L.ij TU1STA
leur ; ces yeux étaient clos, mais peu d'heures auparavant le sommeil les avait fermés ; le sourire errait encore sur cette bouche, la pensée vivait encore sur ce front : la mort venait de frapper un juste : Dieu permettait qu'elle ressemblât à l'immortalité.
AUiette garda longtemps cette tête chérie appuyée contre son cœur désolé. Quoique la pauvre enfant ne pût croire encore à toute l'étendue de son malheur, elle sentait cependant qu'une nouvelle vie commençait pour elle, et elle pleurait amèrement, mais en silence par respect pour la sainteté de cette àme qui venait de briser, sans bruit et sans effort, sa chaîne à son côté.
Quant à Tristan, le premier moment de sa douleur avait été terrible. Répondant au cri déchirant d' AUiette par un hurlement de désespoir, il s'était précipité sur sou père, avait avec
Di: r.!:Ai.iiEGAuD. 27
sa bouche cherché son souffle, avec sa main cherché son cœur, puis il avait été du médecin au prêtre, demandant à l'un des conseils et des soins, à l'autre des prières et de l'espérance, et disant à tous : « N'est-ce pas, n'est-ce pas, qu'il n'est pas encore mort ? »
Sans vouloir lui ravir brusquement cette dernière illusion, on n'avait rien fait pour la prolonger, et on s'était borné à essayer toutes ces tentatives infructueuses qu'on risque sur les morts, sans perdre un seul instant le navrant sentiment de leur inutih té. Ainsi le docteur, aidé par une vieille femme de charge, avait successivement employé les sels les plus pénétrants, les liqueurs les plus énergiques ; des épingles rou gies à la flamme d'une lampe avaient été appliquées sous les pieds de M. de Beauregard, tout avait été sans résultat; alors le prêtre, qui avait gardé sur Tristan l'autorité imposante e( douce
28 Tl;lsiA^
d'un instiluleur sur son élève, s'était décidé à l'emmener en lui faisant entendre que la violence de sa douleur troublait les personnes qui cherchaient à ranimer son père.
Après son départ, tous les soins avaient cessé; c'était en ce moment qu'Alliette avait saisi respectueusement la tète du mort pour l'appuyer sur son cœur.
Ce fut encore le prêtre qui vint l'arracher à cette douloureuse jouissance.
D'abord elle n'entendit pas les paroles suppliantes qu'il lui adressa pour l'engager à consommer le sacrifice que les décrets de la Providence avaient prescrit ; car il n'invoquait que rintérêt de sa santé, que la prolongation de cette scène déchirante pouvait compromettre ; elle ne prêta ensuite qu'une vague attention à tout ce que le saint homme lui dit sur la soumission quon devait à la volonté de Dieu ;
DE DEA13IIEGAUD. 20
mais, quand il lui parla du désespoir de son frère, de la nécessité de donner à cette âme extrême dans tous ses sentiments, l'exemple de la résignation , elle eut presque honte de l'égoïsme de sa douleur, et avant même que sa résolution fut arrêtée dans son esprit, ses mains déposèrent doucement la tête qu'elles pressaient, sur les oreillers qui garnissaient le dossier du fauteuil mortuaire ; en même temps ses genoux fléchirent, et elle se trouva prosternée et en prières devant ce corps chéri qui n'était plus qu'un cadavre.
Quelques minutes après, elle se releva, posa ses lèvres tremblantes sur ce front qui ne devait plus réjouir son regard, et elle s'élança hors de la chambre avec une impétuosité qui témoignait à la fois de la force de sa volonté et de la faiblesse de son cœur.
En arrivant dans le salon où le curé avait
.'(> Tl'.lSTAN
Ir.issé son frère, elle se jeta dans ses bras et eiie prononça avec l'accent d'une intraduisible dou- Irur ce mot qui résumait leur situation nouvelle :
— Orphelins !
— Seuls au monde 1 répondit Tristan d'une voix sombre.
Puis ce ne fut de part et d'autre que sanglots amers, soupirs et gémissements, paroles sans suite, consolations expirant sur les lèvres qui essayaient de les donner, promesses commencées par la bouche et achevées par le cœur, caresses chastes comme les enlacements des anges de pierre qui ornent et protègent les tombeaux, vœux secrets de dévoùment sans bornes, et enfin douceur et paix au miUeu des plus cruelles souffrances que ces âmes tendres et candides eussent encore senties.
— Maintenant, mon frère, dit AUielte, nous
l)V: HKUnKGAIU). 54
avojis (les devoirs à remplir... j'espère que je n'y -faillirai pas plus que vous.
— Quels devoirs, ma sœur? demanda ïrislaii avec une distraction qui ressemblait prèsqiic à de l'égarement.
— Notre pauvre père avait des amis, nous avons des parents, des voisins... 11 est convenable, indispensable même de les prévenir du coup qui vient de nous frapper.
— Chargez-vous de ce soin, Alliette ; je ne m'en sens pas la force, et je n'en ai pas la volonté.
. — Ce serait bien volontiers, mon frère ; mais il y a de ces lettres que je ne puis pas écrire.
— Les gens auxquels vous ne pouvez pas écrire n'ont pas besoin d'être prévenus, car il est probable que notre malheur les touchera peu.
— Je ne pense pas comme vous, Tristan ;
52 TIUSTAN
noire père était aimé et respecté. Au surplus, mon ami, faites ce que vous voudrez. J'écrirai de mon côté toutes les lettres que je pourrai convenablement écrire ; quand aux autres , nous les remplacerons par des billets imprimés : ce sera moins bien , mais pour des gens qui vivent aussi retirés que nous, on trouvera peut-être que c'est suffisant. A présent, continua-telle en donnant à sa voix une inflexion plus caressante, j'ai une autre demande à vous faire ; je pourrais presque dire une prière à vous adresser.
'^' Parlez, AUiette : vous savez ..
— Oh ! oui, je sais que vous êtes excellent... Eh bien ! je voudrais que vous allassiez prendre quelques heures de repos. Vous devez être brisé, mon ami ; et que deviendrais-je si vous tombiez malade? Je n'ai plus que vous au monde !
DE BEAIIREGAUD. 55
— Ce que vous deviendriez, AUiette, si je tombais malade, si j'allais rejoindre mon pauvre père ? Ce serait le plus grand bonheur qui pourrait vous arriver.
— A-h ! Tristan ! s'écria Mademoiselle de Beauregard avec un horrible déchirement de cœur, je ne m'attendais pas à souffrir plus encore que je n'ai souffert depuis une heure.
— Pardon ! mille fois pardon, ma sœur, mon AUiette! reprit vivement le pauvre jeune homme en joignant les mains avec désespoir. Dites-moi à qui je dois écrire, et j'écrirai ; commandezmoi ensuite de prendre du repos, et j'essaierai de dormir ! N'étes-vous pas mon guide, mon auge gardien, ma seule amie dans ce monde, depuis que je n'ai plus mon père? Parlez ! parlez! et je vous obéirai en toutes choses !
— Je n'ai plus rien à vous demander aujourd'hui, répondit AUiette *en s'efforçant de sou-
rire... plus rien, puisque vous avez la bonté de vous soumettre à mes premières exigences.
— Mais vous, vous vous reposerez aussi, ma ^ sœur? dit Tristan avec tendresse.
— Ne venez-vous pas de m'assurer que j'étais votre seule amie dans ce monde ? Je dois alors me devenir bien chère à moi-même.
— A demain, Alliette, continua Tristan en déposant un chaste baiser sur le front de sa sœur... à demain... et à toujours!
Puis il sortit du salon, et il se dirigea d'un pas ferme vers sa chambre à coucher.
— Dieu le protège ! dit Alliette à voix basse en joignant les mains et en levant les yeux vers le ciel.
Et elle prit aussi le chemin qui conduisait à son appartement.
En passant devant la chambre de son père,
DE UEAUUEGAKD. 55
elle s'ngenouilla près de la porte, et elle promit à celui qu'elle pleurait de subir sa destinée sans se décourager ni se plaindre. La résignation de son frère, sur laquelle elle n'osait pas compter, avait subitement grandi la sienne. L'avenir lui apparaissait toujours triste, mais il ne lui semblait plus efTrayant.
Pendant que les deux orphelins cherchaient à se fortifier contre le malheur qui venait de les atteindre, comme deux arbrisseaux cherchent à entrelacer leurs branches pour résister à la tempête qui les rapproche avant de les briser, le curé et le médecin causaient à voix basse dans la chambre mortuaire.
— Savez-vous, disait le docteur, si monsieur le comte a fait un testament?
— Je le présume ; mais je n'ai aucune certitude à cet égard.
56 TiaSTAN
— Pensez- vous, dans ce cas, qu'il ait avantagé son fils ? Cela devait être dans ses idées.
— Ce que vous appelez ses idées ne Ta jamais empêché d'être juste, mon cher docteur. Vous savez, d'ailleurs, comme moi, qu'il aimait ses deux enfants avec une égale, tendresse.
— C'est vrai ; mais il tenait tant à son nom.
~ Pour qu'il fût toujours pur et honoré, mon ami ; ce qui fait qu'il n'aura pas voulu commettre une injustice.
— Dans tous les cas, cette terre doit être vendue, ce qui sera un grand malheur pour tout le pays.
— A moins que Monsieur Tristan ne ftisse un riche mariage qui lui permette de désintéresser sa sœur. Malheureusement, il est encore trop jeune pour chercher à s'établir avant deux ou trois ans d'ici.
DE BhAlillfcGAKD. 57
— Sans compter, interrompit vivement le médecin, qu'il a tous les préjugés de son père. Si ce n'était cela, j'aurais une bien belle affaire à lui proposer.
— Le moment ne serait pas opportun, dit doucement le prêtre.
— On pourrait parler de la chose à présent, et la faire plus tard si elle convenait. Qu'en pensez-vous ?
— Je pense que je ne dois donner un avis que lorsqu'on me le demande.
— Vous étiez cependant, comme moi, l'ami du défunt ; de plus, vous avez élevé son fils.
— J'ai donc encore une raison de plus que vous pour ne pas me mêler de ses affaires , repartit le prêtre avec une fermeté douce et modeste.
— Ma foi ! mon cher curé, dit le docteur,