‹ Tristan de BeauregardChapitre 3 sur 3 · Tl.lSTAN · texte numérisé non relu

Tl.lSTAN

VOUS avez une singulière manière de pratiquer lamitié.

— Je la pratique selon les devoirs de mon état et les inspirations de ma conscience : muis, docteur, ne pensez-vous pas que cette conversation dans un lieu pareil est peu convenable ? Je suis resté ici pour prier ; je n'y dois pas faire autre chose.

— Je vous laisse donc ; mais nous reprendrons cette conversation plus tard , et je suis sur que vous finirez par vous ranger à mon opinion.

— C'est déjà fait ; seulement , je ne veux pas, je ne dois pas intervenir, et sur ce point, vous me trouverez toujours le même.

Et le prêtre s'agenouilla près du lit sur lequel on avait déjà transporté le corps de M. de Beauregard.

Le docteur manifesta son improbation et son

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mécontentement pur un imperceptible mouvement d'épaules ; puis il se retira sur la pointe du pied, et regagna son logis, situé au milieu du village, dont il était la plus belle maison.

Faisons connaître les deux personnages que nous venons d'entendre parler.

M. Vialard, qui remplissait, depuis ^809, les fonctions de desservant à Beauregard, était, au moment où commence notre histoire, un vieillard de soixante et douze ans. Sa constitution était frêle, sa santé toujours chancelante ; mais il avait une force d'àme et une fermeté de caractère à l'aide desquelles il pouvait supporter sans faiblir toutes les épreuves de son état, et en remplir sans relâchement tous les devoirs délicats et laborieux. Son instruction était profonde et variée, sa parole onctueuse et facile, sa charité inépuisable et intelligente. Il était doux comme tous les êtres qui ont beaucoup soufifert .

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sans murmurer contre leurs souffruuces, et réservé comme toutes les natures qui ont beaucoup réprimé. Jeune, il avait connu le monde, et au milieu des âmes simples dont la Providence lui avait donné la conduite depuis trente et un ans, son expérience ne s'était pas tellement engourdie par rinaction, qu'il ne put la retrouver et s'en servir au besoin. C'était lui qui avait marié le comte de Beauregard, baptisé ses deux enfants, élevé son fils, initié sa QUe aux devoirs et aux douceurs de la religion, et fermé les yeux de sa compagne. Tant de services rendus, tant de liens ne l'avaient point fait sortir de sa réserve habituelle, et son amitié pour le comte, sa tendresse pour ses enfants étaient des secrets dont Dieu seul connaissait toute la profondeur : les cœurs aimants et pieux jouissent si vivement des affections qu'ils éprouvent, qu'ils veulent souvent expier ce bonheur par le silence.

DE BEAUHtGAllI). A\

Le docteur Briant n'avait aucune ressemblance avec l'homme dont nous venons d'esquisser le caractère, et il serait difficile d'expliquer l'intimité qui existait entre eux, autrement que par leur mutuel désir d'être agréables au comte de Beauregard qui paraissait les aimer également. Ce n'est pas que Briant n'eût quelques-unes de ces qualités que le monde, dans ces jours de bienveillance, appelle des vertus ; mais il était égoïste, fin, plus habile qu'il n'eût fallu pour plaire à un esprit simple et droit ; de plus, il était sceptique par nature, bien qu'il se montrât quelquefois croyant par condescendance ou par versatilité. Il était, en apparence aussi, plus avant que son ami dans la confiance du comte, parce qu'ils s'étaient connus au service et dans l'exil, et que le docteur était plus communicatif et plus curieux que le prêtre. Aide chirurgien dans le régiment où Beauregard servait avant la Révolution, ils avaient émigré en-

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semble, et à leur retour, Briant, devenu riche par un héritage inattendu, s'était fixé près de son compagnon d'infortune, à Tintervention duquel il avait dû le bonheur de faire un bon mariage dans le pays. S'occupaut avec intelli- • gence et activité de ses propres affiiires, toujours prêt à s'intéresser à celles d'autrui sans vouloir précisément les embrouiller ; spirituel, bon vivant, sensible par tempérament plus que par bonté, Briant était un de ces hommes qu'on aime et qu'on recherche parce qu'on les croit tout ce qu'ils paraissent être. Il exerçait la médecine un peu en amateur, ce qui l'associait à toutes les tonnes actions du comte, parce que celui-ci l'employait sans scrupule à soigner les pauvres qu'il soulageait par ses charités.

Ces trois hommes se voyaient presque tons les jours depuis de longues années, et ils avaient une parfaite connaissance les uns des autres. Toutefois, l'origine de la liaison du mé-

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decin et du prêtre ayant été rafteclion que le comte portait à tous les deux, il était facile de prévoir que, ce lien une fois rompu, Vialard et Briant vivraient dans une intimité moins étroite, et cette prévison, Beauregard l'avait souvent eue; ill'avait même quelquefois exprimée à.sep enfants depuis l'époque où il avait commencé à regarder sa fin comme prochaine.

On se souvient que le docteur en quittant la maison mortuaire s'était rendu chez lui ; bien que la soirée fut déjà avancée, sa femme l'attendait.

— C'est donc fini, lui dit-elle quand il entra ?

— Hélas! oui.... c'était une amitié de cinquante ans ! Ce coup est rude 1

Et le docteur essuya son front baigné de sueur, car il était venu vile, et ses yeux un "peu humides de larmes, car en cheminant, le souvenir de sa longue intimité avec le comte s'était

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éveillé plus vif dans son cœur, et il s'était dit avec un profond sentiment de chagrin , qu'il ne serrerait plus la main loyale de son vieil ami.

— Tu aurais dû rester au château pour le veiller et aider de tes conseils ces pauvres enfants qui vont se trouver bien abandonnés, dit madame Briant avec une sécheresse de voix peu en harmonie avec les sentiments qu'elle exprimait.

— Le curé m'a dit qu'il passerait la nuit auprès du corps, ce qui m'a semblé bien plus convenable que si c'était moi ; quant à M. Tristan et à sa sœur, je les ai engagés à prendre un peu de repos : ils en ont bien besoin tous les deux.

— Surtout la petite, interrompit Madame Briant. Mais du reste, quoiqu'elle fasse, la pauvre enfant ne vivra pas : elle a la santé de sa mère.

— (^)u'est-ce que tu dis donc là ! elle n'est ja-

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mais malade, et sa mère est morte en couches, en la mettant au monde.

— Tu ne crois jamais le mal que lorsqu'il est arrivé. Mais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit, et puisque te voiln, je te dirai que je veux retirer ma tille de pension. Le temps me paraît trop long sans elle.

— Eh bien! elle viendra en vacances au mois d'août, et alors nous la garderons, répondit le docteur qui, comme beaucoup de caractères faibles et comme certains esprits tortueux, n'aimait pas les partis décisifs.

— Elle sera ici dans quatre jours, car je pars demain pour aller la chercher.

— A la bonne heure ! dit le docteur. Après tout, lu as peut-être raison : une jeune fille n'est nulle part aussi bien qu'auprès de sa mère. Veux lu que je donne des ordres pour que le cheval soit attelé demain à huit heures.

ïO TRISTAN DE nEAUUEGARI).

— C'est déjà fait, répondit Madame Briant qui ne parut pas étonnée de trouver. aussi peu de résistance à ses volontés. Maintenant, allons nous coucher; tu as une figure de l'autre monde.

Espérances et Anxiétés. — Sommeil et Réveil.

La douleur causée par la mort d'un être cher est sans contredit la plus cruelle de toutes celles qui brisent le cœur de l'homme, et cependant au milieu mêaie de sa plus grande violence elle a quelquefois de fugitifs instants de douceur pour les âmes tendres et croyantes. Si ceux qui pleurent ont la conviction intime et profonde d'avoir rempli tous leurs devoirs envers l'objet

de leurs regrets, pendant son passage lent ou rapide sur la terre ; si celui qui est pleuré a eu une douce fin après une vie honorée ; si les souffrances de la maladie ont été, par lui, acceptées avec résignation et subies avec patience; si les larmes qu'il fait répandre trouvent de nombreuses sympathies ; si Téloge est sur toutes les lèvres, et la tristesse sur tous les fronts, alors ce terrible brisement qu'on appelle la mort porte en lui-même une indéfinissable sensation de paix, dont les âmes les plus scrupuleuses dans leur désespoir ne se sentent pas inquiètes. Comme onVéprouve immédiatement, on ne la prend pas pour de l'oubli, et on se dit, au contraire, qu elle donnera la force de pleurer plus longtemps : puis on n'est jamais tellement isolé dans ce monde, qu'on ne sente, dans un grand malheur, la nécessité d'avoir du courage pour en donner à ceux qui souffrent avec nous, et le besoin d'èlre fort pour devenir un appui :

DE BEAlJULGAl'.n. o4

on ne se résigne pas, on se dévoue : c'est le génie de la douleur.

Tels étaient les sentiments d'Alliette de Beauregard, le lendemain de la mort de son père. Pendant la nuit, les. courts instants de repos qu'elle avait pris, ne lui avaient point ôté le récent souvenir de son malheur, et elle l'avait retrouvé vivant dans le vague même de son réveil. Sans doute, la certitude qu'elle ne reverrait plus cet être tant aimé fut atTreuse pour elle ; sans doute aussi l'examen de sa situation, dont elle entrevoyait confusément les inconvénients, lui fut poignante ; mais elle ne tarda pas à trouver, dans son cœur intelligent et riche, d'autres impressions qui firent couler ses larmes avec moins d'amertume. Elle se retraça tout ce qu'elle savait de la noble vie de son père ; elle se rappela l'angélique patience avec laquelle il avait supporté ses maux; cHo songea h cette

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mort bénigne qui était venue le saisir douce-, ment au milieu de son sommeil, afin qu'il ne la vît pas ; elle devina toutes les sympathies qui environneraient son malheur; enfin, et peutêtre même d'abord, elle sentit que son frère était plus à plaindre et plus en péril qu'elle. Aussitôt ces pensées, rapides comme des inspirations et sûres comme des instincts, communiquèrent à son âme désolée une énergie surnaturelle, et elle put remercier Dieu qui l'avait si rudement frappée.

Elle se leva, brisée de corps, mais forte par le cœur, et prêie à toutes les épreuves de son avenir comme à toutes les émotions de celte .première journée. Elle ne se traça pas un plan de conduite, amsi que n'eût pas manqué de le faire une personne orgueilleuse ou calculée ; elle ne passa pas en revue ses devoirs pour s'exalter a l'aspect de leur multiplicité ; elle ne

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se dit pas qu'elle était nécessaire, parce qu'il aurait fallu se croire supérieure ; mais elle reconnut pieusement qu'elle était l'unique consolation de son frère dans la grande catastrophe qui les atteignait tous deux, en leur enlevant l'être excellent qui les avait guidés jusqu'à ce jour ; et la simplicité de sa vertu fut telle, qu'elle n'éprouva aucune fierté et aucun trouble de se sentir aussi résignée.

Elle écrivit quelques lettres, pour faire part de son malheur à des parents avec lesquels son père avait conservé des relations qu'elle connaissait, et à quelques familles du voisinage qu'ils voyaient habituelleuient, et dont elle avait reçu de nombreux témoignages d'intérêt, pendant la longue maladie de M. de Beauregard. Les expressions de sa douleur furent touchantes sans amertume, et elle ne demanda pas de consolations en parlant de ses regrets. Quand

ces premiers devoirs furent accomplis, elle sortit de sa c de son frère.

sortit de sa chambre et elle se dirigea vers celle

Quoique la matinée fut déjà avancée, uii profond silence régnait encore dans le châteanT Elle évita de passer à proximité de l'appartement de son père, et dans le détour qu'elle fut obligée de faire pour épargner celte inutile épreuve à sou courage, elle dût traverser Toffice où tous leurs .serviteurs étaient rassemblés. Des larmes et des protestations de dévoùment l'accueillirent, et parmi ces dernières, elle crut entendre des paroles qui lui firent supposer que ces braves gens n'étaient pas sans inquiétudes sur leur avenir. Aussi, en les remerciant des larmes qu'ils donnaient à leur maitre, elle eut soin de glisser quelques mots dans lesquels ils purent entrevoir l'espérance que rien ne serait, quant à présent du moins, changé à leur

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sort : de nouveaux sanglots répondirent à ce délicat témoignage de sa sollicitude ; et elle put se rendre près de Tristan, forte d'une douce émotion de plus.

Elle le trouva assis devant son secrétaire, la tête plongée dans ses deux mains.

Au bruit qu'elle fît en entrant, il se leva, vint à elle, prit la main qu elle lui tendait, et la porta à ses lèvres. Son visage était profondément altéré ; mais l'expression en était ferme sans hauteur. A-lliette fit cette remarque avec une secrète satisfaction.

— J'ai fait tout ce que vous avez voulu, ma sœur. Voici une douzaine de lettres que j'ai écrites hier soir et ce matin. J'ai pris aussi quelques heures de repos.

— Merci, mon bon Tristan, répondit la jeune fille avec un sourire qui s'éieignit bientôt dans les larmes. Mais du reste, continua- 1 -elle, votre

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courage ne m'éloune pas ; vous m'aviez promis d'en avoir.

— Vous êtes bien bonne, Alliette, d'appeler cela du courage ; c'est delà tendresse pour vous.

— Tant mieux, mon frère, car ce sera plus durable.

Tristan détourna la tête et garda le silence.

— Mon ami, pourquoi ne me dites-vous pas que j'ai raison d'avoir cette douce pensée, demanda Alliette d'une voix affectueuse et inquiète ?

■ — Parce que je ne suis pas sûr de moi, ma sœur, murmura Tristan avec un douloureux embarras. ♦•'' '

— Pas sûr de ni'aimer, s'écria Alliette !

— Pas sûr de vous le prouver toujours, répondit Tristan on s*^ cachant !e vis-ûe.

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— Le malheur vous aurait donc bien changé, dit tendrement la jeune fille.

— 11 va me rendre mon maitre, Alliette ; et cette liberté sera aussi funeste pour vous que pour moi.

Une expression qui participait à la fois de rétonnement et de l'incrédulité, passa rapidement sur le visage d'Alliette. Elle saisit la main que son frère avait posée sur ses yeux, parvint, non sans effort, à la déranger, et dit :

— Tristan, je necroirai jamais qu'un homme qui a été si bon fils ne sera pas bon frète.

— Bon fils, Alliette ! ne dites pas cela ; j'ai fait le malheur de mon père ; et ce sont les chagrins que je lui ai causés qui ont avancé ses jours.

La voix de Tristan était si terrible, et l'expression de sa physionomie était si sombre,

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pendant qu'il prononçait ces parofes qui renfermaient une si grave accusation contre lui-même, que la pauvre Alliette se sentit subitement terrifiée ; néanmoins elle eut la force de répondre :

— Vous vous calomniez, mon frère ; car celui que nous pleurons ne m'a jamais porté une seule plainte contre vous, et moi qui ne vous ai jamais quittés l'un et l'autre, je n'ai jamais rien vu, rien entendu qui puisse vous autoriser à parler comme vous venez de le faire.. . Je vous le répète encore, vous vous calomniez.

— Plut à Dieu, ma sœur, que vous disiez vrai, et puissé-je mourir avant de vous enlever cette erreur!

— Ah ! mon frère ! dit x\lliette en éclatant en sanglots, vous êtes bien cruel de vous jouer ainsi dema crédulitédans unsemblable moment .

Tristan allait peut-être répondre, et il avait déjà pris la main de sa sœur, comme pour lui

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indiquer qu'elle devait accorder toute son attention à ses paroles, lorsque madame Berny, la vieille femme de charge du comte de Beauregard, entra dans l'appartement pour supplier ses jeunes maîtres, ce fut l'expression dont elle se servit, de venir prendre un peu de nourriture. Elle annonça aussi que le juge de paix et le notaire étaient arrivés d'Autun, et qu'ils désiraient parler à monsieur le comte.

Les deux orphelins sortirent; Tristan pour aller recevoir les hommes de loi, Alliette pour retourner dans sa chambre. Avant de quitter son frère, elle lui dit de ne pas craindre de la faire appeler si sa présence était nécessaire.

Quand elle se retrouva seule, elle repassa dans son esprit sa conversation avec son frère, et elle ne put sortir du douloureux étonnemeiit dans lequel elle l'avait plongée. Elle savait bien que Tristan était sombre, bizarre, violent que!-

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quefois ; mais elle le savait aussi généreux, fier et sensible. Elle rassembla tous ses souvenirs, à partir de l'époque où son frère était sorti de l'enfance, et elle n'y trouva rien qui justifiât les inquiétants aveux qu'iUui avait faits. Que s'était-il donc passé de mystérieux et de terrible, qui lui eût échappé dans une intimité de tous les instants? Comment son père, si tendre et si confiant pour elle, ne lui avait-il jamais rien dit de ces chagrins qui avaient causé sa mort, s'il fallait eu croire ce cri échappé à la conscience ou à l'égarement de la douleur de son frère ? Évidemment, il y avait dans tout cela quelque chose de triste qu'elle ignorait ; et. en faisant la part de l'exagération du caractère de Tristan, elle reconnut avec désespoir l'existence d'un malheur dont elle n'avait pas même eu le pressentiment.

On la fit -appeler plusieurs fois pendant la

i)F. r.i.AiJni.CAi'.r). (Il

matinée, mais comme elle vit toujours son frère en présence du notaire, elle ne put lui demander aucun éclaircissement. Dans tous les préliminaires qui devaient être des affaires plus tard, Tristan se montra d'une roblesse et d'un désintéressement au-dessus même de ce que sa sœur attendait de lui, et il n'y eut d'autres débats entre eux que ceux qui résultèrent d'un mutuel besoin de délicate générosité. Ce fut encore un motif de plus pour Alliette de s'étonner des singulières confidences de son frère.

Cette première journée s'avançait ; tous les douloureux soins dont on doit s'occuper après la mort d'un chef de famille avaient été pris ou réglés, et vers la fin de la matinée Alliette et Tristan furent libres de laisser couler leurs larmes. Le corps de M. de Beauregard, déposé dans sa bière, avait été porté dans la chapelle du château où il devait rester exposé jusqu'au

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lendemain. Cette chapelle était située au milieu ih la futaie de châtaigniers dont nous avons jiarlé ; ce fut là qu'Alliette se rendit, après que soii frère lui eut promis d'aller la rejoindre dans peu d'instants.

Le temps était d'une incomparable beauté. Une pluie douce et chaude, tombée pendant la nuit précédente, avait avancé miraculeusement la végétation, et donnait à la verdure, illuminée parles derniers rayons d'un magnifique soleil couchant, un éclat doux et gai comme le sourire d'un enfant. Les bourgeons en s'épanouissant sous les caresses mystérieuses de cette atmosphère vivifiante, laissaient échapper de leur sein quelques gouttes de rosée, qui s'attachaient comme des perles brillantes au gazon sur lequel elles tombaient. Autour de la chapelle, des massifs de lilas et de cerisiers à fleurs doubles, les uns surmontés de panaches empourprés, les

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aiitics couYcrls de grappes éblouissantes de blancheur, mêlaieût de suaves parfums à la pénétrante senteur des jeunes pousses en travail, cl jonchaient le sol de gracieux débris après avoir rempli l'air de délicieuses émanations. Tout ce qui naissait était si charmant, tout ce qui mourait déjà était si peu flétri encore, qu'on eut pu hésiter entre la fleur à cueillir et la fleur à ramasser, car la vie en s'emparant de tout ne s'était encore retirée de rien.

Alliette, que les douloureuses préoccupations causées parla maladie de son père, avaient rendue inattentive ou indifférente aux progrès du printemps, fut frappée de ce changement comme s'il avait été subit et imprévu. Elle n'en jouit pas avec la joie mélancolique qu'elle eût éprouvée si elle avait été dans une autre situation d'esprit, mais elle y vit un contraste en rapport avoc ses sentiments, et elle y attacha sa pensée.

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Celle nature qui s'éveillail, parée de son élernelle jeunesse, au moment où la longue vie de son père venait de s'éteindre ; ces arbres qui se paraient afin qu'on put les dépouiller pour parer une tombe; ce ciel joyeux d'avoir reçu l'àme d'un juste ; cette terre doucement souriante comme si elle voulait faire prendre patience à ceux dont l'exil n'était pas encore fini ; cette activité silencieuse du printemps qui participait à la fois du mouvement et du repos ; cette résurrection après la mort, tout ce qui s'offrait enfin aux regards et aux méditations de la pauvre orpheline, se trouva subitement en harmonie avec les impressions de son àme pieuse et tendre. Les pleurs d'Allietle coulèrent avec plus d'abondance peut-être : mais il s'y mêla une secrète douceur et une indéfinissable paix dont elle accepta le bien-être f)arce qu'elle comprit quil lui venait de Dieu.

Aussi, quand elle se prosterna devant le cer-

HL HKWif.Kn.vr.i». (i5

cueil (le son père, ne sonlil-elle aucune de ces émotions poignantes qui brisont le cœur jus^ qu'à le' laisser sans force, même pour la prière. Toutes ses courageuses pensées de la veille et du matin lui revinrent h l'esprit : il lui sembla que l'àme de son père errait autour d'elle ; qu'elle la voyait dans ces purs rayons de soleil qui se glissaient à travers les vitraux de la chapelle ; qu'elle la respirait dans les doux parfums que la brise lui apportait; qu'elle l'entendait chanter dans le chœur harmonieux des fauvettes et des rossignols, un moment interrompu pendant son passage sous la futaie, mais qui venait de recommencer avec sa prière, comme s'il voulait s'unir à elle. En cet instant elle crut entendre un léger bruit à la porte de la chapelle.

Convaincue que c'était son frère qui venait la joindre, ou un de leurs serviteurs qu'une pieuse pensée amenait à son côté, elle ne tourna

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pas la tète pour fixer sa fugitive incertitude à cet égard. Mais bientôt frappée de la lenteur de ce mouvement qui se rapprochait d'elle, et ne reconnaissant pas la marche ferme de Tristan ou le pas lourd d'un de leurs vieux domestiques, elle voulut savoir avec qui elle allait se trouver en communauté de prière et de regrets.

Sa surprise fut aussi grande que son émotion fut profonde, lorsqu'en se retournant, elle aperçut, debout sur le seuil de la chapelle, une vieille femme paralytique, qui, depuis bien des années, ne quittait plus l'asile qu'elle devait à" la charité du comte de Beaur égard. Appuyée d'un côté sur une béquille grossière, et de l'autre sur un bâton, elle contemplait douloureusement le cercueil et la jeune fille agenouillée. Son grand œil bleu était désolé mais sec, ses joues creuses étaient couvertes de la pâleur de la souffrance morale, ses lèvres qui ne pouvaient

DE BEALUEGAUD. 67

plus former aucun son, s'agitaient péniblement pour formuler une muette prière. A la voir ainsi, droite, immobile et pauvrement vêtue, tout autre que mademoiselle de Beauregard Teùt prise pour une apparition chargée de représenter aux funérailles de son père tous les malheureux que le défunt avait secourus pendant sa vie.

Alliette se leva, prit une chaise et la porta près de la paralytique, qu'elle pria à voix basse de s'asseoir.

Celle-ci refusa par un signe de tête négatif ; puis elle fit entendre, en montrant tour à tour le pavé de la chapelle et ses membres raidis, que, ne pouvant s'agenouiller, elle voulait rester debout.

Alliette se prosterna de nouveau à côté d'elle, et pendant quelques instants elles prièrent ensemble.

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Au bout d'un quart d'iieure environ , la vieille femme toucha respectueusement du bout de son bâton Mademoiselle de Beauregard, et lui indiquant la porte d'un geste, elle sembla l'inviter à soi tii- de la cliapel e.

La présence de celle femme condamnée depuis des années à 1 iriimobilité, était quelque chose de si extraordinaire, qu'AllieUe n'hésita pas à la suivre; elle lui offrit même son bras .pour l'aider à gagner le jardin.

La paralytique refusa ce secours comme elle avait refusé la chaise; et ,\lliette,avec une indicible surprise, la vit glisser à côté d'elle comme une ombre qu'une puissance surnaturelle eût fait mouvoir.

Bientôt elles se trouvèrent toutes deux sur une petite plate-forme qui terminait le perron de la chapelle. De la place oh elles s'arrêtèrent, on voyait d'un côté le cercueil où reposait le

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corps de M. de Deauregard, de l'autre le château où sa vie s'était écoulée.

La paralytique se tourna de manière h ce que les dernières lueurs du couchant éclairassent son visage. Eile voulait parler, et elle n'avait pas d'autre voix que l'expression de son regard: pour l'entendre il fallait la voir.

Les oiseaux qui peuplaient la futaie s'étaient tus une seconde fois ; le feuillage, trop jeune encore pour bruire, n'avait pas de murmures ; un silence subitement profond régnait partout.

La paralytique, dont le bras droit avait conservé un peu de mouvement, posa sa main sèche et tremblante sur l'épaule d'Alliette , comme pour lui dire : Ecoutez-moi.

Dernière Séparation.

Quelques mots sur la pauvre femme que nous avons laissée, à la fin du chapitre précédent, en tête-à-tête avec mademoiselle de Beauregard.

C'était la veuve d'un des métayers du comte défunt. Après la mort de son mari , elle avait été recueillie au château où le soin de la bassecour lui était confié. Frappée, jeune encore, de paralysie, elle était restée complètement inca-

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pable de rendre aucun service, et pendant plusieurs mois sa vie avait été en danger.

L'habileté du docteur Briant, aidée des soins intelligents d'Alliette, encore enfant à cette époque, avait empêché la mère Leclerc de mourir, mais n'était pas parvenue à lui rendre la parole et le mouvement. Toutefois, comme il restait un peu d'espoir de guérison, M. de Beauregard avait fait un arrangement à Tannée avec Briant, et la paralytique avait été mise en pension chez le docteur, qui pouvait, par ce moyen, la traiter et peut-être la guérir, sans sortir de sa maison. La mère Leclerc n'était pas gênante : chaque matin on rétablissait au coin du feu de la cuisine de Briant, sur un vieux fauteuil fourni par le mobilier du château. On passait une quenouille dans le cordon de son tablier, du côté de sa hanche gauche ; on plaçait un fuseau dans sa main droite, et la pauvre femme restait ainsi

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jusqu'au soir, ne pouvant ni agir ni parler, mais entendant tout sans avoir Tair d'écouter, voyant tout sans lever les yeux , et quelquefois même devinant ce qu'on voulait lui cacher, ce qui, du reste , était rare , car M. et madame Briant ne se contraignaient pas devant elle.

Elle avait suivi , avec une douloureuse anxiété, les phases de la maladie de son bienfaiteur,et elle était déjà instruite de sa mort quand le docteur était venu l'apprendre à sa femme , la veille au soir.

La mère Leclerc avait cinquante ans ; elle était grande et se tenait fort droite, car la paralysie l'avait frappée debout. Son visage étail flétri et triste, mais doux dans sa tristesse, el agréable encore dans sa destruction. Ses grands yeux, d'un bleu clair, dans lesquels la maladie avait tari la source des larmes, étaient toi.'jours intelligents, et devenaient tendres quand leurs

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regards s'arrêtaient sur des personnes qui lui étaient chères ; ils étaient presque radieux lorsqu'ils contemplaient A-lliette, et cela arrivait souvent, car l'aimable enfant ne laissait jamais passer un jour sans aller visiter la pauvre malade, pour lui demander à voix basse si on était bon pour elle , et si elle aavait besoin de rien.

Elles sont seules , comme nous l'avons dit ; le silence règne autour d'elles ; une vive clarté illumine le visage intelligent et désolé de la paralytique.

Elle lève son bâton, et, avec un geste que Texpression de son regard rend douloureux, elle montre à Alliette le cercueil exposé dans la chapelle.

— Hélas! ce n'est que trop vrai, dit mademoiselle de Beauregard en sanglotlant; nous ne le verrons plus ! Mais soyez tranquille, ma bonne

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mère Leclerc, njouln-lcl'o, ij:on frère et moi nous continuerons ce que mon père faisait pour vous...

Un senliment si douloureux se peignit sur la physionomie de la paralytique, qu'\lliette n'osa pas achever sa phrase ; elle avait entrevu quelle s'élail trompée en supposant que la pauvre femme n'était venue la trouver que pour être rassurée sur sa position. ,

— Je vous comprends , se hàla-t-elle de reprendre ; vous avez voulu venir prier avec nous: et Dieu vous en a donné la force. S'il pouvait donc maintenant vous guérir !

Le visage de la paralytique perdit un peu de son exprcsion douloureuse, mais il garda celle d'une vive anxiété.

— Nous avons fait une perte immense, irréparable , dit la jeune fille. Vous le savez bien , n'est-ce pas?

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Le regard qui répondit à ces paroles fui si expressif, qu'il sembla dire : Je connais mieux qievous toute l'étendue de votre malheur.

Un secret instinct dont A^lliette ne se rendit pas compte dans le moment, la détermina à parler de Tristan, et elle reprit :

— Mon pauvre frère est au désespoir !

La paralytique leva les yeux au ciel d'un air désolé , comme pour faire comprendre que le jeune Beauregard avait bien raison d'être désespéré de la mort de son père.

. — Enfin, continua A.lliette, lui et moi nous ne nous séparerons jamais : ce sera du moins une consolation pour tous deux.

La mère Leclerc laissa échapper son bâton , et sa main valide, rendue à la hberté, se posa sur le bras d'AUielte, qu'elle étreignit avec une vigueur extraordinaire.

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Vllielte se sentit frémir de la tête aux pieds. Les paroles alarmantes de son frère lui revinrent à l'esprit, et il lui sembla que cette étreinte convclsive lui disait d'y croire.

— Pourquoi me pressez -vous ainsi le bras; demanda-t-elle en faisant un appel à toutes les forces de son àme pour paraître plus tranquille. N 'est-il pas naturel que deux pauvres orphelins ne veuillent pas se séparer? Qui les aimerait comme ils s'aimeront ?

La face de la paralytique s'empourpra, ses yeux lancèrent des éclairs , sa main sèche et glacée se cramponna au bras d'Alliette, enfin un cri rauque et étouffé comme le râle d'un mourant sortit de sa bouche : la pauvre femme avait employé tout ce que Dieu lui avait laissé de facultés pour exprimer les craintes qui semblaient la torturer.

— Vous m'effrayez, ma bonne amie, lui dit

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Allielle en s'efibrçanl de sourire. On croirail, en vous voyant, que je suis menacée d'un danger dont vous avez seule le secret. Tâchez donc de vous faire comprendre plus clairement.

L'étreinte de la paralytique , de violente et convulsive qu'elle était , devint subitement douce et volontaire : elle n'exprimait plus que l'affection et une tendre sollicitude.

— Ecoulez -moi , ma chère Leclerc , reprit mademoiselle de Beauregard, si je ne me suis pas trompée, vous avez voulu me faire entendis? que quelque grand malheur m'est réservé; il m'a semblé aussi, continua-t-elle en baissant la voix, que vous redoutez de me voir habiter avec mon frère... Ce n'est pas de lui, je pense, que j'ai quelque chose à craindre.

Un signe de tête afïirmalif répondit h cette question indirecte. Les aveux de Tristan se trouvaient ainsi confirmés. Alliette tourna ses re-

ni: r.i:\ri'>i:(iAHi). <^1

gards vers le cercueil de son père : implorer cette protection, dans un semblable moment, c'était avouer qu'elle se sentait en péril, sans comprendre encore ce q[ui la menaçait, car dans sa pensée elle demandait à la fois à l'ombre de son protecteur des éclaircissements et des inspirations.

Elle s'aperçut que la paralytique semblait écouter avec attention quelque bruit vague ou lointain. Elle prêta aussi l'oreille: quelqu'un s'avançait sous la futaie, depuis quelques instants enveloppée des ombres du crépuscule : bientôt elle reconnut le pas de son frère.

Machinalement, elle ramassa le bâton de la mère Leclerc, et elle le lui rendit, afin qu'elle pût s'éloigner si elle ne voulait pas se rencontrer avec Tristan : mais la mère Leclerc resta immobile à sa place : loin de redouter une entrevue, elle semblait l'attendre et la désirer.

82 TIIISTAN

Lo joune comte inonla le perron.

— Je me suis fait attendre , ma sœur , dit-il . C'est malgré moi, croyez-le bien. Mais vous n'êtes pas seule, Alliette ! qui donc est là près de vous ?

— La mère Leclerc, mon frère: l'excellente femme a voulu venir prier près du cercueil de mon père ; remercions-la de cette preuve d'attachement et de reconnaissance.

— La mère Leclerc! s'écria Tristan d'une voix qui exprimait tout à la fois la surprise et l'inquiétude-mêlées à un mécontentement mal dissimulé. La mère Leclerc ! elle peut donc marcher maintenant?

— C'est son cœur qui l'a amenée j usqu'ici , répondit Alliette douloureusement étonnée. Hélas ! elle est à peu près toujours dans le même état.

— Je vais appeler un domestique pour la faire

DR BKAIIIIKCJAUD. 85

reconduire chez le doctonr, dit Tristan, conime s'il n'avait pas entendu la touchante explication de sa sœur ; et je recommanderai à Briant de la faire garder à vue.

La paralytique frappa du bout de son bâton le pavé retentissant de la plate-forme ; puis elle se miten mouvement, et quoique Tristan reculât de quelques pas, elle se trouva bientôt à son côté. ^

Malgré l'obscurité, Allielte remarqua que le visage de son frère se couvrait d'une pâleur mortelle.

— Que me voulez-vous? s'écria-t-il avec hauteur et rudesse. Auriez-vous aussi retrouvé la parole.

La paralytique étendit le bras dans la direction du cercueil, et après l'avoir laissé pendant quelques instants dans cette position, elle le ra-

84 ÏIllSTAN

mena du côté d'Allielte comme si elle voulait la bénir ou la protéger.

Puis elle descendit le perron avec une lenteur solennelle, désespérante pour Trislan que cette scène mettait visiblement mal à l'aise, et elle disparut sous la futaie de châtaigniers.

AUielte courut se prosterner dans la chapelle : elle avait bien besoin de prier, et elle redoutait une explication qui lui eût éclairci tout ce qui venait de se passer.

Son frère s'agenouilla près d'elle. Elle l'entendit bientôt prier avec ferveur et sanglotler* avec désespoir. L'abime de ses doutes se creusait de plus en plus.

La soirée s'écoula triste el paisible. L'abbé Vialard était venu pleurer avec eux.

Le lendemain, dès l'aube du jour, la cloche

DE BEAUREGAUD. 85

de 1 eglisiB de Beauregard rappelait aux habitants du village qu'ils avaient perdu un protecteur et un ami. Ses lugubres tintements, au milieu desquels semblait gémir la voix des pauvres, trouvèrent Alliette et Tristan déjà debout et réunis. Le souvenir de leurs explications et de la scène de la veille était absent de leurs cœurs, uniquement remplis par le sentiment douloureux de la perte qu'ils avaient faite. Assis l'un près de l'autre, ils pleuraient amèrement et échangeaient de naïves assurances de dévoùment et de tendresse. Cette vie , dont ils se retraçaient les moindres circonstances, avait été si belle et si pure que le besoin et la volonté de l'imiter ne leur envoyaient que des inspirations belles et pures comme elle. Ils savaient que d'unanimes regrets environneraient ce cercueil qu'ils allaient accompagner à la dernière demeure de tous, et sans se le dire ils voulaient s'associer, sans préoccupation étrangère, à la douleur com-

mune. Pour Alliette, d'ailleurs, cette tiche était facile. Un moment sa pensée avait pu se détourner de son malheur pour s'inquiéter de son avenir; à cette heure suprême elle ne sentait plus que la souflrance d'avoir perdu l'être qu'elle chérissait le plus au monde : la pauvre enfant n avait jamais connu sa mère.

Il fallut s'arracher à la poignante douceur de ces instants de trêve , car le moment de la séparation était arrivé. Alliette et Tristan descendirent dans la salle à manger, qui était la plus grande pièce du château. •

Ils y trouvèrent une foule nombreuse et sympathique. Tous leurs voisins des campagnes environnantes, toutes leurs connaissances de la ville, des gens dont ils ne savaient pas les noms, mais qui savaient les vertus de leur père, les habitants du village , depuis les vieillards jusqu'aux enfants, étaient là réunis, et les accueil-

DE BEAUUEGAUl). 87

lirent de la manière la plus touchante. Leur jeunesse, leur beauté, le désespoir qui se peignait sur leurs visages, l'anxiété de chacun en songeant à leur isolement, tout contribuait à exciter dans les cœurs un intérêt vif et tendre qu'on leur manifestait de la manière la plus affectueuse et la plus délicate. Cette scène fut déchirante , mais elle leur fit du bien, car ils y trouvèrent une nouvelle preuve de la légitimité de leur douleur.

Quelques amis , on en a beaucoup dans un semblable moment, engagèrent à voix basse Tristan à supplier sa sœur de ne pas assister à la cérémonie, Elle les entendit, et, en les remerciant du regard , elle leur fit comprendre que son désespoir était trop réel, et devait être trop durable , pour qu'il fût nécessaire de le ménager.

On vint dire que tout était prêt...

Tristan ofl'rit le bras à sa sœur , et tout le monde se dirigea vers la chapelle.

Dix-huit prêtres, en tète desquels était l'abbé Yialard, entouraient le cercueil. Quand les orphelins parurent , les chants commencèrent ; quatre paysans , vêtus de deuil , soulevèrent la bière, et le cortège s'achemina lentement vers l'église du village.

Comme la veille , le ciel était radieux , l'atmosphère douce et parfumée. La procession mortuaire se déroulait entre des haies fleuries autour desquelles bourdonnaient de brillants insectes, d'oii s'échappaient des oiseaux au vol rapide comme la pensée , au chant joyeux comme l'espérance. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne découvrait personne dans la campagne, on ne voyait aucun char soulever la poussière des chemins , on n'entendait ni le bêlement des agneaux , ni le beuglement des

DE BlilÀURËGAKb. 89

génisses ; car toute la population était là pour escorter la dépouille mortelle d'un homme de bien.

La cérémonie fut longue et solennelle dans sa simplicité rustique. Quand elle fut terminée, on se rendit au cimetière qui était voisin de l'église. La famille de Beauregard n'ayant jamais possédé de sépulture particulière , la fosse du comte avait été creusée près de celle d'un vieux pâtre, mort huit jours auparavant.

Les derniers chants retentirent ; la première pelletée de terre tomba lourdement sur le cercueil; le prêtre prononça d'une voix brisée le requiescat in pace : tout était consommé.

Tristan tomba évanoui sur le bord de la fosse.

On se précipita pour le secourir : dans le mouvement que la foule fit pour se rapprocher,

90 TRISTAN DE BEAUUEGARD.

on aperçut la mère Leclerc immobile et debout de l'autre côté de la fosse.

Jours de trêve.— Les voisins.

Nous ne raconterons pas, jour par jour, heure par heure, tout ce qui se passa après la mort de M. de Beauregard; nous ne ferons pas assister nos lecteurs à l'ouverture du testament qui renfermait ses dernières volontés ; nous ne montrerons pas ses deux enfants, rentrant, après la cérémonie des funérailles, dans ce château que l'absence d'un seul être semblait avoir dépeuplé : chacun s'est trouvé dans des circonstances

i;4 TiUSiAN

analogues, et tout le monde sait que le douloureux étonnement qui suit la disparition dïm chef de famille, cause une stupeur plus ou moins longue pendant laquelle ceux qui survivent n'ont ni l'énergie, ni la volonté de rien résoudre. Il semble qu'on craigne de se soulager un moment de la souffrance qu'on éprouve, en arrangeant le présent, ou en se préoccupant de l'avenir; on voudrait éterniser le mal dont on a été frappé; on éloigne tout ce qui pourrait le remplacer par d'autres préoccupations : c'est ce que les égoïstes appellent user sa douleur : les cœurs aimants et pieux , en agissant ainsi , espèrent l'éterniser.

Telle avait été tout naturellement la conduite des deux orphelins. Après la cérémonie, en se retrouvant au milieu de leurs serviteurs désolés, ils s'étaient bornés à déclarer que tout resterait dans l'état actuel. Etablir un ordre nouveau

m: nFAuiU'.GAKD. 95

dans les habiludos do la inai;^on , changer un meuble de place, supprimer un seul de ces abus qui sont les secrètes jouissances des vieillards , leur eût semblé une profanation. Ils ne- cherchaient pas à se créer des illusions sur la perte qu'ils avaient faite ; ils voulaient au contraire en sentir à chaque instant le vide irréparable et profond, et ils pensaient qu'ils y parviendraient plus facilement en abandonnant leurs intérêts à des traditions, au lieu de les protéger par des soins instantanés et des volontés nouvelles.

Près d'un mois s'était écoulé dans cette pieuse indifférence. Les jours passaient uniformes et tristes, sans que Tristan et Alliette eussent une fois abordé , même indirectement, la grave et délicate question de leur avenir. Leurs voisins, leurs amis y songeaient pour eux ; mais comme, à l'exception de M. Vialard, les orphelins n'avaient encore reçu personne , aucun avertisse-

1)0 li.ISTAN

mcnlncU'ur ;ivnil (;(('Mlonno. Briant, qui s'était inutilement présenté plusieurs fois, gémissait de cette obstination, et il en parlait avec amertume. Son attachement pour les enfants de son vieil ami était sincère ; puis il avait un irrésistible penchant à se mêler des affaires d'autrui, sans compter que sa femme lui reprochait aigrement, du matin au soir, la préférence qu'on accordait au curé, comme s'il avaitdépendu du pauvre docteur de l'obtenir à sa place.

— Tu ne sais pas t'y prendre, lui disait-elle un jour, aprèsune discussion plusaniméeque de coutume ; à ta place, j'écrirais à M. Tristan que tu as des droits plus anciens que ceux de M. le curé, et s'il a un peu de cœur, il t'engagerait à venir le voir.

— Mais, ma chère amie, je ne sais pas jusqu'à quel point cette manière d'agir serait déli-

DR ni.AUlU.GAUT). 07

cate, répondait le docteur : les convenances, ma dignité!..,

— Les convenances! ta dignité! Voilà de belles raisons ! On est ami ou on ne l'est pas. Si on l'est, il faut le prouver. Eh bien, je sais que tout est à l'abandon au château. Personne n'y donne des ordres : les partages ne sont pas foits , et un beau jour ces pauvres enfants se réveilleront ruinés.

— D'où diable sais-tu cela?

— Du notaire à qui je l'ai demandé hier a A.utun.

— Ah ! tu as demandé cela au notaire ! Au fait c'est une bonne idée que lu as eue là.

— Si je n'en avais pas des idées , qui en aurait ici?

Le docteur se mit à siffler un air entre ses dents : c'était son habitude, chaque fois qu'il

O^i TitlSTAN

ne voulait ni approuver ni contredire sa femme.

— Vous êtes vraiment d'un égoïsme révoltant, reprit celle-ci avec un redoublement d'aigreur. Vous devez tout à ce pauvre M. de Beauregard, puisque sans lui vous ne m'auriez {îas épousée ; mais comme il faudrait vous remuer un peu pour rendre service à ses enfants, vous cherchez à me persuader que cela ne serait pas convenable , c'est absolument comme votre fille Corinne : depuis son retour, je la tourmente pour qu'elle écrive à mademoiselle Allietfe afln de lui demander la permission d'aller la voir, elle me répond que c6 serait indiscret : elle a le cœur aussi sec que vous.

— Ah! madame Briant, respect àCorinne,ditle docteur avec un sérieux jovial mais décidé : c'est une excellente enfant^ et je ne permet'rai à personne, pas même à vous, d'en mal parler.

— Vous direz ce que vous voudrez, elle est égoïste et elle a des goûts vulgaires.

\)]\ RFAlHîEr.\l\D, 99

— Egoîstt) ! parce qu'elle est gaie comme mm pinçon ! Des goûts vulgaires ! parce qu'elle aime les fleurs et les oiseaux, au lieu de se donner des airs de grande dame en dédaignant les plaisirs modestes de la campagne ! Ma foi ! je la trouve charmante comme elle est, et je ne voudrais pas qu'elle fut autrement. Néanmoins je suis assez d'avis qu'elle doit écrire à mademoiselle Alliette. Elles s'aimaient beaucoup autrefois, et je ne serais pas étonné qu'au château on fil une exception en sa faveur ; mais encore faudrait-il la solliciter.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Corinne entra.

C'était une jeune fille de seize à dix-sept ans, blonde, fraîche et rieuse. Toute sa personne était en harmonie avec les goûts que sa mère venait de lui reprocher.

Elle portait un panier dans sa main gauche ;

'^00 TUIST'.N

un immense chapeau de paille était passé dans son bras droit.

— Encore tête nue, mademoiselle ! s'écria madaûie Briant. Vous êtes incorrigible. Je ne cesse de vous dire que le soleil de mai est mortel pour le Icint, vous ne tenez aucun compte de mes avertissements. Votre visage ne sera bientôt qu'une tache de rousseur.

— Ne me grondez pas, maman. J'ai toujours marché à l'ombre.

— L'ombre! l'ombre ! il n'y a rien de plus mauvais quand on a chaud Vous vous enrhumerez, et ce sera un prétexte pour ne plus étudier votre chant. On dirait vraiment que vous prenez à tâche de me désobéir en tout. Mais qu'apportez-vous dans ce panier? Quelques vilaines fleurs des champs, ou quelque nid d'oiseaux infects et criards.

DE BEAUHEGAHD. 101

— Ce sont des œufs frais, ma mère. Vous vous êtes plainte, hier, que ceux qu'on vous avait servis n'étaient pas bons, et j'ai été en demander à la fermière des Ravrias.

— La cuisinière vous saura bien bon gré de faire sa besogne, reprit sèchement madame Briant, en repoussant sa fille qui voulait Tembrasser ; quant à moi, j'aurais préféré que vous travaillassiez votre piano.

Madame Rriant appuya sur cet imparfait du subjonctif pendant que son mari fronçait le sourcil comme si un bruit discordant eût frappé son oreille.

—Ta mère a raison, Corinne, dit doucemennt le docteur ; tu négliges un peu tes talents, et tu as tort de sortir sans chapeau.

• — Mais, mon père, je vous entends toujours dire que les femmes ne cultivent plus

leurs talents quand elles sont mariées, répondit Corinne en se suspendant au cou du docteur avec un abandon enfantin ; pourquoi dès lors prendre tant de peine pour les acquérir ?

— Pourquoi! pourquoi! Voilà le fruit de vos sots discours, Monsieur, s'écria madame Briant. Grâce à eux, votre fille, pour l'éducation de laquelle j'ai dépensé dix mille francs , ne sera jamais qu'une paysanne.

Le docteur aurait bien voulu que sa fille lui eut épargné cette algarade ; mais l'aimable enfant était toujours suspendue à son cou; il sentait contre sa joue le contact de son doux et frais visage, et il ne se trouva pas la force de la gronder pour avoir la paix : il chercha donc à obtenir ce résultat par un autre moyen.

— Ma petite Corume, lui dit-il, veux-tu mG faire un plaisir?

DE lîEAUUECAUD. ^ 05

— Si je veux tous faire un plaisir, mon père I mais dix, mais cent, si j'en suis capable , répondit-elle en bondissant de joie.

— Eh bien ! tu vas écrire une petite lettre , gentille comme toi, à mademoiselle Alliette , pour lui demander la permission d'aller la voir.

— Que voulez-vous que je lui dise? il y a si longtemps que je ne l'ai vue.

Madame Briant haussa les épaules. Sa figure avait la lividité à la fois ardente et sombre d'un nuage qui va éclater.

— Tu lui diras, se hâta de reprendre le docteur, que tu prends bien part à ses chagrins, et que tu la pries de te permettre d'aller pleurer avec elle.

— Cela fera une belle lettre, ma foi, ajouta dédaigneusement sa femme. Avez-vous donc passé huit ans on pension, Mademoiselle, pour

^ O't TUISTAN

ne pas savoir ce qu'on doit dire en pareille circonstance ?

— Je ferai de mon mieux, maman; et si je suis embarrassée, j'espère que vous aurez la bonté de m'aider.

— Interroge ton cœur, ma fille, interrompit vivement M. Briant ; je suis sur qu'il t'inspirera bien ! tu es si bonne ! si vraiment bonne !

Corinne sortit en courant.

— A merveille, Monsieur, flattez-là! diteslui qu'elle a plus d'esprit, plus de tact que sa mère, et vous en ferez une sotte orgueilleuse au lieu d'une sotte étourdie qu'elle est. En vérité , pour un peu je la renverrais dans sa pension , d'où elle ne sortirait plus que pour se marier.

Le docteur ne répondit rien à cette nouvelle sortie de sa femme; mais il arrêta sur elle un re-

DE BEAUKEGAUD. 405

gard si profondément sardonique , qu'elle comprit bien que sa menace n'était pas prise au sérieux. Ce petit échec la calma, du moins en apparence, et lorsque Corinne, quelques instants après, rentra tenant à la main le billet qu'elle venait d'écrire à Alliette, elle trouva sa mère dans des dispositions beaucoup plus pacifiques. Elle fut même facile jusqu'à donner une muette approbation aux naïves inspirations de sa fille que nous transcrivons ici ;

« Nous nous aimions autrefois ; je vous aime toujours : vous seriez donc bien bonne de me permettre d'aller pleurer avec vous.

« Corinne. »

— C'est bien, ma fille, dit le docteur avec une certaine émotion dans la voix ; c'est même très bien. Viens m'embrasser.

— Il faut envoyer ce billet par le domestique, ajouta madame Briant. Où est Lazare ?

^OG TIUSTAN

— Â. la sablière, ma chère amie, répondit le mari, du ton dun homme qui sait d'avance que sa réponse sera mal accueillie.

— De sorte que s'il vient une visite , il faudra que ce soit Toussine qui l'annonce : c'est agréable !

— Écoute donc, ma bonne, repartit Briant, tu veux avoir un parc : il faut bien alors que j'en fasse sabler les allées , autrement tu dirais que je ne cherche pas à te plaire, ce qui est, au contraire, ma préoccupation de tous les instants.

C'était vrai : M. Briant songeait sans cesse à être agréable à sa femme ; mais comme il agissait toujours sous l'influence de la peur, il en résultait qu'il atteignait rarement son but.

— Que ne prenez-vous un garçon jardinier ? répondit sa bénigne moitié, sans paraître avoir fait attention à la touchante profession de foi

DL BEAUllEGARD. ^ 07

conjugale qu'on venait de lui adresser. Eh bien! puisque Lazare n'est pas là, vous porterez celte lettre vous-même, et vous aurez soin de demander la réponse.

Entre loutes les exigences de sa femme, le docteur avait une prédilection particulière pour celles qui l'envoyaient hors de la maison. Il appelait cela ses bons moments.

Aussi prit-il allègrement sa canne et son chapeau, pendant que Corinne fermait sa lettre et se disposait à y mettre l'adresse.

— Que faites- vous là, ma fille? s'écria avec impétuosité madame Briant : je crois, Dieu me pardonne, que vous allez clore cette lettre avec un pain à cacheter !

— Et que voulez-vous que je prenne, maman ?

108 rnisTAN

— Cette cire lilas, Mademoiselle ; et ce cachet à devise.

Le cachet représentait un amour poursuivant un papillon ; avec ce lieu commun : Lequel des deux est le plus volage ?

Corinne obéit, ou plutôt elle eut l'air d'obéir, car lorsque le cachet fut appliqué, elle en effaça l'empreinte avec son ongle, pendant que la cire était encore molle.

Tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas, et une grosse paysanne, aux pieds nus, et aux bras rouges et hàlés parut sur le seuil.

— Madame ! madame ! ce sont des Monsieur s; qui demandent à vous parler, dit-elle avec précipitation.

Madame Briant fit une moue de chatte en colère, mais presqu'aussitôt un sourire caressant illumina son visage.

DR liKAliP.KCAhD. >| 00

— Monsieur le baron d'igornay ! cl M. César ! mpis comme c'est aimable ! Monsieur Briant, donne donc des sièges i\ ces messieurs.

Et joignant l'action à la parole, elle avança elle-même des fauteuils, pendant que les deux visiteurs se confondaient en excuses et s'évertuaient en salutations multipliées.

Le baron d'igornay, pour nous servir du langage de madame Briant, était un bon gentilhomme des environs; M. César était son fils unique.

Le baron avait entre soixante-six et soixantehuit ans ; il était grand, sec et assez bien conservé. Ancien émigré, il avait servi autrefois en Allemagne dans la légion de Mirabeau, et il rappelait ce temps avec complaisance.

11 portait ce jour-là des botles à la prussienne, un pantalon de casimir gris-perle, un gilet de

! 10 ÏKI lAiN

piqué chamois, un liabit. bleu barl)cau assez neuf, mais d'une coupe surannée ; un iuîrnrnse jabot de linon, brodé et empesé , s'épanouissait sur sa poitrine, deux chaînes de montre, Tune en cheveux blonds, l'autre en cheveux noirs, et toutes deux maintenues droites par des paquets de breloques, descendaient sur ses cuisses.

César avait vingt-cinq ans : il était long et seccorame son père; en le voyant, on se représentait le baron à l'époque où il passait pour un des crânes de la légion de Mirabeau. Quant à. sa mise, elle était celle de tous les jeunes gens de la province qui ne sont jamais venus à Paris.

Après les compliments d'usage , comme on dit dans les départements , madame Briant fit signe à son mari d'aller exécuter l'ordre qu'elle lui avait donné. D'abord l'exécution de cet ordre lui tenait au cœur, puis elle n'aimait pas que le docteur fut là quand elle recevait des vi-

sites : elle ne le trouvait pas assez distingue.

— Excusez-le, messieurs, dit-elle en voyant qu'il so disposait à lui obéir. Jl va voir un malade, et vous savez : le devoir avant tout. M. Briant est fort exact, quoiqu'il ne soigne que les pauvres.

Tout en donnant cette explication de l'absence de son mari, madame Briant avait trouvé le moyen de faire entendre à sa fille, par une pantomime intelligente et énergique, de se tenir plus droite et d'aller arranger ses cheveux.

Corinne sortit avec son père. Avant de quitter le salon, le docteur avait demandé avec lx)nhomie au baron , sans tenir compte des signes de détresse de sa femme, s'il ne lui fixait pas le plaisir et l'honneur de diner avec eux.

Un refus exprimé avec regret avait satisfait tout le monde; et madame Briant, dégagée de

-I 12 TIU.sIaN

toute préucGUpalioii , put se mettre à faire des frais : nous nous servons à dessein cVune de sÇs, expressions favorites.

Elle parla des cures nombreuses et gratuites de son mari , des talents distingués et de l'aimable caractère de sa fille , de leur vie patriarchale , et enfin de leurs jeunes voisins du château.

— Aous venons de nous présenter chez eux, pour la quatrième fois , depuis la mort de ce pauvre Beauregard , dit le baron ; et on nous a fait répondre qu'on ne recevait pas encore.

— C'est absolument ce qui nous arrive, tous les jours, reprit vivement madame Briant, intérieurement flattée d'apprendre qu'on n'avait pas fait d'exception en faveur du plus vieil ami du comte.

— Beauregard a fort mal élevé ses enfants,

i)i: iu:Aiii\EG.\r.i), 4 15

ajouta le baron en contemplant son fils avec orgueil , comme il se serait regardé dans un miroir. Je le lui ai toujours dit, et je l'avais prévu dep'iis l'époqce où nous étions ensemble de Vanille côté.

L'autre côté : c'était la manière du baron pour désigner l'émigration : il l'avait adoptée par prudence lors de sa rentrée pendant le Consulat, et il l'avait gardée depuis parce qu'elle exprimait parfaitement son idée.

— 11 est certain que les jeunes gens d'aujourd'hui ne ressemblent guère à monsieur, dit madame Briant en faisant la plus gracieuse de ses mines à César, qui devint rouge comme une pivoine et qui se mit à ronger le pommeau de sa cravache.

— K\\\ c'est que nous avons conservé les traditions du bon vieux temps, répliqua le baron

1 1 -< Tl'.ISTAK

(luri Ion emphatique. Mais pour en revenir â vos jeunes voisins , est-ce qu'ils comptent toujours vivre ainsi? Ce serait bien peu conforme aux usages généralement adoptés dans .la bonne société. Qu'en pensez-vous, madame Brian t? Vous qui êtes une personne d'esprit et de tact.

— Je pense, reprit celle-ci en se rengorgeant, qu'il est bien difficile de prévoir ce qui sortira de deux têtes sans cervelle. Si M. Tristan était seul , on pourrait en espérer quelque chose ; mais sa sœur, qui le gouverne comme un enfant, ne lui fera faire que des extravagances.

~ Vous m'étonnez, dit naïvement le baron : je la croyais , au contraire, beaucoup plus sensée que lui.

— Elle l'était effectivement autrefois, repartit négligcnmient madame Briant ; mais depuis qu'elle est malade, elle est devenue bien fantasque.

DR REAUUEGAIID. 1 15

— Malade ! s'écriale baron : ot depuis quand?

— Oh ! cela remonte déjà à plusieurs mois. Il parait même que son état laisse très peu d'espérance. Entre nous, c'est l'opinion du docteur, quoiqu'il n'en veuille pas convenir.

Le retour de Corinne interrompit cette conversation. La naïve enfant avait été réparer le désordre de sa chevelure ; mais il était facile de voir, au peu de soin qu'elle y avait mis, qu'elle avait plutôt fait un acte de complaisance et de soumission qu'elle n'avait obéi à un désir personnel déplaire.

Madame Briant n'entra pas dans ses vues désintéressées. A. peine sa fille fut-elle assise qu'il lui fallut exhiber tous les trésors de son éducation. On l'obligea à montrer ses^ dessins et ses aquarelles, informes ébauches où se révélait la résistance d'une nature détournée de sa voca-

-il G TRHTVN

tion naturelle. On lui fit chanter une romance française, un grand air italien, et exécuter sur le piano une fantaisie qualifiée de brillante par sa mère : enfin on la soumit sans pitié à toutes les tortures auxquelles sont condamnées les jeunes filles jusqu'à ce qu'elles aient trouvé un mari.

— C'est charmant ! c'est charmant ! disait le baron à chaque nouvelle exhibition.

— C'est charmant ! c'est charmant ! répétait César, en regardant bien plus Corinne qu'il ne l'écoutait.

Madame Briant , ravie des succès de sa fille, l'embrassa avec passion.

— Et c ost,que nous avons autant de qualités solides que d'agréments, dit-elle à demi-voix au baron, pendant que son fils rôdait autour du

DE BEAUKIiGARD. i\7

piano pour dire à Corinne un mot qu'il ne pouvait pas trouver.

— II faut la marier, répondit le baron.

— Nous y songeons déjà ; mais je vous confle que nous sommes très difficiles.

— Et vous avez raison, morbleu. Allons César, vous ferez un autre fois la cour à mademoiselle. La Biche et Rognolel sont au grand soleil.

— Comment, messieurs, vous n'avez pas fait mettre vos chevaux à l'écurie, et vous ne voulez pas dîner avec nous, s'écria madame Briant. Mais c'est nous traiter bien mal ! Corinne , voyez donc où peut-être Lazare ; qu'il amène les chevaux de ces messieurs, puisqu'ils ne veulent pas accepter notre fortune du pot.

Cet ordre était superflu , car Lazare , en

i^8 TRISTAN DE BEÀUREGÂKD.

voyant debx cavaliers se diriger vers l'habitation de ses maîtres, s'était hàlé de quitter la sablière; il avait entrevu la perspective flatteuse de recevoir une pièce de cinquante centimes, et, les deux chevaux derrière lui, il se tenait à la porte de la maison.

Madame Briant accompagna ses voisins aussi loin qu'elle le put, suivie de sa fille à laquelle elle n'oublia pas de faire prendre un chapeau.

Quand elles rentrèrent dans le salon, elles y trouvèrent le docteur.

Il remit à Corinne un billet aussi laconique et aussi tendre que le sien. Voici ce qu'il contenait :

« Puisque vous partagez nos chagrins, ma bonne amie, venez : je vous désirais, et maintenant je vous attends. »

Madame Briaul. — Amitié d'eufaucc

Il y avait deux choses que madame Briant détestait particulièrement : c'était d'abord le peuple d'où elle était sortie , et ensuite la noblesse oii elle n'avait pas pu entrer. Son aversion pour le premier se trahissait franchement, en toutes circonstances , par des mépris hautains et une dureté systématique, dont les gens de sa maison et les paysans de son village ressentaient cha(iuc

122 TUISIAN

jour les effets; quant à sa haine pour la seconde, c'était autre chose : au lieu de la montrer, elle la dissimulait sous des dehors caressants jusqu'à la flatterie, et quelquefois obséquieux jusqu à la bassesse. Elle aurait certainement fait les plus grands sacrifices du molide pour qu'il n'y eût pas un seul gentilhomme dans le pays ; mais puisqu'il y en avait, elle aurait été désolée de n'en pas connaître quelques-uns ; et quand elle recevait des visites aristocratiques, elle était pendant vingt-quatre heures d'une humeur charmante. Puis le naturel reprenait le dessus : elle croyait se rappeler une parole familière; la bonhomie de ses visiteurs lui semblait un sans-façon méprisant, et elle retombait dans ses préjugés, sauf à les cacher encore à la première occasion. Ainsi, loyalement ou hypocritement, elle haïssait ses supérieurs et ses inférieurs dans la hiérachie sociale : nous ajouterons qu'elle aimait peu ses égaux et qu'elle les fréquentait le

DE BEAURECAUD. 123

moins possible : elle leur trouvail, disait-elle, de mauvaises manières.

11 résulte de cela que la mort de M. de Beauregard avait été une perte sensible pour elle, e^ que la retraite àlaquelle ses enfants semblaient s'être condamnés, lui paraissait un malheur et une humiliation ; car si elle se prolongeait, madame Briant ne pourrait plus dire à ses anciennes connaissances de la ville, qu'elle cherchait à éloigner : a Nous vivons fort retirés, et nous ne voyons plus que les Beauregard et quelquesuns de leurs amis, qui sont aussi les nôtres. » Traduction exacte : vous n'êtes que des bourgeois, et nous aimons autant ne pas vous recevoir chez nous, puisque nous avons mieux.

Hàtons-nous de dire , pour être juste, que tout n'était pas égoïsme dans les petites ruses de cette vanité. Madame Briant avait une fille, cette fille devait être riche ; ce n'était pas offen-

^ 24 f niSTAN

ser Dieu que de souhaiter qu'elle fut comtesse ou baronne, et il ny avait pas trop de folie à l'espérer. A la vérité Corinne n'était pas devenue tout ce que sa mère avait désiré qu'elle fut; mais avec un peu d'adresse on pourrait dissimuler ce désappointement jusqu'au jour oii il n'y aurait plus d'inconvénient à cequ'il fut connu. Parler beaucoup de ses talents, les produire quelquefois en présence de personnes favorablement prévenues , étaient de ces moyens usés qu'on blâme toujours quand le voisin les emploie, mais qui réussissent assez souvent pour justifier le fréquent usage qu'on en fait. On a beaucoup médité et beaucoup écrit sur T origine de rinvention des arts d'agrément : serait-il bien déraisonnable de dire que l'honneur peut en être revendiqué par une mère qui avait douze filles à marier? Nous soumettons cette idée assez neuve à l'impartialité de toutes les femmes qui se trouvent plus ou moins dans le même cas.

hv. i'.i.An'>K(.Ai;n^ ^25

Bien que César d'Igornay fut fils uni(iue et qu'il dût être un jour baron, il n'occupait que le second rang dans les ambitions maternelles de madame Briant. On le ménageait, mais uniquement par mesure de prudence, c'est-à-dire comme une manière d'en-cas, comme une ressource dernière dans une circonstance désespérée. Le rêve de la mère de Corinne, sa pensée de tous les instants, le mobile de toutes ses actions, le total de tous ses calculs, le dada sur lequel elle chevauchait jour et nuit par les monts et les vaux de l'espérance, c'était son voisin Tristan de Beauregard. 11 n'était pas fils unique comme César ; mais il pouvait le devenir en quelque sorte par le célibat de sa sœur, qui passait à tort ou à raison pour ne pas avoir la vocation du mariage. Qui avait répandu ce bruit dans le public? c'était une chose dont madame Briant s'inquiétait peu, et elle ne parlait du fait lui-même que parce qu'il était connu de

^2G Ti'.ISTAiN

tout le monde. Seulement, quand on Kinterrogeait sur les causes de réloignement d"Al!i."tte pour les doux nœuds de l'Iiyménée, elle répondait en recommandant le secret, en sa qualité de femme de médecin : « La pauvre enfant a une santé déplorabk. » Et les gens auxquels elle avait fait cette confidence s'en allaient répétant partout. « Mademoiselle de Beauregard ne vivra pas, c'est le docteur Briant qui nous l'a dit.

La noble visite reçue dans la matinée avait laissé madame Briant dans la disposition d'esprit dont nous avons parlé plus haut, c'est-àdire qu'elle était contente d'elle-même et des autres, parce que sa vanité était satisfaite. Si Toussine avait annoncé les visiteurs d'une façon un peu rustique, par compensation Lazare s'était trouvé à son poste au bas du perron avec les chevaux; si Corinne avait miaulé sa romance, anonné son grand air italien et bar-

I»E BliALiUEf.MiD. ^27

bouille sa sonale brillaule, elle avait fait tout cela avec une p;irfaile bonne grâce, qui, pour (l(!s gens peu connaisseurs, avait pu avoir un certain charme; enfin, le baron n'était pas resté à diner, et, comme on l'en avait prié, l'honneur était sauf. Ce n'est pas que madame Briant fut avare; mais elle était vaniteuse, et elle aimait mieux traiter splendidement que recevoir avec bonhomie : passons-lui cette petite faiblesse.

A ces causes de contentement, il s'en joignait une autre qui en doublait la valeur quoiqu'elle les dominât : nous voulons parler du petit billet d'Alliette à Corinne. Il ne contenait pas d'invitation particulière pour le docteur et sa femme,mais il appelait leur fille, et c'était ressentiel. La quarantaine une fois levée, il était permis de suposer que l'ancienne intimité se rétablirait, et quels résultats ne pouvait-on pas espérer d'une fréquentation de tous les jours? Ces pau-

il^S TRISTAN

vrcs enfants claiciil nnihcureux, on entrerait dans leur douleur; ils paraissaient indifférents à leurs intérêts, on se mêlerait de leurs affaires : On toucherait donc leurs cœurs par des sympathies, en même temps qu'on s'emparerait de leur esprit par des services. Tristan était difficile à conduire, mais le chagrin pouvait avoir adouci son caractère, et si l'amour se mettait de la partie, on finirait par la gagner, à coup sur. Toutes ces réflexions, tous ces calculs, madame Briant mit moins de temps à les faire que nous n'en avons mis à les résumer, car ils se présentèrent tous ensemble à son inielligence maternelle.

A-Ussi, pendant le diner, elle dit à sa fille :

— La soirée est magnifique, Corinne. Tu devrais en profiler pour aller voir mademoiselle Alliette. Autant nous avons montré de réserve jusqu'à ce jour, autant nous devons montrer

ni: nrvrr.EGAnn. ^20

d'empressement à présent. Qu'en penses-tu , mon mari ?

Tutoyer sa fille, consulter son mari, c'était, de la part de madame Biant, prouver qu'elle voyait le ciel ouvert.

— Je suis tout-à-fait de cet avis, dit le docteur. Je conduirai donc Corinne au château tout-à-l'heure.

— A merveille ! mon ami ; mais il faudra la laisser à la grille, puisque le billet ne fait pas mention de nous.

—Comment reviendrai-je? maman, demanda Corinne.

— Mademoisellle Allietle aura sûrement l'obligeance de te faire ramener par sa femme de chambre.

— Ou je pourrai aller la chercher, ajouta Briant.

— Prenons garde d'avoir lair importun, mon ami. Ce ne serait vraiment pas délicat.

— Eh bien ! dit Corinne, je vais aller mettre mon chapeau.

— Tu feras bien aussi de changer de robe, reprit sa mèr-e.

— Mais ce n'est pas une visite de cérémonie que je fais, maman.

— Tu as raison, mon enfant ; mais tu vas chez des personnes en deuil, et cette mousseline rose n'est, conviens-en, pas de circonstance. Ta robe de taffetas d'Italie sera beaucoup plus convenable.

— Elle est verte, je crois, dit naïvement le docteur; et cela se ressemble beaucoup.

— Yert-foncé, monsieur Brian t.

— Vert-chou, ma chère femme.

OK BEAUULGAR!). I •"> I

— IN'impoile : le soir cela peut passer pour du gris, au lieu que le rose est toujours rose. Fais ce que je te dis, ma petite Corinne, et pour que ton père n'attende pas trop longtemps, je vais présider à ta toilette.

Elles sortirent toutes deux de la salle à manger ; mais malgré l'aide de madame Briant, ou peut-être à cause d'elle, l'attente du docteur fut longue. Il ne s'en impatienta pas, car, ayant deviné sa femme, il s'était préparé à l'événement en allant fumer un cigare dans le jardin.

Enfin Corinne parut 1 elle était ravissante.

Elle avait une robe de taffetas d'Italie souple et brillant, dont. la nuance était bien vert-chou, ainsi que l'avait décidé son père ; ses pieds enfantins étaient chaussés de petites bottines de satin turc gris de fer ; une capote de mousseline blanche encadrait sou doux visage , et laissait

librement ondoyer, à droite et à gauche, deux magnifiques touffes de cheveux blond-cendré, fins et soyeux.

Ainsi vêtue, avec son sourire naïf et son limpide regard, un poète n'eût pas manqué de la comparer à un jour de printemps, et personne n'aurait songé à le contredire.

Elle prit le bras de son père, et ils s'acheminèrent vers le château.

Madame Briant les suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put les voir, puis elle rentra en murmurant tout bas :

— Elle sera comtesse.

Cette réflexion qui était une espérance, fut cause que Lazare ne fut pas grondé pour avoir cassé deux assiettes de porcelaine, dont les débris jonchaient encore le pavé de la salle à man-

DL lîEALRtCAUD. 155

ger, quand sa maîtresse traversa celte pièce en regagnant le salon. Docile aux ordres qu'il avait reçus, Briant laissa sa fille à la grille du château, mais avant de la quitter, il plongea son regard dans la cour, espérant qu'il y verrait Tristan, et que celui-ci l'engagerait à entrer.

Corinne traversa le vestibule et la salle à manger sans rencontrer un domestique pour l'annoncer ; elle entra dans le salon, il était désert ; elle frappa à la porte de la chambre d'Alliette, on ne l'invita pas à ouvrir ; enfin elle eut l'idée de s'approcher d'une fenêtre, et elle aperçut mademoiselle de Beauregard assise dans le jardin sur le banc favori de son père.

Alhette l'avait reconnue, et peu d'instants après elle se jetait dans ses bras en sanglotant.

Corinne n'avait jamais souffert ni vu souffrir; mais elle était aimante et vraie, et en sentant les larmes de son amie d'enfance inonder son vi-

4ôi TIUSTAN.

sage, les siennes coulèrent avec abondance.

Elle s'était dit qu'elle chercherait à la consoler; en la voyant si malheureuse, elle ne s'en sentit plus le pouvoir, elle ne s'en trouva plus la volonté ; et son émotion fut si vive, sa sympathie si profonde, qu'il fallut qu'Allietle rompit la première le silence.

— J'ai été bien touchée de votre billet, ma bonne Corinne, lui dit-elle en la ramenant vers le banc qu'elle avait quitté pour venir à sa rencontre, et en la faisant asseoir à son côté. Bien touchée, je vous jure, répéta-telle ; et maintenant je vous remercie de votre présence. . . , elle me fait du bien.

— Je vous aime tant ! reprit doucement Corinne en pressant les mains de son amie ; et depuis mon retour ici j'ai été vraiment malheureuse de ne pas vous voir.

DE BEAURRGAIII). ^ 55

— J'avais peur de souffrir de votre gai té , dont j'avais gardé le souvenir : pardorinez-moi ce mauvais sentiment, continua Alliette en attirant Corinne sur son cœur. 3'ais parlez-moi de vos parents : Comment vont-ils?

— Bien. Ils parlent de vous sans cesse, et ils désirent vivement vous voir.' Ne leur en donnerez-vous pas la permission comme à moi?

— J'en parlerai à mon frère, répondit Alliette avec embarras; mais je doutp qu'il y veuille consentir avant quelques semaines : je vous dirai même que c'est à son insu que je vous ai priée de venir. Néanmoins je suis sûre qu'il ne m'en voudra pas quand il saura que je vous ai vue.

— Cependant vous ne pouvez pas toujours vivre séparée de vos amis. Votre santé finirait par s'altérer dans celte solitude.

— On n'est jamais seule quand on a une grande douleur dans l'àme, ma bonne Corinne.

— Les journées doivent yous paraître bien longues.

— Je les trouve encore trop courtes... si courtes, que je passe une partie de mes nuits à pleurer.

Madame Briant avait bien recommandé à sa fille de ne pas prononcer devant AUiette le nom de M. de Beauregard, et d'éviter tout ce qui pourrait réveiller ce souvenir.

Corinne , subitement initiée à la souffrance morale, comprit instinctivement que cette réserve manquerait de délicatesse, et elle la rompit brusquement en disant à A.lliette :

— Votre pauvre père ! que je suis malheureuse en songeant que je ne le reverrai plus ! Il

DE BEAUKEGAllD. >l 37

était si bon, si affectueux pour moi! J'ai toujours devant les yeux son beau visage si calme ! j'entends constamment sa voix! Ah! laissezmoi revenir souvent près de vous, afin que nous puissions parler de lui. Je l'aimais tant!

Ces tendres paroles firent couler avec plus d'abondance les pleurs d'AUiette, mais un sourire brilla au milieu de ses larmes, et prouva à Corinne que son cœur ne l'avait pas trompée.

— Merci ! merci ! ma bonne amie ! s'écria mademoiselle de Beauregard, car pour la première fois, depuis qu'il est mort, j'entends prononcer son nom chéri. Oh! oui, revenez près de moi ! parlons de lui ! que je sache bien que son souvenir est encore vivant ! Ici je vois des visages désolés comme le mien, mais leur douleur est muette comme la tombe qui me le cache ; je sais qu'on pense toujours à lui, mais on ne me le dit pas ! on croit ménager mOn

<«?if»J;,

désespoir, et on l'irrite ! on veut épargner mon cœur et on le brise ! Vous n'aurez pas de ces cruelles timidités, ma bonne Corinne, n'est-ce pas? Vous serez l'écho de mes plaintes, la confidente de mes angoisses; ma sœur enfin, puisque vous le pleurez ! Ah ! pourquoi n'ai-je pas eu plus tôt la pensée de vous appeler à mon secours?

— Voulez-vous que nous allions prier sur sa tombe? demanda Corinne d'une voix dont la douceur pénétrante causa un mouvement de pieuse joie à l'àme d'Alliette.

— Oh ! oui je le veux ! Venez! venez!

Elles se levèrent et elles se mirent en marche en se tenant enlacées. Les sentiers du village qu'elles parcoururent étaient déserts, car la nuit était venue, et elles arrivèrent au cimetière sans avoir rencontré personne.

DE BEAUREGÂRD. 150

Au moment où elles allaient s'agenouiller près de la pierre qui marquait l'endroit où M. de Beauregard avait été enterré , elles virent qu'elles n'étaient pas seules.

Un homme vêtu de noir était prosterné et priait.

— Oh! mon père, m'avez-vous pardonné?

disait une voix entrecoupée de sanglots, qu'Alliette reconnut pour celle de son frère.

— Tristan, vous êtes ici! dit-elle tendrement. Pourquoi y êtes-vous venu sans moi?

Tristan poussa un cri qui exprimait à la fois la terreur et la colère ; puis il se releva, et il vint se placer devant sa sœur dans l'attitude d'un fantôme menaçant.

L'avenir s'obscurcit.

vu

Alliette avait ressenti une douce émotion de surprise , en reconnaissant son frère dans la personne agenouillée auprès de la tombe de M. de Beauregard ; mais les paroles de Tristan, qui semblaient une confirmation de ses anciens aveux, l'exclamation de terreur et de colère qu'il avait poussée en se voyant surpris dans une action cependant bien naturelle ; l'attitude

M'i TRISTAN '

menaçante qu'il venait de prendre, avaient glacé d'effroi la pauvre orpheline , et elle se serrait, contre sa compagne, elle-même un peu étonnée et tremblante d'une rencontre qui paraissait devoir donner lieu à des explications pénibles, puisqu'elle n'avait pas immédiatement provoqué la confidence de bonnes et tendres sympathies.

11 y eut un assez long intervalle de silence, pendant lequel les deux jeunes filles ne se rassurèrent pas, car en même temps que les dernières lueurs du crépuscule leur montraient le visage pâle et irrité de Tristan, le silence qui régnait autour d'elles, à cette heure et dans ce lieu, leur permettait d'entendre sa respiration bruyante et saccadée comme celle d'un homme en proie à la plus violente émotion.

— Encore une fois , mon frère , murmura Alliette d'une voix qui ne disait que trop à quel point son cœur était douloureusement affecté ; pourquoi êtes-vous venu sans moi ici?

Diî iU',Aimi:r.Aui). \A^

— lit vous-môme pourquoi y venez-vous sans ma permission? repartit Tristan avec l'empressement d'un homme qui interroge pour se so.Lslraire à l'embarras de répondre.

— Pourquoi, Tristan? reprit xVUiette avec plus de fermeté, parce que je ne croyais pas qu'une fille eût besoin de la permission de qui que ce soit pour aller prier sur la tombe de son père. Ma mère vivrait que je ne la lui demandrais pas.

— Eh bien ! vous manqueriez à vos devoirs envers elle, comme vous manquez a vos devoirs envers moi ; avez-vous oublié que je suis maintenant le chef de la fomille ?

— Si j'étais capable de l'oublier, mon frère, cette pierre mêle rappellerait, répondit Allielte en cherchant à retenir les sanglots qui entrecoupaient ses paroles, et en indiquant par un

/ f!> TC.iSTAN

gesle rosppctuoux eL digne la lombe de son père.

— .levons défends de venir ici quand j'y suis, s'écria Tristan avec une violence toujours croissante ou moins contenue. Je vous le défends, et vous m'obéirez si vous tenez à vivre en paix avec moi.

— .Alors , mon frère , soyez assez bon pour me prévenir chaque fois que vos pas se dirigeront de ce côté, répondit la pauvre enfant avec un afTreux brisement de cœur, mais aussi avec la douceur la plus angélique. Oui , prévenezmoi, contiuua-t-élle en faisant un mouvement pour se rapprocher de Tristan et lui prendre la main : prévenez-moi, afin qu'à la douleur de ne pouvoir prier avec vous sur cette chère tombe ne se joignent pas le chagrin de vous déplaire et la crainte de vous gêner.

Tristan se recula de quelques pas , comme

DE REAU!;KC.AI\D. \^û

sil voulait se soustraire à h louchante démonstration (!e sa sœur, puis il lui dit avec un accent qui, cette fois, exprimait plus de désespoir que de colère :

— Quand je viens ici, je veux, je dois y être seul, car ce que je sens, personne ne le peut sentir ; ce que je demande , personne , et vous moins qii'un autre ne le peut demander. Il n'est permis à aucune oreille d'entendre les secrets que j'ai à confier à cette tombe; et qui tenterait de le faire ne serait à mes yeux qu'un vil espion, eùt-il d'ailleurs des droits à ma tendresse , et s'en crùt-il à ma confiance. C'est vous dire, Alliette, que les liens qui nous unissent ne vous garantiraient pas de ma colère si vous méprisiez l'avis que je viens de vous donner. Retirezvous, fille de mon père ! ajouta Tristan avec un geste impérieux. A vous la prière à la clarté du soleil, à moi la méditation dans l'ombre et le si-

>I48 TUISTAK

lence de la nuit. Retirez-vous! seule, votre venue eût été une imprudence ; accompagnée, elle est presqu'un crime. Je vous le dis encore une fois, et faites que ce soit la dernière, la nuit est ma part d'héritage ; je ne vous en céderai pas une minute désormais.

Sans la présence de Corinne , il est probable que rien n'eût empêché Allielte d'interroger son frère sur les singulières paroles qu'il venait de lui adresser ; mais un sentiment facile à comprendre lui donna la force de surmonter les tortures de son inquiète curiosité, et elle se résigna à les supporter jusqu'au moment où elle pourrait demander convenablement une explication. Elle se borna donc à dire :

— Je me retire, mon frère ; et je jure par cette tombe que je vous obéirai, quelque cruelle que me paraisse une défense qui me condamne à pleurer et à prier sans vous.

DE BliAURLGAKD. -149

Puis elle suivit Corinne , qui, tremblante, cherchait à l'entraîner depuis quelques instants déjà.

Elles s'éloignèrent lentement, mais sans tourner la tête , sans prêter l'oreille pour savoir ce qui se passait derrière elles. Alliette abimée de douleur et dévorée d'inquiétudes, avait à peine la force de marcher, et sans l'appui du bras de sa jeune compagne, elle serait tombée évanouie avant d'avoir pu quitter l'enceinte du cimetière. Les pensées les plus lugubres, les craintes les plus poignantes se heurtaient dans son cerveau, et comme elle ne pouvait s'arrêter à aucune, elle souffrait de toutes à la fois. Pourquoi son frère, dont la tristesse était douce dans sa réserve depuis quelques semaines, venait-il de rompre brusquement la communauté de leurs regrets? Quel secret si terrible pesait sur son cœur, qu'il ne put le confier à la tendresse indulgente

d'une sœur si dévouée? Comment l'aborderaitil après une séparation semblable ? Quel serait leur avenir, si la barrière élevée entre eux ne s'abaissait plus? Affreuses perplexités, dont une seule eût été suffisante pour jeter le trouble dans une àme plus forte que celle d'Alliette, et qui semblaient se réunir pour l'accabler.

Les deux jeunes filles errèrent pendant quelques instants dans les sentiers du village, sans songer à prendre une direction, sans prononcer une parole, sans paraître même communiquer par la pensée. De temps en temps seulement, Corinne qui tenait le bras d'Alliette passé sous le sien , le pressait convulsivement contre son cœur, et alors un sanglot douloureux répondait à cette muette étreinte. Mademoiselle de Beauregard sentait cependant qu'elle aurait dû se hâter de parler poiu- tâcher de donner une explication Convenable à la conduite de son frèrp ,

DE BEVUKECIARD. ^ 54

mais ne s'en étant pas d'abord trouvé le pouvoir, de moment en moment, elle en reconnais»sait davantage l'impossibilité, et c'était une souffrancagie plus à ajouter à toutes les autres.

A force d'errer à droite et à gauche sans avoir la conscience de^e qu'elles faisaient, elles se trouvèrent par hasard devant la maison du docteur. Ce fut Alliette qui s'en aperçut la première , sans doute parce qu'elle avait besoin d'être seule, au lieu que son amie aurait voulu ne pas la quitter encore.

— Adieu, Corinne, lui dit-elle tendrement et d'une voix brisée. Puissiez-vous être toujours heureuse.

Ce mot d'adieu, ce vœu qui semblait" contenir l'annonce d'une séparation, retentirent douloureusement dans le coeur de Corinne qui se hâta d'ajouter :

— Pourquoi ne me dites-vous pas à bientôt?

V62 THISTAN.

— Pourquoi ? hélas ! ne venez-vous pas d'entendre que je ne suis maîtresse d'aucune de mes actions?

— J'ai entendu que votre frère vous priait de ne pas aller la nuit au cimetière ; mais j'ai compris que c'était par ietérêt pour votre santé.

L'ingénieuse délicatesse de cette interprétalion fut un soulagement pour Alliette , et sans la regarder comme sincère , elle crut qu'il était de son devoir de paraître l'accepter, car c'était ce moyen de justification qu'elle avait cherché sans pouvoir le découvrir dans le (rouble de son esprit.

— Vous avez raison . reprit-elle en s' efforçant de donner du calme et de la fermeté à sa voix ; mon excellent frère n'a pu avoir qu'un motif de cette nature pour me priver de la consolation de prier avec lui, et j'ose espérer qu'il ne m'enlèvera pas celle de vous revoir.

• — Ne voulez-vous pas entrer pour vous reposer un instant? mes parents seraient si heureux de vous voir, dit Corinne.

'!"' — Un autre jour, ma bonne amie. Ainsi à bientôt.

Ce dernier mot sortit si faible de la bouche d'AUiette , que Corinne le devina plutôt qu'elle ne l'entendit. '

— Permettez-moi du moins, reprit-elle, d'appeler mon père pour vous reconduire jusqu'au château.

— Oh ! non, non, repartit Alliette avec vivacité. Il y a si peu de chemin à faire , et voyez comme la lune est belle. Adieu Corinne... à bientôt.

Et Mademoiselle de Beaurcgard, qui semblait avoir retrouvé des forces, s'éloigna d'un pas rapide. La pauvre enfant avait un projet qui lui

faisait désirer de s'en retourner seule, et en eûtil élé autrement, elle aurait craint, si elle se faisait accompagner par le docteur, de rencontrer son frère-en chemin, et elle voulait autant que possible ne pas avoir de témoin de leur première entrevue.

Corinne la suivit du regard ; et* quand elle eût cessé delà voir, elle écouta le bruit toujours plus faible de ses pas : puis elle rentra dans la maison de son père.

Le bon docteur était couché, conformément à Tordre qu'il avait reçu de sa digne moitié; quanta celle-ci, comme elle devait avoir plusieurs personnes à diner le lendemain, elle se livrait à quelques soins de ménage dans sa cuisine. En pareille circonstance, elle était ordinairement dans toute la vérité de son caractère.

Le bruit de la porto lui ayant anjioncé le rc-

DE IlEAUREGAUD. ^ 55

tour de sa fille , elle l'appela d'un ton à la fois impérieux et caressant. Elle avait hâte de la voir, et elle voulait la disposer à la confîauce.

— Allez vous coucher, Toussine, dit-elle ù sa servante , lorsqu'elle vit entrer Corinne. Maintenant que mademoiselle est de retour, je n'ai plus besoin de vous.

Toussine , qui dormait debout depuis une demi-heure , obéit sans réplique, de sorte qu'il nerestaplus dans la cuisine que Madame Briant, sa fille et la mère Leclerc qui filait dans son coin près de la cheminée sans paraître s'intéresser à ce qui se passait autour d'elle.

La pièce était vaste, et comme elle n'était éclairée que par une petite lampe à capuchon de cuivre, il y régnait une demi-obscurité qui empêcha madame Briant de remarquer l'altération du visage de sa fille.

D'ailleurs, elle tenait bien plus à la question-

uer qu'à la voir, car elle savait qu'elle souriait toujours.

— Serais-tu venue seule ? lui demanda-t-elle avec une affectation d'indifTérence assez mal déguisée.

Corinne fut au moment de manifester son étonnement delà frivolité de celte question qui contrastait d'une manière si frappante avec la scène dont elle venait d'être témoin ; cependant elle sut contenir sa surprise et elle répondit avec assez de calme :

— AUielte m'a accompagnée, ma mère.

— Alors, c'est donc elle qui court les champs toute seule à pareille heure , reprit madame Briant avec impatience.

— Je lui ai proposé d'appeler mon père pour la reconduire ; mais elk; a n'fusé celte oITre, en

DK nEAur.i-CAiU). 457

mofaisanl comprendre, co qui est pnrfaitonK.'nt exact, que le château est bien près et la nuit bien belle.

— Voilà deux bonnes têtes pour décider ce qui est convenable pour des jeunes personnes bien élevées, dit Madame Briant avec humeur. Au surplus, continua-t-elle d'un ton ironique, que peut-on attendre d'une demoiselle qui n a. jamais eu de mère pour la diriger, et qui se croit assez d'expérience pour pouvoir se passer des conseils de ses amis?

— Elle voit souvent M. Yialard , répondit doucement Corinne ; et elle a une grande confiance en lui.

— Belle autorité, ma foi ! Un vieux radoteur qui ne connaît pas le monde. Mais, après tout, cela ne me regarde pas ; ce qui m'importe, c'est de savoir comment tu as été reçue.

l'JJ^ Tl;lSTAN

— Aussi bien que mon cœur pouvait le désirer, maman; c'est-à-dire comme une amie d'enfance.

— Eh bien ! quels sont leurs projets?

— Je n'ai fait aucune question à cet égard, et je n'ai reçu aucune confidence.

— Et à quoi donc avez-vous passé votre temps ?

— A parler de ce pauvre M. de Beauregard, et à le pleurer.

■ — Tu as pleuré! toi! Quel conte me faistu là?

— Je vous dis la vérité, maman.

En cet instant, madame Briant crut remarquer que la voixdesa fille étaitaltérée, et comme elle voulait connaître tous les détails de sa visite,

DK r,K,\rrK<:Ar.i). l'i!)

elle enleva brusquement le capuchon de sa petite lampe, et elle attacha un regard scrutateur sur sa fille-.

i^]lle fut frappée de la pâleur et de la tristesse qui couvrait son visage, ordinairement si joyeux et si frais.

— Ma fille, s'écria-t-elle, je suis sûre que cette petite orgueilleuse vous aura reçue du haut de sa grandeur, et vous n'osez pas me le dire.

— Je vous jure que non, ma mère, dit Corinne en posant la main sur son cœur.

Et la pauvre enfant dont les nerfs étaient encore ébranlés, se mit à sanglotter.

— Il s'est certainement passé quelque chose, interrompit madame Briant, et je veux tout savoir; tout, entendez-vous bien?

— Ce sera bientôt fait, maman : Alliette est

MJ(> TlilSTAN

allt'c avoc moi vi^-ilcrlc Innibeau de son père, el sa douleur m'a profondément émue.

Depuis quelques moments , la mère Leclere, à laquelle madame Briant et sa fille tournaient le dos, avait paru s'intéresser vivement à leur conversation. Sa tète était haute, son regard fixe el perçant, et au bout de ses doigts osseux et crispés, son fuseau pendait immobile.

Celte explication de Corinne, si elle ne satisfit pas sa mère, la calma un peu, car la découverte d'un outrage aurait achevé de détruire ses espérances déjà fort incertaines.

— Mademoiselle Alliette vous a fait là une singulière réceplion, dit-elle avec dépit, .\-t-on idée de conduire une visite qu'on reçoit dans un cimetière. Ces nobles ne fonl rien comme les aulres. J'espère du moins que M. Tristan vous aura accompagnées ?

DE BRAUUGAIin. 4 01

— Il n'était pas au cliàioaiî, maman, répondit Corinne avec un embarras qui n'échappa point à sa mèro.

— De sorte que vous ne l'avez pas vu.

— Nous l'avons Irouvé auprès du tombeau de son père.

— A la bonne heure ! celui-là sait vivre ; il va au cimetière, mais il n'y mène personne. Que vous a-t-il dit?

— Rien, maman : je crois même qu'il ne m'a pas reconnue.

— Tu me caches quelque chose, ma petite Corinne, dit madame Briant, en reprenant sa voix insinuante et son tutoiement caressant.

Corinne garda le silence.

— Pourquoi M. Tristan qui était, dis-lu, au

cimetière, n'est-il pas venu jusqu'ici avec vous? I. 11

Mj2 TKISTAN

— Maman, au nom du ciel, ne me questionnez pas davantage, s'écria naïvement Corinne enjoignant les mains d'un air suppliant. Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire ; Permeltez-mpi de me retirer, car je me sens brisée de fatigue.

Madame Briant aurait bien voulu continuer son interrogatoire, mais quoiqu'elle ne fût pas très sensible , le inalaise de sa fille la toucha ; elle pensa d'ailleurs qu'il lui serait plus facile de la faire parler le lendemain , lorsque son émotion serait un peu calmée ; peut-être aussi ne voulut-elle pas enseigner le secret de la résistance à ce caractère jusqu'à ce jour docile. Elle dissimula donc le mieux qu'elle pût son mécontentement, et ce fut avec des paroles assez gracieuses qu'elle donna à Corinne la permission d'aller prendre du repos.

Quand elle se retourna du côté de la mère

nn BEAUIIKGARD. ^05

Leclerc pour I engager aussi ;» regagner son gile, elle la retrouva dans sa position habituelle. Sa tête était inclinée sur sa poitrine, et son fuseau tournait lentement dans sa main droite. Rien n'indiquait qu'elle se fût intéressée à ce qui venait de se passer.

Allielte. — Le PresMtère.

Les événements de cette vie, quelle que soit d'ailleurs leur gravité, n'ont cependant qu'une importance relative suivant le caractère ou la position des personnes qui les subissent. Ce qui est souCTrance passagère pour les uns, est douleur sans terme pour les autres ; ce qui effleure légèrement certains esprits, déchire profondément certaines âmes : Ici, un grand malheur

^ 68 TIUSTAN

jette à peine un peu de trouble dans une vie ; là, un malheur ifioindre brise sans retour une existence. La légèreté qui se rattache à tout, l'orgueil qui croit n'avoir besoin de rien , la force, qui n'est peut-être que l'alliance de ces deux choses , la faiblesse qui ondoie au souffle de toutes les impressions, l'égoïsme, qui s'est préparé de longue main à tirer parti de tous les malheurs, ont mille moyens de braver la destinée ou du moins d'amortirses coups. Mais quand elle frappe un cœur à la fois sensible et fier ; quand un être aime mieux souffrir que se plaindre ; quand il s'enveloppe dans sa douleur, comme César s'enveloppa dans sa robe à l'aspect de ses assassins ; quand enfin on se croit la prédestination de la souffrance, alors, nonseulemciit on n'échappe à rien de ce qui est douloureux, mais il semble encore qu"on éprouve le besoin d'aller au devant de tous les coups qui no vous cherchent pas. Le plus souvent on

DE BEAllhEGAKD. >| 69

renferme ses peines pour les aigrir ; quelquefois on les confie pour s'exalter en les racontant; mais, dans un cas comme dans l'autre, si on se résigne, ce n'est que dans l'espoir de ne se consoler jamais.

Alliette de Beauregard était iin de ces êtres dont nous venons d'analyser la douloureuse nature. Aimante et concentrée, elle cachait à tous les regards, à toutes les sympathies les joies et les blessures de son cœur. Toujours disposée à l'abandon quand il pouvait être utile aux autres,, elle n'en éprouvait en aucune circonstance le besoin pour elle-même. Son front savait être calme et sa bouche souriante quand son âme était profondément désolée. Privée de sa mère en venant au monde, élevée par un père dont la bonté était plus tendre qu'éclairée, dominée dès sa plus tendre enfance par son frère, auquel elle reconnaissait assez de qualités no-

1 70 TIUSTAN

bles et brillantes pour justifier à ses propres yeux l'empire absolu qu'il exerçait sur son esprit, elle avait dû se replier sur elle-même pour se créer une sorte d'indépendance, qui consistait à souffrir sans le montrer à personne. \ tort ou à raison, elle s'était de bonne heure imaginé que M. de Beauregard avait une préférence marquée pour Tris(an, et cette préférence, elle avait fini par la faire naître, à force de montrer qu'elle la trouvait naturelle. Aussi son père disait-il souvent : « Il faut que je fasse cela pour mon fils, parce que ma fille en sera heureuse. »

• Le bonheur de Tristan était donc devenu Tunique besoin d'Alliette, sa préoccupation de tous les instants. Lui procurer une joie, lui épargner une peine ou même'une contrariété passagère ; lui complaire en devinant ses désirs, et lui obéir avant qu'il eut exprimé ses volontés; se sacrifier avec une bonne grâce qui voilait retendue

DE bj:auregard. ^7\

du sacrifice , tels étaient les sentiments de cette sœur dévouée, depuis l'époque où les douces affections de la jeune fille avaient remplacé chez elle les naïfs instincts de l'enfant.

Une semblable abnégation devait être une souffrance sans bornes le jour où elle cesserait d'être une joie sans mélange : on sait que ce jour était arrivé depuis long-temps.

Il est donc facile de se rendre compte de ce qui se passait dans le cœur d'Alliette lorsqu'elle eut quitté Corinne, après la scène que nous avons essayé de retracer dans le chapitre précédent. Moins effrayée de son propre avenir que de celui de son frère, moins blessée de sa rudesse presque sauvage, que désolée du mal qu'il pouvait se faire à lui-même par sou caraclèrcviolent, elle avait promptement oublié ce qui lui était personnel, ou plutôt elle n'y avait pas songé, pour ne chercher uniciuoinent que le

moyen de guérir, ou du moins de soulager celle àme si visiblement torturée. Sans point de départ pour pénétrer la cause de ses souffrances , elle en appelait à ses inspirations, dans l'espoir quelles Vaideraient à la deviner. Sans doute la mortde leur père était un coup terrible pour lui comme pour elle ; mais d'où pouvaient venir ces remords qui envenimaient sa blessure, et ce besoin de s isoler de l'être qui en souffrait avec lui. Là commençait l'obscurité, c'est-à-dire Tincertitude, supplice affreux pour un cœur aimant et dévoué.

Dans l'impossibilité d arriver par elle-même à réclaircisement de ses doutes, Allielte prit la résolution énergique et peut-être périlleuse, après ce qui venait de se passer, de s'adresser à Tristan lui-même pour connaitre la vérité. Fidèle à SOS engagements, désireuse, d'ailleurs, de ne pas initer ce frère dont elle songeait à

DR RI-AURIGAni). >I75

obtenir la confiance, elle ne voulut pas retourner au cinfietière où il pouvait être encore, et dans cette pensée, elle se détermina h aller l'attendre sur le chemin qu'il lui fallait suivre pour revenir au château.

La nuit était belle et calme, le ciel brillant d'étoiles, la terre mélancoliquement éclairée par les doux rayons de la lune. Alliette, fortifiée par sa résolution, et secrètement influencée par le spectacle de celte natnre si recueillie dans sa magnificence paisible, se dirigeait d'un pas léger vers l'endroit où elle espérait rencontrer Tristan, et, tout en marchant, elle se disait que ce ciel si pur et cette terre si tranquille, disposeraient à la confiance et à l'affection le cœur de son frère. Quand on ne pourrait ni les voir ni les entendre, il se déciderait peut-être à parler, et elle se sentait la force de le consoler de son malheur, quel qu'il fût, s'il se laissait entraîner

17 4 TiUSTAN

à le lui faire connaître. Knûu elle avait repris courage, car ce n'était pas d'elle, mais de lui qu'il s'agissait.

Alliette allait dépasser les dernières maisons du village sans avoir rencontré un seul être vivant qui put l'inquiéter sur le désir de solitude et de mystère qu'elle éprouvait, lorsqu'on longeant les murs du presbytère, elle crut voir une faible clarté briller à travers les fentes d'un volet. A l'instant, et par une de ces inspirations qui restent un mystère même pour les âmes qui les ressentent, la pauvre orpheline ralentit son pas et se sentit chanceler dans sa résolution. II lui sembla d'abord qu'elle aurait du prendre conseil avant de se résoudre au parti à l'exécution duquel elle marchait; puis, dans cette lumière qui scintillait à une heure aussi avancée de la soirée, elle voulut découvrir un avertissement et prévoir une salutaire direction. Cette

DE lU'Aimiu.Aiii). I7;>

chambre doucement éclairée comme un sanctuaire, était celle du respectable M. Yialard. Là, lo bon vieux pasteur veillait sans doute, pieusement absorbé par la pensée de quelque oeuvre de charité, ou par la composition d'un de ces touchants discoufs qu'il prononçait chaque dimanche depuis trente et un ans. Qui pouvait mieux que lui guider Alliette? Il connaissait et aimait Tristan; il avait été le confident et l'ami de M. de Beauregard, Alliette ne lui avait jamais caché aucune de ses pensées ; s'adresser à lui n'était donc pas seulement un devoir, c'était aussi, dans une circonstance de cette gravité , une mesure de prudence et de sagesse. Toutes CCS réflexions se présentèrent à la fois au cœur et à la raison d' Alliette, et le résultat fut qu'elle souleva le marteau de la porte et qu'elle le laissa retomber sans hésitation.

Une vieille servante vint ouvrir.

'\7() TUISTVN

— M. le curé (»s(-i! encore visible? demanda mademoiselle de Beauregard.

— Certainement, ma chère demoiselle, il ne se couche jamais avant onze heures, ce qui ne l'empêche pas de se lever avec le jour.

— Conduisez-moi près de lui , madame Marthe. FI faut absolument que je lui parle.

— Venez, venez. Ça se trouve joliment bien.

Et Marthe précéda Âlliette le long d'un corridor auquel aboutissait l'escalier qui conduisait à la chambre de M. Vialard, dont elle ouvrit la porte-,

Alliette s'arrêta brusquement, ses jambes fléchirent sous elle, la vie sembla se retirer de son cœur, une pâleur mortelle couvrit son visage.

Tristan était avec le curé, qui se leva préci-

m: in<,AUf\i:r.Ar.i). 177

pitamment pour venir à la rencontre de la pauvre orpheline.

11 lui prit la iiiaiii pour la faire entrer ; elle le suivit machinalonienl.

— Pardon, mon IVère, murmura-l-elle d'une voix brisée... je vous dérange encore; mais, cette fois comme la première, je ne savais pas vous rencontrer. Pardon, car si je suis maladroite, je vous jure que je ne suis pas coupable.

— C'est Dieu qui l'envoie! s'écria Tristan en se rapprochant de sa sœur. Vous aviez raison, monsieur le curé, il ne s'est pas tout-à-fait éloigné de moi.

— Puisse-t-il vous bénir toujours, reprit doucement M. Vialard.

— Allielte, continua Tristan, je suis venu ici pour parler de vous. Je vous ai fuit de la peine l

j'ai été dur, cruel même, et maintenant je suis bien malheureux ! Ne me haïssez pas , ma sœur! je vous le demande à genoux.

Eirle pauvre jeune homme, joignant l'action à la parole, contraignit avec douceur Allielte qui était restée débouta s'asseoir, et il se prosterna devant elle.

— Vous haïr, mon frère ! vous haïr, quand l'affection que j'ai pour vous est mon seul bonheur dans ce monde ! ah ! vous ne pouvez le croire ! vous ne le croyez pas !

— Je vous ai fait tant de mal !

— Je n'ai souffert que de celui que vous vous faites à vous-même.., et je venais ici^prendre conseil pour savoir comment je pourrais obtenir votre confiance, et plus tard vous consoler.

Tristan tourna ses regards vers le prêtre

l>i; BEAUHEGAIU). 171)

comme pour lui demaader s'il pouvait parler.

— Il m'a tout avoué, Mademoiselle, dit vivement M. Vialard sans paraître remarquer la muette interrogation de Tristan ; et quand il vous assure qu il est malheureux de vous avoir affligée , vous ne devez pas douter un seul instant de la sincérité de ses paroles. Il a un noble cœur, continua-t-il en prenant la main de Tristan pour le relever : et s'il le veut bien, il pourra être heureux un jour, et contribuer ainsi à votre bonheur.

— Heureux, dit Tristan en secouant mélancoliquement la tète ; contribuer au bonheur de qui que ce soit dans ce monde ; ah ! je n'ai pas tant d'espérance 1 que je puisse seulement ne pas faire souffrir les seuls êtres qui m'aiment sur cette terre, c'est-à-dire ma sœur et vous ; que j'aie la force de régler mon imagination et de dompter mon cœur ; que je parvienne à

^80 THISTAN

renoncer à des chimères dont la vaine poursuite m'irrite et me torture ; que je me résigne enfin à accepter, comme mon père l'avait fait , l'obscurité de ma destinée et la médiocrité de ma fortune, et je vous jure à tous deux, que si je souffre encore, je ne me plaindrai plus, car je regarderai cette existence comme une expiation.

— Une expiation, mon frère. . .

— Mais tout cola, vous le pouvez, mon ami, interrompit vivement M. Vialard; et tout-àrheure vous en étiez presque convaincu. Ces rêves ambitieux, donnez leur un corps en leur donnant une utilité pour vos semblables! Cette ardeur de votre imagination, calmez-la par des travaux dans lesquels vous verserez tous les trésors enfouis de votre intelligence ! Cette destinée, que vous appelez obscure, rendez la brillante par la vertu ! Cette fortune que vous trou-

DK bi'.vimai.uu). I8i

vez médiocre, partagez-la avec les pauvres, el elle vous semblera immense ! Kncore une fois , tout cela vous le pouvez.

— Mais, mon frère, vous êtes riche, dit tendrement Alliette; bien plus riche que vous ne croyez.

— Etre utile à ses semblables, soulager leurs infortunes , mettre au grand jour les facultés qu'on a reçues; qu'est-ce autre chose que s'exposer follement à rencontrer des ingrats et des envieux? Et d'ailleurs est-ce ici, dans cet obscur village, que je puis accomplir tout ce que vous me présentez Mteme si facile ? Me croyez-vous assez orgueil^l pour me complaire niaisement dans la satisfaction de moi-même? Quels grands services puis-je rendre à ces populations qui n'ont pas de besoins ? Qui me comprendra quand j'élèverai la voix? Si je me tais, qui devinera que mon silence n'est que le recueille-

ment d'une pensée qui va devenir féconde? Dans le premier cas, on me regardera comme un fou; dans le second, on me considérera comme un idiot : je ne saurais accepter ni l'un ni l'autre de ces rôles, et je veux rester ce que je suis, puisque je ne peux devenir ce que je voudrais être. Maintenant, mgj^œur, vous savez presque tout ce qui me fait souffrir. Je suis un ambitieux sans énergie ; et quand je pèse sur vous comme je le fais si souvent, c'est que je suis insupportable à moi-même.

Et Tristan laissa tomber sa tête dans ses deux mains avec tous les signes d'i^ accablement douloureux.

L'àme simple d'Alliette ne put embrasser dans un premier examen toute la portée de ces aveux, mais elle n'avait pas besoin de comprendre pour compatir, et ses craintes avaient été si grandes qu'elle aurait souri de leur exagéc<^-

DE lîEAUKLGAHU. 185

lion si elle n'eût pensé que ceux qu'elle aimait soutiraient toujours trop.

— Mais, mou frère, dit-elle, rien ne vous oblige à rester dans la position où vous êtes, si vous avez vraiment la volonté et le pouvoir de vous en créer une autre. Allez à Paris, faitesvous connaître, montrez ces facultés dont l'inaction vous rend malheureux, cherchez cette gloire que vous avez rêvée, devenez célèbre enfin puisque vous désirez l'être. N'êtes-vous pas libre de vos actions, de votre fortune ? qui peut vous retenir ?

— Mais quejde viendrez- vous, Alliette, si je vous abandonne, car c'est là ce que vous me conseillez ?

— Ce que je deviendrai, Tristan ? je veillerai ici à vos intérêts, je soignerai ce vieux manoir où vous voudrez peut-être venir quelquefois

184 TIUSTAN.

VOUS reposer, j'écouterai le bruit lointain de votre renommée, et si vous m'écrivez de temps en temps que vous êtes heureux, je crois, sans trop présumer de mes forces, pouvoir vous assurer que je bénirai mon sort, et que je ne désirerai en changer que si vous le voulez.

— Songez que vous n'avez que seize aus. A cet âge une tille de votre rang ne peut vivre seule... Le blâme de tout le pays me suivrait partout si j'avais la lâcheté d'accepter vos offres généreuses. Je resterai avec vous, ma sœur, et Dieu permettra peut-être que cette communauté vous semble plus douce qu'elle ne l'a été jusqu'à ce jour. Pardonnez-moi, AUiette, et aimons-nous comme lorsque j'étais enfant et que je n'avais pas encore...

— Vous êtes un noble jeune homme, interrompit M. Vialard d'une voix émue. Ah! oui, restez dans ce pays où votre nom est vénéré,

i)li BEAUUKCAKD. 185

OÙ VOUS êtes aimé comme votre père Tétait I Continuez à vivre dans ce vieux château ou tant de bons exemples, où tant de bénédictions furent donnés et reçus par vos ancêtres ! Ne croyez-pas que la paix soit l'obscurité, que la gloire puisse être le bonheur, que l'ambition parvienne à satisfaire une àme comme la vôtre. Agrandissez le cercle de vos affections et la sphère de vos devoirs, Tristan ; et en ne considérant que le présent, voyez ce que la Providence vous a laissé en vous enlevant le meilleur des pères. Embrassez-vous, mes enfants, et remerciez Dieu qui vous a réunis ce soir sous l'humble toit de votre vieux pasteur.

Alliette se leva après avoir entendu ces touchantes paroles, et elle courut "se précipiter dans les bras de son frère qui la pressa tendrement contre son cœur. Son doux visage n'exprimait pas la joie , parce (ju'elle savait (pTelle ■

\S(i TUISTAN

acceptait un sacrifice, mais il était baigné de ces larmes qu'on ne retient jamais, et dont la vue fait tant de bien à ceux qui les font répandre.

Peu de moments après ils sortaient du presbytère, tendrement appuyés l'un sur Fautre. Ils ne prirent pas le chemin du château.

— Oh me conduisez- vous, mon frère? demanda Alliette?

— Ne le devinez-vous pas, ma sœur? reprit Tristan d'un ton de doux reproche, en entraînant Alliette dans le sentier qui conduisait au cimetière.

Ils s'agenouillèrent sans désunir leurs bras entrelacés , et s'ils ne confondirent pas leur prière, c'est que chacun d'eux priait pour l'autre.

A quelques pas de là, un rossignol, caché

DE BEAUIIEGARD. >l 87

dans le feuillage d'un rosier blanc, jetait dans les airs les plus douces et les plus mélancoliques notes de sa voix.

Les Projets. — Première sortie des orplieliiis.

Le lendemain de bonne heure , madame Briant , qui n'avait pas renoncé à atteindre le résultat qu'elle avait vainement poursuivi la veille, entra dans la chambre de Corinne , sous prétexte de lui demander comment elle avait passé la nuit, mais , en réalité , pour chercher à surprendre sa confiance au milieu du naïf abandon d'un premier réveil. Elle la trouva, en effet,

102 TiaSTAN

profondément endormie , et pendant quelques instants tous les petits calculs ambitieux de la bourgeoise se turent en présence du légitime orgueil de la mère. Corinne , qui était rentrée dans la vérité de sa douce et paisible nature , en perdant le souvenir de ses émotions de la veille, dormait la joie sur le front et le sourire sur les lèvres. Un de ses bras, rejeté en arrière, soutenait sa tête; l'autre, gracieusement pendant hors du lit, semblait chercher à ressaisir un bouquet de fleurs des champs tombé sur le parquet. Ses magnifiques cheveux blonds , dispersés en auréole autour de sou radieux visage, scintillaient, éclairés par les vifs rayons du matin , comme s'ils eussent été des rayons eux-mêmes. Sa respiration suave et tranquille soulevait à peine son sein chastement couvert, preuve certaine du calme de sa pensée et de la pureté de ses rêves. Une atmosphère de paix , un ordre qui n'avait pas la froideur de la symétrie , un repos

i>K nKAiinî:cAni). 105

et un silence dans lesquels la vie se révélait , régnaient autour d'elle, et s'hannoniaient délicieusement avec sa personne charDiante. Un pciï.tre comme Grcnze eut rencontre dans ce spectacle un modèle pour le plus ravissant talileau; un poète, quel qu'il fût, y eût trouvé des inspirations pour tout le reste de sa vie.

Madame Briant le contempla, immobile et muette, et comme si elle eut oublié le motif qui l'amenait. Peut-être même se serait-elle retirée sans arracher sa fille à son doux sommeil, si deux oiseaux, encouragés par sa présence, el jusqu'à ce moment silencieux, ne se fussent mis à chanter. Corinne s'éveilla, car c'était le signal qu'elle attendait tous les jours pour recommencer à vivre.

Elle tendit les bras à sa mère qui prit place sur son lil après l'avoir embrassée tendrement.

Madame Briant , redevenue elle-même , en-

gagea la conversation abandonnée la veille , mais ce fut sans plus de succès.

Elle essaya tour à tour tous les moyens qu'elle employait ordinairement en pareille circonstance. Elle fui d'abord tendre et presque passionnée dans ses expressions, puis souple, adroite et rusée, enfin amère et grondeuse; rien ne put ébranler la résolution que Corinne avait prise de renfermer dans son cœur le secret dont elle ne devait , cependant , la révélation qu'au hasard. Elle fut affectueuse , soumise, mais inflexible , et la victoire lui resta parce qu'elle se mit à pleurer.

En voyant couler ses larmes , madame Briant fit la réflexion qu'elle avait du monde à diner, et qu'il serait très fâcheux que sa fille montrât à ses convives des yeux rouges et un visage boursouÛlé. Elle poussa donc la bonté jusqu'à

DE BEAUKEGAUD. -195

chercher à consoler Corinne, et elle y parvint assez facilement.

Pendant que ceci se passait clans la maison du docteur, les résultats des événements de la veille se faisaient aussi sentir aux habitants du château.

Tristan s'était levé de grand matin , et, ce qu'il n'avait pas fait encore depuis la mort de son père, il avait voulu s'assurer par lui-même que chacun était à son poste. Son abattement était devenu de l'activité , son inattention de la vigilance, son silence hautain une bienveillance coramunicative. Un observateur attentif eût peut-être remarqué dans ces différents changements une certaine ardeur fiévreuse , inquiétante pour leur durée , ses gens que son indifférence désolait , n'y virent que l'espérance de la fin de son sombre désespoir. Ils lui montrèrent donc une soumission affectueuse et em-

'iOG TniSTAN

pressée qui fut pour son cœur une satisfaction passagère. Comme toutes les natures impressionnables, extrêmes et mobiles, il voulut à la fois voir et juger, décider et entreprendre , enfin réparer par les téniérilés de son zèle naissant, toutes les négligences de sa longue et douloureuse npalhie. Quelques observations lui furent faites d'une manière indirecte, il ne les comprit pas; quelques conseils timides lui furent donnés , il ne parut pas les entendre : il se savait coupable , et il ne voyait pas d'autre moyen d'expier ses fautes, que de tomber dans les fautes opposées.

Quand Alliette se leva , madame Berny, la femme de charge, lui apprit que M. le comte était depuis longtemps debout et qu'on allait voir bientôt du changement.

L'instant d'après, cette nouvelle fut confirmée par Tristan lui-même.

DE lU.AUlitGA!'.!). 197

L'accuqil qu'Allie(,t(3 (it a son frc'Vi; dût !e convaincre qu'elle n'avait conservé de tous les souvenirs de la soirée précédente (]ue celui de leur dernière explication.

— Ma sœur, lui dit-i! , j'ai décidé beaucoup de choses depuis ce matin , sauf votre approbation, bien entendu, ajouta-t-il en souriant.

— Monfipprobation, mon frère ! Vous voulez vous moquer de moi, je pense. N'êtesrvous pas le maitre ici ?

— C'est que|)lusieurs de mes décisions coùtei*ont de l'argent, ma bonne ^llietlej et comme nos iutérêts sont encore confondus , il me semble que je ne devrais faire aucune dépense sans vous consulter.

— De quoi s'agit-il donc, mon ami? Je pense que vous n'avez pas l'intention de bâtir?

Il n'y avait pas d'inquiétude dans le ton avec

lequel cette question fut faite , mais. cependant on aurait pu y découvrir l'indice d'un sentiment plus vif que celui d'une banale curiosité, aussi Tristan se hàta-t-il de répondre :

— Bâtir, Alliette! vous n'y pensez pas! je veux, au contraire , faire démolir ces deux immenses constructions qui nous emprisonnent à droite et à gauche, et réunir, par ce moyen , la cour et la futaie , de manière à n'avoir qu'un seul jardin au milieu duquel sera le château.

— Mais les écuries, les remises, les bûchers, mon frère , où les retrouverez-vous ? car enfin vous ne pourrez pas vous en passer.

— Nous bâtirons tout cela à lécart, avec une faible partie des matériaux de nos démolitions , et le reste servira à payer la maiurd'œuvre.

Alliette sourit doucement avec un geste de lête qui était une approbation.

DE BEAUnEGAllU. 199

—Quant au château, reprit Tristan, je n'y ai trouvé presque rien à faire : remplacer par des ardoises les vilaines tuiles de la toiture, remettre un enduit neuf sur les deux façades et changer quelques distributions intérieures, telles sont les seules nécessités qui m'aient frappé au premier abord ; et j'ai déjà donné des ordres en conséquence, toujours sauf votre consentement.

— Je vous l'accorde une fois pour toutes , mon ami , répondit gracieusement Alliette. Je suis si. heureuse, conlinua-t-elle avec un tendre sourire , de voir que vous voulez vous établir définitivement dans ce pays; et aucun sacrifice jie me coûtera pour que vous puissiez y être agréablement.

— Il ne s'agit pas de sacrifice, Alliette, interrompit Tristan avec une vivacité un peu inquiète. Dieu merci, mon père nous a laissé une fortune on bon état, et en établissant de l'oj'dre

200 «tiustan

dans nos dépenses, nous pourrons réaliser tous mes projets sans nous imposer de ces privations auxquelles vous n'êtes pas habituée. Je désire aussi que nous mettions un peu plus de suite et d'empressement dans nos relations avec nos voisins ; et pour commencer, je vous proposerai d'aller demander à déjeuner à la famille Briant.

Cette offre, malgré son insignifiance apparente , inonda de la plus douce joie le cœur d'Alliette, car elle crut y voir la preuve que son ^ frère désirait détruire l'impression fâcheuse qui devait rester à Corinne de la scène de la veille.

— Comme vous êtes bon , mon frère ! ditelle avec un sourire rayonnant. Mais quoique vous ne me demandiez pas mon avis cette fois , je me permettrai de vous le donner : déjeunons ici avant d'aller voir nos voisins. Madame Briant n'aime pas qu'on la surprenne, et si

DE BliAL'IlliGUU). 201

nous arrivioris cliez elle à l'improviste , la joie qu'elle aurait de nous revoir ne serait pas sans mélange.

Tristan convint de la meilleure grâce du monde que sa sœur avait raison, et en attendant que le déjeuner fut servi, il lui proposa de descendre dans la cour afin qu'il put lui exprimer tous ses projets sur le lieu même.

AUiette n'approuva pas tout; mais elle ne contredit rien , car si sa raison lui disait que les plans de son frère n'avaient pas toute la sagesse désirable, son cœur était si satisfait du changement qui s'était fait en lui, que l'idée de l'affliger par une observation ne se présenta pas même à son esprit. Aussi le plus touchant accord régnait-il entre eux quand ils rentrèrent au château.

Une heure après, environ, ils en sortirent de

202 TIUSTAN

nouveau, mais cette fois pour se diriger vers la mnison du docteur.

C'était la première fois qu'on les voyait depuis la mort de leur père; et, sur leur chemin , ils recueillirent bien des témoignages de joie et d'affection. Les paysans, réunis chez eux pour le repas du midi, accouraient sur la porte de leurs chaumières, pour leur dire combien ils étaient heureux de les revoir, et leur demander de ne pas les quitter. Ils avaient craint, ajoutaient-ils, que monsieur le comte ne voulût vendre son bien pour s'en aller à Paris. On leur avait assuré que des étrangers étaient venus visiter les terres et le château. Ils ne pourraient aimer personne comme ils les aimaient. Qui lesconseillerait, si M. Tristan ne remplaçait pas son père? Qui les soignerait dans leurs maladies, qui les consolerait dans leurs peines, si mademoiselle Âlliette allait vivre à la ville ? — Vous

êtes les enfants du pays, puisque vous vous appelez comme lui, s'écriait un vieux laboureur en pressant dans ses mains calleuses la main que Tristan lui avait tendue. — J'ai connu votre grand père, reprit un autre. — Restez ! restez ! disaient-ils tous : vous êtes la bénédiction et la joie du village.

A.lliette, appuyée sur le bras de son frère , écoutait avec un doux ravissement ces touchantes paroles. Elle sentait par le bien qu'elles lui faisaient ce qui devait se passer dans le cœur de Tristan, et elle espérait que ses bonnes résolutions en deviendraient plus fortes et plus durables. Ne répondant à rien pour lui laisser l'obligation de répondre à tout, elle se bornait à montrer les larmes qui brillaient dans ses yeux et le sourire qui ne cessait d'errer sur sa bouche. Elle ne se souvenait pas d'avoir jamais été aussi heureuse, et elle ne croyait pas qu'il

20 i TIUSIAN

lui fut jamais possible de l'être plus ou moins, car elle ne pouvait plus craindre, et elle n'avait plus besoin d'espérer.

Ce fut dans ces dispositions, et, pour son frère, sous l'influence d'impressions analogues, qu'ils entrèrent dans le jardin du docteur.

Madame Briant, occupée à préparer son dessert dans la salle à manger, fut la première à les apercevoir.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, c'est M. de Beauregardet sa sœur ! Quel bonheur qu'ils ne soient pas venus nous demander à déjeuner! J'aurais été obligée d'entamer mon pâté ! Corinne, jelez vite votre tablier, étaliez les recevoir. Moi, je cours ôter mes papillottes.

Corinne dénoua son tablier de taffetas ; mais elle le garda à la main, et elle se précipita à la rencontre d'AUielte, qui avait aussi quitté son frère pour venir au devant d'elle.

DK r.K,\iir.K(;.\i.[). 20')

Tristan eut un monioiU d'embarras, qui se dissipa promptement quand il eut remarqué la naïve assurance do la joie de Corinne. Celle-ci les introduisit dans le salon.

— Que vous ôtos aimable, Allielte! s'écria la gracieuse enfant, en se baissant pour présenter de nouveau son front candide à mademoiselle de Beauregard. Mais ne faut-il pas que je remercie aussi iM. Tristan? ajoula-t-elle en rougissant et en faisant une révérence que son maître de danse ne lui avait sans doute pas apprise , mais qui n'en était pas moins charmante.

— Vous pouvez le remercier, dit Allielte , car c'est lui qui a eu la bonne pensée de m'amener ici ce matin.

Tristan ajouta quelques paroles affectueuses et simples. Comme il finissait de les prononcer, madame Briant entra.

liUi» THISIAM

Allieltene l'avait pas vue depuis la mort de son père. Elle se jeta dans ses bras en fondant en larmes.

Madame Briant supporta assez convenablement cette épreuve. Bonne femme au fond, elle trouva dans son cœur une pbrase qui, bien que préparée à Tavance, ne manquait pas d'une certaine sensibilité, et qui fut dailleurs chaleureusement complétée par le docteur qui arrivait en ce moment.

— Mais pourquoi n'êtes-vous pas venus nous demander à déjeuner? reprit sa femme d'un ton d'aimable reproche. Avec vous nous ne faisons pas de façons, et nous eussions été ravis de ce retour à vos bonnes habitudes d'autrefois.

Corinne, malgré son inexpérience, et M. Briant, malgré son égoïsme, n'eussent certainement pas prononcé cette phrase quirappe-

DE iii:AnHr,GA«D. 207

lait aux deux orplielins mi passé bi(?n douloureux encore pour leurs cœurs.

— J'ai été très occupé toute la matinée, répondit Tristan avdc une gravité douce ; mais une autre fois nous viendrons de meilleure heure. Maintenant que je vous fasse mon compliment, docteur, sur le retour de mademoiselle Corinne. Je croyais que vous ne deviez la retirer de pension qu'à l'époqne des vacances.

— C'était bien notre projet , répondit madame Briant en coupant la parole à son mari qui avait déjà la bouche ouverte pour répondre ; mais son éducation est complète aujourd'hui, et nous avons d'ailleurs pensé qu'il serait agréable à mademoiselle votre sœur d'avoir une compagne de son âge en ce moment.

— En ce tnoment et toujours , interrompit Alliette en passant son bras autour de la taille souple de Corinne.

25 i 8 IT.l-nAN

— l/aiiriez-Yoïis reconnue? demanda madame Briaiit iuj jeune comte, en même temps qu'elle faisait signe à sa iille de se tenir plus droite.

— D'autant plus fiioilement que j'avais deviné tout ce qu'elle devait être un jour, dit Tristan du ton le plus aimable.

f^e visage de madame Briant devint rayonnan( , et sa pensée, plus rapide qu'une flèche, pénétra dans l'avenir et lui montra sa fille châtelaine et comtesse.

~ Elle a beaucoup grandi, c'est la vérité, reprit le docteur avec bonhomie; et puis c'est une excellente enfant, je ne crains pas de le dire devant-elle.

— On croirait à t'entendre, mopsieur Briant, interrompit sa femme, qu'il n'y a pas autre chose à en dire. Ces pères sont singuliers avec

DK r.KAUlSEGAHD. 209

leur modeslie. Je suis sûre, monsieur de Beauregard, que lorsque vous aurez des enfants, vous n'en parlerez pas avec ce sans-façon.

— J'ignore ce que je ferai alors , Madame; mais ce que je sais dès à présent, c'est...

Tristan s'interrompit brusquement. La porte du salon qui était en face de lui venait de s'ouvrir, et la 'mère Leclerc avait paru sur le seuil.

L'iutérieur des Briaut.

A l'aspect de la paralytique, le sang trAlliette* avait reflué vers son cœur, et son visage s'était couvert d'une pâleur livide , effrayante à voir. Quant à Tristan, il paraissait frappé de stupeur, et on eût dit qu'il était plus paralysé que la paralytique elle-même, car il restait immobile à sa place, tandis que la mère Leclerc s'avançait lentement dans le salon.

2i 4 TRISTAN

Madame Briant , brusquement interrompue par cette arrivée au milieu d'une conversation qui commençait à devenir intéressante pour ses projets (elle le croyait du moins), madame Briant, disons-nous, avait pris une figure massacrante.

Le docteur aurait voulu être n'importe où , pourvu qu'il ne fût pas là : une artère piquée par lui, sa jument Fanchon emportée , un chemin creux, à deux heures du matin par une nuit sombre et dans une année de disette , lui eussent semblé moins terrifiants que la mine de sa femme.

Corinne seule resta ce qu'elle était toujours , c'est-à-dire affectueuse et souriante ; et sans remarquer les changements qui s'étaient opérés autour d'elle, elle s'empressa de préparer un fauteuil pour la paralytique , déjà parvenue au milieu du [)elit cc'rcle.

1>K BEAUKEGAI5D. 215

^ — Ne sauriez- vous vous défaire de ces façons bourgeoises , lui dit sa mère à voix basse, avec une fureur concentrée.

Le docteur prit la paroie avec la précipitation que met un homme surpris par la tempête à ouvrir son parapluie au moment oii le nuage vient de crever au-dessus de fui.

— A quoi pensez-vous donc, mère Leclerc ? dit-il. Vous savez bien que vous ne devez pas quitter la cuisine sans ma permission. Ce que Vous faites-là est imprudent, indiscret. Prenez garde ! ce parquet est uni et glissant comme un miroir : vous allez tomber !

— Ne la grondez pas, mon cher docteur, interrompit alors Tristan, avec un visible effort , mais cependant avec une voix dont l'émotion était assez douce, malgré sa contrainte. Ne la grondez pas, reprit-il d'un ton plus ferm<\ Je

2^6 iniSTAN.

suis sûr qu'elle vient ici pour remercier sou bienfaiteur, dans la personne de ses pauvres enfants.

— C'est justement ce que j'allais dire, ajouta vivement la femme du docteur, de l'air le plus gracieux. Monsieur Briant, tu n'en fais jamais d'autre ! reprendre cette brave femme , parce qu'elle s'expose à tomber pour remplir un. devoir sacré ! Corinne , aidez-là donc à s'asseoir, et débarrassez-là de sa canne et de sa béquille.

La chose était déjà faite quand madame Briant l'ordonnait, et la mère Leclerc, établie dans le plus beau fauteuil du salon , promenait son regard intelligent et limpide sur toute l'assistance.

L'effroi d'AUiette , privé de sa cause par le calme courageux de son frère, commençait à se dissiper. Elle s'était rapprochée de Tristan , et elle s'a[»puyait familièrement sur son bras ,

DE KEAUBLGAKD. 2^7

comme pour montrer la parfaite intelligence qui régnait entre eux, et la douce confiance qu'elle avait en lui.

Un paie sourire elfleura les lèvres de la paralytique quand ses yeux s'arrêtèrent sur les orphelins ainsi réunis ; mais ce fut un éclair, et son visage reprit bientôt l'expression de curiosité inquiète qui lui était habituelle.

11 y eut un assez long moment de silence, pendant lequel chacun s'abandonna à ses préoccupations-personnelles.

Madame Briant songeait à son dessert qu'elle n'avait pas fini d'arranger , à son diner qu'elle ne pouvait surveiller , à son beau fauteuil d'étoffes de Lyon, occupé par une pauvresse (nous traduisons brutalement sa pensée), et enfin au mariage de sa fille avec le comte de Beauregard.

Le docteur cherchait un moyen d'amadouer

218 TUISTAN

sa fen-me : c'était sa pierre philosophale.

Allielte priait pour sorw frère dans le silence de son cœur , et elle s'abandonnait de plus en plus à l'appui qu'elle avait pris, comme si elle voulait prouver qu'il lui inspirait une sécurité sans bornes.

Tristan employait toute son énergie à maîtriser l'émotion poignante, qui torturait son cœur, et une fierté calme, mais douloureuse, se peignait sur son visage.

Corinne souriait à tout le monde, sans même remarquer que personne ne répondait à ses sourires. La douce etperpétuelle paix des anges^ était redescendue dans son cœur, un hioment troublé la veille, et sa pensée joyeuse comme le chant de la fauvette qui salue la sérénité du miUin, sans songer à l'orage du soir, pouvait

DE BEAUnEGARD. 2^9

errer du présent à l'avenir sans perdre un seul instant sa rayonnante tranquillité.

Ce fut Tristan qui, le premier, prit la parole, peut-être parce qu'il était le plus inquiet de tous.

— Je vous remercie d'être venue nous voir , ma bonne mère Leclerc, dit-il ; mais si vous ne l'aviez pas fait, je serais allé vous chercher avec ma sœur. C'était notre projet, n'est-ce pas, Alliette?

Mademoiselle de Beauregard inclina la tête en arrêtant un affectueux regard sur la paralytique.

, — Il parait que vous êtes mieux , continua Tristan, puisque vous pouvez un peu marcher. Docteur, pensez-vous qu'il n'y aurait pas d'inconvénient pour elle à revenir au château, et, dans 6e cas , voudriez-vous lui continuer vos soins ?

220 TUISTAN

— Pour de rinconvénient, il n'y en a aucun ; quant aux soins, je seriii toujours à vos ordres , monsieur le comte, répondit le docteur.

— • Cette séparation sera un grand chagrin pour Corinne, reprit madame Brianl d'une voix caressante. N'est-ce pas, ma (il le, que tu seras bien affligée si la mère Leclerc nous quitte?

— Je me consolerai , répondit naïvement Corinne, en pensant qu'elle sera mieux au château qu'ici.

— D'ailleurs , ajouta Tristan , vous pourrez venir la voir, et j'espère que vous le désirerez souvent. Voyons, mère Leclerc, ce projet vous sourit-il? Faites-nous librement connaitre votre pensée : Vous n'avez ici que des amis.

— Oh! c'est bien vrai! s'écria madame Brianl, dont le cœur s'était épanoui à l'idée que sa fille aurait toujours un prétexte pour aller au

DE nr.AURF.r.Aun. 221

château , et qui , en outre, n'avait jamais pu prendre son parti de voir sa maison transformée en hospice d'incurabh^s, bien que le feu comte de Beauregard payât une petite rente au docteur pour donner des soins à sa protégée.

I.orsque Tristan avait interpellé directement la mère Leclerc, tous les regards s'étaient tournés vers elle.

D'abord sa physionomie avait exprimé une surprise qui allait presque jusqu'à l'égarement. Ses yeux élincelaient , sa bouche s'ouvrait et se fermait convulsivement, comme si la pauvre femme éprouvait plus de douleur que jamais de ne pouvoir parler. Son corps frappé d'immobilité était agité par un tremblement nerveux , qui aurait pu donner l'idée des effets du galvanisme sur un cadavre. Puis , ses traits s'étaient adoucis, son regard ardent et fixe s'était voilé , et sa paupière, depuis tant d'années tarie, avait

222 TiuslA^

paru humide ; bientôt , eufm , sou visage avait pris une expression si évidente de bonheur et de gratitude, que personne ne put plus conserver de doutes sui* les sentiments que la proposition de Tristan avait fait naitre dans son cœur.

— Alliette, puisqu'elle consent à accepter mes offres, c'est à vous que je la confle , dit l)cauregard. J'enverrai tout à l'heure une voiture pour la chercher.

La paralytique releva la tête, et sa main droite étendue vers l'endroit oii Corinne avait déposé la béquille et le bâton , sembla indiquer qu'elle les demandait.

On les lui donna ; aussitôt qu'elle les eut, elle fit voir qu'elle pourrait marcher, en indiquant la porte par un signe de tête.

— Eh bien ! mon frère et moi nous vous em-. mènerons, dit Alliette. Oh ! je suis bien forte h

DK |{IAUHHCA)>,D. 225

prés,eiit, ajoiila-Uclle on appuyont sa tôle sur ! ('paulcde Tristan.

— Mais vous n'allez pas nous quitter encore , • s'écria madame Briant, après avoir toutefois jeté à la dérobée un regard sur k pendule pour s'assurer qu'il s'écoulerait au moins deux heures avant l'arrivée des plus empressés de ses convives, ('ette visite est trop courte, reprit-elle, vous n'avez. pas seulement vu les aquarelles de ma fille, ni pu juger de ses progrès sur le piano. Corinne, cours vite nous chercher ton dernier paysage , et quand tu seras de retour , lu nous joueras ta fantaisie brillante.

— Grâce, maman ! dit Corinne en joignant les mains; je suis si heureuse, ne troublez pas ma joie.

- Au lieu de répondre, madame Briant alla ouvrir le piano et elle posa la fantaisie sur. le pupitre.

214 TniSTA.N

Corinne so résigna do bonne grâce, el elle sortit pour aller chercher ses aquarelles, qu'elle avait cachées depuis le jour où elle les avait montrées au baron d'Igornay.

Pendant ce petit débat entre la mère et la fille, la physionomie de Tristan était devenue sombre , et celle de la paralytique avait repris son expression de vague inquiétude.

Corinne rentra tenant à la main une aquarelle qu'elle avait saisie au hasard dans un des tiroirs de sa commode , puis elle se mit au piano , et comme elle avait hâte d'en avoir fini , elle exécuta sa fantaisie avec unej3restesse qui rendit son jeu presque brillant; sa mère était au troisième ciel.

Tristan qui avait ce sentiment inné des arts , heureux privilège des intelligences supérieures, regarda et écouta avec bienveillance, mais il ne

i)i: r.EAuiiiîGAnn. 225

loua pas quand il remercia Corinne de sa compluisancc.

— Est-ce que vous n'aimez pas la musique , lui demanda avec inquiétude madame Briant.

— J'en ai peur, répondit-il , trop heureux de pouvoir expliquer ainsi sa froideur.

— Etla peinture?

— Je m'y connais si peu .

.— C'est absolument comme moi; aussi c'est uniquement pour me soumettre aux volontés de M. Briant que j'ai désiré que ma fille eût des talents. ^

Une légère rougeur empourpra les joues rosées de Corinne , et le docteur fit entendre son petit sifflement.

— Quel malheur, reprit sa femme, que vous ne puissiez pas rester h dîner avec nous ; car

nous avons quelques personnes, et, dans votre position, je n'ose pas vous retenir. Cependant vous connaissez tous nos convives: Ce sent les du Cantel, les Fourcy, le chevalier d'Artimon , enfin ce qu'il y a de mieux dans le pays.

— Maman, interrompit Corinne, vous oubliez mon vieil ami, M. Ragoiineau, c'est bien mal à vous ; et s'il savait cela, il ne m'apporterait plus de bonbons.

En ce moment madame Briant aurait bien voulu que la langue paralysée de la mère Leclerc fut dans la bouche de sa fille , cependant elle se contint, et elle ne s'en repentit pas , car Tristan prit immédiatement la parole pour faire réloge de M. Ragonneau et féliciter Corinne du goût qu elle avait pour lui.

— Il est certain, se hâta de reprendre madame Briant, que c'est un homme excellent. Oh ! ma fille choisit bien ses préférences.

HR REAUREGAUD. 227

— Allielle, quand vous voudrez nous retournerons au château. J'ai envoyé ce matin à Autun pour avoir un architecte, et s'il est arrivé, je ne voudrais pas le faire attendre.

.A ce mot d'architecte , madame Briant, qui avait tressailli comme un chien de chasse dont le maître prend son fusil, dît avec une précipitation pleine d'intérêt :

— Ah ! vous allez faire des embellissements au château ! Tant mieux , c'est une preuve que vous ne songez pas à nous quitter.

« Et que vous voulez sans doute vous marier, se dit-elle à elle-même , pour achever sa pensée.

— Il faut embellir sa prison pour avoir moins le désir de la quitter, dit Tristan. Puis s'apercevant que sa réponse ramenait la tristesse sur le visage de sa sœur , il ajouta : « J'aurais dû

228 TniSTAN

employer un autre mot que celui de prison ; celui de nid, par exemple , qu'en pensez-vous , Aliietle! »

— Le premier ne m'a pas fuit peur, répondit mademoiselle de Beaurogard en souriant ; mais j'aime mieux le second.

— Et moi aussi ! s'écria madame Briant ! Un nid! c'est délicieux! n'est-ce pasC'orinne? Toi qui les aimes tant, tu dois être de mon avis?

Cette phrase se perdit dans le mouvement que firent les visiteurs pour se retirer. Tristan et>i sœur s'approchèrent de la paralytique pour l'aider à se lever de son fauteuil et la soutenir en marchant à ses côtés. Le docteur alla ouvrir In porte, et toiû le monde sortit du salon. •

Madame Briant, son mari et sa fille reconduisirent leurs voisins jusqu'à la grille de leur enclos, pui'^ ils rentreront chez eux.

1)1:: ItliAUntG.W;!). 220

Corinne courut se reiiCLTiner dans sa chambre; elle n'était pas fâchée d'être seule pour penser à Allielle et à son frère ; d'ailleurs, sa mère lui avait ordonné d'aller s'habiller.

Le docteur aurait bien voulu en faire autant, mais sa femme lui signifia de la suivre dans la salle à manger oi!i elle allait reprendre ses préparatifs.

— Eh bien 1 monsieur Briant , j'espère que vous êtes content de cette journée, dit-elle.

— Enchanté, répondit-il.

— Et vous ne vous êtes pas donné beaucoup de peine pour me seconder.

— Vous seconder en quoi, ma femme?

— Comment ! vous n'avez pas Vu tout ce que j'ai fait pour mettre votre fille en valeur. En vérité vous êtes distrait comme un savant , et

250 TKISTAN -

cela ne vous va pas , mon cher ; je vous en avertis amicalement.

— Corinne a été gentille comme toujours ; mais'je ne me rappelle pas ce que vous avez fait pour cela, si ce n'est que vous l'avez obligée à montrer un horrible barbouillage qu'il eût beaucoup mieux valu cacher.

— C'est vous qu'il faudrait cacher quand il vient du monde , car vous n'êtes bon à rien , à rien, entendez-vous? qu'à temr une place énorme dans un salon.

— Voyons, ma chère amie , ne vous fâchez pas, dit le docteur, et apprenez-moi de quoi vous êtes si satisfaite.

— De ce que votre fille sera comtesse, puisqu'il faut vous mettre les points sur les i.

~ Et où diable avez- vous vu cela? demanda le durleur qui partagerait les ambitions de sa

UE «eaukegaud. 251

femme, mais dontrcsprit plus calme se laissait aller moins facilement à l'espérance.

— D'abord cette visite qu'ils nous font le lendemain môme du jour où Corinne a été les voir.

— Et après V

— M. Tristan a toujours été de mon avis.

— Et après?

— 11 veut reprendre la mère Leclerc chez . lui, pour que Corinne, qui l'aime beaucoup,

aille plus souvent au château.

— Est-ce là tout ?

— Et cet architecte qu'il fait venir de la ville !

— Tenez, ma femme, vous me faites de la peine , dit le docteur qui était toujours moins facile quand il n'avait pas peur de donner sa

moitié en spectacle : vous voyez des certitudes là oi!i il n'y a pas même des espérances encore. Je désire comme vous que ma fille épouse notre voisin , je crois que cela n'esl pas impossible , mais il ny a pas encore la moindre apparence. Vous dites qu'il a toujours été de votre avis, et c'est vous qui vous êtes toujours rangée au sien ; cette visite, il nous la devait, convenez-en ; la mère Leclerc, ils la reprennent parce que c'était la protégée de leur père, et qu'il le leur a peutêtre demandé avant de mourir. Reste donc la venue d'un architecte , circonstance insignifiante, selon moi, car rien n'est plus naturel que de voir des héritiers jeunes et sans expérience vouloir remettre leur habitation à neuf. Ainsi, franchement, dans tout cela je ne peux pas trouver la plus petite raison pour chanter victoire ; aussi si notre ami Ragonneau nous demande* la main de Corinne pour son fils , qui vient de terminer son stage à Paris, JQ vous en-

DE DEAUliLGAUD. 235

gage à y regarder à deux fois avant de refuser. L'espérance est une très bonne chose, mais la réalité est une chose excellente. Là-dessus, je vais faire ma barbe.

}\ serait difficile de peindre la fureur de madame Briant pendant la longue tirade de son mari. Elle ouvrait et fermait les poings, trépignait des pieds, s'agitait sur sa chaise, et elle avait fêlé un compotier de porcelaine en le repoussant loin d'elle.

— Ma fille épouser M. Ragonneauî s'écriat-elle en prenant le docteur par le bras pour l'empêcher de se retirer. J'aimerais mieux dix fois être veuve, ou plutôt n'avoir jamais été mariée.

— Par Dieu I vous n'êtes pas dégoûtée, dit le docteur gaiment, car vous seriez une vieille fille fort agréable. Mais lâchez- moi, madame Briant, et tâchez de rarranger votre visage pour rece-

254 TlUSTAiN Dli liEAUKEGARD.

voir vos convives : vous êtes rouge comme ces framboises.

Le bruit d'une voiture qui roulait lourdement sur le gravier de la cour anglaise du docteur, mit fin à une querelle qui commençait à tourner au tragique.

— C'est Ragonneau! s'écria Briant. Mon amour, n'allez pas le battre.

Encore l'iutérieur des Brianl. — Leur société.

Xï

La conversation du docteur avec sa femme n'avait pas disposé celte dernière à faire une bonne réception à M. Ragonneau, lequel avait, en outre, le tort grave d'arriver dans un moment inopportun : la toilette de madame Briant n'était qu'à moitié faite, ses préparatifs avaient besoin d'une dernière inspection , et elle aurait préféré pour les allées fraîchement ratissées de

sa cour anglaise, le brusque désordre occasioné par le passage de la lourde Berline des du Cantel ou du rapide phaëton des Fourcy, à l'humble sillon creusé par la modeste patache qui amenait lentement le bon M. Ragonneau.

Toutefois, comme elle avait une grande prétention au savoir-yivre, et qu'elle se serait reproché de dépenser le moindre froncement de sourcil de son humeur autre part que dans son intimité, madame Briant se prépara, parle seul secours de cette petite fausseté que toutes les femmes ont à leur disposition , à faire un accueil gracieux au vieil ami de son mari ; et, ayant calculé habilement le temps et la distance, elle se trouva dans le vestibule, comme si elle le traversait par. hasard, juste au moment où Ragonneau, qui était descendu de sa patache, y entrait par la porte vitrée donnant ^ur la cour anglaise.

DE BEAlIREGAUn. 259

— Monsieur Rugonncau ! s'écria-t-ellc ; mais comme c'est aimable d'arriver d'aussi bonne lieure ! Je ne suis pas encore habillée, mais vous me pardonnerez, j'espère, quand vous saurez que le comte de Beauregard et sa sœur ont passé une partie de la matinée avec nous. • Ces pauvres enfants ! il jji'y avait pas moyen de les quitter, convenez-en. Je vous laisse donc, en vous promettant de vous envoyer bientôt Corinne pour vous tenir compagnie. Vous savez qu'elle a une passion pour...

La parole expira sur les lèvres de madame Brian t, car elle venait d'apercevoir un second personnage qui arrivait dans le vestibule, et elle l'avait reconnu , bien qu'elle ne l'eût pas vu depuis plusieurs de ces années qui font un homme grave d'un écolier étotirdi.

— Permettez-moi, madame, de vous présenter mon fils, dit M. Ragonneau, en prenant

240 TUISTAN

le nouveau venu par la main, et en faisant avec lui quelques pas en avant. 11 est de retour depuis hier, et j'ai pensé que je pouvais prendre la liberté de vous l'amener sans vous en demander d'avance la permission.

— Et vous avez bien fait, répondit madame Briant avec un empressement un peu trop vif pour être sincère. Entrez au salon, messieurs ; j'irai vousy rejoihdre leplus tôt qu'il me sera possible.

« Mais, quant à vous envoyer Corinne pour vous aider à passer le temps , n'y comptez pos, mes camarades , continua madame Brian l , comme si elle se parlait à elle-même, c'est-àdire si bas qu'il fut impossible aux Ragonneau d'entendre la fin*de sa phrase.

Ils obéirent donc à l'invitation qui leur avait été faite d'entrer dans le salon , et madame

bE nEAlTREGARD. 2Ai

Briant, après leur avoir fait une belle révérence et grimacé un délicieux sourire, alla s'habiller.

Elle trouva son mari, qui achevait de se vélir dans la chambre conjugale, et il va sans dire qu'elle débuta par lui faire une scène. Il savait, prétendit-elle, le retour du jeune Ragonneau , et il avait écrit à son père de l'amener avec lui. Tout cela était un coup monté, une machination infernale pour arriver à un mariage dont elle ne voulait plus entendre parler, bien qu'on lui en eût à peine dit un mot.

— Vous n'en viendrez à bout ni par ruse ni par violence , s'écria-t-elle avec un€ îuâle énergie. J'ai été jusqu'à présent l'esclave de vos volontés ; mais, comme il s'agit du bonheur de ma fille, je n'en ferai désormais qu'à ma tête : vous voilà bien averti.

Briant se défendit avec vigueur, et cela lui fut I, 16

d'autant plus facile qu'il était parfaitement innocent. Il ignorait tout à fait que M. Simon Ragonneau fût revenu de Paris , et s'il ne repoussait pas, comme sa femme, l'idée de l'avoir un jour pour gendre, il n'avait rien fait encore pour préparer cet événement, jusqu'alors en état d'éventualité inerte dans son esprit. Il prouva tout cela de la manière la plus claire à sa femme, mais ce fut peine perdue, car lorsqu'elle avait un sujet de mécontentement contre lui, elle ne l'abandonnait jamais qu'elle n'en eût un autre à mettre à la place.

On doit conclure de tout ce qui précède, que le pauvre docteur n'eut pas la permission de descendre au salon avant son aimable compagne.

Quand celle-ci fut prête, l'heureux couple, après avoir rallié Corinne sur son chemin, regagna le rez-de-chaussée, où tous les convives se réunirent successivement. '

DE BËAUREGAUD. 243

Ils étaient au nombre de sept : les deux Ragonneau, dont nous avons parlé, M. et Madame du Canlel, M. et Madame de Fourcy et le chevalier d'Artimon.

M. du Cantel était un receveur-général qui venait d'obtenir la permission de céder sa place à son fils. C'était un gros homme frisant la soixantaine, fort soigné dans sa mise, très sans gêne dans ses manières, et prodigieusement confiant en son mérite , parce que le hasard l'ayant placé sur le chemin de la fortune , il avait eu le vulgaire bon sens de ne pas chercher à s'en écarter. Il parlait beaucoup et riait bruyamment de ce qu'il disait, répétait de prétendus bons mots dont il faisait des balourdises, dénaturait les proverbes les plus connus, et citait l'histoire de la façon la plus grotesque. Du reste, fort bon diable , il était très aimé dans le pays, et plusieurs fois déjà il avait été' question de

244 TUISTAN

le nommer député. C'eût été ce qu'on appelle communément un excellent choix.

Madame du Cantel pouvait être au milieu de cette période équivoque et rapide de la vie, pendant laquelle les femmes parlent de leur vieillesse a\:ec un empressement qui pourrait faire croire qu'elles cherchent à accréditer un mensonge, pour empêcher de remarquer un fait certain, qui est leur maturité. Madame du Cantel avait été fort belle depuis vingt à quarante-cinq ans , et elle défendait énergiquement les restes de sa beauté contre les insolences du temps. Elle parlait peu, comme toute femme qui a un mari bavard, mais elle minaudait beaucoup, en souvenir du passé : voilà pour le physique. Quant au moral , madame du Cantel valsait encore quand on était en petit comité, et elle aimait prodigieusement le demi-jour , les boutons de rose, le velours, les plumes, les den-

DK BEAUlltCAKl). 2 î5

telles et les romans de Mi\l. de Balzac et Paul de Kock.

M. Aldonce de Foiircy était le spécimen parfait, le type accompli du gentilhomme campagnard d'aujourd'hui. En 4850, il avait, comme disaient les journaux, du temps, noblement brisé son épée, ce qui signifie qu'il s'était tranquillement retiré chez lui, chose qu'il avait envie de faire depuis longtemps. Celait un de ces petits nobles hargneuxet envieux, dont le royalisme et la vanité étaient constamment en lutte pendant la Restauration, parce qu'ils prétendaient que tout était accordé aux gens de cour par prédilection et aux libéraux par faiblesse. Fourcy avait quarante ans ; il était petit, mais vigoureusement bâti, et il n'aurait pas manqué d'une certaine distinction s'il ne s'était pas fait un système de se vulgariser à plaisir. Il aimait l'agricuiture avec passion et la chasse avec frénésie ;

246 TIllSTAN

il élevait des chevaux, engraissait des bœufs, courait les foires pour se populariser, faisait de l'opposition par taquinerie plus que par conviction, et était abonné aux journaux qui ne défendaient pas son opinion, parce qu'ils ne coùtalent que quarante francs.

Sa femme était belle et distinguée, mais silencieuse et mélancolique. Quoi qu'elle eut à peine trente ans, sa santé paraissait minée par une souffrance intérieure. On disait dans le pays qu'elle n'était pas heureuse, peut-être partageaitelle cette opinion, sans pouvoir se rendre compte pourquoi elle l'avait.

Le chevalier d'Artimon se donnait modestement cinquante-cinq ans : c'était un vieux garçon, individualité presqu'aussi rare aujourd'hui qu'elle était commune jadis. Ce type qui a disparu avec les culottes courtes et les carlins, était représenté dans la personne de M. d'/^r-

DE BEAURKGAUD. 247

timon, par un petit homme rond et frais, les mains toujours embarrassées de bouquets qu'il offrait aux dames, les poches toujours farcies de bonbons qu'ils se laissait voler par les demoiselles^ et la mémoire meublée de calembourgs, de rébus, de couplets et autres richesses de cette espèce qui ont un prodigieux succès dans les départements ; il aimait la bonne chère, avait le propos vif et galant, et savait par cœur la gastronomie de Berchoux et l'art de dîner en ville de feu Colnet.

Si nous nommons les Ragonneau en dernier, ce n'est pas que nous partagions les préventions de , madame Briant, car nous n'avons , Dieu merci, ni ses haines sourdes pour les classes qu'on s'obstine encore à appeler privilégiées, ni ses dédains calculés pour les classes moyennes. Le mérite personnel sera toujours le premier de tous à nos yeux , et si nous avons placé à la

fin c!e celle galerie de portraits le vieil ami du duclour cl son fils , c"est uniquement parce que nous voulions leur accorder une attention toute particulière. Celle préférence sera d'ailleurs justifiée par l importance que ces deux personnages prendront dans notre histoire.

M. Ragonneau était l'expression parfaite de la bonne bourgeoisie d'autrefois, dans ce qu'elle avait de digne et de respectable. H avait traversé sans reproche et sans peur la périlleuse époque de la première Révolution, acceptant des fonctions publiques pour être à même de rendre des services privés, se servant de sa popularité pour eiifreindre des lois iniques, parlant beaucoup de la liberté , mais prouvant surtout qu'il la coîîiprenait, enfin restant ostensiblement homme de bien, quand il y avait tant de dangers à laisser seulement soupçonner qu'on l'était. Il avait vingt bonnes mille livres de rente.

DE BEAUKEGAKD. 240

revenu toujours croissant d'un patrimoine sagement administré par plusieurs générations. M. Uagonneau était religieux et charitable , loyal et délicat, et il possédait un rare bon sens qui n'excluait pas une grande vivacité d'esprit et un aimable abandon de cœur. Ses manières étaient dignes, simples et respectueuses, son ton parfait, son langage un peu solennel. Il portait de la poudre, et on pouvait juger, par la date des événements dans lesquels il avait joué un rôle actif, mais honnête , qu'il devait avoir au moins soixante-quinze ans.

Son fils Simon n'en avait que vingt-cinq à l'époque dont nous parlons, et on aurait difficilement trouvé un plus aimable jeune homme. Son enfance avait été pure et sa jeunesse était studieuse. Envoyé à dix-neuf ans à Paris, pour y faire son droit, il y avait , sauf le temps des vacances, passé cinq années pendant lesquelles

il n'avait pas causé une heure d'inquiétude à son père. Il était beau, calme et sérieux; simple et modeste, il ignorait les richesses natives de son cœur, et les trés(»rs lentement amassés deson intelligence. Son front élevé avait la gravité de la méditation sans la tristesse qu'elle produit quand elle est une fatigue au lieu d'êlre un besoin. M. Ragonneau adorait Simon , qui aimait son père avec cette tendresse respectueuse dont la jeunesse d'aujourd'hui a quelque peu oublié les bonnes traditions.

Telles étaient les personnes que réunissait, pour le moment, le salon de la famille Briant.

On avait déjà parlé de la pluie et du beau temps, du nouveau sous-préfet, des prochaines élections (eu France, on regarde toujours les élections comme prochaines) , et enfin du fameux traité de Londres, qui menaçait de troubler la paix de l'Europe ; mais comme tout cela

DE BEAUltEGAUD. 25i

était bien sérieux, on passa aux jeunes Beauregard.

— Ah ! ils ont fait là, et toute la contrée avec eux, une perte bien grande , dit M. Ragonneau. Le comte était un homme excellent.

— Bien orgueilleux et bien encroûté , reprit Fourcy qui n'avait jamais pu pardonner à Beauregard son titre de comte.

' — M. de Beauregard orgueilleux ! s'écria madame Briant : je n'ai jamais connu d'homme plus simple. Je puis en parler pertinemment^ moi qui ai vécu dans son intimité depuis que je suis dans ce pays.

— Ma foi, Madame , je répète ce que je vous ai entendu dire plus de cent fois , continua Fourcy.

— Enfin le pauvre homme est mort, ajouta

252 TIllSTAN

(lu Cantel, et comme je n'ai jamais eu qu'à me louer de lui, je le regrelle beaucoup.

— Il était fort honorable, repartit à son tour d' Artimon.

— Il avait des manières cliarmantes avec les femmes, dit madame du Cantel, en se reculant pour éviter un impertinent rayon de soleil qui venait traîtreusement la chercher dans la place la plus obscure du salon qu'elle avait choisie en arrivant.

Simon était auprès de la fenêtre coupable ; il s'empressa de baisser un rideau en damas de laine rouge, dont la bienveillante et ingénieuse transparence ne laissa plus arriver sur le visage de madame du Cantel qu'un jour doux et rosé des plus favorables. Un charmant sourire paya ce service.

— wSait-on quels sont les projets de ces pau-

DE nEAUREGARD. 255

\Tes jeunes gens? demanda madame de Fourcy.

— Ils n'en ont aucun encore , répondit Briant.

— Eh bien ! je vais vous dire ce qui arrivera, interrompit vivement Fourcy : M. de Beauregard voudra bâtir, vivre en grand seigneur, parce qu'il croit Têtre ; il se ruinera, ira à Paris mendier les foveurs du gouvernement , et sa sœur finira par faire un détestable mariage.

— Ses vertus seront toujours une dot qui lui permettra de choisir, dit M. Ragonneau.

— Je suis tout-à-fait de cet avis, ajouta madame Briant. Malheureusement mademoiselle Alliette a une déplorable santé.

— Yous ne m'aviez pas dit cela , mon cher docteur, repartit M. Ragonneau avec une vivacité pleine de la plus affectueuse sollicitude.

■ — On ne m'a pas consulté, murmura Briant, tenu en arrêt par le regard impératif de sa femme. Et puis , vous savez, mon cher, nous autres médecins, nous ne devons parler de ces sortes de choses qu'avec une extrême réserve : cependant, je ne partage pas les craintes de ma femme.

— Vous autres médecins, vous êtes si insensibles! dit madame Briant avec aigreur. Corinne, mon amour, continua-t-elle, donnez-moi cet éventail qui est sur la cheminée, je trouve qu'il fait une chaleur étouffante aujourd'hui.

Corinne se leva, traversa le salon avec une grâce charmante, et rapporta à madame Briant l'éventail demandé. Le but de sa mère était atteint : elle avait voulu mettre en relief la brillante jeunesse de sa fille, afin que chacun put la comparer dans sa pensée à Alliette dont elle ve-

nait de parler de manière h faire valoir ce contraste.

La matinée s'écoula ainsi jusqu'à l'heure où Lazare, affublé d'une livrée beaucoup trop longue et prodigieusement trop large pour sa taille, vint annoncer que le dîner était servi.

Pendant cette importante cérémonie rien ne troubla la joie de madame Briant. D'abord M. Kagonneau se dirigea de lui-même vers. une place modeste, de sorte que la droite et la gauche de la maîtresse de la maison purent être occupées par du Cantel et Fourcy ; puis Corinne fut convenablement encadrée entre d'Artimon et madame du Cantel, de façon que Simon ne put causer avec elle ; ensuite le dîner fut bon , le second service ne se fit pas attendre, quelqu'un remarqua que les petits pois étaient encore rares , enfin le dessert arriva sur la table comme

25G TniSTAN

une armée de vélérans habitués de longue main à la manœuvre.

Du Cantel prodigua les citations historiques, les proverbes défigurés, les bons mots travestis, etc., etc., etc.; d'A^rtimon produisit quelques calembourgs qui n'avaient guère servi que deux ou trois fois ; Briant désarticula habilement toutes les volailles et trouva du premier coup le fil d'un jambon ; chacun fut gai, bienveillant, on mangea beaucoup; et le soir on admira les jeunes plantations de la cour anglaise et les fleurs d'un nouveau parterre qu'on avait . dessiné sous les fenêtres de Corinne.

A huit heures, les équipages des convives, moins la patache que M. Ragonneau avait eu Tattention délicate d'envoyer en avant, se rangèrent au bas du perron. Derrière eux, Lazare tenait la petite jument morvandelle de d'Artimon.

DE nEAimEGAllI). 257

On monta en voiture. Du Cantel était déjà dans le fond de sa berline, quand le chevalier passa près de lui au petit galop.

— Regardez donc, Briant, s'écria-t-il, ce diable de d'Artimon, il monte à cheval comme unBucéphale.

ir

In Ami véritable.

Ce serait faire injure à la pénétration de nos lecteurs que de leur demander s'ils ont deviné l'empressement de madame Briant à répondre par une visite aux gracieuses quoique tardives avances de Tristan et d'Alliette. 'Nous les tenons donc pour parfaitement informés de celte circonstance, et nous sommes surs qu'il est également superflu de les mettre au courant de toutes les petites manœuvres de la digne compagne

262 ÏRISTAN

du docteur, pour établir une intimité de tous les jours et de tous les instants entre sa fille et les jeunes habitants du château ; mais ce qu'il n'est peut-être pas inutile de dire, c'est la facilité avec laquelle Tristan se prêta à tout, soit qu'il y mit de l'indifTérence, du goût ou de la complaisance pour sa sœur ; ce qu'il y a de certain , c'est que moins d'une semaine après lé dîner dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, la Haison des deux jeunes filles était assez grande pour satisfaire non-seulement leurs cœurs, mais encore l'ambition de la personne qui l'avait tant souhaitée. Tantôt Corinne allait passer la journée entière au château ; le lendemain, Alliette en faisait autant chez le docteur; quelquefois les deux Beauregard venaient déjeuner ou diner avec les Briant; une autre fois, c'étaient les Briant qui allaient s'asseoir à la table des Beauregard. Alliette montait à cheval avec son frère ; il fut ('éci 'é que Corinne avait besoin

1)K BEAUUEGAliD. 205

de cet excercice, et sa mère s'y prit si bien que Tristan se crut obligé de lui offrir de donner des leçons d'équi talion à sa fille. Tout cela favorisait, on ne pouvait le méconnaître, les projets de madame Briant, et cependant rien n'était venu encore fortifier ses espérances. Une seule chose paraissait occuper, absorber même la pensée de Tristan, c'étaient les embellisements qu'il faisait dans son château , rendu provisoirement presque inhabitable. L'intérieur était rempli de peintres, de plâtriers, de menuisiers et autres rongeurs de cette espèce ; la cour était livrée aux démolisseurs, en attendant les maçons qui devaient construire plus loin les dépendances. Dès l'aube du jour, Tristan était sur pied, surveillant tout, rectiflantici, ajoutant là, trouvant toujours quelque chose de nouveau à faire, et ne manquant jamais de bonnes raisons pour présenter une fantaisie comme une nécessité. Quand le soir était venu, et qu'il n'y avait

264 TAISTAN

plus d'ouvriers à talonner , le jeune comte, à moins que sa sœur ne voulut monter à cheval ou faire une promenade à pied, se retirait dans sa chambre pour élaborer de nouveaux plans, chercher d'autres combinaisons, rêver à Tameublement d'une pièce, dessiner vingt fois la courbe d'une allée ou la forme d'une pelouse, passer du parfait architecte au bon jardinier , s'abandonner enfin à tout Tentrainement d'un goût qui devenait une passion en attendant qu'il fut une folie. Intérieurement* Alliette s'alarmait de cette ardeur, et elle en aurait sans doute parlé à son frère , si elle n'eût craint de paraître inquiète pour elle , tandis qu'elle ne l'était que pour lui.

D'ailleurs, Tristan semblait si calme , il était si bon pour tout le monde, qu'il y aurait eu de l'imprudence et de la cruauté aie déranger dans des occupations auxquelles il devait peut-être

Dii BEAi;iu;r.Ai;D. 205

l'oubli tics chagrins qui avaient troublé sa vie et dénaturé son caractère. Néanmoins, quelques observations avaient été foites avec timidité et tendresse, et reçues, sinon avec soumission, du moins sans colère. Par exemple, Alliette aurait voulu qu'on laissât au château son apparence antique, qu'on respectât une distribution qui rappelait de chers souvenirs ; qu'on ne remplaçât pas , par des tentures neuves , les vieilles tapisseries, objet des naïves admirations de son enfance; qu'on ne reléguât pas dans un grenier, en attendant une galerie projetée, tous ces portraits dont son pauvre père lui avait si souvent raconté l'histoire pleine de bons enseignements. La pauvre enfant voulait faire du passé une sauve-garde pour l'avenir , et cet avenir, Tristan n'y songeait pas , et ce passé, on eût dit qu'il aurait voulu l'efTacer.

De leur côté, les Briant ne suivaient pas ces

métamorphoses.avec une complète tranquillité. Rangés par goût, ils comprenaient bien ces embellissements prudents et successifs, qui mettent d'accord l'ordre et la vanité ; mais ils ne pouvaient admettre cet aventureux besoin de tout créer à la fois pour jouir plus vite. Le docteur surtout s'en expliquait vivement avec sa femme, et sa témérité était devenue si grande, qu'il avait osé remettre un jour sur le tapis le projet de marier sa tille au jeune Ragonneau. On l'avait écouté avec colère, pour n'en pas perdre la bonne habitude, mais le lendemain, madame Briant avait engagé, par un billet fort aimable, messieurs Ragonneau à venir dîner chez elle avec les Beauregard : c'était, avait-elle ajouté, une réunion tout intime. Cette journée s'était, en apparence du moins, passée à la satisfaction de tout le monde; en réalité, les résultats n'avaient pas répondu à raiîentcdela maîtresse du logis , car ]o jouiie Simon, en rc-

DE liEAUUtGAlU). 207

venant le soir avec son père, lui avait confié que s'il trouvait Corinne une très aimable enfant, Alliette paraissait une jeune personne remplie de grâces et de mérite. M. Ragonneau avait été de son avis.

Les choses en étaient là ; l'été s'avançait, les travaux de Tristan marchaient toujours, lorsqu'un soir l'abbé Vialard se présenta au château pendant qu'Ail iette était chez le docteur. Le visage du bon vieux curé était triste, et quand il entra dans la chambre du jeune comte, ce fut avec une voix émue , qu'il lui demanda si sa présence ne lui était pas importune.

— Vous n'y pensez pas ! lui répondit aflectueusement Tristan. M'importuner î vous! mon vieil ami, je ne reconnais pas là votre confiance habituelle en ma tendresse pour vous.

— Elle est toujours la même, mon cndint, dit le curé avec nflection... mais la vôtre, j.ou-

2C8 TIUSÏAN

vez vous également massurer qu'elle est encore entière.

— Comme par le passé, reprit vivement Tristan.

— Vous ne prendrez donc pas en luauvaisc part ce que je vais vous dire?

— En aucune façon.

— Vous êtes bien convaincu qu'il faut toute ma tendresse pour vous , pour me décider à faire une chose qui n'est pas dans mes habitudes?

— Certainement.

— Eh bien! continua le curé avec un visible effort, je viens vous avertir d'un bruit fâcheux qui court dans le pays.

— Un bruit fâcheux sur moi ! s'écria Tristan dont le visage perdit subitement sa tranquillité.

DE UEAUREGAUD. 2C9

— Sur vos affaires, mon ami, se hâta do reprendre M. Vialard , on dit que vous vous ruinez.

— N'est-ce que cela P repartit Tristan avec un grand soulagement. Et pourquoi le dit-on ?

— Parce que malheureusement la chose n'est pas sans probabilité. Tout le monde connaît votre fortune ; on sait que Monsieur votre père n'a pas laissé de capitaux, et on trouve que vos travaux sont hors de proportion avec vos ressources.

— De quoi se mêle-t-on ? dit fièrement Tristan.

— Vous avez raison en principe, mon ami ; mais ce ne sont pas seulement, je me hâte de vous le dire, les oisifs et les fâcheux qui parlent de vous : vous avez des amis dans le pays ; ces amis ne se sont pas mêlés aux propos de ces gens qui blâment à tort et à travers; mais ils

sont venus me confier leurs inquiétudes, et ils m'ont prié de vous les l'aire connaître.

— Serait-ce ma sœur? demanda Tristan; elle m'a tenu quelquefois un langage à peu près semblable.

— C'est si peu elle, répondit M. Vialard avec fermeté, que je viens ici à son insu. Si elle eût été avertie de mon projet, elle aurait certainement fait tout au monde pour m'en détourner. Elle est aimante jusqu'à l'oubli d'elle-même , et généreuse jusqu'à l'imprudence.

— Alors ce sont les Briant ?

— Pas davantage : je crois bien qu'ils partagent l'opinion commune, mais ils ne se sont jamais expliqué avec moi.

— • Je ne me connais pas d'autres amis, car je ue donne pas ce nom à M. de Fourcy et au baron d'Igornay.

DE IJEAUREGAfU). 27J

— Ne cherchez pas plus longtemps, dit M. Vialard : c'est M. Ragonneau qui est venu aujourd'hui môme pour me supplier de vous confier ses craintes. Comme il ne m'a pas défendu de le nommer, je vous le nomme.

— Je ne lui en veux pas, mais il se trompe.

— N'est-ce pas plutôt vous qui vous trompez?

— Je vais vous prouver le contraire : cette terre rapporte vingt-cinq mille livres de rentes; ma sœur et moi nous n'en dépensons que quatre à présent ; en persévérant pendant cinq ans dans cette économie, mes travaux qui coûteront cent mille francs se trouveront payés : est-ce clair?

— Oui ; mais vous faites tout cela en six mois; et pour le payer immédiatement , ce que vous devez faire , vous serez obligé de recourir aux

272 TUISTAN

emprunts , et Dieu sait à quelle espèce de conditions vous le pourrez faire. Puis vous voudrez jouir des embellissements que vous aurez faits; vous augmenterez votre dépense pour voir du monde ; vous vous laisserez entraîner par ceux qui vous blâment et qui se feront un jeu de vous perdre ; et quand vous ouvrirez les yeux il sera trop lard, rien ne pourra plus combler Tabime que vous aurez creusé.

— Je suis sur de moi, dit fièrement Tristan. A vez-vous oublié avec quel courage j'ai renoncé âmes rêves, et avec quelle persévérance je maintiens mes résolutions?

— Je n'ai rien oublié, mon enfant, interrompit le prêtre avec douleur; mais vous croyez-vous sage parce que vous avez remplacé une folie par une autre? Ce que je vous avais demandé, ce que vous m'aviez promis, c'était d'imiter la vie obscure et modeste de votre père; c'était

T>li BEAUllEGAIlD. 275

de faire le bonheur de votre sœur, en attendant que vous puissiez fliire celui d'une compagne digne de vous ; c'était, en un mot, mon ami.#.

— De retomber dans l'inaction', repartit Tristan, de reprendre le fardeau de mes souvenirs; de rester oisif en présence dos idées qui m'ont tourmenté depuis que je ne suis plus enflint. C'était l'impossible que vous exigiez de moi ! Je l'ai compris , et comme je voulais être fidèle à mes promesses, j'ai adopté le seul moyen qui fut à ma portée pour les remplir. Si j'y renonce, je ne réponds plus de rien.

— Mois votre pauvre sœur?

— Quand j'aurai dissipé ma fortune, il lui restera encore la sienne.

— Elle voudra toujours la partager avec vous.

— Je refuserai.

I is

— Saurez-Yous vous arrêter à temps.

^— Ceci me regarde. Je ne suis pas un malhonnête homme, vous le savez bien.

— Enfin , j'aurai rempli mon devoir! murmura M. Vialard, comme s'il se parlait à luimême. Puis, élevant la voix, il ajouta :

— J'ai encore quelque chose à vous dire, Tristan. 11 s'agit d'une offre... Vous me promettez , n'est-ce pas , que vous ne vous en offenserez point ?

— Ne vous ai-je pas prouvé que je savais tout entendre ?

— J'ai quelques économies, reprit timidement le bon curé; elles sont à votre service. Je puis même dire qu'elles vous appartiennent, car je n'aurais pas pu les réunir si votre pauvre père m'avait laissé une seule charité à faire dans le pays.

L'émotion de M. Vialard était si profonde, son dévoûment se manifestait sous une forme si délicate, que Tristan fut un moment attendri. Les sentiments généreux qui sommeillaient dans son cœur parurent sortir de leur engourdissement, et dominèrent passagèrement l'orgueil dont il avait fait jusqu'à ce jour sa seule vertu. Il saisit avec vivacité les mains de son vieil ami, les pressa chaleureusement dans les siennes, il allait peut-être lui abandonner la conduite de sa vie, quant on vint annoncer que le baron d'Igornay faisait demander si M. le comte de Beauregard pouvait le recevoir.

— Dites que j'en serai charmé, répondit Tristan. Mon ami, continua-t-il en se levant pour reconduire le prêtre qui s'était levé lui-même pour se retirer avec la discrétion qui était dans ses habitudes : nous reprendrons cet entretien qui a été pour moi une nouvelle preuve de votre

affection, et en attendant je vous remercie de votre franchise et de votre dévoùment.

Il n'en put dire davantage, mais c'était beaucoup pour lui; d'Igornay entrait, M. Vialard s'éloigna, plus content de sa visite qu'il n'avait osé l'espérer.

D'Igornay, comme la première fois que nous l'avons vu, comme chaque fois que nous le verrons, portait ses bottes à la prussienne , son habit bleu barbeau , son immense jabot ; seulement il avait remplacé , par égard pour la canicule , son pantalon de Casimir gris par une culotte courte de nankin , et son gilet chamois par un vêtement de même espèce en piqué blanc.

Son maintien était grotesquement solennel quand il salua le jeune comte, et ce fut avec une gravité cérémonieuse qu'il lui serra la main :

DE UtAlIlEGAHD. 277

puis, lorsqu'il fut assis, il regarda autour de lui d"un air mystérieux, comme pour s'assurer que personne ne pouvait l'entendre, et û dit à Tristan avec une émotion qui faisait frémir son jabot sur sa poitrine :

— Monsieur le comte , je voudrais avoir un entretien confidentiel avec vous.

— Je suis à vos ordres, Monsieur, répondit

Inconvénients d'une conscience troublée.

D'Igornay avait déjà la bouche ouverte, et il est permis de supposer qu'il allait parler, quand un coup discret frappé à la porte le lit tressaillir sur son siège. Il roula autour de lui des yeux hagards à force d'être ronds, et il dit à voix basse à Tristan :

— Monsieur le comte, nous aurait-on entendus ?

282 TUISTAN

— Je ne le crois pas, répondit Tristan en souriant ; d'ailleurs nous avons très peu causé encore.

La figure de d'Igornay se rasséréna : il crut, en effet, se souvenir qu'il était encore maître du secret qu'il venait conûer au fils de son ancien ami.

— Entrez, reprit Tristan. Ah! c'est vous, madame Berny , continua-t-il , en voyant la femme de charge avancer la tête dans l'appartement. Je suis en affaires : si quelqu'un a à me parler qu'il revienne plus tard.

— Monsieur le comte, répondit madame Berny, c'est mademoiselle qui vient de rentrer; elle voudrait parler à Monsieur, et elle n'a qu'un mot à lui dire, assure-t-elle.

— Vous permettez , baron d'Igovaay ? demanda Beauregard en se levant pour sortir. Il

DE BtAUnEGAUD. 285

s'agit probablement de quelques ordres à donner à mes ouvriers pour demain, et ma sœur voudrait me consulter.

— Les dames avant tout, s'écria le baron avec un galant enthousiasme. Allez à vos affaires, monsieur le comte, et je vous attends de pied ferme avec ce numéro du Journal des Chasseurs : charmante collection, ma foi !

— Mademoiselle est dans sa chambre , dit madame Berny à Tristan , quand ils se trouvèrent tous les deux dans le corridor.

— Elle n'est pas malade, j'espère ?

— Non, Monsieur ; mais elle paraît bien inquiète, car elle n'avait pas sa voix ordinaire.

Tristan doubla le pas. Lui aussi éprouvait un vague tourment dont il ne pouvait se rendre compte.

284 ÏIIISTAN

Une profonde obscurité régnait dans la

chambre d'Allielte; mais elle n'empêcha pas Tristan de voir sa sœur dès qu'il fut entré. Elle était debout dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte, et son profil se dessinait sur l'azur étoile du ciel comme sur le fond d'un tableau.

— Pardon, mon frère, lui dit-elle tendrement; mais j'avais absolument besoin de vous parler. M. d'Igornay est chez vous, n'est-ce pas ?

— Oui ; et même il m'y attend.

— Que vous a-t-il dit? demanda Alliette d'une voix tremblante.

— Rien encore : vous savez qu'il n'est pas expéditif.

— Ah ! Dieu soit loué , s'écria Alliette. Eh bien, mon frère, je vous apprends qu'il vient pour vous demander ma main.

— Pour lui ! dit Tristan en éclatant de rire.

DE CKAUUEGARD. 285

' — Non : pour son fils César.

— Et c'est ce qui vous trouble ainsi ?

— Convenez qu'il y a bien de quoi.

— II y a de quoi rire, et rien de plus. D'abord, n'êtes-vous pas votre maîtresse? Ensuite, me supposez-vous assez dépourvu de jugement et d'afïéction pour vous, pour vouloir vous unir à ce pauvre César?

— 11 est riche, bien né, c'est un brave jeune homme : tous ces avantages m'ont fait frémir.

— Rassurez-vous, ma bien-aimée petite sœur, répondit Tristan avec un mélange de gaîté et de mélancoHe. Vous ne ferez jamais que le mariage que vous voudrez faire, et si vous prenez conseil de moi, je serai difficile pour vous, je vous en avertis. .

— Ainsi, vous remercierez poliment, mais positivement M. d'Igornay.

— Je vous le promets.

— Bien vrai ?

— Je vous le jure, Alliette! interrompit Tristan avec une vivacité qui ressemblait un peu à de l'impatience.

— Je vous crois, mon ami. Seulement, pour me remettre de mes sottes terreurs, je vous de* manderai de me venir dire comment les choses se seront passées. Vous me retrouverez au salon. Soyez bien aimable, au moins, tout en étant bien positif : vous savez que mon père l'aimait beaucoup, quoiqu'il eût la bonté de nous permettre de rire quelquefois à ses dépens.

— Soyez tranquille, ma sœur. A tout-àl'heure donc, au salon.

Et Tristan, ayant baisé tendrement la main d' Alliette, se hâta d'aller retrouver d'Igornay.

DE BEAUnEGAUT). 287

Après quelques mots d'excuses auxquels il ajouta, par une délicate précaution, l'assurance que leur entrelien ne serait plus troublé, Beauregard dit au baron qu'il était prêt à l'entendre.

— J'étais Tami du feu comte votre père, articula lentement d'Igornay.

Tristan s'inclina.

— Nous nous étions connus de l'autre côté, continua le baron ; il y a de cela quarante-huit ans, et depuis nous n'avons jamais cessé d'être ensemble dans les meilleurs termes, ainsi qu'il convient à des gentilshommes.

Tristan s'inclina de nouveau.

— ïl avait toute confiance en moi, reprit d'Igornay. Toute confiance , Monsieur : sentezvous la force de cette expression?

— Où voulez-vous en venir, monsieur le ba

ron? demanda avec inquiétude Tristan dont la figure calme jusqu'alors exprima subitement une vive anxiété.

— A vous faire comprendre, Monsieur, que puisque voire père avait toute confiance en moi il a dû me confier bien des choses pendant sa vie.

Ce raisonnement qui eut ajouté un excellent couplet à rimmorlelle complainte de M. do La Palisse, ne IVappa pas Beauregard par son côté ridicule, et il y répondit comme à une chose très sérieuse :

— Monsieur, dit il, je suis convaincu que si mon père a eu en vous une confiance sans bornes, comme vous me faites l'honneur de me l'apprendre, vous êtes incapable de vous en servir pour nuire à ses enfants.

Ce fut au tour du baron de s'incliner, et ii le

DR nEAlTREr.Ar.D. 2fi9

fil avec une gravité qui parut sévère h. Tristan.

Il y eut un moment de silence : d'Igornay avait perdu le fil de son discours; Beauregard était glacé de terreur en songeante ce qu'on allait lui révéler, de sorte qu'il n'osait plus adresser une question à son interlocuteur.

— Je me suis, ce me semble, exprimé assez clairement, reprit d'Igornay. Maintenant, je puis aller droit au fait : J'ai un fils, comme vous savez. C'est un brave jeune homme, monsieur le comte; élevé dans les principes d'autrefois, incapable de manquer de respect à son père. Que diriez- vous, si je vous demandais pour lui la main de mademoiselle votre sœur?

— Je me regarderais comme fort honoré , Monsieur, balbutia Tristan.

— Mais, que feriez-vous?

— Je consulterais Aiiiette qui serait, je n'en

doute pas, aussi toucliée que je le suis ; mais je ne vous cache pas qu'elle m'a montré jusqu'à ce jour un grand éloignement pour le mariage. Cependant il serait possible qu'un parti aussi avantageux que César la décidât.

— Ma terre d'Igornay yaut six cent mille francs, reprit le baron, et je la lui ai déjà cédée par acte entre vifs, ne me réservant qu'une pension et mon hôtel de la place du Champ, à Autun.

— Ma sœur n'aura guère que la moitié de cette somme, dit Tristan ; et monsieur votre fils pourrait faire un meilleur mariage.

— Je ne tiens pas à l'argent ; je crois lavoir bien prouvé dans mes arrangements avec César. Croiriez'vous , Monsieur, que hors les objets dont je vous parlais tout-à-rheure, je ne me suis rien réservé. Enfin, jusqu'à mes imposi-

DE BEAUUEGAI\D. 2d\

lions personnelles, j'ai tout abandonné à mon fils.

— C'est fort noble, repartit gravement Tristan qui était trop troublé pour remarquer la preuve risible que d'Igornay donnait de son dévoùment paternel.

— Oh ! nous sommes comme cela, nous autres gens de l'ancienne roche. Ainsi vous acceptez.

— Je voudrais que cela ne dépendît que de moi, murmura Tristan avec embarras.

— N'êtes-vous pas le chef de la famille?

— Mais je n'ai que vingt-deux ans,- et ma sœur en a bientôt dix-huit...

— C'est que feu le comte votre père, me disait, me confiait que vous étiez le maître, même de son vivant. Entre nous, il vous craignait fort.

292 * TnisTAN

— Comment le savez-vous? demanda Tristan avec une précipitation qui aurait trahi le trouble de son esprit, alors même que l'altération de ses traits ne l'eut pas déjà laissé soupçonner.

— Comment je le sais? Mais, pardieu ! il me l'a dit lui-même, et bien d'autres choses encore, ma foi? Je vous le répète, Monsieur, sa confiance en moi était sans bornes : voulez-vous que je vous en donne la preuve?

— C'est inutile, Monsieur, interrompit Tristan avec un mélange de fierté et de crainte : les hommes tels que vous doivent être crus sur parole. Je ferai part de votre demande à ma sœur, ce soir même, et je vous promets que je ne négligerai rien pour lui en faire comprendre les avantages. Vous ne devrez donc pas m'en vouloir si sa réponse n'est pas conforme à notre commun désir de mener cette affaire à bonne fin.

DE BbAlUEGAUD. 295

— C'est à merveille : provisoirement, voulezvous autoriser César à venir faire sa cour, ainsi que cela se pratiquait autrefois.

— Ma maison lui sera ouverte comme par le passé, répondit Tristan , à qui il tardait de voir finir cet entrelien, et qui cédait sur tout, dans la crainte de le prolonger.

— Attendez-vous donc à nous revoir bientôt, souvent ; demain peut-être. A présent je vous quitte, mon cher comte. J'ai trois grandes lieues à faire, beaucoup de bois à traverser, et nous vivons dans un temps, vous m'entendez bien, n'est-il pas vrai? Bonsoir.

Le baron sortit en faisant force saints, habitude qu'il avait prise, disait-il, de l'autre côté, parce qu'on y rencontrait à chaque pas bon nombre d'excellents gentilshommes sous l'habit de simple soldat. Tristan le reconduisit jusque

dans la cour où était son cheval, et ils se séparèrent en se serrant la main.

— C'est horrible! dit Tristan en se frappant le front ; ce bavard sait tout : si je le contrarie dans ses projets, il me perdra 1

Et au lieu de rentrer immédiatement au château, il se mit à marcher en long et en large dans la cour pour chercher à se remettre avant de paraître en présence de sa sœur.

Le hasard le conduisit devant les fenêtres du salon qui était situé au rez-de-chaussée. Les volets n'étaient pas fermés, et il aperçut Alliette qui travaillait, assise près d'une petite table à ouvrage. Une lampe éclairait le visage de la jeune fille, qui était calme et presque souriant. Mademoiselle de Beauregard se fiait à la promesse de son frère.

Ce spectacle ne contribua pas à rendre à Tris-

DE BEAUREGAIU). ^ 29^

tan la tranquillité dont il avait besoin pour envisager sa situation. Il aimait tendrement sa sœur, et il allait être obligé de l'affliger en lui montrant qu'il avait trahi la confiance qu'elle avait mise en lui. Que lui dirait-il pour expliquer le brusque changement qui s'était fait en lui ? Que ferait-il pour la déterminer à consentir à ce mariage qu'il avait blâmé peu d'instants auparavant? Telles étaient les questions qu'il s'adressait sans pouvoir leur trouver une réponse satisfaisante. Une seule chose lui paraissait fatalement précise et nette, c'était la dépendance dans laquelle il était tombé vis-à-vis de d'igornay. Blesser cet homme par un refus, c'était s'en faire un ennemi, et un ennemi dangereux, il fallait le reconnaître , puisqu'il avait laissé ' passer la pointe de l'arme avec laquelle il pouvait se venger. Évidemment, le baron était maitre de ce secret qui troublait la vie de Tristan ; et qui le retiendrait lorsqu'il n'aurait plus

ft

d'intérêt à se taire, et qu'il en aurait au contraire un à parler? Perplexité affreuse, dont la conclusion fut, après une courte lutte : il faut que ce mariage se fasse, et il se fera 1

Quelques minutes après, Tristan s'asseyait dans le salon à côté de sa sœur.

Allielte posa son ouvrage sur sa petite table, et elle arrêta sur son frère un regard doux et fin, rempli de la plus aimable quiétude, qui semblait dire : je suis tranquille , mais contez-moi ce qui s'est passé.

— Eh bien ! nous en sommes quittes pour ce soir, répondit Tristan à cette question muette mais parfaitement claire.

— Vous ne lui avez donc pas ôté toute espérance, mon ami?

— C'était bien difficile. Il ma parlé de notre

Dli BEAUilECAllD. 21)7

pauvre père avec lant d'affection ! et puis vraiment, ma chère Aliiette, César est un parti superbe. Six cents mille francs de fortune, un nom honorable, un beau château, et à défaut d'agréments personnels , beaucoup de vertus. Je vous engage à peser sérieusement ces avantages qui sont réels.

— Ne saviez- vous donc pas tout cela tout-àl'heure , mon frère , que vous m'en parlez comme si vous veniez seulement de l'apprendre? Ce brusque changement, je vous l'avoue, m'étonne de la part d'un homme ferme et décidé comme vous.

— Jusqu'à présent, reprit Tristan avec embarras, je n'avais été frappé que des ridicules du baron ; mais il m'a montré le fond de son âme, et j'y ai vu tant de loyauté, de noblesse et surtout d'affection et de respect pour la mémoire de notre père, que, je vous l'avoue à mon

ê 298 TaiSTAN

tour, je me suis senli ébranlé. Encore une fois, réfléchissez, Alliette ; la chose en vaut la peine. Nous ne sommes pas riches ; vous vivez fort retirée; une aussi bonne occasion peut ne pas se représenter une seconde fois.

— Le mal ne serait pas grand, mon ami, dit Alliette avec douceur. Jusqu'à présent, je n'ai pas encore songé à me marier, et, si vous voulez que je vous dise toute ma pensée, je ne crois pas que l'envie m'en vienne jamais. Je me trouve heureuse, ajouta-t-elle, avec un affectueux sourire , et en tendant la main à son frère.

— D'accord ; mais, moi, je ne suis pas égoïste, et je passerais pour l'être si je repoussais la première occasion qui se présente de vous faire contracter un établissement avantageux. Tenez, ma sœur, continu a Tristan, si vous m'en croyez, vous ferez ce mariage, et vous consentirez à re-

DE «EAUaLGAKD. 299

cevoir, d'abord, ce que le baron appelle la cour de son flis.

— Parlez-vous sérieusement , mon frère ? demanda Alliette, dont le visage commença à perdre de sa sérénité. Je ne puis le croire, tant vos expressions sont différentes de vos paroles de toutàrbeure.

— J'avais peu réfléchi, et je ne songeais probablement qu'à vous délivrer d'une inquiétude.

— Si c'était pour me préparer un malheur, je vous en sais peu de gré. Au surplus, mon frère, j'aime à croire que vous ne me contraindrez pas. Vous avez promis à mon père de me protéger, et je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous l'avez oublié.

— Vous contraindre ? Non, dit Tristan avec l'impatience et la sécheresse des gens qui ont un parti pris. Cependant, si vous étiez aveugle

âii^.

500 ''^^'irKisTAN

sur vos propres intérêts, si par caprice ou par inexpérience vous vous obstiniez dans une résolution que je pourrais regarder comme un enfantillage, il serait de mon devoir, après avoir cherché à vous éclairer, de vous faire sentir mon autorité, en invoquant ces mêmes promesses que vous me rappeliez tout à l'heure. En m'engageant vis-à-vis de mon père à vous protéger, j'ai du comprendre qu'il s'agissait de l'imiter dans sa sollicitude, et de le remplacer dans son autorité. Eh bien 1 j'ai la conviction qu'il aurait vu celte union avec joie.

— Vous êtes dans l'erreur, mon frère, repartit vivement Alliette; et Dieu veuille que vous n'y soyez pas volontairement, quoique je ne voie pas dans quel but.

— Ainsi vous me supposez un intérêt personnel !

— Je ne suppose rien, mais je me souviens

DE BE\UUi:GARn. 301

que dans l'espace d'une demi-heure, vous avez montré deux manières de voir différentes.

— Allielle, vous savez que je ne suis pas patient ! s'écria Tristan avec une colère concentrée.

— Mais vous savez, mon frère, que, moi, je suis patiente.

— Est-ce un reproche ? et seriez- vous déjà lasse de la paix de notre intérieur?

— Je vous dirai à mon tour : est-ce une menace?

r— Ce sera ce que vous voudrez.

— Je vous aime trop pour vous craindre. Voyons mon ami, parlons avec caJ.me comme de pauvres orphelins qui n'ont pas d'autre bonheur que leur mutuelle tendresse; de quoi s'agil-il? d'une bonne affiiire, dites-vous, qui

502 TIUSTAN

ne concerne que moi : eh bien ! franchement, n'ai-je pas le droit de la refuser si je ne l'envisage pas du même œil que vous ? Erreur ou caprice, si ce mariage doit me rendre malheureuse, pourquoi le ferais-je? J'en appelle à votre cœur, à votre raison même : répondez, Tristan.

Il y avait tant de justesse et de douceur dans ces paroles que Beauregard se sentit un moment ébranlé. Il était droit et généreux ; il savait mieux qu'un autre que sa sœur était sa seule affection, mais la fatalité pesait sur lui, et elle l'empêcha d'obéir à la voix de sa conscience.

— Subtilités ! répondit-il en rougissant de son évidente mauvaise foi. Mais eussiez-vous mille fois raison, ma sœur, j'ai donné n^a parole, et vous ne m'y ferez pas manquer, à moins que vous ne vouliez renoncer sans retour à mon amitié.

DE BEAI]REGAIID. 505

— Vous avez donné voire parole, mon frère! s'écria Alliette en se levant brusquement pour retomber presqu'aussitôt comme brisée sur son fauteuil. Vous avez donné votre parole! murmura-t-elle d'une voix plus faible... Mais si ce n'est pas un mensonge, c'est une infâme trahison !

—Trahison ou mensonge ! s'écria à son tour Tristan qui savait bien qu'en ce moment il était traître et menteur. N'avez-vous pas senti votre sang se glacer dans vos veines, et votre voix expirer sur vos lèvres, quand ces terribles paroles se sont présentées à votre esprit? Eh bien! puisque vous êtes à ce point ingrate et insensée, ne voyez plus en moi un frère indulgent, mais un maître absolu.

— Je puis perdre mon frère sans trouver un maître, dit Alliette en sanglotant.

Ô04 TIÎISTAN

— J'ai promis que ce mariage se ferait, et il se fera.

— Vous avez promis sans me consulter, vous êtes donclibre et moi aussi. Rejetez tout sur ma résistance, mon frère. Dites, si vousle voulez, et je le dirai avec vous, que je ne veux jamais me marier ; que je suis absurde, fantasque, que je ne mérite que pitié pour ma déraison. Mais pas de violence, mon bon frère ! conlinua-t-elle en joignant les mains et eu arrêtant sur Tristan un regard tendre et suppliant. Vous me ferez mourir, je le sens!

— Et vous, vous me déshonorez ! Ainsi, nous serons quittes, puisque Vhonneur est plus que la vie. César viendra demain, jenlends que vous le receviez convenablement.

— Je serai pour lui comme toujours, mon ami; mais, quand il me demandera si je veux

Dr. BivVunKf.Ann. riOr»

l'épouser, jelui répondrai fraucheinent, comme il con-vient à celle qui est votre sœur, que je ne le veux pas.

— Gardez- vous d'une semblable imprudence! s'écria Tristan dont la fureur ne connut plus de bornes. Mais, vous ne me connaissez donc pas? Vous ne savez donc pas de quoi je suis capable, quand on s'oppose à mes volontés? Tenez, je frémis pour vous de votre aveuglement! Il nous perdra tous les deux.

— Au nom de mon père ! murmura Alliette.

— N'invoquez pas ce souvenir, au nom de Dieu ! ma sœur !

— Grâce! grâce! mon frère! dit Alliette en tombant à genoux. '

~ Vous voulez donc que je sois une seconde fois criminel, malheureuse enfant !

Tristan se leva pour se rapprocher d'Alliette.

50G TRISTAN DE IIKALREGARD.

Son \isage était effrayant, tant les passions qu'il exprimait paraissaient violentes.

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit avec une lenteur solennelle, et la mère Leclerc parut. Elle seule avec les deux orphelins veil- 1 ait peut-être au château.

ïioleuce et Douceur

Tristan ne s'iiperçut pas d'abord de la présence de la paralytique, car il tournait le dos à la porte par laquelle elle était entrée. Quant à Allietle, bien qu'elle fut en face de cette porte, elle était tellement abîmée dans sa douleur, qu'elle n'avait rien vu, rien entendu. Tous deux avaient donc un témoin de leurs actions sans s'en douter.

— Vous céderez! s'écria Tristan en saisissant les deux mains Iremblanffes et suppliantes que sa sœur avait tendues vers lui, et en les pressant à faire croire que le sang en allait jaillir par lexlrémité des ongles. Vous céderez! répétat-il avec une rage dont la violence semblait parvenue à ses dernières limites : ou ce sera entre nous une guerre à mort ! Maintenant ce n'est plus de la perte de mon amitié que je vous menace, c'est de ma haine et de ma vengeance.

— C'est moins cruel, mon frère, répondit AUiette avec une voix dont la douceur était cér leste : je vous remercie.

— Vous avez l'obstination calme des brutes, reprit Tristan avec dédain, c'est celle que j'ai le plus en horreur. Alliette, je vous interroge pour la dernière fois : Voulez- vous ou ne voulez-vous pas remplir les engagements que j'ai pris en votre nom?

DR DEAVllIiGAP.D. " 3^1

La voix de Tristan faiblit en teraiiiiant sa phrase : il savait qu'il blessait la vérité en affîr-. mant qu'il avait pris des engagcmenîs, et son orgueil soutirait plus de ce mensonge que de sa colère.

Alliette courba la tète.

— M'avez-vous entendu? ajouta Tristan en secouant les bras d' A.lliette comme s'il vouloit la réveiller par une souffrance physique.

— J'ai entendu, mon frère. J'ai fait plus encore car j'ai compris. Eh bien !-mon cœur

repousse la pensée de faire par frayeur ce que j'ai refusé de faire pour conserver votre tendresse. Vous avez dit votre dernier mot... et moi aussi.

Tristan lâcha violemment les mains de sa sœur comme s'il voulait les jeter loin de lui, et il leva le bras comme pour la maudire ou la frapper.

512 nu Si AN

Mais son intention quelle qu'elle fût resta le secret de Dieu, car avant qu'il eût pu la faire connaître par une parole ou par un acte, un bruit sourd retentit sur le parquet du salon.

Alliette releva la tète et poussa un cri. Tristan se retourna, et son bras retomba sans force le long de son corps.

La mère Leclerc, car c'était elle qui avait frappé le parquet de l'extrémité de son bâton, comme pour avertir de sa présence, se dirigeait lentement vers les deux orphelins; et selon qu'en marchant son regard cherchait A.1 lie tte ou son frère, il exprimait tour à tour la tendre pitié d'une protectrice et l'indignation calme mais hautaine d'une puissance vengeresse.

Elle s'avança ainsi jusqu'à ce qu'elle fut auprès d'eux, et elle se plaça de manière à les séparer : Puis son grand œil bleu se tourna vers un panneau du salon, au milieu duquel était

i)i: r.i.ALM'.KCiviU). 515

suspendu un portrait du comte de Beauregard, et ayant levé son bâton dans celte direction, elle fit signe à Tristan de regarder ce portrait.

11 obéit machinalement ; mais presque aussitôt il se couvrit le visage de ses deux mains, et quoique la mère Leclerc lui touchât le bras pour lui faire recommencer l'épreuve qu'il venait de subir, il resta dans la même position.

Sa respiration était bruyante et pénible comme celle d'un agonisant; on entendait le battement de son cœur dans sa poitrine, et au-dessus de ses deux mains tremblantes et comme incrustées dans sa face, envoyait son front pâle, traversé par deux veines saillantes comme des muscles en travail, qui se couvrait rapidement d'une sueur froide.

Alliette regarda la paralytique d'un air suppliant : il semblait qu'elle lui demandât grâce pour son frère. Elle était toujours à genoux.

Enfin elle se remit debout. Il était évident qu'elle souffrait plus de sa délivrance qu'elle n'avait souffert de son supplice et de ses craintes.

— Pourquoi êtes-vous venue nous troubler, ma bonne Leclerc? dit-elle d'un ton de doux reproche. C'est mal à vous d'être indiscrète comme cela. Vous le voyez, votre présence est pénible à mon frère qui avait à me parler. Hetirez-vous, si vous tenez à m'être agréable ; demain, je vous le promets, j'irai vous voir dès que je serai levée.

La mère Leclerc resta immobile, comme si elle n'avait rien entendu, ou comme si elle n'avait pas d'autre pensée que de contenir Tristan sous la fascination de son regard qui ne le quittait plus.

— Je vous ai fait une prière, reprit Âlliette; vous ne m'écoutez pas ; il faut donc que je vous ordonne de nous laisser seuls, mon frère

DE BEAUREGAUD. 515

et moi. Si vous résistez encore, nous vous laisserons ici, et nous irons parler de nos affaires dans une autre pièce, où vous ne viendrez, j'espère, plus nous déranger. Venez, Tristan, continua-t-elleen voyant que la paralytique ne tenait aucun compte de ses paroles; venez, et pardonnez-moi d'avoir été la cause involontaire de tout ceci.

Tristan découvrit à moitié son visage et il tendit la main à sa sœur.

— Je ne vous ferai plus de chagrin, murmura-t-il, je vous le jure, ma sœur! Mais au nom du ciel! éloignez cette femme.... Sa présence me cause une souffrance horrible !

— Vous l'entendez ! s'écria Alliette. Encore une fois, retirez-vous, ou je croirai que vous êtes ingrate, ce qui ne m'était pas venu à l'esprit jusqu'à ce jour.

La mère Leclerc regarda Alliette avec une

516 Tf.ISTAN

admiration douloureuse, puis elle leva les yeux au ciel, et elle se dirigea lentement vers la porte. Arrivée sur le seuil, elle montra encore à Tristan le portrait de son père, et elle disparut.

— iMaintenant, m(jii frère, calmez-vous, dit AUiette. Cette femme avait quelque chose à nous demander, seulement elle a mal pi'is son temps. •

— Non, ma sœur, elle n'avait rien à nous demander, reprit Tristan d'une voix sombre. Elle ma entendu vous menacer, et comme elle me connaît mieux que vous, elle a eu peur, et elle est venue à votre secours. .\lliette,je suis pour elle un monstre, et elle a raison de me le rappeler de temps en temps.

— Ses facultés sont bien incomplètes, interrompit doucement mademoiselle de Beauregard, en contraignant son frère à se rasseoir

auprès d'elle. JN attachons donc aucune importance à sa pantomime, que nous comprenons tout de travers peut-être.

— Vous ne la comprenez pas, ma sœur; mais moi, hélas ! je la comprends !

— Oubliez-la, mon ami. De mon côté j'exigerai d'elle qu'elle ne vous oblige plus à vous la rappeler.

— Vous êtes un ange de bonté, Allietle ! s'écria Tristan. A.h ! dites-moi ce que je pourrais faire pour effacer mes torts de votre souvenir ! pour les réparer ! pour vous faire croire enfin que ce n'est pas volontairement que je vous afflige I Si vous saviez comme je suis mal heureux !

— Je ne sais qu'une chose en ce moment, mon ami, c'est que j'aurais dû comprendre que mon obstination seule a causé votre vivacité.

— Mais je vous ai trompée, Alliette ! inter-

rompit Tristan avec impétuosité. Indignement trompée, ma pauvre sœur ! Sachez donc que je n'ai pris aucun engagement avec M. d'Igornay ! que nous sommes libres tous les .deux ! Seulement j'ai cru qu'il y aurait péril pour moi si ce mariage ne se faisait pas, et j'ai voulu vous forcer la main en vous laissant croire que je m'étais lié par une de ces paroles auxquelles les hommes comme moi ne peuvent manquer sanâ déshonneur. Vous voyez bien que je suis un misérable.

— Péril pour vous ! mon frère, si ce mariage ne se fait pas î pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite ? Je crois que si vous me l'eussiez avoué franchement, j'aurais eu le courage de me résigner. iMais il en est temps encore, mon ami. Voyoïs, dites-moi, ce que vous redoutez, ce que vous voulez que je fasse. Il me semble que toutme paraîtra doux en compa-

DE r.EAUREGAlU). 519

raison <]u mnlheur de savoir voire existence troublée par ma faute.

— Je ne puis rien vous dire, Âllielte, et je n'exigerai plus rien de vous. Je subirai ma destinée sans vous envelopper dans mon infortune.

— Vous ne le pouvez pas, mon frère, quand même vous le voudriez : tout ce qui vous frappe m'atteint ; ainsi si mon mariage vous sauve d'un danger, il me sauvera avec vous : tous vos généreux raisonnements ne parviendront pas à me prouver le contraire.

' — Vous ne devez pas porter le poids de mes fautes, kh 1 j'aurais dû plus tôt le comprendre !

— Tristan, me prenez- vous pour une de ces âmes égoïstes et lâches qui n'acceptent que les joies d'une affection, et qui en repoussent les épreuves ? mais je suis votre sœur, votre amie ! je n'ai que vous au monde comme vous n'avez que moi ! Quand votre cœur est blessé, le mien

•')20 ThISTAK

a saigné déjà ! quand une crainte vague vous trouble, une mortelle terreur me torture ! Ce que vous sentez, je l'ai pressenti ! ce que vous désirez je le veux ! ce que...

— Cependant, ma sœur, interrompit Tristan, votre conscience est calme, tandis que la mienne est dévorée de remords! Votre imagination est paisible, et mon esprit lutte sans cesse contre l'impérieux besoin dune autre existence ! Vous êtes toujours en paix, et moi toujours en révolte ! Aimez-moi ! aimez moi, Alliette ; mais tâchez de séparer votre destinée de la mienne.

— Jamais tant que vous souffrirez ! s'écria mademoiselle de Beauregard avec la plus énergique tendresse. C'est le plus cher besoin de mon cœur, et d'ailleurs je l'ai promis à mon père. Je ne vous interrogerai plus sur vos motifs, Tristan; mais si vous croyez nécessaire à

DE nFAUHECAni). 521

votre repos que ce mariage se fasse, dites-moi seulement que vous en avez le désir, cela me suffira.

— Bornons-nous à gagner du temps, ma bonne sœur, répondit Tristan qui ne se sentait pas la force d'être tout-à-fait généreux. Je dirai à M. d'Igornay que vous ne rejetez pas sa demande, mais que vous voulez réfléchir, connaître mieux son fils ; que, d'ailleurs, notre deuil récent encore ne rend pas possible une décision prompte. Faisons cela : Dieu nous viendra peut-être en aide ; vous le méritez si bien.

— Pensez-vous que tout ce que vous venez de dire soit suffisant pour assurer votre tranquillité, mon ami ? demanda AUiette. Ne compromettez rien, je vous en supplie !

— S'il devient indispensable de faire plus,

je vous le dirai.

i. il

r— Bien sûr, Tristan? Cette fois, je ne vpus pardonnerai pas de me tromper. C'est bien plus grave que tout-à-rtieure.

— Assez! assez! interrompit Beauregard avec l'accent de la plus profonde sensibilité. Ne me faites pas trop rougir de ma conduite, Mt Mette. Épargnez votre pauvre frère qui voudrait tant devenir un jour digne de votre affection. Ah ! le pourra-t-il jamais ?

— Je suis déjà heureuse que vous le souhaitiez, mon ami. Allons! soyez ce que vous êtes depuis quelques mois, ce que vous aviez cessé d'être pendant quelques jours seulement. Redevenez vous-même, mon excellent frère -. C'est mon bonheur que je vous demande.

Tristan saisit sa main et la porta respectuei^sement à ses lèvres.

T— Ainsi, reprit-elle avec une douce gailé, MM. d'Igornay viendront demaio? Je serai très

DE BKAUnEGVRD. 525

aimable pour eux : j'écouterai les histoires du baron, je ne dirai rien à M. César pour ne pas l'obliger à me répondre, et le soir nous monterons à cheval, et nous les accompagnerons une partie du chemin. Il faudra faire demander à Corinne si elle veut venir avec nous.

Beauregard essaya de sourire, mais il n'eu eut pas la force, et deux ruisseaux de larmes jaiUirent de ses yeux.

— Je vous avais demandé de m'épargner, ma sœur. Vous ne le voulez donc pas?

— Vous avez raison, mon ami, répondit Alliette : Eh bien ! à demain, continua-t-elle en se levant.

Puis elle se dressa sur la pointe des pieds pour mettre son front au niveau de la bouche de son frère, et quand elle eut reçu la chaste ca« resse qu'elle sollicitait, elle s'éloigna à pas lents, comme s'il lui en coûtait de quitter un lieu où

524 TRISTAN DE BEAllHEGA-RD.

elle venait cependant de passer des instants bien pénibles.

Tristan resta encore dans le salon. Debout devant le portrait de son père, il paraissait abîmé dans une contemplation douloureuse. La lampe, qui ne répandait plus qu'une clarté douteuse, et de moment en moment plus faible, semblait respecter cependant le beau visage du comte de Beauregard, car il ressortait encore sur le fond sombre de la toile, que déjà les objets environnants se confondaient dans l'ombre toujours croissante.

— Image chère et sacrée ! s'écria Tristan, ne peux-tu donc t'animer un instant pour me dire que tu me pardonnes !

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