‹ Tristan CorbièreChapitre 2 sur 20 · ONE MORT TROP TRAVAILLÉE · texte numérisé non relu

ONE MORT TROP TRAVAILLÉE

C'était à peu près un artiste, C'était un poète à peu près S'amusant à prendre le frais En dehors de l'humaine piste (1).

Puis, écœuré de toute envie

En équilibre sur la vie

Et, ne sachant trop de quel bord...

Il se joua, lui contre un mort,

Au bac... — Au bac à qui perd gagne Il perdit, ou, comme on voudra Donc, dans trois mois, il se tûra !

Pour aller vivre à la campagne

(1) Ces quatre premiers vers se retrouvent dans le Poète contumace — les trois premiers variantes.

. .. Trois mois. . . Ce n'est pas qu'il se pleure.

C'est un avenir à vingt ans,

Trois mois pour dorer de bon temps

La pilule du grand quart d'heure...

Vingt-quatre heures, c'est l'ordinaire, Mais lui faisait tout en flânant Et voulait prendre de l'élan Puisqu'il n'avait qu'un saut à faire —

Tant en prit (jusqu'à sa pantoufle, Avant soi voulant tout laver) Qu'enfin il lui restait de souffle, Juste assez pour se le souffler.

Or, jusqu'au bout dans ses toilettes Suivant ses instincts élégants, Lâchant la vie avec des gants Prit la mort avec des pincettes.

Il fit donc faire en Angleterre Deux fins pistolets de Menton, L'un, pour s'appuyer au menton Et l'autre pour faire la paire.

Le pistolet, c'est un peu bête — Outil presque médicinal — Mais, pour lui, ça n'allait pas mal Qui manquait de plomb dans la tête.

Et, ma foi, pour se fondre l'âme, C'est aussi neuf que le poison, C'est aussi chaud que le charbon Ou que le creuset d'une femme !

C'est une affaire de calibre, De goût, de dégoût ou d'argent — Laissons-le donc trois mois chargeant Ses pistolets. — Il est bien libre. —

Et puis, quels bijoux que ces armes En acier mat, un peu trop sec.

Ça donnait un froid non sans charmes, Frisson chaud à coucher avec !

Il les avait fait faire exprès, Voulant dans son suprême excès Que ce fût une bouche vierge Qui lui mouchât son dernier cierge.

Il avait fait graver son nom

En spirale sur le canon,

Et comme autour d'un mirliton

Cet aphorisme simple et sage

En vers que je vous transcris tels :

« Ici, ce qui manque aux mortels

Pour savoir mourir, c'est l'usage.

Ces pistolets sont une pose.

Eh bien posez comme il posa.

Allez, bourgeois, c'est quelque chose De poser encor devant ça ! — ».

Il écrivit à sa maîtresse, Comme on le fait en pareil cas. . .

— Et même quand on n'en a pas Alors, c'est « Amanda » l'adresse —

Lui pour que sans pleurer ni rire, elle chantât Il lui mit ça sur l'air de « J'ai du bon tabac » Mon rat,

« Lis-moi jusqu'au bout, lis ça comme un conte.

« Je me suis tué pour tuer le temps.

« Je te lègue tout : comme fin de compte

« Je laisse après moi : vingt ans, dont 20 francs.

« Puis ces pistolets : l'un dans ta ruelle

a Avec mon amour, au mur accroché,

« Comme objet d'art et, que lui soit fidèle

« A ce dernier feu que j'aurai lâché.

« L'autre encor chargé, mets-le dans ma boîte,

« Réveille-matin réglé pour ma nuit,

« Dans cette couchette un peu trop étroite

« Pour mettre au pied ma descente de lit.

« Si tu m'as aimé, ne ris pas ma Belle, « Je ne me fais pas, va, d'illusions.

« Mais j'étais très mâle et toi très femelle « Et tu m'as aimé... par convulsions.

« Si tu m'as aimé, qu'allais-je donc dire,

« Te donner peut-être des rendez-vous ?

o Tiens, je ris par chic, je veux, je veux rire ! . . .

« Eh bien ! viens pendant qu'on mettra les clous. »

Il se demanda si son âme Allait crever comme un abcès Ou s'éteindre comme une flamme, Puis il se dit : Eh bien ! après ?

Le moment venu (faiblesse physique) Il s'ingurgita (c'est assez petit) Un cruchon de rhum, toni-viatique, Pour se mettre enfin plus en appétit —

Il se mit devant son armoire à glace (Chez le photographe il n'eût pas fait mieux) Pour se voir un peu tomber avec grâce, Se jetant encor de la poudre aux yeux.

Froid et brûlant baiser, il colla sur sa bouche La bouche où son dernier soupir est arrêté!... Il tombe, le coup part, suivi d'un éclair louche Et la charge...

Excellente ; il s'est juste raté !

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