‹ Tristan CorbièreChapitre 16 sur 20 · RAPSODIE DU SOURD · texte numérisé non relu

RAPSODIE DU SOURD

Raccrocs. Page 157 de la lre édition et page 124 delà 2e.

L'homme de l'art lui dit : — Fort bien restons-en là. Le traitement est fait : vous êtes sourd. Voilà Comme quoi vous avez l'organe bien perdu. — Et lui comprit trop bien, n'ayant pas entendu.

« Eh bien, merci Monsieur, vous qui daignez me rendre

La tête comme un bon cercueil.

Désormais, à crédit, je pourrai tout entendre

Avec un légitime orgueil...

A l'oeil. — Mais gare à l'oeil jaloux, gardant la place De l'oreille au clou !... Non. — A quoi sert de braver? ... Si j'ai sifflé trop haut le ridicule en face, En face, et bassement, il pourra me baver!...

Moi, mannequin muet, à fil banal! — Demain Dans la rue, un ami peut me prendre la main, En me disant : vieux pot..., ou rien, en radouci, Et je lui répondrai : — Pas mal et vous, merci !

Bonnet de laine grise enfoncé sur mon âme !

Et coup de pied de l'âne... Hue! — Une bonne femme

Vieille Limonadière, aussi, de la Passion!

Pour venir saliver sa sainte compassion

Dans ma trompe d'Eustache à pleins cris, à plein cor,

Sans que je puisse au moins lui marcher sur un cor!

Bête comme une vierge et fier comme un lépreux, Je suis là, mais absent... On dit : Est-ce un gâteux? Poète muselé, hérisson à rebours?...

Un haussement d'épaule, et ça veut dire : un sourd.

— Hystérique tourment d'un Tantale acoustique ! Je vois voler des mots que je ne puis happer; Gobe-mouche impuissant, mangé par un moustique, Tête de Turc gratis où chacun peut taper.

0 musique céleste : entendre, sur du plâtre, Gratter un coquillage ! un rasoir, un couteau Grinçant dans un bouchon ! . . . un couplet de théâtre ! Un os vivant qu'on scie! un monsieur! un rondeau !...

Rien. — Je parle sous moi... Des mots qu'à l'air je jette De chic, et sans savoir si je parle en Indou... Ou peut-être en canard, comme la clarinette D'un aveugle bouché qui se trompe de trou.

Va donc, balancier saoul affolé dans ma tête ! Bats en branle ce bon tam-tam, chaudron fêlé. Qui rend la voix de femme ainsi qu'une sonnette, Qu'un coucou!... quelquefois un moucheron ailé.

BIBLIOGBAPHIE 119

FRÈRE ET SŒUR JUMEAUX Raccrocs. Page 161 de la lre édition et page 128 de la 2e.

Us étaient tous deux seuls, oubliés là par l'âge... Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas, Obliquant de travers, l'air piteux et sauvage... Et deux pauvres regards qui ne regardaient pas.

Ils avaient tous les deux servi dans les gendarmes : La sœur à la popotte et l'Autre sous les armes; Ils gardaient l'uniforme encor — veuf de galon, Elle avait la barbiche et lui le pantalon.

Un dimanche de mai que tout avait une âme, Depuis le champignon jusqu'au paradis bleu, Je flânais aux bois, seul, — à deux aussi : la femme Que j'aimais comme l'air... m'en doutant assez peu.

Contre un arbre, le vieux jouait de la musette, Comme un sourd aveugle, et sa sœur dans un sillon Grelottant au soleil, écoutait un grillon Et remerciait Dieu de son beau jour de fête.

. . . . . . — De retour dans l'enfance

Tenant chaud l'un à l'autre, ils attendaient le jour Ensemble pour la mort comme pour la naissance... — Et je les regardais en pensant à l'amour...

Mais l'amour que j'avais près de moi voulut rire, Et moi, pauvre honteux de mon émotion, J'eus le cœur de crier au vieux duo : Tityre !

Et j'ai fait ces vers en expiation.

UN RICHE EN BRETAGNE Armor. Page 219 de la lp« édition et page 179 de la 2».

C'est le bon riche, c'est un vieux pauvre en Bretagne, Oui, pouilleux de pavé sans eau pure et sans ciel!

— Lui c'est un philosophe errant dans la campagne, Il aime son pain noir sec — pas beurré de fiel... S'il n'en a pas : bonsoir. — Il connaît une crèche Où la vache lui prête un peu de paille fraîche;

Il s'endort, rêvassant planche-à-pain au milieu, Et s'éveille au matin en bâillant au bon Dieu. Panem nostrum... Sa faim a le goût d'espérance; Un Benedicite s'exhale de sa panse ; Il sait bien que pour lui l'œil d'en haut est ouvert Dans ce coin d'où tomba la manne du désert Et le pain de son sac... Il va de ferme en ferm«. Et jamais à son pas la porte ne se ferme.

— Car sa venue est bien. — Il entre à la maison Pour allumer sa pipe en soufflant un tison...

Et s'assied. — Quand on a quelque chose, on lui donne; Alors, il se secoue et rit, tousse et rognonne Un Pater en hébreu. Puis, son bâton en main, Il reprend sa tournée en disant : à demain.

Point ne doit déroger, il perdrait la pratique ; Il doit garder intact son vieux blason mystique. Noblesse oblige. — Il est saint à chaque foyer; Sa niche est là tout près du grillon familier. Bon messager boiteux il a plus d'une histoire A faire froid au dos quand la nuit est bien noire...

— 11 est sorcier peut-être... et sur le mauvais seuil, Pourrait en s'en allant jeter le mauvais œil...

Mais non : mieux vaut porter bonheur dans les familles,

Proposer ou chercher des maris pour les filles.

Il est de noce alors; très humble desservant

De la part du bon Dieu. — Dieu doit être content :

Plein comme feu Noé, son pauvre est ramassé

Le lendemain matin au revers d'un fossé.

Ah ! s'il avait été senti du doux Virgile...

Il eut été traduit par Monsieur Delille,

Comme un « trop fortuné s'il connut son bonheur... »

— Merci, ça le connaît, ce marmiteux seigneur !

Page 1