‹ Tristan et IseutChapitre 2 sur 4 · ON, EDITEUR · texte numérisé non relu

ON, EDITEUR

Extrait de la REVUE DE PARIS du 15 Avril 1894.

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Iscut ma drue, Iscut mamie, En vous ma mort, en vous ma vicl

Le résumé qu'on va lire de la légende de Tristan et d'Iseut n'a pour but que de faciliter l'intelligence de l'étude qui le suit. On voudra bien en excuser la brièveté et la sécheresse : c'est le squelette décharné d’un corps plein de jeunesse et de vie.

Tristan de Léonois, fils de la sœur du roi Marc de Cornouaille, orphelin dès l'enfance et élevé par son oncle, défie et tue le Morhout d'Irlande, qui était venu, comme chaque année, réclamer de la Cornouaille un tribut de jeunes garçons et de jeunes filles. Blessé par le fer empoisonné de son adversaire, Tristan arrive, inconnu, à Dublin, chez la reine d'Irlande, sœur du Morhout, qui seule peut guérir les plaies faites par son frère, et qui le guérit.

Tristan revient plus tard à Dublin, sous un nouveau déguisement : il est chargé par son oncle de lui ramener la fille du roi, Iseut la blonde. Il trouve le pays en proie aux ravages d'un serpent monstrueux : le roi a promis sa fille à qui pourrait le mettre à mort. Tristan le tue, et lui coupe la langue; mais, atteint par le venin du monstre{ il tombe éva-

l TRISTAN ET ISEUT

noui, et, pendant ce temps, un autre coupe la tête du serpent, et, se prétendant le vainqueur, réclame la récompense promise. Tristan est relevé par Îseut, qui ne le connaît pas: elle le soigne et le guérit. Un jour qu'il est dans le bain qu'elle lui a préparé, elle trouve son épée et y voit la brèche laissée par le morceau qui s’est brisé dans la tête du Morhout et qu’elle a gardé: elle reconnaît le meurtrier de son oncle et, saisissant la grande épée, s'apprête à le frapper dans son bain : mais 1l la désarme par ses douces paroles. Il confond l'imposteur en montrant la langue du serpent, et demande la main d’Iseut pour son oncle. On la lui donne, et la paix est ainsi scellée entre la Cornouaille et l'Irlande.

Au moment du départ, la mère d'Iseut remet à Brangien, suivante de celle-ci, un flacon contenant un breuvage ma— gique qu'Iseut devra partager avec son mari le premier soir. Dans la traversée, par suite d’une erreur, Tristan vide le flacon avec Iseut, et dès lors ils sont liés par une passion que rien ne pourra éteindre: Iseut est à Tristan avant même d'être à son époux.

Des péripéties diverses de joie et de douleur remplissent leur vie pendant des années; inventant sans cesse des moyens de tromper la surveillance et de dérouter les soupçons, tra— his plus d'une fois, échappant plus d'une fois, ils sont enfin surpris, ct, bannis par Marc, ils se réfugicnt dans la grande forêt du Morois, où longtemps ils mènent une vie heureuse et sauvage, qu'alimente la chasse de Tristan. Le roi les trouve un jour dormant l'un près de l’autre; il pourrait les tuer, mais son cœur s ouvre à la pitié : 1l leur pardonne et il les rappelle‘. Mais ils sont de nouveau surpris, et Tristan, pour sauver Iseut, quitte la Cornouaille. Plus d'une fois, sous un déguisement ou sous un autre, 1l trouve moyen d'y revenir et de revoir celle qu'il aime.

Mais la vie qu'il mène, habituellement séparé d’Iseut, lui

1. Dans la version « française » (wyez plus loin), l’eflet du breuvage d'amour est restreint à trois ou à quatre ans, et les amants renoncent d'eux-mêmes à leur vie sauvage. L'autre version est certainement plus ancienne et plus authentique. Toutes les versions ont d'ailleurs en commun le trait charmant de Marc trouvant les amants endormis et cachant avec son gant le rayon de soleil qui, à travers.les branches des arbres où une fente de la grotte, vient touchér lé visage d'Iseut.

est à charge. Il essaie d'échapper à son tourment en formant de nouveaux liens : 1l épouse, dans la Petite-Bretagne, une autre Iseut, Iseut « aux blanches mains »; mais, le soir des noces, l'anneau que lui avait donné Iseut la blonde frappe ses yeux, et il ne peut se résoudre à être vraiment le mari de sa femme. Ün jour, Tristan se laisse entrainer par Kaherdin, son beau-frère, dans une expédition où il s’agit d'enlever une femme aimée par celui-ci et mariée à un nain qui l'enferme dans un séjour inaccessible : :1l est blessé d'une arme envenimée: il sait que seule Iseut de Cornouaille pourrait le guérir. Il envoie un messager fidèle lui demander d'abandonner son mariet sa royauté et de venir le sauver : si le vaisseau la ramène, il arborera une voile blanche, sinon une voile noire. Au dernier jour du terme fixé, le vaisseau revient: il porte une voile blanche : Iseut a tout quitté pour son ami. Mais la femme de Tristan, ou par méprise ou exprès (les versions varient), lui dit que la voile est noire. Tristan, qui avait & retenu sa vie » jusque-là, se tourne vers la muraille et meurt. Iseut arrive, se couche sur son corps, l'embrasse et meurt aussi. Le roi Marc, ayant appris la cause de leur passion, de leurs fautes et de leurs malheurs, leur pardonne et honore leur mémoire.

Tels sont les faits communs à peu près à toutes les versions qui nous sont parvenues, entières, fragmentaires ou par simples allusions, des aventures de Tristan et d'Iseut. Ce sont aussi les faits qui forment, avec quelques modifications, le sujet du poème dramatique de Wagner. Les récits qui les développent présentent de nombreuses variantes; presque tous sont empreints d'une poésie qui, dès le moyen âge, leur a valu une célébrité et une diffusion exceptionnelles, et dont le charme n'est pas encore effacé. Les versions anciennes sont toutes françaises et remontent au xrr siècle; mais les récits qu'elles contiennent ne rappellent, ni par leur caractère, ni par leur inspiration, ceux des chansons de geste, des petites pièces lyrico—-épiques, des romans imités de l'antiquité ou des contes à rire, qui formaient le répertoire ancien de la poésie profane en France. Ils ne sont pas sortis de l'imagination française; 1ls ont une origine étrangère, et les poètes français n'ont fait que les adapter et les transmettre. C’est grâce aux

poètes français que cette belle légende, qui aurait péri sans presque laisser de traces, a pris une vie nouvelle qui n'est pas encore épuisée; mais c’est à la race celtique que revient l'honneur de l’avoir créée. Dans le concert à mille voix de la poésie des races humaines, c'est la harpe bretonne qui donne la note passionnée de l'amour illégitime et fatal, et cette note se propage de siècle en siècle, enchantant et troublant les cœurs des hommes de sa vibration profonde et mélancolique.

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