‹ Tristan et IseutChapitre 3 sur 4 · LA LÉGENDE CELTIQUE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE CELTIQUE

Il n’y a pas d'histoire plus obscure que celle des Celtes insulaires, depuis le départ des légions romaines et l'invasion des Germains en Grande-Bretagne. Des luttes ardentes et continues entre Bretons et Pictes, Bretons et Gaëls d'Irlande et de Calédonie, Celtes et Saxons, Celtes, Saxons et Scandinaves, forment comme un perpétuel orage, qui laisse à peine, çà et là, une éclaircie passagère. L'océan celtique voit sans cesse, pendant des siècles, passer les navires qui transportent,

1. On me permettra de donner ici l'indication des travaux publiés dans les dernières années où l'on pourra trouver des renseignements plus complets sur le sujet de cet essai: ce sont d’abord les articles de MM. Bédier, Lutoslawski, Sudre, Morf, Sæderhjelm et surtout de M. E. Muret, publiés dans les tomes XV, XVI ct XVII de la Romania (Paris, 1886-1888), puis : Gollher, Die Sage von Tristan und Isolde (Munich, 1885); Novati, Un nuovo ed un vecchio frammento del Tristan di Tommaso (Roma, 1887); Zimmer, Zur Namenforschung in den altfranzæsischen Arthurepen (Halle, 1890); Læseth, Le roman en prose de Tristan (Paris, 1891). Le volume de M. Kufferath, Tristan et Iseult (Bruxelles, 1894), est surtout précieux pour l'intelligence de l'œuvre de Wagner (voyez aussi les belles pages de M. Schuré dans son Drame musical) ; l'étude des sources et des variantes de la légende, faite avec conscience, n'est pas exempte d'erreurs. — Les anciennes éditions des fragments des poèmes français sont défectucuses, incomplètes et aujourd’hui introuvables : la Société des anciens textes français en annonce depuis longtemps déjà des éditions nouvelles.

ou les Scots d'Erin allant subjuguer la Bretagne ou peupler l'Écosse, ou des populations entières de Bretons fuyant les conquérants germains et fondant en Armorique une nouvelle patrie, ou les terribles vikings promenant leurs ravages sur toutes les côtes, ou des voyageurs plus pacifiques, des moines,

des missionnaires, des envoyés de tout genre, des cortèges nuptiaux, des chanteurs errant de rive en rive. De cette vie tumultueuse, aventureuse et passionnée, il ne reste presque plus rien dans l’histoire: elle a laissé une empreinte fruste, mais puissante, dans la poésie. D’un côté, c’est l'épopée irlandaise, demeurée jusqu à nos jours à peu près ignorée dans sa langue incomprise et sa grandiose barbarie, révélée une première fois à l'étonnement du monde blasé du xvnr* siècle, sous le masque dont l’affubla Macpherson, puis lentement remise au jour par la science contemporaine; de l’autre, c'est l'épopée bretonne, qui, déjà accueillie par les Anglo-Saxons, pénètre dès le x1° siècle dans notre monde chevaleresque, et, tout en s’y transformant d’étrange manière, transforme à son tour la poésie qui l’adopte: bientôt Tristan est chanté dans l'Europe entière, et Arthur remplit de sa gloire posthume l'Angleterre, la France, la Provence, l'Espagne, l'Itahe, l'Allemagne même et la Scandinavie, où les vieilles épopées des aïeux pâlissent devant l'éclat du nouveau soleil. |

Il n° y a pas, dans l'histoire littéraire du monde, de phé-

nomène plus frappant que cette conquête poétique de l'Europe romane et germanique par un petit peuple obscur, méprisé,

chassé au delà des mers ou refoulé dans un coin de son ancien domaine, et imposant à ses vainqueurs, ou à des peuples à qui son nom même était inconnu, son idéal et ses héros, la musique où s’exprimait son âme et les rêves où 1l avait cherché les joies de son imagination et la consolation de ses douleurs. Cette épopée celtique, morte elle-même en créant sa postérité, a charmé tout le moyen âge. La poésie moderne est encore imprégnée de son esprit; elle lui doit deux de ses éléments essentiels : l'aventure et l’amour, c’est-à-dire la recherche du bonheur sous les deux formes de la supériorité individuelle et de la possession absolue d'un autre être. Assurément, — pour ne parler ici que de l'amour, qui fait l'inspiration: propre de : notre légende, — l’amour, légitime ou coupable, n'était, pas

‘inconnu à la poésie des anciens, des Germains et des Français : la guerre de Troie roule autour d'un adultère, la lutte de Brunhild et de Chriemhild a ses racines dans la jalousie, et Guillaume d' Orange combat pour Guibourc autant que pour la chrétienté; mais jamais ailleurs |' amour n'avait été compris comme enlaçant toute la vie, comme créant autour de lui tout un monde de sentiments, de droits et de devoirs, de combats intimes tt d'aspirations infinies. Dans cette nouvelle poésie qu’apportait aux peuples européens le génie triste et passionné des pays où le soleil se couche, l'amour devient le centre même de la vie, et, du coup, 1l donne à la femme, son objet et sa victime, qui l'inspire ou qui le repousse, qui le trahit ou qui en meurt, une place et un rôle que les anciens poètes de la Grèce, de la Germanie et de la France ne lui avaient pas accordés : elle les a gardés dans la poésie, dans l'art et dans le roman modernes, tout entiers dominés par le mystère de son regard, par l'énigme de son sourire, par la caresse de sa voix, par l'attrait irrésistible de son baiser, par l'éternel problème de sa sincérité ou de sa perfidie, par l'étrange contraste qui met à la fois en elle la suggestion la plus puissante de toutes les faiblesses et de toutes les dégradations, et l'appel le .plus entraînant au pur idéal et à la vertu sublime, et qui montre successivement à nos yeux fascinés ces deux types entre lesquels oscille son image ou sensuelle ou éthérée : Béatrice et Manon Lescaut.

Nous vivons dans un temps de « celtophobie » : après avoir fait à l'élément celtique, dans la formation du monde intellectuel et moral moderne, une part excessive, on veut aujourd'hui réduire cette part à presque rien. Des critiques allemands ont récemment contesté l'origine celtique de la légende de Tristan et d'Iseut: ils ont voulu qu'elle fût sortie presque tout entière de l'invention des auteurs français; nous souhaiterions pouvoir les suivre dans cette voie, mais ce serait fermer les yeux à l'évidence. Les noms mêmes de la plupart des personnages qui y figurent attestent leur provenance : Tristan paraît être un nom picte; le roi Marc de Cornouaille était célèbre avant quon eût fait de lui l'époux malheureux d'Iseut; Brangien, Rivalin, Gorvenal, Audret, Kaherdin sont

d’une étymologie transparente; le Morhout, sorte de monstre marin, plus tard anthropomorphisé, contient visiblement le mot celtique mor, « mer ». Les noms germaniques d'Iseut (/shild) et de son père Gormond, roi de Dublin, ne font que montrer plus clairement que la légende a reçu sa dernière forme dans le . monde celtique du x° siècle environ : il y avait alors à Dublin un pelit royaume de vikings, et le tribut exigé de la Cornouaille par Gormond est un souvenir des exactions que ces terribles voisins prélevaient sur les côtes accessibles à leurs incursions. | Mais ce qui prouve surtout que nous avons bien affaire ici à des récits qui ont reçu leur dernière forme dans le milieu celtique de cette époque, c'est la scène sur laquelle ils se meuvent. Elle forme, pour emprunter la langue technique du moyen âge, un théâtre à quatre « mansions », où l’action se transporte successivement, et qui communiquent entre elles par la mer. Tristan est de Léonois, c'est-à-dire, comme l'explique un texte d'origine anglaise qui mérite toute confiance, de « Suthwales »; son oncle Marc règne en Cornouaille, et la falaise de Tintagel, qui dominait son château, se dresse au-dessus de la mer, sur la côte cornique, à côté du « Saut Tristan », près du Darthmoor, qui conserve encore l'antique nom de la forêt du Morois; Iseut est d'Irlande, et l'autre Iseut vit dans la Bretagne armoricaine : c'est du haut du cap de Penmarch que la filleule de Tristan guettait la petite voile blanche qui devait annoncer l'arrivée d'Iseut, Qui aurait pu, en dehors des Bretons de Cambrie, de Cornouaille ou d'Armorique, concevoir ce théâtre multiple et y dérouler librement les épisodes du vaste drame? — Dans ce drame, tumultueux, profond et changeant comme la mer, la mer est sans cesse en vue ou en action; elle y joue presque le rôle d'un acteur passionné; elle le berce tout entier. À chaque instant reviennent des vers comme ceux-ci :

À grant espleit s'en vont par l'onde.

Trenchant s'en vont la mer parfonde.

C'est en venant par mer de son pays natal que Tristan, enlevé par des pirates norvégiens, aborde pour la première fois le rivage de Cornouaille. C'est la mer qui amène le Morhout

à n nr

dans la même contrée pour y réclamer le tribut accoutumé, et qui, après le combat de l'ile Saint-Samson (une des Sorlingues), le remmène en Irlande, portant dans son crâne le ‘ morceau brisé du glaive de Tristan. Tristan, blessé et désespérant de guérir, se fait mettre dans une barque sans mât, sans rame et sans gouvernail, et s’en va ainsi au hasard, cherchant un sauveur, n'emportant que sa harpe, dont il fait retentir les accords sur les flots mouvants. C'est dans la trâversée qu'ils font d'Irlande en Cornouaille qu'iseut et Tristan boivent le fatal breuvage qui cause leurs amours et leur mort. Tristan, banni, passe l'Océan pour aller vivre dans la Bretagne armoricaine. Et quelle part elle prend à l’action, cette mer immense et incertaine, quand elle ramène Iseut auprès du héros mourant, qu'elle manque l’engloutir devant le port même, et qu Iseut la supplie de lui laisser revoir une dernière fois celui auquel elle l’a jadis fiancée! Qui ne sent que ces tableaux sont nés dans l'âme d’un peuple maritime, dont les tribus étaient disséminées sur les rivages de Cambrie, de Cornouaille et d'Armorique, et à qui la mer était un chemin conslant et sans cesse parcouru ? Supposer que de pareils récits sont dus à des conteurs français du xn° siècle, qui ne connaissaient même pas de nom, avant leur initiation à la poésie bretonne, les rivages gallois ou armoricains de la mer Océane, c'est supposer l'impossible, et le supposer gratuitement.

Si nous considérons, non plus le cadre extérieur des récits, mais le milieu humain où ils se meuvent, nous sommes entraînés encore bien plus loin de la civilisation romane, chrétienne et chevaleresque du xr1* siècle. A travers les altérations et les atténuations de tout genre des poètes français, nous découvrons un monde d'une étrange barbarie. Les hommes qui ont conçu cette étonnante histoire d'amour menaient une vie presque sauvage. Îls habitaient au sein de forêts à peine éclaircies çà et là ; les palais des rois étaient des espèces de huttes; qu'on pense seulement à ce trait entre bien d’autres : Tristan, à qui la vue d'Iscut est interdite, jette dans ün ruisseau, pour l'avertir qu'il l’attendra la nuit sous l'arbre qui ombrage la source, des morceaux de bois merveilleusement taillés, et ce ruisseau traverse la [chambre même

d'Iseut. — Les héros combattent à pied ; le cheval, ce personnage indispensable de tout roman français, ne figure ici que dans des scènes accessoires, comme monture de chanteurs errants ou de dames; Tristan a un ami presque aussi cher qu'Iseut elle-même, son chien Husdent; il n'a pas de cheval aimé comme Roland, Renaud, ou Guillaume d'Orange. — Le héros léonois manie admirablement le grand arc aux flèches meurtrières (arcu Suthwalla prævalet, dit Giraud de Barri); il brandit l'épée, 1l jette avec adresse les javelots qui, au x11° siècle encore, ne quittaient pas la ceinture d’un Gallois; mais ni lui ni ses rivaux ne connaissent la lance, l’arme chevaleresque entre toutes, et pas une joute ne figure dans les parties anciennes des poèmes.—Le séjour des bois est familier et doux à ces hommes encore si voisins de la nature. Quel merveilleux et poétique tableau que celui de la vie des deux amants quand Marc, enfin convaincu de leur faute, les a tous deux chassés de la cour! Sans dire un mot, ils se prennent par la main, et, radieux, traversant la foule qui les contemple avec admiration et pitié, ils s’enfoncent seuls dans la grande forêt où leur amour leur tiendra lieu de tout. Cependant il faut vivre, et les fruits sauvages, les baies qu’ils cherchent dans l'herbe ne leur suffisent pas longtemps; mais le fidèle Husdent a suivi la piste de son maïtre, et Tristan entend de loin ses aboiements Joyeux; il n’y répond que par des pleurs; la voix du chien les trahira quelque jour et révélera leur retraite : 1l faut le tuer. Pourtant, sur le conseil d’Iseut, il essaie de sauver son compagnon dévoué : 1l le dresse à chasser «à la muette », et bientôt Husdent leur rapporte du gibier dont ils se nourrissent, buvant l'eau des sources et dormant dans une grotte naturelle ou dans une « loge » construite en rameaux. Croit-on que les conteurs français du xær° siècle auraient imaginé de telles scènes? Elles les ont embarrassés quand ils les ont trouvées dans « l’estoire »: ils les ont enjolivées et adoucies tant qu'ils ont pu, tout en subissant l'intense poésie qui les rempht et en s’en laissant eux-mêmes pénétrer. Mais s'ils avaient conçu le roman des amours de Tristan et d Iseut, ils n'auraient pas manqué (comme l'a fait plus tard l’auteur du roman en prose) de leur faire trouver, au milieu des bois, un manoir abandonné..où. ils (pussent

5 * Ci SE

vivre avec tout le confort qui convient à des personnages de haut rang et d'éducation raffinée. Ces vieux récits respirent au même degré le parfum sauvage de la forêt et l’air libre et salin desflots. | | | |

Si le costume des poèmes de Tristan, là où il n'a pas été altéré par les remanieurs, est tout à fait primitif, les mœurs des personnages sont encore plus incultes que leur façon de vivre ; leurs âmes, tout impulsives, passent d’un excès à l’autre avec la soudaineté des barbares. Marc a pour favori et confident un nain quelque peu sorcier : le nain ayant trahi un secret du roi, celui-ci, sans autre réflexion, lui coupe la tête en souriant.— Voyez ce qu'était à l’origine la douce et « courtoise » Îseut des récits chevaleresques. Quand Iseut arrive auprès de son époux, elle n'est plus ce que doit être une fiancée. Que faire? Brangien, pour sauver sa maîtresse, prend sa place, la première nuit, aux côtés du roi Marc. Pour l’en récompenser, Îseut l'envoie dans la forêt lui cueillir des simples dont elle dit avoir besoin; elle la fait accompagner par deux serfs, auxquels elle promet liberté et richesse s'ils la tuent et lui rapportent sa langue. Les serfs, parvenus avec Brangien au fond du bois, lui déclarent qu'ils vont la tuer, et que c’est par ordre de la reine: « Tu lui as sans doute fait quelque grand tort, lui disent-ils. — Quand nous partimes d'Irlande, répond Brangien, la reine mère d'Iseut nous donna à chacune une chemise blanche comme la neige, une chemise pour notre nuit de noces. Pendant le voyage, Iseut déchira sa chemise nupliale, et pour la nuit de ses noces je lui ai prêté la mienne. Voilà tout le tort que je lui ai fait. Mais, puisqu'elle veut que je meure, portez-lui mon salut et diteslui que je la remercie de tout ce qu'elle ma fait de bien et d'honneur depuis qu'enfant, ravie par des pirates, J'ai été vendue à sa mère et vouée à la servir. » Touchés, les serfs se contentent de l'attacher à un arbre, rapportent à Iseut la langue d’un chien, et lui transmettent les dernières paroles de Brangien. Le cœur d'Iseut est bouleversé par tant de douceur et de discrétion, et soudain elle accable d'invectives les meurtriers de son amie et les menace des plus affreux supplices : ils avouent alors la vérité et courent rechercher Brangien, qui devient pour toute sa vie l’intime et dévouée confi-

dente d’Iseut. — Envers les ennemis qui épient leurs amours et les dénoncent au roi Marc, l'âme des deux amants est fermée à toute pitié : Tristan rencontre l’un d'eux, le tue, lui coupe la tête, et met dans sa « chausse » les longues tresses qui lui pen- . daient autour du visage (à la mode galloise) pour les montrer à Iseut et en réjouir le cœur de son amie. Ün autre est venu les épier du dehors dans la chambre où Tristan s’est furtivement introduit : Iseut voit l'ombre de sa tête sur le voile tendu devant la fenêtre ; elle dit à Tristan de bander son arc, encoche ellemême la flèche, et lui montre du doigt l'ombre révélatrice : Tristan comprend, et la longue flèche, sifflant à travers l'air, traverse la tête de Godoïne, à la grande joie de la bien-aimée. : —Non seulement il n'y a pas dans ces âmes violentes la moindre pénétration de la morale chrétienne (sauf dans des épisodes visiblement postiches); 1l n y a aux passions qui les meuvent “aucun frein de quelque nature qu'il soit, sauf peut-être, chez Tristan, un certain respect et un reste de fidéhté pour le roi qu'il trahit, mais qui est son seigneur et son oncle, et une générosité naturelle. qui s'accorde avec son orgueil comme avec sa supériorité et le rend secourable aux petits qui se mettent sous sa protection. C'est bien le héros idéal d'une société barbare, le soutien de ses clients, la terreur de ses ennemis, impétueux et rusé, magnanime et impitoyable, soumettant tout ce qui l'entoure à l'ascendant d’une force irrésistible et d’une personnalité développée sans mesure.

Telles sont les conditions physiques et morales que nous présentent, dès le premier coup d'œil, les poèmes sur Tristan, si nous en séparons les parties visiblement ajoutées par les intermédiaires français qui nous les ont transmis. Mais si nous les examinons de plus près, nous y trouvons des traits d’une nature différente et d'une antiquité plus haute encore. Il y a dans ces poèmes un élément mythique que ne comprennent plus du tout ceux à qui nous les devons. On a reconnu avec assez de vraisemblance dans Tristan un héros solaire : les deux Iseut entre lesquelles sa vie se partage sont le jour et Ja nuit, ou l'été et l'hiver, sans cesse confondus dans les mythes. — Il tue le Morhout, comme Thésée tue le Minotaure : il meurt pour avoir aidé son ami Kaherdin à enlever la femme d'un nain redoutable, comme Thésée est retenu aux enfers.

‘les fables classiques. Disons tout de suite qu'une grave objection (sans parler d’autres) s'oppose à cette explication : le moyen âge français ignorait le grec, et ne connaissait qu'un nombre restreint d'auteurs latins; or presque tous les récits antiques qu'on a pu rapprocher d'épisodes de notre légende ne se trouvent que dans des textes grecs, où, s'ils existent en latin, c'est dans des œuvres qu'au xn° siècle personne ne lsait. Supposer que des clercs de ce temps ont pu puiser dans Pausanias ou dans Hygin, c'est supposer l'invraisemblable et même l'impossible. |

Peut-être, insiste-t-on; mais, s'ils ne viennent pas dircctement des textes anciens où nous les retrouvons, ces épisodes circulaient dans la tradition orale de toutes les nations, et n'ont rien de particulièrement celtique. L'histoire du tueur de monstre qu un imposteur veut supplanter et qui triomphe en montrant la preuve indéniable arrachée au monstre lui-même n'est pas seulement attribuée à Alcathoos et à Tristan; elle fait le sujet de lais français où elle est mise sous le nom de Tiolet ou de Lancelot et de contes encore répandus en France, en Espagne, en Allemagne, dans la Nubie, dans l'Inde. — D'autres récits, que nous ne connaissons pas en grec et en lalin, font parle de cette littérature non écrite qu'on appelle le folklore, et ne sont certainement pas sortis de l'imagination des Bretons du x° siècle ou même de leurs ancêtres. On cst tenté de voir une création de la race poétique et rêveuse par excellence dans le charmant récit de la façon dont Marc envoie Tristan à la recherche d'Iseut : un Jour, une hirondelle laisse tomber aux pieds du roi un cheveu dont elle voulait garnir son nid, un cheveu de femme, brillant comme l'or, et si long, si soyeux, si fin que le roi Marc jure de n'épouser d'autre femme que celle à qui appartient ce cheveu... et Tristan, sans autre renseignement, s'embarque pour la découvrir et la ramener. Eh bien! cette histoire du cheveu de la blonde Iseut ne se retrouve pas seulement dans le conte de la Belle aux cheveux d'or, répandu chez les peuples les plus divers; on en a déchiffré le pendant dans un papyrus égyptien du xiv° siècle avant notre ère : sur le Nil flotte une boucle de cheveux qui le parfume tout entier, et le pharaon jure de n épouser que la femme à qui elle appartient. — La substitution

de Brangien à Iseut reparait dans plus d’une légende du moyen âge, et la barbarie d'Iscut envers celle qui s'est dévouée à son salut, ainsi que l’explicalion allégorique que donne celle-ci à ses meurtriers, se retrouvent, bien plus atroces et brutales encore, dans un conte grec récemment publié. — Parmi les stralagèmes qu'emploient Tristan et Iseut pour se voir en secret, 1l en est qui apparliennent au matériel multiple et cosmopolite de ce striveda, de ce « véda des ruses féminines », qui était célèbre dans l'Inde il y a bien des siècles ct qui se débitc chez tous les peuples en innombrables fableaux. IÎseut, pour persuader son époux de son innocence, se fait porler par Tristan, déguisé en mendiant, au lieu où elle doit subir l'épreuve judiciaire, et jure ensuite sans crainte qu'aucun homme ne l’a jamais eue dans ses bras, cxceplé son mari et ce mendiant qui vient de l'y tenir devant tout le monde; mas d'autres épouses adultères avaient trompé les dieux par la même ruse dans l'Inde antique, et à Rome du temps de l'enchanteur Virgile. — Et enfin, les plantes qui enlacent leurs rameaux au-dessus des lombes des amants de Cornouaille s'unissent sur bien d’autres sépulcres d'amants dans les ballades et les contes populaires.

Tout cela est incontestable, mais tout cela ne prouve qu'une chose : c’est la force et la vitahté extraordinaires du thème qui a pu s’assimiler tant d'éléments épars dans l'air ambiant. | L’assimilation est d'ailleurs souvent restée imparfaite : plusieurs des épisodes qui viennent d'être cités manquent dans l’une où l’autre des versions anciennes : la plupart pourraient disparaître sans changer l'essence du récit. L'histoire de l'épreuve qu ’Iseut sait Si Dièn éluder, par exemple, est étrangère à notre légende et animée d'un tout autre esprit, l'esprit malicieux et satirique des fableaux ; l'histoire du serpent tué par Tristan est si visiblement adventice quelle amène la. répé- Ution maladroite d'une même situation dramatique : Tristan * pansé et guéri par [seut ou sa mère. Mais, quelque anciennement et quelque intimement que certains de ces épisodes | aient été incorporés dans Île thème fondamental, ils n'en font pas partie intégrante. Ce thème, c’est uniquement l'amour

coupable de Tristan pour Iseut, la femme de son oncle, qu'il lui a amenée et qu'il a conquise pour lui, amour dont la fatahté et l'indestructibilité sont symbolisées par le « boire amoureux » qu'ils ont partagé sans le vouloir, et duquel, comme le dit énergiquement Tristan lui-même, ils restent « ivres » jusqu'à leur mort. À ce thème essentiel appartiennent les dangers que courent les amants pour entretenir le commerce sans lequel ils ne pourraient vivre, les tentatives de leurs ennemis pour les perdre, l’admirable épisode de leur exil commun et de Icur vie dans la forêt, puis leur rappel par le roi, leurs imprudences nouvelles, leur séparation forcée, les retours furtifs de Tristan, son vain essai d'oublier en épousant une autre Îseut, la blessure envenimée qu'Iseut seule pourrait guérir, le départ d'Iseut pour le pays lointain où Tristan meurt, son arrivée au moment où 1l vient d'expirer, sa mort soudaine enfin sur le corps de son amant.

Mais ce thème, que nous dégageons par l'analyse, il ne s'était pas formé avec cette simplicité puissante dans l’âme d’un poète : l'histoire d'amour et de mort qui le constitue s’était attachée à un héros célèbre entre tous, à un demi-dieu, dieu à l'origine. célébré par beaucoup de récits héroïques qui peu à peu se sont effacés pour ne laisser voir dans Tristan, le grand chasseur, le grand guerrier, le grand harpeur, que Tristan «l'amoureux ». Le roi Marc de Cornouaille, figure à demi mythique, Iseut d'Irlande, qui semble, au contraire, appartenir aux souvenirs tout présents de la domination des vikings irlandais sur la Bretagne, avaient aussi des attaches multiples avec des conceptions et des récits proprement étrangers au thème fondamental. Puis ce canevas d'amour, de deuil et de Joie appelait des broderies de tout genre : on les lui donna en empruntant largement à des thèmes de tout ordre et de toute provenance. Mais tout ce travail se fit en pays celtique et porte, même quand il s'applique à des éléments certainement étrangers, la marque dela main celtique. Comment faut-il juger les rapports évidents que la légende de Tristan présente avec celle de Thésée? Il est difficile de le dire. Naguère on aurait voulu voir dans les parties communes aux deux épopées la preuve de l'existence d’un mytheindo-européen, antérieur à la séparation des Grecs et des Celtes; aujourd’hui on n'oseraitémettre une telle hypothèse. On pencherait plutôt vers

l'idée d'un emprunt fait par les conteurs bretons aux sources écrites; mais j'ai dit quelles raisons s'opposaient, pour ces récits comme pour les autres qui se retrouvent dans l'antiquité, à une explication aussi simple. Peut-être faut-il croire que des contes mythologiques ont été transmis aux Celtes oralement dès l'antiquité par des Grecs venus en Bretagne, où les légions amenaient des hommes de tous les points de l'empire romain, et qu'ils ont été avidement saisis, puis retenus, par ces esprits si ouverts à l’enchantement des belles histoires. Ne chcrchet-on pas aujourd'hui à établir la même provenance pour beaucoup de récits des Eddas scandinaves auxquels on trouve des parallèles grecs, et qu'on suppose avoir été racontés aux wkings par les Irlandais, lesquels les tenaient eux-mêmes, plus ou moins directement, des Grecs? — C’est aussi à la transmission orale qu'il faut attribuer les épisodes qui se retrouvent dans les contes populaires de l'Orient et de l'Occident : de ces fils légers et brillants qui voltigent dans l'air depuis des siècles, quelques-uns on! été arrêtés au passage par les conteurs bretons et insérés dans la trame multicolore de leur épopée; mais ils ne la constituent pas, et on pourrait les en enlever sans qu'elle cessät de faire un issu solide et de inontlrer un dessin suivi.

En résumé, une conception de l'amour telle qu elle ne sc trouve auparavant chez aucun peuple, dans aucun poème, de l'amour illégitime, de l'amour souverain, de l'amour plus fort que l'honneur, plus fort que le sang, plus fort que la mort, de l'amour qui lie deux êtres l’un à l’autre par une chaine que les autres et eux-mêmes sont impuissants à rompre ou à relâcher, de l'amour qui les surprend malgré eux, qui les “entraîne dans la faute, qui les conduit au malheur, qui les amène ensemble à la mort, qui leur cause des douleurs et des angoisses, mais aussi des joies et des ivresses tellement incomparables et presque surhumaines que leur histoire, une fois connue, resplendit élernellement au ciel du souvenir d'un éclat douloureux ct fascinant, cette conception est née et s'est réalisée chez les Celles dans le poème de Tristan et Iseut, et forine une des gloires de leur race.

À quelle époque remonte-t-elle? On ne peut le dire. La barbarie primitive des mœurs que nous révèlent encore certains pas

sages des imitations françaises du xn° siècle peut aussi bien nous renvoyer à l’époque qui avait précédé la conquête romaine qu'à l'époque d'assauvagissement qui suivit la séparation d'avec Rome; nulle trace en tout cas de christianisme, mais aussi nulle trace de polythéisme, sauf dans quelques-uns de ces vestiges tenaces qui survivent pendant.des siècles aux croyances disparues. Peut-être beaucoup plus ancienne dans sa conception première, l'histoire de Tristan ct d’Iscut a pris, vers le x° siècle, époque où les vikings régnaient à Dublin et où les relations étaient perpétuclles entre la Cambrie, la Cornouaille, l'Irlande el l'Armorique, la forme que nous permel d'atteindre ou au moins d'entrevoir la comparaison des plus anciennes versions conservées; cette forme était d’ailleurs très flottante, et variait sans doute parmi les conteurs bretons comme clle variait au xu* siècle parmi les conteurs français.

Quant au berceau particulier de notre épopée, il est difficile à déterminer. Le nom de Tristan paraît être picte d'origine. Il y aurait quelque chose de séduisant et presque de touchant à croire que l’âme de ce peuple disparu, qui ne nous a légué que son nom et celui de quelques-uns de ses chefs avec quatre ou cinq mots de sa langue, survivrait Jusque dans notre âme, gräce à une des plus belles créations poétiques de l'humanité. Mais la base de l'hypothèse est trop peu solide : peut-être picte d'origine, le nom de Tristan était usilé au moins dès le xi® siècle chez les Kymri, et rien ne nous empèche de croire qu'il l'était déjà quand on le donna au héros de notre légende. La scène principale de cette légende est en Cornouaille, et la connaissance exacle au moins des côtes de Cornoualle montre sculement que les créateurs de la légende étaient familiers avec ce pays et qu'elle y était fortement localisée: mais le récit est défavorable, souvent même hostile, aux € Cornots » et à leur roi. Tristan est né en Cambric, mais il quitte dès son enfance son pays nalal, où il ne revient guère: sa vie se passe en Cornouaille ct se termine en Petite-Bretagne. Il faut sans doulc en dire autant de sa légende : formée chez les : Kymri de Galles, rattachée extéricurement à la Cornouaille, elle a été adoptée et développée par les Bretons armoricains. L'Irlande, contrée ennemie où Tristan ne fait que deux appariions passagères et dont le champion est vaincu par lui, est

naturellement exclue; mais 1l faut noter qu'une comparaison avec l'épopée irlandaise nous découvre plus d'une parenté entre les types qu'elle affectionne et ceux des héros de notre légende : c'est une preuve de plus en faveur de l’origine purement celtique de l'immortelle légende d'amour.

Page 1