Tristan de Beauregard
La vaste contrée nommée autrefois province de Bourgogne ne jouit pas d'une de ces réputations de beauté qui attiient les voyageurs.: on célèbre au loin l'excellence de ses vins sans rivaux ; mais on vient rarement les boire sur place, et tandis que chaque année les oisifs et les curieux, ayant consulté le guide du voyageur de Richard, se dirigent en foule vers la
sauvage Arraorique , la verte Normandie , la radieuse Touraine, la pittoresque Auvergne ou Vembaumante Provence, l'antique royaume du bon roi Contran ne voit guère que des commisvoyageurs, uniquement occupés de leurs affaires, ou des désœuvrés impatients qui ont hâte d'arriver ailleurs, parce qu'on ne leur a pas dit de s'arrêter là.
Car telle est la force de l'habitude et la faiblesse de notre nature, que nous ne savons faire que ce qu'on a fait avant nous, et admirer que ce qui est recommandé à notre docile admiralion. La célébrité, voilà ce que les hommes les plus indépendants recherchent, et presque tous les voyageurs ressemblent à ce touriste anglais qui, étant en Italie, commençait toujours à regarder un tableau à l'envers, afln de lire le nom de l'artiste avant de se décider à accorder son attention à l'œuvre.
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Nous n'avons pas l'ambitieux espoir de faire changer une opinion qui paraît établie, et notre prédilection particulière pour le pays que nous venons de nommer nous console de l'indifférence du public à son égard : ce sera donc pour notre satisfaction personnelle que, nous dirons qu'aucune province de France n'est plus digne que l'ancienne Bourgogne d'inspirer une de ces admirations sérieuses qu'on n'impose pas après les avoir senties, mais qui sont d'autant plus durables qu'elles ont été plus volontaires et plus inattendues ; et, en effet, une contrée qui a pour sa capitale une cité riche de souvenirs comme Dijon, qui renferme à la fois les plaines riantes et fertiles que traverse la Saône, et les pittoresques montagnes, les sombres forêts au milieu desquelles s'élève la ville d'Auguste, cette vieille métropole des Gaules, oh la civilisation romaine trouva une autre civilisation à ^ laquelle elle n'eut presque rien à apprendre;
une telle contrée, disons-nous, n'a pas besoin de l'apologie d'un obscur romancier. Sa place est brillante dans l'histoire; ses spirituels enfants la chérissent tendrement ; elle a toujours marché d'un pas ferme et prudent dans la voie périlleuse du progrès ; elle est donc riche dans le passé, dans le présent et dans l'avenir.
Cet hommage , qui est une justice , rendu au souvenir de notre chère patrie, nous n'abuserons pas plus longtemps de la patience do nos lecteurs, et nous les transporterons brusquement en présence d'un petit village situé à une lieue et demie de la ville d'Autun, à l'extrémité nord de ce magnifique bassin de l'Arroux, qui est si riant au milieu de son cadre de montagnes si sauvages. Une cinquantaine de maisons, groupées autour d'une petite église et bâties à proximité de la route qui conduit à Dijon en passant par Arnay-le-Duc, sont adossées à une colline boisée, derrière laquelle s'é-
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lèvent d'autres collines plus hautes et d'un aspect plus agreste , appuyées elles-mêmes contre des pentes plus rapides , et dominées comme elles dominent. Ce petit village se nomme Beauregard ; ces collines terminent l'Autunois et commencent le Morvan.
Ce site est sévère sans être triste ; le sol sur lequel il repose n'offre pas la richesse luxuriante de certaines contrées , mais il donne l'idée d'une fertilité modeste, satisfaisante pour la raison et presque réjouissante pour le regard. On ne se dit pas : cette terre serait féconde alors même qu'elle serait inculte ; mais on pense involontairement que le labeur de l'homme n'y doit jamais être infructueux. Si les prairies sont en pente, de petits ruisseaux les sillonnent et leur donnent cette humidité constante, heureux privilège des vallées; si les champs ne livrent pas au souffle de la brise des moissons
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splenclides comme celles de la Limagne, ils n'allristent point l'àme du voyageur en lui montrant les maigres récoltes de la pauvre Sologne. Les châtaigniers dispersés çà et là sont d'une végétation vigoureuse, et au milieu de l'épais taillis qui couvre la colline, s'élèvent quelques chênes , dignes enfonts de ceux sur lesquels les prêtres de la vieille Bibracte allaient cueillir le gui sacré.
Ce que nous venons de dire du pays peut s'appliquer également à la population qui l'habite : elle n'est ni riche ni pauvre, ni ignorante ni lettrée, ni industrieuse ni inhabile, ni incrédule ni fanatique. Les trois ou quatre cents individus qui la composent sont modérés dans leurs désirs, droits dans leurs jugements, inventifs à force d'expérience, moraux et pieux par instinct et par tradition. Lents comme tous les hommes qui marchent à la suite d'une
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charrue ou à la tête d'un attelage de bœufs, ils compensent ce qui leur manque en activité par une infatigable persévérance et une rare sagacité dans l'ordre et la régularité de leurs travaux : en un mot, à les suivre du regard et à les étudier par la pensée, on croirait voir et juger une tribu de la vieille France, oubliée par le génie des révolutions au milieu de la France nouvelle : nous ajouterons, pour donner à la réflexion qui précède -toute la portée qu elle doit avoir, que c'est dans les premiers mois de Tannée ] 840 qu'elle s'est présentée à notre esprit.
Un étroit chemin, qui serpente gracieusement entre deux haies d'arbustes épineux de diverses espèces, conduit de la grande route au petit village que nous venons de décrire, et, après l'avoir traversé, aboutit, cinq ou six cents toises plus loin, à une grille de modeste appa-
rence, habituellement ouverte. Cette grille franchie, on arrive dans une enceinte circulaire à laquelle on peut donner indifférenament le nom de cour ou celui de parterre, car on y trouve du pavé et de la verdure, des plantations régulières et de grands espaces pour la circulation, des clôtures de bois façonné, et des bordures de buis, taillées avec une régularité et un soin qui témoignent d'une grande ignorance ou d'un profond mépris du goût moderne. A. droite et à gauche de cette espèce de préau, s'étendent des constructions qu'on reconnaîtrait à leur forme pour les dépendances d'une habitation, alors même qu'elles ne seraient pas tej-minées par un petit château qui les lie tout en les séparant.
Tout cela est vieux mais solide , et négligé sans que cette négligence aille jusqu'à avoir produit le délabrement. Si quelques portions des murs du château sont couvertes d une
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mousse verdàtre ou dénudées de l'enduit qui les couvrait jadis, on remarque dans le toit un certain nombre de tuiles d'un rouge \if qui annonce une réparation récente ; si la peinture des portes et des volets extérieurs a perdu son éclat et sa nuance primitive, ces objets euxmêmes ont conservé leur solidité d'autrefois. Outre le rez-de-chaussée, auquel on arrive par un perron à deux montées protégées par une grille, le château a un étage sur son corps delogis principal, et deux sur les ailes qui le flanquent à droite et à gauche, joignant les communs dont nous avons parlé. La façade de la cour regarde le levant, celle qui regarde le couchant a la vue de la colline, dont elle n'est séparée que par une futaie de châtaigniers de quelques arpents. Ce château se nomme comme le village, et il appartient depuis deux siècles à la famille de Beauregard qui l'a acquis par une alliance.
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Nous sommes au milieu d'avril ^840. Deux hommes sortent du château, et lorsqu'ils sont arrivés au bas du perron, ils se mettent à causer à voix basse pendant qu'ils traversent la cour. ^
— Vous pensez donc, docteur, dit l'un de ces deux hommes à son compagnon, que votre malade ne passera pas la journée.
— La journée, c'est peut-être trop dire, mon cher curé, répondit le médecin en tirant sa montre, car il est déjà trois heures; mais mou expérience me tromperait bien s'il passait la nuit.
— Il n'y a donc plus de ressource, reprit le curé d'un ton profondément triste?
— Aucune pour la science ; mais Dieu peut faire un miracle.
— Quel malheur pour ses enfants! quelle irréparable perte pour les pauvres !
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— Et pour nous qui sommes ses amis, interrompit vivement le médecin avec un égoïsme naïf et presque touchant.
— Pour tout le monde enfin , continua le curé. Les hommes de cette espèce ne devraient jamais mourir.
— Heureusement pour le pays que M. Tristan est bien digne de succéder à son père.
— Je suis de votre avis docteur ; mais il n'a que vingt-deux ans, et toutes ses vertus ne sont encore que de l'espérance.
— Sa confiance en vous est grande ; puis il aime tendrement sa sœur, dont cette mort va le rendre l'unique soutien.
— Hélas! oui ! Ces chers enfants ! que Dieu les protège ! Docteur, k quelle heure reviendrez-YOus ce soir? continua le curé après avoir essuyé une larme qui tremblait au bord de sa paupière.
— Aussitôt après mon dîner, car je n'ai, Dieu merci , aucun autre malade à voir dans le pays.
— Nous nous retrouverons donc bientôt.
Les deux amis cheminèrent l'un à côté de l'autre, pendant quelques moments encore; puis, arrivés dans le village, ils se séparèrent, le médecin pour aller dîner, le prêtre pour entrer dans son église.
La conversation que nous venons de rapporter a dû mettre le lecteur au fait de ce qui se passait au château. Le vieux comte de Beauregard se mourait, son fils et sa fille étaient près de lui : depuis que son état ne laissait plus d'espérance ils ne l'avaient pas quitté.
Ils sont tous trois dans la chambre à coucher du malade, vaste pièce oii tout annonce le respect du maître pour les habitudes et les idées de ses ancêtres. Une vieille tapisserie couvre les
murailles ; de vieux meubles sont rangés avec un ordre qui a quelque chose d'imposant ; des portraits de famille montrent çà et là leurs visages austères et leurs costumes graves et nobles.
Le vieillard ne peut ou n'a pas voulu rester dans son lit. Il est assis dans un grand fauteuil, près d'une fenêtre ouverte.
•Un doux soleil de printemps éclaire cette scène : une brise tiède apporte sur ses ailes légères de vagues parfums et des sons ou plutôt des murmures plus vagues encore.
Tristan de Beauregard est debout, à côté de son père, dont il presse la main dans les deux siennes ; Alliette sa sœur est agenouillée, et sa tête repose sur le dossier du fauteuil du mourant.
— Tu me promets donc, mon fils, dit celuici, comme s'il continuait une conversation com-
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mencée, que tu ne quitteras pas ta sœur et que tu ne vendras jamais ce domaine.
— Mon père, je vous le jure ! répondit le jeune homme avec une douloureuse impétuosité.
— Et toi, AUiette, consentiras-tu à vivre près de ton frère et à ne jamais séparer tes intérêts des siens?
La jeune fille garda le silence, mais elle releva lentement la tête, et elle attacha sur son père un regard voilé de larmes qui exprimait la plus éloquente promesse de faire tout ce qu'on lui demandait.
Le vieillard ferma les yeux comme pour se recueillir, et un doux sourire erra sur ses lèvres qui semblèrent aussi murmurer une prière : Bientôt il reprit :
— Unis, vous ne serez pas riches, mes enfants; mais séparés, vous seriez presque pau-
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vres, et vous ne pourriez d'ailleurs partager mon héritage sans vendre celte terre que la Providence m'a conservée, malgré tous les événements qui ont agité la France depuis cinquante ans. Enfin, vous ne voulez pas me faire ce chagrin à mon heure suprême... J'espère que Dieu vous en récompensera en veillant sur vous,
Alliette saisit la main de son père qui était libre et la porta à ses lèvres ; Tristan pressa celle qu'il tenait contre son cœur.
Il y eut un moment de silence, interrompu seulement par les sanglots de la jeune fille.
— Mon fils, dit le vieillard en faisant un effort pour parler, car ses forces diminuaient visiblement, M. le curé m'a promis de revenir bientôt : je voudrais que lorsqu'il sera là tous nos gens y fussent aussi. Allez donc les avertir
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de ce désir de leur vieux maitre, et revenez bien vite pour ne plus me quitter.
Tristan sortit de la chambre. Le bruit de ses pas retentissait encore dans la pièce voisine que son père reprenait déjà :
— AUiette, puisque nous sommes seuls, il faut que je vous confie une crainte dont je n'ai pas voulu vous parler devant votre frère. J'ai peur, continua le comte avec une hésitation marquée, que lorsque vous serez tous deux mariés, vous ne puissiez pas continuer d'habiter ensemble, et alors vous comprenez...
— Je désire ne me marier jamais, murmura doucement la jeune fille; ainsi, mon père, la séparation que vous redoutez n'arrivera pas, car moi je pourrai toujours vivre avec la compagne que mon frère choisira.
— Tu ne te marieras jamais, ma fille ! reprit le vieillard d'une voix qui redevint subitement
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forlo. Mais pourras-tu être heureuse, mon enfant? As tu pesé cette résolution avant de la prendre, ou n'est-elle qu'une inspiration soudaine de ton tendre et noble cœur pour me rassurer?
— Ne parlez pas de bonheur pour moi dans un moment aussi cruel, mon père, répondit Alliette, en appuyant de nouveau son visage désolé contre le dossier du fauteuil.
La tête du vieillard s'inclina comme pour chercher celle de son enfant, et quand elle eut rencontré cet appui, elle s'y reposa.
— Oh! tu es bien bonne! lui dit-il tendrement, et je t'aurai dû ma dernière joie dans ce monde.
Ils restèrent ainsi pendant quelques instants immobiles et silencieux ; et sans la pâleur mortelle qui couvrait le visage du vieillard, on eût
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dit qu'ils reposaient tous deux, car AUietle avait cessé de gémir et de soupirer.
Tristan rentra ; le curé l'accompagnait.
Bientôt la chambre se remplit de monde : C'étaient les domestiques du mourant, ses fermiers, les gens du pays qu'il avait obligés, c'està-dire presque tout le village.
Ce spectacle émut profondément M. de Beauregard, et l'attendrissement qu'il éprouva eut peut-être hàlé sa fin, si son regard n'eût rencontré celui du vieux prêtre son ami qui venait l'aidera mourir.
Il éleva la voix, et sa parole ferme et vibrante fit croire un instant qu'une crise heureuse se manifestait dans son état qui, depuis longtemps, ne laissait plus d'espérance. Mais les mots d'adieu qui sortirent de sa bouche ou plutôt de son cœur, le détachement des choses de la terre qui se mêlait dans toutes ses pensées à l'ex-
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pression de ses regrets, ne tardèrent pas à détruire l'illusion passagère que sa force morale avait fait naître, et il n'y eut plus que des pleurs et des prières pour lui répondre.
Le prêtre n'eut point d'exhortations à adresser à un malade si ferme et si résigné ; il se borna à donner en exemple aux assistants cette noble vie qui allait s'éteindre.
Quand son émotion toujours croissante l'eut contraint au silence, il se rapprocliadu mourant et il déposa sur ses lèvres souriantes l'hostie sainte qui l'avait souvent consolé de vivre et qui allait le consoler de mourir.
Puis la foule se retira, désespérée et recueillie, et il ne resta plus dans la chambre du comte de Beauregard que ses deux enfants, le prêtre et le médecin.
Quand le soleil se coucha, le malade s'était endormi depuis une heure environ ; plus tard,
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quand on apporta de la lumière, un cri déchirant d'Alliette apprit à son frère qu'ils étaient orphelins.
Frère et Sœur. — Prêtre et Médecin.
Depuis plusieurs mois l'état de M. de Beauregard ne laissait pas d'espérance ; ce jour-là, les personnes qui entouraient le malade savaient que le dernier moment était prochain, et cependant, au cri déchirant poussé par Alliette, on ne crut pas immédiatement que tout était consommé sans retour. Ces mains étaient immobiles, mais elles gardaient un reste de cha-