours d'un congé de convalescence qui lui avait été

accordé le 11 juillet précédent, laissant une veuve, Jeanne-Perrine Dubois, née à Morlaix en 1768, morte à Brest en 1831, laquelle dut, pour subvenir aux frais d'éducation de son fils, ajouter les revenus d'un petit commerce à la pension très modeste que lui faisait le gouvernement.

Inscrit à l'âge de neuf ans sur les rôles des mousses et dispensé du service pendant le temps nécessaire à la continuation de ses études, Edouard Corbière entra, en 1807, dans la marine impériale à laquelle il appartint jusqu'au 20 mai 1816.

On devine ce que la vie de marin, telle qu'elle était à cette époque, pouvait faire germer dans le cerveau d'un enfant de dixsept à vingt-deux ans, plein d'imagination et d'enthousiasme.

Les aventures de mer, les pirateries, les abordages alors fréquents et terribles, inspirèrent, depuis, les romanciers : Alexandre Dumas, Eugène Sue, mais, selon la propre expression de Corbière, leurs romans ne sentent pas assez le goudron.

Lui, lorsqu'il écrivit Le Négrier ou Les Pilotes de VIroise, n'eut qu'à puiser dans ses souvenirs personnels; ces dangers il les avait courus, ces mœurs des gens de mer il les avait vécues!

Dans une de ses premières pages, il a raconté son dur apprentissage :

Placés entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des uns et les faire exécuter aux autres, les aspirants sont presque toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'équipage. Mais leur énergie, dans un âge d'exaltation et de dévouement, suffit à tout.

Souvent on voit ces jeunes officiers punir de vieux marins insolents ou maladroits et ces châtiments, qu'excusent la rigueur et les difficultés de leur position, sont toujours infligés avec un calme et une espèce de supériorité qui imposent aux hommes les plus grossiers et les plus sauvages ce respect et cette crainte si nécessaires à ceux qui ne semblent destinés qu'à obéir avec résignation, comme des instruments aveugles d'une volonté ferme et intelligente

Les personnes peu familiarisées avec les habi-

tudes du service, seraient étonnées de voir, dans un marin si jeune, autant de gravité et de sévérité; mais cette attitude calme, cette raideur de caractère, étaient déjà des qualités acquises à l'enfant dont on veut faire un homme de mer. C'est le premier effet de la rigoureuse éducation qu'il a reçue parmi les hommes de sa profession.

Promu aspirant de lre classe en 1810, Corbière servait en cette qualité à bord de la canonnière 93, commandée par l'enseigne de vaisseau Schild lorsque, le 8 mai 1811, entre Perros et l'Ile de Batz, le faible bâtiment se fit héroïquement écraser pour sauver le convoi de grains qu'il escortait. La canonnière fut coulée et le capitaine Schild fut tué. Corbière, blessé, fut fait prisonnier, conduit en Angleterre et interné sur les pontons de Tiverton.

Après quelques mois de captivité, il revint en France, prisonnier sur parole, débarqua le 10 juillet 1812 à Brest où il fut attaché à la direction du port.

A partir de ce moment, il s'appliqua à dé-

velopper son instruction, à peine ébauchée jusque-là.

On se contentait, en effet, à cette époque, d'une culture pratique du métier de marin et à l'École navale, même après les réformes de 1810, les programmes ne comprenaient ni physique, ni géométrie descriptive, ni langue vivante, pas ou très peu de dessin. Pourtant on peut souhaiter à l'École de produire aujourd'hui des officiers aussi capables de leur métier que l'ont été ceux de la marine impériale.

Vint la Restauration et l'épuration de la marine en 1816. L'arrêt du 20 mai, en ne comprenant pas Corbière dans le nombre des aspirants maintenus, brisa sa carrière.

Il se fit écrivain et débuta comme polémiste.

La collection des quinze livraisons de La Guêpe est aujourd'hui très rare; Corbière s'y montra redresseur d'abus plutôt qu'écrivain de talent.

Du reste, en examinant son œuvre considérable, il faut préférer ses romans à tout ce qu'il a fait.

La Guêpe valut un procès à Corbière : il fut traduit en cour d'assises à la suite d'un article politique violent et acquitté après une défense habile de M8 Gilbert Villeneuve, jeune avocat du barreau de Brest (1).

La même année, il résolut de fonder un journal pour la seconde fois et choisit Rouen pour y publier La Nacelle, quotidien avec lequel Corbière aboutit, comme naguère avec La Guêpe, à un procès, mais cette fois le résultat fut moins heureux.

La collection de La Nacelle comprend 199 numéros et commence le 5 décembre 1822.

Chaque numéro, format in-4°, a deux feuilles.

A la première page il y a une vignette représentant une nacelle portant Appollon, avec une voile sur laquelle sont les insignes de Mercure.

(1) 11 avait aussi donné une petite comédie en deux actes, en vers, qu'avaient jouée des amateurs de Landerneau et il publia peu de temps après : La Lanterne magique, pièce curieuse représentant la Chambre des députés en vers, La Marotte de* Ultra* ou recueil de chansons patriotiques : Philippique* françaises.

Au-dessus, le titre, La Nacelle (1), journal commercial et littéraire de la Seine-Inférieure (2).

Presque tous les numéros contiennent une pièce de vers signée d'initiales, lesquelles varient malgré que l'auteur en soit presque toujours Corbière.

Les vers sont suivis de petits articles qui occupent la deuxième page et presque entièrement la troisième. Ces articles traitent, en apparence, de sujets littéraires, mais la satire politique y prend souvent place. Cette méthode fut la cause du procès intenté à la rédaction du journal. On l'accusa de dépasser les limites

(1) Voici l'en-tête de La Nacelle :

Ce journal paraît tous les Le bureau du journal est

jours avant midi. On y joint place des Carmes n° 48, près de chaque mois une lithographie la Poste aux lettres, et, à des époques indéterminées, Ce bureau est ouvert au

une romance mise en musique. public depuis 10 h. du matin

Le prix de l'abonnement est jusqu'à 4 h. après-midi. 12 francs par trimestre. Y adresser franc de port tout

13 francs 50 par la poste. ce qui regarde la rédaction et

l'abonnement.

(2) Cette collection est très rare.

Grâce à l'obligeance du conservateur, j'ai pu examiner celle de la bibliothèque de Rouen. Elle ne comprend pas de lithographies et de musique comme l'annonce le titre.

politiques permises à une feuille qui s'intitulait commerciale et littéraire, surtout dans les échos qui, sous la rubrique Macédoine, se permettaient, grâce à leur variété, des attaques où des personnalités étaient visées plus ou moins directement (1).

A la troisième page, il y avait une critique dramatique ; cette partie, traitée avec beaucoup de soin. A cette époque, il y avait en province des théâtres très suivis. Rouen en possédait plusieurs : un opéra où l'on jouait : Le Nouveau seigneur du village, Les Deux chasseurs et la laitière, Les Etourdis ou le mort supposé, 3 actes d'Andrieux, etc.

Au Théâtre Français on donnait surtout le vieux répertoire : Molière, Marivaux, Beaumarchais et les pièces nouvelles, lesquelles étaient èreintées par La Nacelle, lorsque l'auteur était romantique ou seulement admirateur des premiers vers de Victor Hugo.

La quatrième page du journal était réservée

(1) Voir à l'appendice : Procès de La Nacelle.

aux annonces, à la cote de la Bourse et aux départs et arrivées de bateaux, pour les ports de Rouen et du Havre.

Au mois d'avril 1823, le procureur du roi fit saisir dix-sept numéros de La Nacelle, sans préciser quel était l'article plus particulièrement poursuivi et, en réalité, poursuivant surtout les tendances du journal.

Quelque temps auparavant, Corbière s'était lié avec le baron Charles Levavasseur, lequel devait devenir son biographe.

Ce dernier lui prêta son appui dans les circonstances difficiles où il se trouvait.

Le procès eut lieu au mois de mai et se termina par la condamnation du rédacteur en chef Edouard-Antoine Corbière, à plusieurs mois de prison et à une amende (1).

La Nacelle cessa de paraître en juin 1823.

Mais laissons la parole à M. Levavasseur. J'assistai au procès. Il y avait grande foule et beaucoup d'animation. Je me rappelle encore Cor-

(1) Voir à l'appendice les détails sur le procès de La Nacelle.

bière, jeune, ardent, qui ne détestait pas les orages de la vie publique, lui qui avait su les braver sur mer, me disant avec impartialité, au milieu de l'émotion générale, après le réquisitoire du ministère public : « Ce procureur du roi est un brave homme. Si j'eusse été à sa place et qu'on eût attaqué mon gouvernement comme je l'ai fait, j'eusse été plus rude. »

Corbière dut se rendre en prison, j'allais l'y voir fréquemment. Ses épisodes maritimes, sa captivité sur les pontons en Angleterre, m'intéressaient d'autant plus que je me demandais comment, si jeune, un homme avait pu tant faire, tant voir, tant souffrir.

Corbière, jeune aspirant, captif après un combat glorieux, avait vu surtout dans la Restauration une victoire des Anglais sur la marine française, l'abaissement de notre pavillon, l'occasion perdue de prendre une revanche sur un ennemi qu'il avait été habitué à détester dès son enfance.

Plein de ces idées qui trouvaient leur source dans un sentiment de fierté nationale, il s'était jeté avec d'autres jeunes marins, après le retour des Bourbons, dans des projets de conspiration qui, heureusement, n'avaient pas abouti, et dont les chefs étaient des députés en renom. Ces chefs

avaient soin de se couvrir, de s'envelopper de mystère, mais leur jeune artillerie, comme disait Corbière, était toujours prête à faire feu sans savoir où elle irait, à l'échafaud, à la prison, ou au moins à la misère...

... Je me demandais cependant ce que deviendrait Corbière, ce qu'il ferait en sortant de prison. Il y avait aussi une amende à payer qui pouvait prolonger sa captivité. Corbière était ferme et résigné, mais j'avais grand souci pour lui. Jamais il n'avait fait appel à mon amitié, cependant je me rappelai qu'un jour il m'avait dît que son modeste grade dans la marine militaire lui donnait le droit de commander un bâtiment marchand. Je vais au Havre, je trouve dans le port plusieurs navires en vente, un entre autres, le trois-mâts La Nina, navire déjà vieux mais de prise anglaise. Quelle bonne fortune pour moi de mettre sous les pieds du capitaine français une prise anglaise ! Cette idée me sourit, l'achat est fait, et je viens en faire part à mon père qui n'était pas dans le secret.

Mon père fut touché du procédé... et il fut convenu que le navire partirait au plus tôt pour la Martinique, où mon père avait, comme armateur, de nombreuses relations.

Je vais à la prison annoncer la nouvelle à Cor-

bière, qui ne s'y attendait guère, je lui recommande une grande discrétion, car le commissaire de la marine, averti par le procureur du roi, pouvait mettre obstacle au départ du capitaine improvisé, l'amende n'était pas payée.

Le navire fut armé et la veille du jour où il devait mettre à la voile, j'attendais Corbière, la nuit tombante, à la porte de la prison de Rouen, qui peutêtre allait s'ouvrir pour lui. Nous montâmes en voiture, et bientôt il était au Havre

Le rôle d'équipage de La Nina était prêt au commissariat, il n'y manquait que le nom du capitaine. En voyant le nouveau venu, le commissaire, qui connaissait tous les capitaines de la place, fut un peu surpris, l'équipage aussi, mais les formalités étaient remplies, le navire prit la mer.

Le surlendemain arrivait une lettre de M. le procureur du roi pour informer le commissaire que la dette envers l'Etat n'était pas payée et qu'il eût à faire appréhender le capitaine; il était trop tard et je crois que l'amende n'a jamais été payée. Au Havre les rieurs ne furent pas du côté du ministère public (1).

(1) Ch. Levavasseur. Notice sur E.-A. Corbière. Rouen, imp. Boissel, s. d.

Après La Nina, vieux navire solide mais de marche lente, Corbière commanda un bâtiment plus important, Le Royal-Louis, sur lequel il navigua jusqu'en 1828.

Plusieurs de ces traversées, la dernière entre autres, furent très périlleuses.

Enfin Corbière quitta, définitivement cette fois, le métier de marin, pour reprendre la plume.

M. Stanislas Faure venait de fonder le Journal du Havre et lui en confiait la rédaction. Il y discuta d'abord des questions coloniales, commerciales et maritimes, puis il aborda la littérature, fit de la critique dramatique et continua les essais de poésie qu'il avait tentés avec La Nacelle.

Elégies brésiliennes (i) eut assez de succès pour mériter une seconde édition augmentée de poèmes nouveaux.

La citation qui suit donnera une idée du mérite et des défauts de ce livre plutôt mé-

(1) Paris. — Ponthieu aîné, Ch. Béchet, 1825, in-18. La première édition avait paru deux ans auparavant à Rouen.

diocre, mais il ne faut pas oublier la date de cette publication : 1825.

Voici deux extraits de ces Elégies :

l'ivresse

Dans les accès d'une fièvre bachique,

Au plus aimable, au plus traître des dieux

J'avais, d'une voix énergique,

Fait, amis, d'éternels adieux.

Mais, ce matin, quand mes chaudes paupières,

Languissamment se fermaient au repos

Sous les baisers de deux lèvres légères,

Mes yeux lassés soudain se sont éclos :

J'ai vu Léis. Sa touchante tristesse

Me reprochait un cruel abandon ;

Et tout rempli d'amour et de faiblesse

J'ai détesté les serments de l'ivresse,

Avant d'avoir recouvré la raison.

l'aveu Olinde quand ta voix chérie Vient à mon oreille attendrie Murmurer des mots innocents, Un doux frisson trouble mes sens.

Non, cette haleine virginale, Qu'au matin répand une fleur N'égala jamais la fraîcheur Du souffle que ta bouche exhale.

Combien j'aime l'air épuré Qui s'échappe avec ton sourire !

Avec quel bien mon sein respire L'air que ton sein a respiré.

Fille aimable de la décence, Ton souffle est l'âme d'une fleur Et dans sa légère vapeur, Je crois m'enivrer d'innocence Sur la bouche de la pudeur.

Souvent dans le vague feuillage Des arbres qui couvrent nos bords, J'entendis le zéphyr volage Fuir en formant de doux accords.

Dans une volupté suprême Son murmure plongeait mes sens Mais la voix qui m'a dit « je t'aime » Vaut encor mieux que ses accents.

Le soir, en quittant le bocage, Berceau de nos jeunes amours, J'attends près des flots du rivage Que le jour reprenne son cours.

Et quand le matin vient sourire Au monde avec lui renaissant Je crois encor dans mon délire Que tu souris à ton amant.

(Elégies brésiliennes.

A la môme époque, il publiait une brochure intitulée Notre âge (l), longue satire en vers :

Enfants ambitieux que la fortune joue.

Nous a-t-elle élevés, nous dormons sur sa roue Et souvent l'insensé que le branle étourdit Laisse échapper l'honneur pour saisir le crédit.

Et sais-tu, malheureux, ce que coûte un laurier A ce brave rimeur qu'on va déifier?

Sais-tu combien il a supporté de tortures, Etouffé de remords et dévoré d'injures, Pour obtenir de ceux qu'il fait vivre et briller L'honneur de s'exposer à se faire siffler ?

Dans ce même ouvrage, il trace les douceurs d'une vie paisible :

Heureux qui méprisant-la gloire et ses fantômes, Dédaigne sagement ce hochet des grands hommes. Celui-là ne craint pas qu'un troupeau d'ignorants Aille, pour s'égayer, siffler ses vers naissants.

(1) Paris. Mongie.

Il ne fait pas dépendre et sa gloire et sa vie Des vapeurs d'une actrice et des coups de l'envie. Son nom, toujours restreint dans un cercle d'amis, Sur de sales pamphlets ne court pas tout Paris. Content du lendemain, satisfait de la veille Il compte sans effroi l'heure qui le réveille.

Mais on a trop vengé les lois de la nature Pour qu'un autre qu'un sot abjure sa roture, Et nos derniers soldats, sans fouiller les bouquins, Sur leurs corps mutilés montrent leurs parchemins. Enfin de gros bourgeois sots du bât qui les blesse. S'enveloppent d'un nom, se plâtrent de noblesse; On dépouille aussitôt de leurs titres usés Ces barons impromptus, ces ducs improvisés, Qui frelatant le nom qu'ils reçurent sans tache, Par un de mis à faux en font celui de lâche, Un nom n'illustre pas, mais on peut l'illustrer, Et mutiler le sien, c'est le déshonorer.

Beaucoup de ces vers furent composés avant que leur auteur fût journaliste. Si Corbière eût vécu dans les milieux littéraires de son époque, peut-être eût-il fait partie du groupe intermédiaire qui précéda les premiers romantiques,

mais personne, à l'exception des journalistes de Rouen, ne parla de ses poèmes.

Lorsqu'il fut installé à la rédaction du Journal du Havre, il publia une traduction (1) en vers des poésies de Tibulle.

Une petite feuille, Le Navigateur, fut alors créée spécialement pour relater les grandes catastrophes dont la mer est le théâtre.

Corbière y collabora et réussit complètement ces comptes rendus difficiles. Le Navigateur lui dut ses cinq années d'existence.

Aussi, encouragé par ses amis, le polémiste s'essaya dans des œuvres de pure imagination et commença de publier les romans maritimes qui ont fait sa réputation d'écrivain.

Il fut dans ce genre incomparable.

Rien de ce qu'ont donné, depuis, les romanciers qui se sont essayés dans les maritimes ne se peut comparer à son œuvre.

Les Gueux de mer ne valent pas à beaucoup près Les Pilotes de VIroise, et Plick et Plock d'Eugène Sue n'est qu'une fantaisie.

(1) In-80 chez Brissot et Thivars.

Le Négrier eut, à son époque, un succès considérable ; on l'a réimprimé trois fois et les quatre éditions sont épuisées. On le rencontre souvent dans les bibliothèques et les cabinets de lecture.

Des histoires de pirates ou de corsaires comme Les Pilotes de l'Iroise ne sont pas toujours de pures inventions. Depuis des siècles, les côtes du Finistère étaient fréquentées par d'étranges personnages dont les noms sont parvenus jusqu'à nous.

Au seizième siècle, on vit à Morlaix et à Roscoff un hardi brigand, La Fontenelle, qui, dans le cours de sa vie romanesque, avait enlevé une riche héritière, une Goëtlogon, qu'il fit élever dans un couvent et qu'il épousa ensuite.

En 1598, La Fontenelle surprit les Roscovites et commença le pillage sous prétexte que les habitants en tenaient pour Henri IV.

Un marchand-armateur, Christian le Pape, organisa la résistance et força le bandit à se retirer. Christian le Pape reçut solennellement les félicitations du roi de France.

Corbière, dans un de ses récits publiés par la

France maritime, a fait allusion à cette histoire.

Dans un recueil de Morceaux choisis ayant pour titre : « Les grands maîtres de la littérature contemporaine », il y a un chapitre où Corbière raconte l'histoire véridique d'un certain Antonio Balidar qui fut longtemps célèbre sur les côtes de la Manche (1).

Pendant dix ans, de 1832 à 1842, Corbière ne cessa d'écrire tout en continuant d'être le directeur du Journal du Havre.

Il devint alors célèbre parmi les gens de lettres. Il était très accueillant, sa conversation était spirituelle. Son caractère vif, en même temps très ouvert, lui fit beaucoup d'amis parmi les hommes politiques et les artistes que sa réputation attira dans les bureaux du journal.

Parmi les artistes avec lesquels il fut particulièrement lié, il faut compter David d'Angers qui a fait de lui un superbe médaillon en bronze.

(1) Antonio Valdarès à qui on a donné le nom de Balidar, plus conforme aux habitudes de la prononciation française, est né dans la petite ville de Guimardens, située dans la province portugaise de Minho. Ce fut un corsaire des plus redoutables.

Un exemplaire de cette œuvre figure au musée de Morlaix (1). Le profil maigre et imberbe de Corbière rappelle plutôt l'ancien marin que le poète.

En 1839, Corbière avait aidé à la fondation de la Compagnie des bateaux à vapeur du Havre à Morlaix.

En 1842, il en fut nommé directeur et quitta la rédaction de son journal. Cette date lui fit abandonner les lettres et il vint se fixer à Morlaix. En 1846, il donnera encore Cric-crac ; c'est avec cet ouvrage qu'il fera ses adieux à la littérature.

Deux ans après son arrivée à Morlaix il épousa Mlle Marie-Angélique-Aspasie Puyo, fille d'un de ses meilleurs amis d'enfance.

C'est de ce mariage que naquit Edouard- Joachim (dit Tristan) Corbière.

(1) Peu de villes de l'importance de Morlaix possèdent un musée aussi intéressant, dans un local aussi gracieux. Il est situé dans les ruines d'une vieille église. Le conservateur, M. Puyo, proche parent des Corbière, a su parfaitement utiliser le cadre dont il disposait. On y remarque de belles collections exotiques, deux cercueils de momie parfaitement conservés, quelques belles toiles, un buste d'Emile Souvestre, morlaisien, par Grass, etc.

34 TRIBTÀN CORBIÈRE

Quelques biographes ont dit que celui-ci était le neveu d'Edouard- Antoine Corbière.

Je le dis une fois pour toutes, documents en main, l'auteur des Amours jaunes était le fils de l'auteur du Négrier.

A Morlaix, l'ancien marin se consacra presque exclusivement à l'entreprise qu'il dirigeait. Président de la Chambre de commerce pendant plusieurs années, Morlaix lui doit la construction du petit pont tournant situé devant sa maison du quai de Léon (1).

Sa réputation était celle d'un homme extrêmement sympathique et d'une grande modestie.

Quelques esprits superficiels l'accusaient d'originalité. On sait que l'originalité est aux yeux de certains bourgeois une sorte de vice. Ceux-là ne comprenaient pas la diversité incroyable des fonctions remplies par Corbière, toutes supérieurement.

Sa vie pleine de contrastes, toujours studieuse, faisait qu'en causant, le marin, le poète

(1) Cette maison est encore aujourd'hui le siège de la Compagnie des bateaux à vapeur dont le chef est M. L. V. gendre d'Edouard- Antoinc Corbière.

et l'homme d'affaires se heurtaient quelquefois, mais toujours on sentait l'union d'une grande intelligence et d'une grande bonté.

Jamais homme de lettres ne fut moins pédant. Entêté, chez le Breton l'entêtement est une conséquence de l'intrépidité, Corbière fut un homme d'esprit.

Physiquement il était de taille moyenne et un peu grêle. J'ai dit sa modestie. En 1830, il s'était mêlé à la politique parce qu'il s'agissait de défendre la liberté de la presse (1). Lorsque,

(1) Le nom d'Edouard Corbière est inscrit sur la colonne de juillet. Voici en quels termes M. Levavasseur raconte son expédition à Paris : « ... Non content de résister, Corbière organisa avec le capitaine Baudin une compagnie de volontaires qui partit pour Paris et fit par sa bonne tenue, sa discipline, sa physionomie martiale et maritime, l'admiration des Parisiens.

Baudin, capitaine de vaisseau sous le premier empire, bomme d'ordre et d'autorité par caractère et par habitude, avait vu, comme Corbière, dans la Restauration, une victoire de l'Anglais sur la marine française. A la fleur de l'âge, à la veille d'un avancement rapide que lui promettaient un courage éprouvé, une parole facile, un air de commandement qui s'imposait à tous, Baudin avait donné sa démission pour être tout simplement armateur au Havre. Plus tard, nous l'avons vu amiral, servir de guide au prince de Joinville bombarder Saint-Jean-d'Ulloa, s'emparer de la Vera Cruz et imposer la paix au Mexique. En 1830, Baudin, à la stature héroïque, Corbière, à la taille plus humble, mais au cœur ferme, n'avaient qu'une pensée, celle de courir à des rivages inconnus...

36 TRISTAN CORDIKRE

en 1848, on vint lui demander de porter sa candidature à la députation, il refusa.

Il aimait la solitude. L'été il allait se réfugier dans quelque village de la côte, à Roscofî ou à Santec, loin des honneurs que sa valeur exceptionnelle lui attirait.

A Roscofî il avait une habitation qu'il garda jusqu'au jour où l'Etat la lui acheta pour en faire le laboratoire de zoologie. — Le petit port breton se souvient encore des nombreux services que Corbière lui a rendus.

Devenu riche, il consacra une bonne partie de sa fortune aux pauvres. Il va sans dire que ses préférés, parmi ces pauvres, étaient les marins.

Un de ses amis, M. de La Landelle (1), a fait allusion à sa générosité dans le discours qu'il a prononcé sur sa tombe.

Corbière avait plus de cinquante ans lorsque naquit Edouard-Joachim (Tristan), qui fut l'aîné de trois enfants.

(1) M. de La Landelle fut l'auteur estimé de plusieurs ouvrages maritimes.

Le père n'eut guère d'influence sur le fils en ce sens qu'il ne le conseilla en rien quant à ses futures productions artistiques ou littéraires, mais il s'en fit profondément aimer et admirer.

Les Élégies brésiliennes ne font pas deviner les Amours jaunes.

Toutefois, en cherchant bien le point commun aux deux Corbière, je crois qu'il n'est pas impossible de le rencontrer. Certaines parties des romans maritimes contiennent un peu de ce mépris cinglant, concis, sec, qu'on retrouvera dans les vers de Tristan.

L'auteur du Négrier n'essaye pas seulement d'être original, il veut cette originalité tout à fait sienne. C'est peut-être pour cela qu'aux débuts du romantisme, il ne voulut pas être romantique. « Pas poseur, posantpour l'unique », dira plus tard Tristan Corbière comme il dira également : « Croyant à rien, croyant tout », pour caractériser sa philosophie qui fut bien aussi celle de Corbière l'Ancien.

Celui-ci eut la douleur d'assister à l'agonie de son fils aîné auquel il survécut quelques mois seulement.

Edouard-Antoine Corbière mourut le 27 septembre 1875, âgé de quatre-vingt-deux ans.

Morlaix lui fit de pompeuses funérailles. Des marins du paquebot Le Morlaix, portèrent son cercueil au cimetière Saint-Martin où un ami de la famille, M. de La Landelle, prononça une allocution dont j'extrais quelques fragments :

L'éminent concitoyen dont la ville de Morlaix porte aujourd'hui le deuil, qui se perpétuera dans sa mémoire, était doublement mon devancier et mon confrère, comme marin, comme littérateur. Deux fois, j'ai suivi sa première carrière ; je me suis plus tard engagé dans la route qu'avait frayée son talent original, sincère, avant lui sans précédents du moins en France. A ce double titre, il m'appartient de prononcer dans le lieu saint qui reçoit sa dépouille mortelle quelques paroles qui trouveront leur consécration dans vos cœurs.

Vous avez tous apprécié le caractère honorable et les sentiments de libérale philanthropie qui animaient celui dont nous déplorons la perte. Vous savez tous quels grands services il a rendus à notre cité et à toute la contrée d'alentour, par la création

de la ligne de bâtiments à vapeur qui fut longtemps le principal débouché de ses productions. Vous n'ignorez pas combien son esprit, aussi éclairé que judicieux, a sagement influé sur les délibérations de votre chambre de commerce. Vous l'avez connu bienveillant, laborieux, charitable, dévoué à vos intérêts les plus chers; et votre reconnaissance ne fera point défaut aux grandes qualités qui le distinguaient.

Il traduisait Tibulle en vers élégants, il écrivait Les Brésiliennes, tout en labourant la mer, et ces travaux littéraires marchaient de front avec les calculs de longitude ou la correspondance commerciale. Ses polémiques de journaliste, ses efforts fructueux de collectionneur de documents précis ne l'empêchèrent pas ensuite de produire les contes, les nouvelles, les romans qui ont donné à son nom une originale célébrité. La Mer et les Marins, Le Négrier, Le Banian, dix autres ouvrages, sortent tour à tour de sa plume de peintre de marine, tandis que ses rapports, ses mémoires éclairent les questions techniques les plus ardues.

J'ai passé rapidement en revue, messieurs, les aptitudes et les facultés multiples dont la Provi-

dence fut prodigue envers Edouard Corbière. Il se montra digne de ces dons par sa bienfaisance éclairée, son dévouement et sa générosité envers la classe laborieuse, envers les marins surtout. Il ne se borna pas à profiter pour lui-môme de l'intelligence supérieure à laquelle il a dû de vaincre la mauvaise fortune et d'assurer à sa vieillesse des jours prospères, il mit en pratique le précepte évangélique qui ordonne la charité.

Cette auguste vertu, qu'il cultiva toujours, permet donc de lui appliquer la parole sacrée : « Donnez et vous recevrez. » Et nous devons tous croire fermement qu'il reçoit dans un monde meilleur le juste prix de ses bienfaits, modestement cachés de son vivant, mais dont il convient de parler sur cette tombe pour que ses exemples soient suivis et que, même ici-bas, il reçoive de l'estime de ses concitoyens, la récompense due à ses œuvres.

Me prenez-vous pour un barbare comme vous et me croyez-vous capable de me divertir aussi tristement que vous faites?

Ch. Baudelaire.

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fit

Les biographes d'Edouard (dit Tristan) Corbière ont tous écrit à tort qu'il était né à Morlaix.

Tristan Corbière naquit le 18 juillet 1845 à Coat-Congar, domaine situé dans la commune de Ploujean (1), à quelques lieues de Morlaix et appartenante M. J. Puyo, grand-père maternel du poète.

Ce fut dans cette propriété que s'écoulèrent ses premières années ; il était débile et sa mère obligée à des soins continus.

Déjà aussi se manifestait son caractère fantasque. On raconte qu'il s'administrait des drogues pour ne pas aller à 1 école.

Sa mère qui le plaignait sincèrement lui disait : « Repose-toi, ne te tracasse pas à cause de tes devoirs. » Alors Tristan prenait un air désespéré, se frappait le front, murmurant : « Pourtant... je sens qu'il y a quelque chose là! »

(1) Voir Documents, page 133.

A l'âge de douze ans il entra au lycée de Saint-Brieuc et n'y resta que deux ans et demi; il eut une première crise de rhumatismes très violente qui le força de rentrer à la maison paternelle.

Pour lui supprimer les duretés de l'internat, ses parents l'envoyèrent à Nantes chez un de leurs cousins, afin qu'il pût suivre les cours du lycée, comme externe libre. Il y resta deux ans au bout desquels il eut une seconde crise qui interrompit définitivement ses études.

Le palmarès du lycée de Nantes (distribution des prix du 8 août 1861) contient la nomination suivante : Classe de seconde, narration latine et thème latin, 1er accessit : Corbière Edouard, de Morlaix, et c'est la seule trace de son passage dans les établissements de l'Université.

Alors, pour essayer de rétablir sa santé qui ne se rétablit jamais, ses crises de rhumatismes étant les premiers symptômes de tuberculose, sa mère le conduisit à Cannes où il retourna, depuis, deux ou trois fois.

Puis, sur le conseil de son oncle le Dr Che-

nantais, on l'installa à Roscoff et il finit par y demeurer complètement.

Si l'on veut des souvenirs sur Tristan Corbière, c'est à Roscoff qu'il faut aller. Il y a encore de vieux marins roscovites qui ont été ses amis et c'est là que se développèrent son talent de peintre et son talent d'écrivain.

Les guides Conti et autres ont célébré longuement la végétation extraordinaire de cette contrée et le charme très particulier de ses habitations du xve siècle. Il n'y a rien d'exagéré dans ces descriptions élogieuses. Les touristes épris d'originalité, ceux qui cherchent autre chose que la banalité d'une plage mondaine, seront de plus en plus attirés par ce village de granit agrémenté du voisinage de St-Pol-de- Léon et de toute la Bretagne gothique.

Si la mer a quelquefois des aspects plus grandioses, des flots plus animés, des rochers plus abrupts, du moins rencontre-t-on rarement ailleurs des rues plus pittoresques, un ensemble architectural aussi intéressant, un caractère aussi prononcé d'originalité.

La place de l'Eglise est entourée de maisons

46 TRISTAN CORBIERK

datant du xve et du xvie siècles avec les portes des caves posées sur un plan incliné, au bas du rez-de-chaussée. Quelques-unes de ces portes sont garnies de vieilles ferrures. Au milieu s'élève l'église sur une sorte de terreplein.

Ce monument du xvie siècle, restauré intérieurement au xviie, fut construit par un prêtre italien qui devint, après l'achèvement de son église, curé de Roscofî.

Cette origine italienne de l'architecte de Notre-Dame de Croaz-Batz explique le clocher le plus original du Finistère, mélange très heureux des combinaisons de l'art gothique avec celles de l'italien et du roman (1).

Trois voies aboutissent à cette place : au midi la route de St-Pol, à l'ouest la rue qui conduit à la plage (les maisons qui bordent la place du côté nord sont adossées à la mer); à

(1) Les armes de Roscoff sont d'azur au navire d argent flottant sur les ondes de même, les voiles éployées d hermines au chef aussi cousu d'hermines avec cette devise :

A rei asquei Alao. Il donne et il frappe toujours, quelquefois

remplacée par : Ro Sco Donne frappe.

l'est la rue du Port, encore mieux conservée que la place elle-même, offre l'aspect complet d'une rue au xve siècle.

Le port où elle aboutit est très animé surtout à certaines époques de l'année; il servit souvent d'abri aux corsaires de la Manche.

C'est ce côté de Roscoff qui a le moins perdu de son air rude, presque agressif, si bien rendu par Tristan Corbière dans son poème Au vieux Roscoff.

Trou de flibustiers, vieux nid A corsaire ! — dans la tourmente, Dors ton bon somme de granit, Sur tes caves que le flot hante..

Ton pied marin dans les brisans, Dors ; tu peux fermer ton œil borgne Ouvert sur le large et qui lorgne Les Anglais depuis trois cents ans.

Dors, vieille coque bien ancrée, Les margats et les cormorans, Tes grands poètes d'ouragans, Viendront chanter à la marée...

Dors : sous tes noires cheminées, Ecoute rêver tes enfants, Mousses de quatre-vingt-dix ans, Epaves des belles années (1).

Entre la plage et la place se trouve un large espace appelé le Vile et terminé du côté de la mer par un petit môle un peu abrupt d'où l'on s'embarque pour l'île de Batz.

Autrefois, la place était ouverte du côté du vile; Edouard- Antoine Corbière en compléta l'architecture en construisant sur une partie de ce vaste terrain une maison dont l'apparence sévère ne déparait en rien l'ensemble artististique de la place.

Cette maison, augmentée de deux pavillons, est devenue le laboratoire de zoologie et la disposition intérieure en a été changée. Le jardin est resté à peu près ce qu'il était; il y a encore

(1) Un souvenir historique se rattache au Vieux Roscoff : le débarquement de Marie Stuart lorsqu'elle arriva pour épouser le dauphin. On voit les ruines d'une chapelle fondée par Marie en souvenir de son débarquement.

dans le coin le plus reculé, une grotte où Tristan passait de longues heures, dormant côte à côte avec son chien Bob.

A cette époque (1864), Roscoff était peu fréquenté par les touristes, la ligne du chemin de fer de Morlaix à Roscoff n'était pas tracée. Quelques artistes venaient y passer la belle saison; Michel Bouquet, connu pour ses remarquables émaux, fut le premier qui y installa un atelier, puis vinrent Hamon, qui, depuis, délaissa Roscoff pour Benouville, Besnard, le sculpteur Drouet, Louis Noir, etc..

h" Hôtel des Bains de Mer n'existait pas encore. Dans la rue du Port, là où se trouve aujourd'hui la pâtisserie Passini, il y avait une pension où les touristes, logés dans le village, venaient prendre leurs repas. Le propriétaire, M. Le Gad, qui devait fonder quelques années plus tard le premier hôtel de Roscoff, avait une prédilection pour les artistes et leur rendait leur villégiature aussi agréable qu'il lui était possible de le faire. Il fut un des plus sûrs amis de Tristan Corbière.

Le poète, délaissant la maison paternelle, fut

admis dans la salle à manger particulière où Hamon, Drouet et quelques privilégiés s'étaient réunis. Il les amusait et les intéressait prodigieusement. Il les étonna, dès le premier jour, en crayonnant sur la nappe, leurs caricatures.

Corbière s'installa presque définitivement à Roscofî et tandis que sa famille, aux approches de l'hiver, retournait à Morlaix, il restait, subissant de plus en plus le charme de ce pays de marins.

Il avait dix-neuf ans et la tournure la plus cocasse qu'on pût imaginer : grand, maigre, il avait une barbe inculte en pointe, un nez énorme... profil de satyre libidineux et falot, a dit Laforgue. Qu'on se le figure traversant les rues de Roscoff dans les accoutrements bizarres que lui suggérait son originalité... en forçat avec le bourgeron, le pantalon de toile, les sabots... en matelot avec les bottes de mer montant plus haut que les genoux et un feutre gris défoncé.

La maigreur de Corbière était si épouvantable que les Roscovites l'avaient surnommé

TRISTAN CORBlèRK 51

« An lancou » ce qui, en breton, veut dire exactement « le spectre de la mort ».

Il lui arriva de se faire raser la barbe et les sourcils. Il promenait sa personne ainsi déguisée avec un imperturbable flegme.

L'impression qu'il a laissée à Roscoff correspond très exactement à celle que nous donne son livre et cette impression n'est qu'à moitié juste.

Corbière, en effet, s'était créé une personnalité voulue derrière laquelle il dissimula, par crainte du ridicule, sa personnalité vraie.

Son cousin, Pol Kalig, qui devait plus tard le révéler à Léo Trezenik et à Verlaine, a noté, dans quelques pages inédites, le Corbière vrai.

Celui-ci, sans être sentimental, avait une sensibilité exquise. Il souffrait de se sentir laid, de se sentir faible irrémédiablement.

Pol Kalig a vu de lui des lettres à une parente, écrites dans un style adorablement simple où l'on devine sa tendresse, sa soif d'aimer.

A cette même parente il apporta un jour un cœur de mouton saignant; et, impassible, il dit : ce Tiens, voilà mon cœur! »

Ce fut un tendre comprimé, dit encore Pol Kalig, et son rôle fut pénible à jouer. Quelque temps avant sa mort il s'écria : « Ah ! si c'était à recommencer, comme je prendrais la vie par le bon bout ! »

Le Crapaud (1) petit sonnet qu'il termine ainsi :

... Bonsoir! ce crapaud-là, c'est moi!

a été son premier essai dans ce genre mélancolique où il met en scène sa personnalité composée laissant voir pourtant quelquefois, presque malgré lui, l'ennui qui le dévorait, comme, par exemple, dans son épitaphe :

Vertus chez lui furent défauts, Ame blasée inassouvie, Mort, mais pas guéri de la vie, Gâcheur de vie hors de propos.

(1) En entrant dans sa chambre, une sonnette mise en mouvement par la porte vous forçait à lever la tête vers son portrait horriblement chargé. Sur sa cheminée un vieux crapaud séché écrasé, cloué sur le trumeau et au-dessous le sonnet du crapaud.

Le corps à sec et la tête ivre, Espérant, niant l'avenir, Il mourut en s'attendant vivre Et vécut s'attendant mourir (1).

Il avait l'esprit vif, sa conversation était, pour cela, attrayante mais ses farces étaient, quoique préméditées, du plus mauvais goût. Rien de plus vulgaire que ces rapinades qui consistent à emporter les enseignes des marchands, démonter les portes, briser les marteaux et les sonnettes, tirer des coups de fusil la nuit sous les fenêtres de gens paisiblement endormis.

Une fois il scandalisa toute la ville en protestant contre les cantiques chantés à l'église voisine de son habitation. Ouvrant toutes les fenêtres, il les garnit detous les fusils, pistolets, espingoles qu'il put trouver, bourra le tout, puis au moment où les chants commencèrent, une effroyable détonation éclata. Tous les fidèles sortirent épouvantés et virent Corbière

(1) Epitaphe. Les Amours faunes. 2" édition.

saluant gravement en assurant qu'il n'avait aucun mal.

Lorsque la famille Corbière quittait Roscoff pour rentrer à Morlaix, Tristan bouleversait la maison roscovite, abritait son canot dans le salon et dans le canot il faisait son lit.

Lorsque ses parents revenaient à Roscoff, il quittait le logis paternel et allait suspendre son hamac chez un pêcheur.

Dans ses jours les plus moroses, on parvenait à le dérider en causant littérature.

Il aimait l'art et le comprenait dans ce qu'il a de plus séduisant.

Mais chez lui, la réalisation ne fut jamais le résultat d'un travail patient ou d'une érudition solide.

On a dit qu'il jouait de la vielle dans la perfection. Le mot perfection ne devrait jamais s'employer à propos de Corbière. Il jouait de la vielle comme il rimait..., sans métier, en artiste pourtant.

Il voulut d'abord être peintre et dessinateur, mais n'apprit jamais à dessiner. Ce don est héréditaire dans la famille Puyo. Dans son ex-

trême jeunesse, il peignait des démons, des diables, et toutes ces figures portaient déjà l'empreinte de son physique. Hanté par la préoccupation de son type, cela devint pour lui une manie de crayonner sa charge sur tous les murs et sur tous les bouts de papier.

Malheureusement il reste peu de chose de ses productions. Il ne serait peut-être pas impossible de trouver à Morlaix des dessins de Corbière et aussi quelques-uns de ses premiers vers où il chansonne beaucoup ses contemporains avant qu'il se décidât à se chanter luimême.

A la vérité, personne ne s'est donné la peine de chercher.

On parle encore dans la contrée d'un merveilleux album (1) où des personnalités politiques (les chefs de la commune) étaient cruellement moquées par la verve de Corbière; cet album, qui renfermait des pièces très diverses en noir et en couleur, est introuvable.

(1) Cet album fut donné ou échangé par son frère Edmond Corbière.

TIU8TAN COIiniKRn

Mais, à Roscoff, subsiste réchantillon le plus important du talent de Corbière ; talent de premier ordre qui étonna souvent les maîtres, habitués du lieu.

M. Le Gad est l'heureux possesseur de ce panneau peint à l'huile et sur bois. C'est le portrait d'un vieux marin du port, portrait affirmé très ressemblant malgré qu'on y retrouve la malice du caricaturiste.

Le bonhomme est peint dans la pose qui lui était habituelle : assis sur une sorte de billot, la pipe aux dents, un petit verre à la main. Les volutes de la fumée de pipe forment, presque distinct, le nom de Corbière.

En voyant ce panneau pour la première fois, je me crus en présence d'un Daumier; c'est le même sens de la caricature vivante et profonde.

Ce tableau forme triptyque avec un mousse de Louis Noir et une vieille de G. Lafenestre. Ce sont les trois portes d'un meuble du reste mal placé pour la conservation et l'éclairage des œuvres d'art de grande dimension qui en sont le principal ornement.

Dans la famille du poète-peintre, on conserve également quelques portraits de Corbière par lui-même, entre autres celui dont il est question dans la deuxième édition des Amours jaunes, p. XVII, et daté de 1868.

Les quatre premiers vers de la pièce citée par Léon Vanier sont inscrits dans un coin du tableau.

Jeune philosophe en dérive Revenu sans avoir été, Cœur de poète mal planté, Pourquoi voulez-vous que je vive ?

Corbière est représenté assis, les genoux touchant presque son nez énorme, il est revêtu d'une espèce de souquenille rouge, coiffé d'un bonnet de forçat de même couleur ; ses cuisses sont nues, ses jambes disparaissent dans des bottes de mer.

Au-dessus de la tête du poète il y a une grosse araignée. C'est peint sur carton, à la gouache.

Rien ne peut exprimer la désolation de ce

poème sans nom. Là encore on sent la tristesse profonde de Daumier avec, en plus, quelque chose de l'horreur inspirée par certaines caricatures de Rops, celles-ci plus fines, plus délicates, jamais plus intenses.

Avec une petite toile (1), c'est tout ce qui reste de cette œuvre dont on retrouvera d'autres spécimens à Morlaix, si quelques amateurs consentent à les montrer (2).

Les artistes les plus indéfinissables subissent l'influence des lieux et des milieux. Fils de marin, Corbière aima de bonne heure la mer et les marins. Lorsqu'il prit goût à Roscoff il eut le désir de posséder un canot et son père lui en fit construire un à Roscoff même.

(1) Corbière avait sur sa cheminée, à Paris, un petit sabot cloué au mur et qui lui servait de porte-allumettes; le tableau dont je parle ici représente ce sabot autour duquel se promènent des souris.

(2) Il ne faut pas oublier dans la nomenclature des portraits de Corbière par lui-même le frontispice des Amours jaune» [\'° édition), eau-forte de grande valeur très ressemblante : « C'est lui, me disait un vieux Roscovite auquel je montrais le portrait, ce ne peut pas être plus lui! »

Enfin le portrait contenu dans ce volume et aimablement communiqué par son possesseur Pol Kalig.

Un vieux sous-officier retraité de la marine de guerre, le père Bellec, en fut tout l'équipage; un peu plus tard on lui adjoignit un mousse.

Le père Bellec en vit de rudes.

Dès la première sortie, le bateau, dirigé par Corbière sur les rochers, chavira et se brisa en vue du port ; il fallut aller au secours des deux hommes qui étaient parvenus à gagner Vile verte.

On trouva Corbière expliquant au père Bellec qu'il avait été dans la nécessité de briser son canot lequel était trop petit : « Mon père, ajoutait-t-il, m'en fera construire un plus grand. »

Le canot fut remplacé par un cotre qui s'appelait Le Négrier en souvenir des romans maritimes, car Tristan était grand admirateur de l'œuvre paternelle.

Ceux qui ont parlé de ses audaces en mer n'ont rien exagéré, elles furent incroyables dans ces contrées particulièrement dangereuses.

On devine les transes, les frayeurs de sa mère durant ces expéditions.

Un jour Corbière dissimula son voilier dans

une anse au nord de l'île de Batz et y resta la journée entière, ne permettant pas à son compagnon de se servir du sémaphore de Batz pour envoyer une dépêche à Roscoff, voulant ainsi... habituer sa famille et Mme Bellec... à l'inquiétude.

L'éditeur Vanier, dans sa préface, a raconté l'histoire de cet ami qui exprima devant Corbière le souhait imprudent de connaître les sensations d'un naufrage.

Le lendemain, pendant une promenade en mer, Corbière laissa son bateau dans le courant, donna un faux coup de barre ; voilà les deux amis à l'eau. Ils purent cependant se tirer d'affaire. « Comment, dit l'autre, vous ne connaissiez donc pas votre chenal ? — Mais si, répondit Tristan, seulement comme vous souhaitiez de faire naufrage et que je suis votre hôte, mon devoir était de satisfaire votre curiosité en mettant le comble à vos désirs ! »

Il était du reste bon marin.

Tout en naviguant il composait: Matelots, Le Mousse, Bossu-Bitor, Le Renégat, La Fin, œuvres splendidesoù les gens de mer, comme

il les appelle, sont chantés comme ils ne le furent jamais.

Sur le conseil de Verlaine, qui raffolait de ces poèmes, l'éditeur Vanier en fit un tirage à part (1).

On a souvent cité La Fin ou Le Douanier, qui sont, en effet, les plus belles de ces pièces. J'extrais les vers suivants de celle non moins belle intitulée Matelots :

Allez : à bord, chez eux, ils ont leur poésie !

Ils ont toujours, pour leur bonne femme de mère,

Une larme d'enfant, ces héros de misère ;

Pour leur Douce-Jolie, une larme d'amour !...

Au pays — loin — ils ont, espérant leur retour,

Ces gens de cuivre rouge, une pâle fiancée

Que, pour la mer jolie, un jour ils ont laissée.

Elle attend vaguement... comme on attend là-bas.

Eux ils portent son nom tatoué sur leur bras.

Peut-être elle sera veuve avant d'être épouse...

— Car la mer est bien grande et la mer est jalouse —

Mais elle sera fière à travers un sanglot

De pouvoir dire encore — Il était matelot !...

(1) Gens de Mer. —Vanier, 1891.

— C'est plus qu'un homme aussi devant la mer géante, Ce matelot entier!...

Piétinant sous la plante De son pied marin le pont près de crouler : Tiens bon ! ça le connaît, ça va le désoûler. Il finit comme ça, simple en sa grande allure, D'un bloc : Un trou dans Veau, quoi!... pas de fioriture.

On en voit revenir pourtant : bris de naufrage, Ramassis de scorbut et hachis d'abordage, Cassés, défigurés, dépaysés, perclus :

Un œil en moins. — Et vous, en avez-vous en plus ?

— Ils durent comme ça, reniflant la tempête, Riches de gloire et de trois cents francs de retraite, Vieux culots de gargousse, épaves de héros!... Héros ? — ils riraient bien!... — Non merci : matelots!

Le séjour de Corbière à Roscoff ne fut interrompu qu'en 1868 et 1869 par deux voyages qu'il fit en Palestine et en Italie.

La pièce intitulée Bohême de Chic (1) est datée de Jérusalem.

(1) Les Amours jaunes.

Il était accompagné du peintre Hamon. L'Italie lui déplut. Plusieurs pièces des Amours jaunes en sont la preuve.

Voir Naples et... fort bien, merci, j'en viens, Patrie D'Anglais en vrai, mal peints sur fond bleu-perruquier.

Il séjourna à Gapri où l'on voit encore son portrait sur une porte d'auberge. Les étrangers qui visitent Capri ne manquent pas de demander ce que c'est que cette étrange figure. L'aubergiste répond que c'est le portrait du poète. Il n'était connu là que sous ce nom.

Pol Kalig raconte une aventure qui faillit coûter cher à Tristan, lors d'un séjour à Rome.

C'était pendant le Carnaval. Il sortit dans les rues de Rome en habit de bal, irréprochablement ganté, coiffé d une mitre superbe. Audessus de ses sourcils rasés il s'était peint deux gros yeux levés au ciel, et il tenait en laisse un jeune porc enrubanné de faveurs roses. La foule s'ameuta et voulut le lapider. Il s'échappa par miracle et quitta Rome. Il ne rapporta comme souvenir d'Italie que sa fameuse mitre, qu'il mettait de temps en temps en fumant sa

pipe à la fenêtre et en distribuant à la population morlaisienne ahurie des bénédictions équivoques (1).

On sait aussi que dans les rues de Naples et de Gênes il demandait l'aumône en chantant des airs bretons et en jouant de la vielle.

Il faisait de courtes apparitions à Morlaix où on ignore généralement qu'il fut poète.

Les Morlaisiens se souviennent mieux de son talent de caricaturiste et des soupers somptueux qu'il commandait à Y Hôtel de Provence, situé place Dossen et antérieurement célèbre par le séjour qu'y fit le vieux Dumas.

En 1870, Corbière, trop malade pour prendre part à la campagne, resta à Roscoff pendant la durée de la guerre franco-allemande.

Le curieux poème La Pastorale de Conlie fut inspiré par le récit que lui firent ses amis de Bretagne, récit des souffrances inouïes dont gardent le souvenir tous ceux qui ont campé dans la boue de Conlie.

(1) Pol Kalig. — Notes inédites sur Corbière.

S'il vous plaît quelque chose à mettre dans nos bouches

— Héros et bêtes à moitié !

... Ou quelque chose là: du cœur et des cartouches

— On nous a laissé la pitié !

Il est impossible de retrouver d'autres souvenirs de ses excursions et de ses voyages.

Misanthrope, méprisant et dénué de sentimentalisme, ce poète de la mer ne garda rien et ne sut jamais se créer un chez soi autre que son hamac.

C'est dans son livre qu'il faut chercher le Corbière de parade.

Ça, c'est naïvement une impudente pose,

C'est ou ce n'est pas ça, rien ou quelque chose.

Un chef-d'œuvre, il se peut?... Je n'en ai jamais fait.

Quant à l'autre, le Corbière vrai : « Deux personnes Font connu, dit Pol Kalig, sa tante Mmo X... et moi... Je le comprends et je l'aime pour l'affectueuse et tendre sympathie qu'il m'a témoignée dans de douloureuses circonstances. Je l'aime d'autant plus qu'il n'est pas

possible de trouver deux natures plus sœurs que les nôtres. » (1).

Quant à sa pauvre mère qui, selon l'expression du même Pol Kalig, avait couvé un canard, elle ne comprit guère le génie poétique de son fils et ne put que se dévouer à le soigner de son mieux, ce qu'elle fit jusqu'à la dernière heure de Tristan.

Au commencement de l'été de l'année 1871, Corbière semblait installé définitivement à Roscofî, vivant de moins en moins avec les siens, lorsque survint un événement dont les suites devaient provoquer son départ pour Paris.

Un soir, le poète rencontra à la table de la pension Le Gad, le comte de B... Ce jeune gentilhomme était accompagné d'une belle jeune femme qu'on appela longtemps à Roscoff la comtesse de B..., malgré qu'on sût qu'il s'agissait d'un faux-ménage. Corbière se mit à crayonner sur la nappe et caricatura les nouveaux venus. C'était sa manière d'entamer des relations.

(1) Pol Kalig. — Notes inédites sur Corbière.

Puis ce furent des excursions, des promenades en mer et bientôt ils ne se quittèrent plus.

Tel fut le début de l'aventure la plus considérable de la vie privée de Corbière, aventure qui devait lui fournir le titre de son livre et aussi lui inspirer quelques-unes des pièces les plus curieuses des Amours jaunes et des Sérénades.

Le cotre Le Négrier fut vendu, ce qui lui valut d'être chanté .

Allons file, mon cotre, Adieu, mon Négrier, Va file aux mains d'un autre Qui pourra te noyer.

Nous n'irons plus sur la vague lascive

Nous gîter en fringuant; Plus nous n'irons à la molle dérive

Nous rouler en rêvant.

Adieu rouleur de cotre, Roule, mon Négrier, Sous les pieds plats d'un autre Que tu pourras noyer.

Corbière le remplaça par un yacht Le Tristan, sur lequel, accompagné de ses amis de B..., il battit le littoral de Douarnenez à Saint-Malo.

Tristan rima le sonnet à Sir Bobe et Steamboat :

En fumée elle est donc chassée,

L'éternité, la traversée Qui fit de vous ma sœur d'un jour,

Ma sœur d'amour.

Lui qui avait dit tristement : « Je suis si laid » et froidement :

Mon amour à moi n'aime pas quon l'aime

aima passionnément et fut passionnément aimé. Cédant au courant fatal, il fut pris et il fit exprimer à celle qu'il appelle une camarade les sentiments qu'elle éprouvait :

Lui cet être faussé, mal aimé, mal souffert, Mal haï — mauvais livre — et pire il m'intéresse. S'il est vide, après tout, oh! mon Dieu, je le laisse

Comme un roman pauvre entr'ouvert.

Cet homme est laid. Et moi ne suis-je donc pas belle,

Et belle encore pour deux! —

En suis-je donc enfin aux rêves de pucelle?

— Je suis reine : Qu'il soit lépreux!

Plus il m'évite, et plus il me poursuit...

Nous verrons ce dédain suprême.

Il est rare à croquer celui-là qui me fuit!...

Il me fuit. — Eh bien non!... Pas même.

... Aurais-je ri pourtant! si, comme un galant homme,

Il avait allumé ses feux...

Gomme Eve — femme aussi — qui n'aimait pas la pomme,

Je ne l'aime pas — et j'en veux! —

De quel droit ce regard, ce mauvais œil qui touche :

Monsieur poserait le fatal?

Je suis myope, il est vrai... Peut-être qu'il est louche;

Je l'ai vu si peu — mais si mal. —

Allons donc ! c'est écrit — n'est-ce pas — dans ma tête,

En pattes-de-mouche d'enfer; Ecrit, sur cette page où — là — ma main s'arrête.

— Main de femme et plume de fer. (1) —

(1) Les Amours jaunes — Femme.

Le poète ne voulut pas s'avouer tout d'abord les sentiments qu'il inspirait :

Lui qui sifflait si haut son petit air de tête, Était plat près de moi; je voyais qu'il cherchait... Et ne trouvait pas, et... j'aimais le sentir bête, Ce héros qui n'a pas su trouver qu'il m'aimait (1).

puis il retrouva un instant son ironie froide et cinglante :

Allons, pas de pleurs à notre mémoire 1 — C'est la maie mort de l'amour ici — Foin du myosotis, vieux sachet d'armoire 1

Double femme, va!... Qu'un âne te braie Si tu n'étais fausse, eh! serais-tu plus vraie? L'amour est un duel — bien touché... Merci.

Après le départ de son amie, il s'enferme tout un hiver dans une masure, à Penmarc'h. C'est alors qu'il écrivit le Poète contumace

(1) Les Amours jaunes — Pauvre garçon.

que Pol Ralig appelle avec raison son chefd'œuvre :

Reviens m'aider : Tes yeux dans ces yeux-là! Ta lèvre Sur cette lèvre!... Et, là ne sens-tu pas ma fièvre — Ma fièvre de toi?... — Sous l'orbe est-il passé L'arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé? Et cette étoile... — Oh! va, ne cherche plus l'étoile Que tu voulais voir à mon front; Une araignée a fait sa toile, Au même endroit — dans le plafond.

Viens encor me finir — c'est très gai : De ta chambre, Tu verras mes moissons — nous sommes en décembre — Mes grands bois de sapin, les fleurs d'or des genêts, Mes bruyères d'Armor..., en tas sur les chenets. Viens *e gorger d'air pur. — Ici j'ai de la brise Si franche !... que le bout de ma toiture frise. Le soleil est si doux... — qu'il gèle tout le temps. Le printemps . . . — Le printemps n'est-ce pas tes vingt ans ? On n'attend plus que toi, vois : déjà l'hirondelle Se pose... en fer rouillé, clouée à ma tourelle. Et bientôt nous pourrons cueillir le champignon... Dans mon escalier que dore... un lumignon. Dans le mur qui verdoie existe une pervenche Sèche. — ... Et puis nous irons à l'eau faire la planche — Planches d'épave au sec — comme moi — sur ces plages.

72 TRISTAN COBBIÊRB

La Mer roucoule sa Berceuse pour naufrages; Barcarolle du soir... pour les canards sauvages.

Tiens une ombre portée, un instant, est venue Dessiner ton profil sur la muraille nue, Et j'ai tourné la tôte... — Espoir ou souvenir — Ma sœur Anne à ta tour voyez-vous pas venir?... — Rien ! je vois dans ma froide chambrette Mon lit capitonné de satin de brouette ;

Et mon chien qui dort dessus — pauvre animal — ... Et je ris... parce que ça me fait un peu mal.

J'ai pris pour t'appeler ma vielle et ma lyre, Mon cœur fait de l'esprit, le sot, pour se leurrer. Viens pleurer si mes vers ont pu te faire rire,

Viens rire s'ils t'ont fait pleurer...

Ce sera drôle... viens jouer à la misère, D'après nature : — Un cœur avec une chaumière — Il pleut dans mon foyer, il pleut dans mon cœur feu. Viens 1 ma chandelle est morte et je n'ai plus de feu.

Ce poème est daté du jour de Noël 1872.

La dame ne répondit pas à cet appel mélancolique et ce fut Corbière qui se décida à partir pour Paris.

Installé plus que médiocrement dans une

petite chambre de la rue Montmartre où, diton, il ne possédait pour tout meuble qu'un coffre à bois sur lequel il couchait tout habillé, il commença cette existence de bohème noctambule qui devait le tuer.

Il dormait le jour, déjeunait à minuit, traînant dans les cafés plus ou moins littéraires, travaillant en flânant.

Il retrouva quelques peintres qui avaient été autrefois les hôtes de la pension Le Gad et obtint d'entrer comme dessinateur à La Vie parisienne. Il y publia des vers :

Peintre il jouait de la musette...

Et musicien de la palette.

Jamais on ne vit de dessins signés Corbière à La Vie parisienne. La littérature le passionnait et le captiva complètement, il eut alors l'idée de réunir ses poèmes.

Son père consentit à payer une partie des frais d'édition et les Glady, qui devaient disparaître peu de temps après, se chargèrent de la publication. Corbière était en très bons

termes avec ses éditeurs ; on conserve dans sa famille un superbe exemplaire de Manon Lescaut (premier échec des Glady) avec un envoi : à T. C.y ses amis Glady frères.

Le livre parut au mois de décembre 1873.

On en verra plus loin la description. Le portrait, très ressemblant, nous montre Corbière dans son costume de forçat, appuyé à un mât de navire, à ses pieds le fameux chapeau qui lui avait servi pour implorer les passants dans les rues de Gênes.

Les Amours jaunes sont dédiées à V auteur du Négrier, dédicace à laquelle Corbière en ajouta une seconde : à Marcelle. On devine qui était Marcelle :

Un poète ayant rimé,

Imprimé, Vit sa muse dépourvue De marraine, et presque nue :

Pas le plus petit morceau De vers... ou de vermisseau.

Il alla crier famine Chez une blonde voisine.

Marcelle était très brune et ne s'appelait pas Marcelle !

Le livre, tout rempli d'elle, se termine par un autre poème à la même.

On n'est pas parfait, Marcelle.

Oh ! c'est tout comme, dit-elle !

Corbière n'oublia pas ses amis de Bretagne. J'ai vu à Roscoff un exemplaire des Amours jaunes avec cet envoi d'auteur :

Nous sommes tous les deux deux fiers empoisonneurs. A vous les estomacs, Le Gad, à moi les cœurs !

Personne, à cette époque, ne parla de Corbière et de son œuvre et il est probable que le volume traînerait encore au rabais sur les quais si Trézenik ne l'avait communiqué à Verlaine.

L'insuccès des Amours jaunes avait laissé Corbière profondément indifférent. Il n'écrivait pas pour le public dont il se moquait. Il se

remit au travail songeant à publier un nouveau volume qu'il devait intituler Mirlitons.

Les deux poèmes publiés dans le Figaro par Jean Ajalbert devaient faire partie de son œuvre nouvelle, peut-être aussi Une mort trop travaillée que l'on trouvera plus loin.

Malade depuis longtemps, les veilles l'usèrent rapidement. Un jour, un de ses amis, en pénétrant dans sa chambre, le trouva évanoui, allongé sur le carreau, en habit de bal.

Marcelle le soigna quelque temps avec un dévouement dont les parents et les amis du poète ont gardé un souvenir ému. Puis on le transporta à la Maison Dubois d'où il écrivait à sa mère : oc Je suis à Dubois dont on fait les cercueils. » Enfin on le ramena, dans un état pitoyable, à Morlaix.

Son dédain de toute espèce de sentimentalisme apparaît encore dans cette anecdote de ses derniers jours :

Le malheureux avait écrit à un de ses vieux amis de Roscofî : « Venez... je veux vous revoir. » L'autre se rendit aussitôt à Morlaix. En l'apercevant, Corbière lui tendit la main,

puis brusquement : « Je vous ai vu, fit-il, c'est tout ce que je voulais... fichez- moi le camp, demain, je n'y serai plus. »

Mais apparaît aussi sa tendresse, son amour naïf du pays d'Armor dans la volonté qu'il exprima la veille de sa mort. Il se fit apporter des brassées de bruyères en fleurs dont on remplit sa chambre.

Il mourut le 1er mars 1875, il était dans sa trentième année. On l'inhuma au cimetière Saint-Martin dans le caveau des familles Puyo et Corbière.

A Paris, sa mort fut ignorée. Depuis on a parlé de son œuvre, mais point de sa vie privée et de son caractère. Malgré qu'il fût complexe, on peut cependant le définir : Un tendre comprimé. Le mot de Pol Kalig est le mot exact pour expliquer ce très haut poète qui restera une des figures les plus à part de la génération d'écrivains qui a clos le xixe siècle.

Le livre étrange de Tristan Corbière ne pouvait obtenir un succès relatif. Puisqu'il n'avait pas donné du premier coup la gloire à l'auteur, il devait demeurer incompris jusqu'au jour

où un autre poète de génie viendrait le mettre en pleine lumière et former un groupe d'admirateurs fervents.

Ce furent, en attendant, des appréciations saugrenues. Corbière fut traité de fou, son livre passa pour immoral et on l'oublia, jusqu'au moment de l'apparition des Poètes maudits.

La partie biographique de cette plaquette est superficiellement faite, il est clair que Verlaine ignore tout de la vie privée de Corbière et la note douloureuse des Amours jaunes lui échappe.

Exemple : Il dit A propos d'un ami mort de chic, de boire ou de phtisie... Il ne s'agit point d'un ami, mais du poète lui-même. Les Amours /'aunes sont l'histoire de Tristan. On peut suivre dans ce livre toutes les phases de son existence (1).

En revanche, le choix parfait des pièces citées dans les Poètes maudits donne une idée très juste du talent de Corbière. Verlaine marque sa

(1) Certains poèmes furent vécus, par exemple la Rapsodie du sourd. Tristan fut, pendant quelques mois, atteint de surdité.

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préférence pour la partie du volume intitulée Gens de mer...

Son vers rit, pleure très peu, se moque bien, et blague encore mieux. Amer d'ailleurs et salé comme son cher Océan, nullement berceur, ainsi qu'il arrive parfois à ce turbulent ami, mais roulant comme lui des rayons de soleil, de lune et d'étoiles dans la phosphorescence d'une houle et de vagues enragées!...

Les Poètes maudits parurent en 1884 et obtinrent un succès de curiosité qui fit enlever la première édition aujourd'hui rare (1).

Léon Bloy en parla dans un numéro du Chat noir (samedi 3 mai 1884). Son article démolit vigoureusement les maudits et leur inventeur, mais le pamphlétaire fait exception pour Corbière qu'il admire :

Pour ce qui est de Corbière, dit-il, il est inouï de

(1) La plaquette de 84 comprenait trois études sur Corbière, Raimbaud et Mallarmé. La 2° édition parut en 1888 augmentée de trois autres noms : Villiers de l'Isle-Adam, Marceline Desbordes- Valmora, et Pauvre Lelian (anagramme de Paul Verlaine)

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le rencontrer en ces grotesques accointances ; celuilà était vraiment un poète très touchant ou très terrible quand la volonté d'être un fou ou la folie de paraître un indomptable volontaire ne le faisait pas divaguer. Le poème intitulé La Fin, par exemple, est à coup sûr une chose de premier ordre dans le grand pathétique amer. Et cet autre poème, Le Pardon de Sainte -Anne, est un incontestable miracle de beauté poétique et de sentiment naïf. ..

La même année, J. K. Huysmans fit paraître A Rebours et l'excentrique Jean Floressas des Esseintes ne manqua pas de placer les Amours jaunes parmi ses livres préférés :

Il vivait de légères heures avec ce livre où le cocasse se mêlait à une énergie désordonnée, où des vers déconcertants éclataient dans des poèmes d'une parfaite obscurité... l'auteur parlait nègre... affectait une gouaillerie, se livrait à des quolibets de commis-voyageur insupportable, puis, tout à coup, dans ce fouillis, se tortillaient des concetti falots, des minauderies interlopes, et soudain jaillissait un cri de douleur aiguë, comme une corde de violoncelle qui se brise...

C'est vers la même époque que Jules Laforgue publia dans Les Entretiens politiques et littéraires son étude sur Tristan Corbière ; il y a dans cette critique des observations justes, des définitions précises :

Cassant, concis, cinglant le vers à la cravache... Strident comme le cri des mouettes et comme elles jamais las. (Le vent des côtes de Bretagne lui a fait trouver et aimer le verbe plangorer.)

L'auteur des Moralités légendaires refuse trop facilement du métier à Corbière.

... Pas de la poésie et pas du vers, dit-il, à peine de la littérature.

Dans un de ses articles de Lutèce, Léo Trézenik répondait par avance à ces assertions de Laforgue, lequel, du reste, tient plus de Corbière qu'il ne veut l'avouer :

Là où Corbière s'auréole d'une brume légère, disait Trézenik, dans les volutes de laquelle les initiés se retrouvent, M. Laforgue se complaît à

siéger dans une bouteille à l'encre de la plus indéniable opacité... »

Dans sa réplique, Laforgue avoue. . . « un grain de cousinage d'humour... avec Corbière... »

Il a du chic et j'ai de l'humour, il papillote et je ronronne, jevis d'une philosophie absolue et non de tics : je suis bon à tous et non insaisissable de fringance... — j'ai voulu faire de la symphonie et de la mélodie et Corbière joue de l'éternel crincrin que vous savez...

En 1890 (svpplêment du 31 mai) parut dans le Figaro un article de M. Jean Ajalbert où le poète de Femmes et Paysages, après une longue et intéressante description dupaysd'Armor, parla de Corbière avec enthousiasme, ajoutant à son article deux pièces inédites, lesquelles avaient été copiées par Pol Kalig sur un exemplaire des Amours jaunes.

M. Ajalbert est, du reste, un fervent de Corbière. Quelques années après la publication de son article, M. Claretie ayant parlé, à propos de Yann Nibor, des poètes de la mer et ayant

oublié de nommer le plus grand de tous, M. Ajalbert, indigné, publia dans le Gil Blas une protestation :

Aussi, disait-il, ne puis-je me défendre d'un certain malaise d'entendre parler de la Bretagne et de l'Océan et de leurs poètes en omettant l'un de ceux qui ont le mieux chanté le village breton et son calvaire de granit, la lande fiévreuse et hantée, les grèves d'or que baise la vague bleue et verte, les rivages désolés, les falaises décrépites, les promontoires assaillis par les flots brûlants, ces écueils chevauchés par la tempête. Ah ! lisez-le, ce livre, et lorsque le hasard vous mènera à Morlaix, vous ne manquerez point de gravir jusqu'au cimetière fleuri où il est enterré, où, par les jours où le vent rôde sur les tombes, il peut croire entendre la houle gronder encore comme il l'aimait, violente, furieuse

En 1891, l'éditeur Léon Vanier entreprit de rééditer l'œuvre de Corbière. Il reproduisit dans le même format la première édition avec, en moins, le portrait et, en plus, quatre pièces inédites dont trois sont des variantes.

Il place en tête du volume une préface faite avec quelques renseignements biographiques fournis par Mmo Corbière et avec les articles précédents de Verlaine et Laforgue.

Les Gens de Mer furent tirés à part.

Le Mercure de France publia, en 1895 et 18%, une série de portraits littéraires que l'auteur, M. Remy de Gourmont, a depuis réunis en volume sous ce titre : Le livre des Masques. Tristan Corbière figure dans ce livre.

Remy de Gourmont proclame les notes de Laforgue comme définitives. Elles le sont moins, à mon avis, que celles de M. de Gourmont.

« Dandysme à la Baudelaire », s'écrie-t-il et voilà le mot le plus profond qui ait été prononcé jusque-là sur Corbière.

Et encore ceci :

Son talent est fait de cet esprit vantard, baroque et blagueur d'un mauvais goût impudent, et d'à-coups de génie ; il a l'air ivre mais il n'est que laborieusement maladroit ; il taille, pour en faire d'absurdes chapelets , de miraculeux cailloux roulés, œuvres d'une patience séculaire, mais aux dizaines, il laisse la petite pierre de mer toute brute et

toute nue, parce qu'il aime la mer, au fond, avec une grande naïveté et parce que sa folie du paradoxal le cède, de temps en temps, à une ivresse de poésie et de beauté.

Il était impossible de mieux apercevoir Tristan à travers son livre que ne l'a fait M. Remy de Gourmont.

Depuis, il fut encore question de Corbière dans un intéressant recueil de morceaux choisis publié en 1900 au Mercure de France : Les Poètes d'aujoura"hui,^M: Ad. Van Bever et Paul Léautaud. Le volume vaut surtout par le choix des poèmes. De Corbière les auteurs ont cité : Le Pardon de Sainte-Anne et V Épitaphe de Tristan.

Les symbolistes, en rappelant leurs premières campagnes et leurs origines, devaient forcément se souvenir de Corbière.

M. Gustave Kahn a parlé de lui plusieurs fois dans son livre : Symbolistes et Décadents (1).

(1) Paris. — Librairie Vanier, 1902.

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Revenant sur la question « Corbière utilisé par Laforgue », M. Gustave Kahn donne les raisons excellentes qui militaient contre cette hypothèse et la meilleure :

Il n'y avait absolument, à quelque point

de vue que ce soit, aucun rapport entre Les Complaintes et Les Amours jaunes.

Autant Laforgue fut un doux, un patient alambic de recherches philosophiques , autant Corbière est vivant, vibrant, masculin...

Oui Laforgue fut un talent travaillé et Corbière un génie fruste.

J'ai ainsi résumé les diverses appréciations publiées sur les Amours jaunes (1), je terminerai cette étude par une page inédite de Pol Kalig. Celui-ci aimait et admirait Tristan, aussi parlet-il de son œuvre avec ce ton familier, intime

(1) A citer aussi de courtes notes signées Vincent Huet, parues dans La Plu/ne du 15 août 1889, et une page de M. Olivier de GouroufF, dans un livre intitulé Les PeèUt bretons.

qui transforme une critique en un croquis du reste parfaitement exact :

Les gens du monde, dit Pol Kalig, cette clientèle qui fait rarement emplette de poésie, séduits par le titre bizarre, crurent y trouver ce petit côté leste adorablement libertin, mais mondain toujours, qui se lit avec de petits chatouillements de plaisir sous la caresse des draps. Ils furent déçus. Le côté leste , vigoureux et brutal , effroyablement vécu, leur éclata à la figure, les aveugla si bien qu'ils crièrent à l'abomination. Les rares délicats qui surent voir autre chose dans l'œuvre de Corbière furent frappés de sa vigueur de touche, du pittoresque et du rendu de l'expression, furent en un mot empoignés par cette poésie singulière, sarcastique et douce, remontant avec une prodigieuse facilité de la boue aux plus hautes régions de l'Art. C'était l'œuvre d'un vrai poète malgré le peu de mélodie de sa langue, car la poésie n'est pas dans l'harmonie des mots, ficelle qui ne trompe que les ignorants, elle est dans la chose, l'océan, les fleurs, c'est la poésie même, dit Corbière — pas n'est besoin de peintre ni de poète.

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... Quel aveugle a peint avec sa clarinette ? Est-ce l'art ?

Fidèle à ses principes, Corbière n'essaye pas de peindre comme tant de poètes :

Doux bedeau, pleureuse en lévite, Harmonieux tronc des moissonnés, Inventeur de la larme écrite.

Les poésies de Tristan sont des ébauches, mais des ébauches de génie et, n'en déplaise k l'auteur, il peint comme nul poète ne l'a fait. Les Gens de Mer sont un chef-d'œuvre sous ce rapport.

Le seul reproche qu'on puisse faire à l'auteur des Amours jaunes, c'est d'accentuer dans ses ébauches, comme à plaisir, le heurt des lignes et le choc des antithèses. La manière quelquefois d'un noir forcé est tellement lui qu'on ne peut lui en vouloir. Tel il ébauchait son tableau, tel il l'offrait au public (1), bon ou mauvais, sans re-

(1) Cette observation est si juste que, pour cela même, certaines pièces {Prudentiane, Duel aux Camélia/...) resteront à jamais incompréhensibles.

touches. C'est pourquoi Corbière est tout entier dans son œuvre avec ses ironies amères et ses bouffées exquises de sentiments vrais...

(Notes inédites de Pol Kalig.)

Quelle sera la place réservée à Tristan Corbière dans l'histoire de la poésie au xixe siècle ?

— On l'a oublié, tandis que les autres maudits, grâce à leurs amitiés littéraires, ont été nommés et discutés cent fois dans les ouvrages les plus divers.

Je crois que, lorsque les amis de Mallarmé et de Rimbaud ne seront plus là pour évoquer sans cesse leurs noms et leurs œuvres, Corbière reprendra à côté d'eux la place que Verlaine lui avait donnée.

Peut-être même, après avoir reconnu l'insuffisance de certains de ses procédés, le proclamera-t-on le plus irrégulier et le plus audacieux des poètes maudits.

Et qu'un jour le monsieur candide

De toi dise : Infect! Ah! Splendide

... Ou ne dise rien, c'est plus court.

Tuistàn Corbière.

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