‹ Tristan et IseutChapitre 4 sur 4 · LA POÉSIE FRANÇAISE ET ALLEMANDE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE FRANÇAISE ET ALLEMANDE

Comment l'épopée de Tristan et d'Iseut sortit-elle du monde celtique, où elle a presque complètement péri, pour pénétrer dans le monde romano-germanique, où elle devait trouver une vie nouvelle? On ne peut le dire en détail avec précision, mais deux choses paraissent certaines, c'est qu'elle a été connue des Français, en partie au moins, à travers un intermédiaire anglais‘, et que, dans sa transmission, la musique a joué un rôle important. Autant et plus peut-être que leur poésie, la musique des Bretons d'Angleterre et de France frappa leurs voisins quand ils firent connaissance avec l’une et l’autre : leurs musiciens se répandirent de très bonne heure hors des limites de leurs pays. Dès avant la conquête normande, les Anglo-Saxons, dans les longs festins où circulaient les cornes remplies de cervoise, interrompaient leurs chansons pour écouter les mélodies exécutées par des Bretons sur la rote

celtique, ou sur la harpe familière aussi aux Germains, et

1. L'existence de cette épopée chez les Anglais nous est attesiée indirectement . par le mot même de lais, par le nom spécial du lai du gotelef, et par un témoi-

gnage positif, celui du traducteur anglo-normand du poème anglais de Waldef, qui déclare qu'avant lui on avait déjà traduit Tristan de l’anglais. Elle a laissé d’ailleurs des traces dans une des versions françaises, où le breuvage d’amour est appelé du nom anglais de lovendranc, qui n’a pu naturellement s’y attacher que dans des récits anglais. Rien n’est donc plus assuré que ce rôle intermédiaire de l'anglais pour la transmission au moins partielle de notre histoire, et c'est là une circonstance qui n’est pas indifférente, car il a pu s’y ajouter, dans cette période anglaise de son développement, des éléments inconnus à sa forme première.

empreintes d'un charme profond et doux qui les faisait pénétrer dans l'âme : les Anglais nommèrent ces mélodies d’un mot de leur propre langue (läg), et ils se firent traduire ou exphquer en résumé les récits qui les accompagnaient. C'est d'eux que les poètes français apprirent plus tard ces récits, qu'ils appelèrent lais, lais de Bretagne, et dontils enfermèrent dans leurs petits vers naïfs et courts d’haleine, non sans l’altérer et la froisser souvent, la poésie merveilleuse d'aventure et d'amour. Or les Jais relatifs à Tristan jouissaient d’une faveur particulière : non seulement ils étaient réputés les plus beaux de tous, mais ils passaient pour avoir été composés par Tristan lui-

même, car 1l était le premier des joueurs de harpe et de rote, |

comme 1l était le premier des coureurs et des sauteurs, des manieurs d'épée, des tireurs d'arc et des lanceurs de javelot, le plus adroit chasseur, le plus savant dresseur de himiers, le plus habile dépeceur de gibier. La musique est sans cesse mêlée aux amours de Tnistan et d'Iseut. Quand, blessé à mort, Tristan aborde sur les côtes d'Irlande dans sa barque aventureuse, les accents de sa harpe emplissent les cœurs d'émotion, et décident Iseut à le soigner. Guéri par elle, 1l lui apprend en récompense & de bons lais de harpe, les lais bretons de son pays », et elle n'oublie pas ses leçons : plus tard, quand elle est seule et triste, un poète français nous la montre, dans des vers d’une suavité exquise, accompagnant de sa harpe le triste lai de Guiron, qui mourut pour avoir aimé :

La dame chante doucement,

La vois acorde a l’estrument ;

Les mains sont beles, li lais bons.

Douce la vois et bas li tons.

Un jour, à la cour de Cornouaille, survient un harpeur irlandais; son jeu enchante tellement le roi Marc qu'il promet de lui accorder le don, quel qu'il soit, qu'il demandera : 1l demande la reine Iseut, et le roi, esclave de son serment, la lui laisse tristement emmener. Sous une tente, près de la mer, elle attend, en se tordant les mains de douleur, que la marée ait remis à flot le vaisseau qui va l'emporter; mais Tristan, qui revenait de la chasse, apprend tout : 1l se déguise en ménestrel, s'approche de la tente, et joue si mer-

veilleusement de la rote que la douleur d'Iseut s'apaise même avant qu'elle l’ait reconnu; le ravisseur et ses compagnons oublient le temps à l'écouter, et, quand ils s'en aperçoivent, le flux montant a rendu difficile l'accès du navire : chargé d’y porter Iseut sur son cheval, Tristan l’enlève à son tour et crie à l’Irlandais confus : « Tu l’as gagnée par la harpe, et je l'ai délivrée par la rotel » Plus tard, quand :il est séparé d'Iseut, chez le duc de Bretagne, il compose et chante sans cesse des chansons dont le refrain est d'ordinaire :

Iseut ma drue, Iseut m’amie, En vous ma mort, en vous ma vie,

si bien que la fille du duc, la jeune Iseut « aux blanches mains », s'imagine que c’est elle qu'il aime. Naturellement, on faisait remonter jusqu'à Tristan plus d'un lai qu'on chantait encore au x siècle, et dont on expliquait le sujet par quelque épisode de son histoire. C'est ainsi que Marie de France recueillit en Angleterre, le motif du lai du gotelef (chèvrefeuille), fait par Tristan, € qui bien savoit harper » : il y comparait l'amour qui l’unissait à la reine à l’enlacement indénouable du chèvrefeuille et du coudrier :

Bele amie, s1 est de nous:

Ne vous sans mei, ne je sans vous.

Et d'autres genres encore de musique lui étaient aussi familiers que la harpe, la rote, le cor ou la voix : il savait imiter à s’y méprendre le chant de tous les oiseaux. C'est ainsi que, banni de Cornouaille et revenu en secret dans le jardin d’Iseut, il élève dans la nuit le chant plaintif et passionné du rossignol, un chant « d'une si grande douceur qu'il n’est cœur, même de meurtrier, qui n'en fût attendri », et qu'Iseut reconnaît tout de suite son ami : c'était encore là le sujet d’un lai. C’est aussi dans un lai que se trouvait sans doute l'histoire du chien Petitcru et de son grelot enchanté. Ainsi toujours aux amours d'Iseut et de Tristan se joint l'accompagnement d’une musique souverainement pénétrante; c'est enveloppée dans la musique que leur épopée a passé des Bretons aux Anglais: c'est par les lais, où la mélodie était d'abord le principal, que, conçue

dans l'âme mobile et passionnée des Celtes, elle s’est versée goutte à goutte dans l'âme sérieuse des Germains.

Mais il n’est pas probable que la transmission anglaise ait 6té la seule. La légende de Tristan, d'origine insulaire, avait été, nous l'avons dit, adoptée par les Bretons de France, et les chanteurs armoricains, qui se répandirent aux xr° et xu siècle en Angleterre et en France, ont dû souvent jouer à aussi, comme pour le cycle d'Arthur, le rôle d’intermédiaires, que leur facilitait leur double connaissance du « bretans» et du « romans »'. Malheureusement, nous ne connaissons pas plus ces premiers lais bretons-français sur Tristan que les chants anglais ou les poèmes celtiques. Toute cette magnifique floraison de poésie et d'amour se serait sans doute évanouie sans rien nous laisser de son parfum, si Guillaume de Normandie n'avait pas pour des siècles rattaché l'Angleterre au monde français. Or à ce moment-là, au moment de la conquête de la Sicile, du Portugal, de Jérusalem et de l’Angleterre, le monde français était agité d'une merveilleuse et universelle activité. Le génie français, qui venait de se dégager de la fusion des éléments indigènes, romains, chrétiens et germaniques, était comme un Jeune arbre en pleine sève, envoyant ses racines et poussant ses rejetons de tout côté, et accueillant toutes les greffes qu'il emplissait de sa vie et auxquelles il communiquait sa force d'expansion. Bientôt les conteurs et les trouveurs anglo-normands et français répétèrent et propagèrent partout l'histoire de Tristan et d'Iseut, qu'ils avaient apprise des Anglais et des Bretons”. C'est à cette période d’effervescence que remonte tout ce qui s'est conservé d'authentique et de beau de l'épopée des amants de Cornouaille; ce qui est venu depuis n'a guère été que plates imitations ou imaginations malencontreuses. La source de cette poésie n'était pas en

1. On voit, dans le Roman de Renard, Renard, déguisé en jongleur breton, se vanter de connaître les lais du Chèvrefeuille, de Tristan et de « dame Iseut ». Il est vrai que le baragouin de ce prétendu Breton est un mélange de français et d'anglais. Cela prouve que les Français confondaient les deux idiomes d'où leur venaient les histoires bretonnes ; mais cela ne doit pas empêcher d'attribuer un rèle important dans leur transmission aux chanteurs de l’Armorique.

2. Dès le milicu du xnr siècle, les troubadours de Provence citent à l'envi les poèmes français sur Tristan ; presque en mème temps ils sont connus en Italio, et bientôt traduits en allemand ct en norvégien.

France: quand le courant n'eut plus avec he source de communication directe, 1l se tarit ou s’'embourba.

Cette première période de la vie française de notre légende, dut être caractérisée par des lais ou de courts poèmes épisodiques et surtout par les récits oraux des conteurs de profession qui charmaient les réunions des jours de fête, se répandaient, essaim bourdonnant, de château en château, et, comme les abeilles transportent le pollen sur les fleurs, dispersaient la matière épique qui devait être au loin féconde. Nous n'avons naturellement rien conservé des récits oraux, et 1l nous reste bien peu de chose des lais ou des courts poèmes ! : ils ont été absorbés dans les grands poèmes où l'on a essayé de réunir en une lustoire suivie toutes les aventures de Tristan, de sa naissance à sa mort. Ces grands poèmes eux-mêmes n ont pas élé épargnés par le temps : peu s en est fallu qu'ils ne fussent aussi complètement perdus pour nous que les essais qui les avaient précédés. Nous n'en connaissons aucun que par fragments, ct, si nous pouvons en suivre deux d'un. bout à l’autre, c'est grâce à des imitations étrangères.

Ils se rapportent à deux versions distinctes de la légende, ou plutôt l'un d’entre eux, le poème de Thomas, s'oppose à l'ensemble des autres, qu'on peut désigner comme formant la version française, parce qu'elle a été la plus répandue en France, tandis que le poème de l'anglo-normand Thomas représente la version anglaise. La version françuise esl caractérisée par le fait qu'elle présente Marc comince régnant sur la Cornouaille seule et comme contemporain du roi de Bretagne Arthur; dans Thomas; au contraire, Marc, considéré comme un peu plus récent qu'Arthur, est roi non seulement de la Cornouaille, mais de l'Angleterre tout entière ?. À la version française (ou commune) appartiennent : un long fragment dans la première partie duquel apparait comme auteur un

1. On peut citer le noyau commun des deux versions de l'aventure de Tristan déguisé en fou, le lai du Chèvrefcuille, l'épisode du rossignol, conservé dans un poème didactique du x siècle.

2. En restreignant le royaume de Marc à la Cornouaille, la version française cst fidèle à l'ancicnne légende; en mêlant Arthur à l’histoire, clle s’en écarte certainement, ct cotte contamination de deux cycles étrangers l’un à l'autre est le fait des auteurs français, pour lesquels la « matière de Bretagne » était inséparable d'Arthur. — Pour unc autre différence entre los deux versions, voyez ci-dessus, p.,4, note.

certain Béroul', le poème perdu qui a été traduit en allemand par Eilhart d'Obcrg (vers 1170}?, et, au moins pour le noyau principal, l'immense et indigeste roman en prose, écrit vers 1220, amplifié et remanié par vingt mains différentes dans le cours du xin° siècle*; à cette même version se rattachait sans doute le poème, malheureusement perdu, de Chrétien de Troies; c’est à elle que se rapportent la plupart des allusions contenues dans divers ouvrages et aussi des représentations figurées qui nous sont parvenues en si grand nombre d'épisodes de notre légende .

Le poème de Thomas, qui représente la version anglaise, mais surtout, en plusieurs points, une version personnelle à l'auteur, a eu une fortune singulière. Depuis une cinquantaine d'années on en a découvert des fragments, variant de cinquante vers à près de deux mille, en Angleterre. à Strasbourg, à Turin‘: c'est au moins cinq manuscrits dont il est arrivé jusqu'à nous des débris plus ou moins importants, mais aucun ne nous est parvenu entier. (Heureusement, le poème de Thomas a été mis en prose norvégienne, en 1226, pour le roi Ilakon par le bon moine Robert, qui, malgré ce que le sujet avait de peu

1. Le seconde partie semble ne pas être de la mème main, et parait sensiblement plus récente.

3. Eilhart marche à peu près d'accord avec Béroul dans la partie du fragment français qui est sans doute de celui-ci; il ne connait pas la seconde partie, consacrée à l'histoire de l'épreuve judiciaire. Eilhart est extrèmement précicux pour toute la fin du récit, où sa source francaise nous manque. |

3. Ce roman a substitué au beau dénouement traditionnel un autre dénouement, dans lequel les amants meurent cmbrassés, et qui ne manque pas de grandeur. Un manuscrit du roman cn prose a conservé, par une heureuse chante, une forme du dénouement traditionnel cimpruntée à un ancien poème très voisin de la source d’Eilbart.

4. De ces représentations, qui ont dù être innombrables, nous n'avons guère conservé que celles qui avaicut la forme de sculptures sur pierre et surtout sur ivoire (coffrets). Un des sujets les plus fréquemments traités est l'épisode de la fonlaine : Marc, averti par le nain délateur, s'est caché dans arbre qui domine la fontaine où les amants se sont donné rendez-vous la nuit; mais le reflet de sa tête dans la fontaine éclairée par la lune le trahit, et les amants n'échangent que des paroles qui le persuadent de leur innocence. Rien de plus amusant que la facon naïve dont les artistes ont représenté celte scène et surtout la lête couronnée du roi à La fois cachée dans les feuilles et reflétée dans l'eau.

9. Tous sont d'écriture anglo-normande; tous, malhcurement, appartionuent à la

deuxième partie, et plusicurs, ce qui est plus fâcheux encore (quoique avantageux pour la critique du textc),. font double emploi.

édifiant, a fidèlement suivi son original, tout en l'abrégeant beaucoup. Déjà auparavant, Gotfrid de Strasbourg l'avait imité, avec un grand talent de forme, mais sans rien ajouter ni modifier d'important, dans un poème qui, malgré ses dix-neuf mille cinq cent cinquante-deux vers, ne répond à peu près qu'aux deux tiers de celui de Thomas‘. Enfin, au xiv° siècle, un rimeur anglais a arrangé à sa façon, façon baroque, le poème anglonormand du xn siècle. Le poème de Gotfrid, traduit en allemand moderne, avec un résumé de ses suites, a été la seule source où Richard Wagner a puisé les éléments de son drame, qu'il a d’ailleurs fort librement traités.

On voit de quelle active et longue collaboration de races et de civilisations diverses le Tristan et Isolde est le fruit. Issu sans doute d’un vieux mythe ancestral, conçu peut-être chez les Pictes, en tout cas chez les Celtes, et chez les Celtes mêmes déjà largement pénétré d'influences antiques et orientales, renouvelé chez les Bretons d'Armorique, adopté par les Anglo- Saxons avec la musique qui l'accompagnait, avidement accueilli par les Normands francisés qui conquirent l'Angleterre et bientôt par les Français de France, le drame de l'amour fatal et mortel passe unc seconde fois, grâce au vêtement élégant et « moderne » que lui ont donné nos poètes, dans le monde germanique, et y oblent un long succès; 1l s'oublie cependant, comme toute la poésie du moyen âge, jusqu à ce que le romantisme et l'érudition le réveillent de sa poussière, et que, compris enfin dans toute la grandeur pathétique de son inspiration, il ressuscite dans une âme musicale et poétique, et enivre dans nos théâtres les oreilles et les cœurs de « boire amou-— reux », comme il faisait jadis dans les barques courant de Cambrie en Armorique, plus tard dans les manoirs forestiers des Saxons, dans les châteaux hâtivement bâlis des compagnons du Bâtard, dans les cours élégantes de France et de Champagne ou dans celles qui les imitaient en Allemagne et en Bohème, dans les brillantes assemblées lombardes ou sur les places de Florence et de Pise, dans les vastes salles habituées

. L'œuvre inachevée de Gotfrid a été terminée au xm siècle par deux contiee. indépendants, qui ont puisé en partie dans Eilhart, mais en partic dans des rédactions françaises dont nous n'avons connaissance que par eux.

à entendre les chants des scaldes norvégiens, et jusque dans les maisons de bois des pêcheurs islandais.

Les premiers conteurs de langue française ne paraissent pas avoir marqué les récits qu'ils recueillaient d'une empreinte particulière. Devant ces récits, qui les émerveillent par leur charme inconnu et les déconcertient par leur incohérence ou leur étrangeté, 1ls se comportent d'une façon à peu près passive, répétant ce qu'ils ont entendu et plus ou moins bien compris, et ne réagissant guère contre la « matière » qu'ils smvent docilement. On trouve encore, dans les plus anciens poèmes qui nous sont parvenus, de nombreuses traces de cette docilité première, grâce à laquelle nous avons conservé les traits primitifs, barbares, souvent bizarres et presque inintelligibles des anciens lais, et nous bénissons l'absence de personnalité de ces vieux conteurs, qui nous a transmis ces épisodes d'une si haute importance et souvent d'une si singulière beauté. Mais bientôt commence dans l'évolution, maintenant purement française, du cycle de Tristan et d'Iseut un double travail de critique et d'innovation, qui tend à en rapprocher de plus en plus les récits des habitudes, des goûts et des mœurs du monde chevaleresque où ils ont pénétré, et qui est si différent de leur milieu originaire. Les poètes qui, à l'aide des matériaux épars de l’âge précédent, compilent de longues biographies de Tristan n'hésitent pas à rejeter un certain nombre de ces matériaux comme contraires à leur façon d'entendre soit la courtoisie, soit la vraisemblance. Béroul protesle avec indignation contre l'assertion des « conteurs » d'après laquelle Tristan aurait tué les lépreux auxquels Marc avait hivré Iseut : un chevalier se salir à de pareils truands ! fi donc! Sachez que Tristan n'en toucha pas un seul, et que l'écuyer Gorvenal se borna à les mettre en fuite en en frappant quelques-uns de leurs béquilles'. Béroul et la source d'Eilhart racontent naïvement l’histoire du cheveu apporté par l'hirondelle dans la salle du roi Marc, et le voyage aventureux de Tristan à la recherche de la belle aux cheveux d'or:

. Il est curicux de voir que ce scrupule délicat n'était pas venu à l'auteur du poème suivi par Eilhart, et qu’il fait très bien assommer par Tristan les « méseaux » qui emmenaient la reine.

mais Thomas (traduit par Gotfrid) ne peut admettre un pareil conte : « On lit qu'une hirondelle avait volé de Cornouaille en Irlande et avait trouvé là un cheveu de femme qu'elle rapporla pour son nid. Où a-t-on jamais vu une hirondelle se donner tant de peine, et aller chercher au delà des mers des matériaux qu'elle trouve en abondance autour d'elle? Et qui croira que Tristan se soit alors embarqué au hasard, sans savoir combien de temps 1l resterait en mer, ni même qui il devait chercher? Celui qui a écrit de pareilles rêveries avait sans doute quelque injure à venger sur les livres !. » Mais ces accès de critique sont, par bonheur, fort intermittents : aucun de ces poètes si exigeants sur la courtoisie ne trouve à redire à ce qu'Iseut fasse tuer Brangien pour la récompenser de son sacrifice ; ces rationalistes croient fermement à l’effet du « boire amoureux », et le même Thomas, qui n’admet pas que les hirondelles transportent des cheveux de femme d'un rivage à l'autre, raconte sans scrupule l'histoire du grelot féerique du chien Petitcru.

Les poètes français ne se bornent pas à écarter ce qui choque leur éducation ou leur bon sens; 1ls ajoutent à leurs sources des traits qu ils jugent de nature à rendre leurs récits plus intéressants ou leurs héros plus sympathiques. Dans le poème de Béroul et dans le poème, très voisin, qu'a suivi Etthart, Tristan n'est pas seulement un archer incomparable et un terrible joueur d'épée : il manie la lance, il renverse dans un tournoi les meilleurs chevaliers de la Table Ronde. Ce qui est plus grave, son amour n'est plus seulement l'amour sauvage et passionné des légendes celtiques, qui remue si étrangement l'âme parce qu'il jailht de ses profondeurs les plus intimes et les plus mystérieuses: c'est déjà l'amour « courtois », l'amour conventionnel et réglementé qui trouvera son expression complète dans la liaison de Lancelot et de

1. Nous avons parlé plus haut du ruisseau qui, dans les anciens récits, traversait la chambre d’Iseut: les poètes plus récents le font passer devant l'appartement de la reine. Tristan y jetait des morceaux de bois où Iseut reconnaissait tout de suite sa main, car il était aussi habile à tailler le bois qu'à tous les autres arts: nos poètes veulent qu'il y gravät un T ct un I, ou au moins unc croix. De mème Marie de France raconte qu'il avait écrit son nom sur la baguette de coudricr qu'il jeta un jour devant les picds d’Iscut, tandis qu’à l'origine la baguette enlacé Ce par le chèvrefeuille était à elle seule un symbole et un appel.

Guenièvre. Iseut croit que Tristan, sommé de s'arrêter au nom de celle qu ‘il aime, n'a pas immédiatement obéi, et elle le chasse de sa présence pour ce manquement aux règles d'amour, comme Guenièvre tourne le dos à Lancelot, qui vient de la sauver, parce qu'il a hésité un instant à accepter pour elle l'apparence du déshonneur. Cette évolution du type barbare et primitif du héros breton vers le type du parfait chevalier français se poursuit dans le poème de Thomas et trouve son accomplissement dans le roman en prose, où Tristan est devenu absolument l’'émule et le pareil des Lancelot et des Palamède.' Ne nous plaignons pas trop de ce manque de sympathie, chez nos poètes, pour les traits de la vieille histoire qui précisément nous attirent le plus; ils en ont encore laissé subsister assez pour que notre imagination, guidée par la critique, puisse la restituer dans sa physionomie originaire, et c'est au travail d'accommodation qu'elle a subi entre leurs mains que cette histoire, trop en dehors des mœurs et des sentiments du moyen âge chevaleresque pour être adoptée par lui telle quelle, doit en somme de nous avoir été conservée. D'ailleurs, — et c'est là la gloire que peut revendiquer notre langue, sinon peut-être notre race, — parmi ces diascévastes qui ont arrangé les récits antiques au goût des Français du x siècle, il s’est trouvé un vrai poète, j'oserais dire un grand poète si l'expression répondait toujours chez lui à l'inspiration, et s'il ne gâtait souvent par des enfantillages, par des subtilités et surtout par des redites les délicatesses de son sentiment et les finesses de sa psychologie : c'est Thomas, Thomas de Bretagne, comme l'appelle Gotfrid, dont nous ne savons rien, si ce n'est qu'il était Anglo-Normand, et par conséquent sans doute d'origine anglaise. Cette origine devient très vraisemblable si on le compare à un Français du même siècle, par exemple à son illustre contemporain le Champenois Chrétien de Troies : ce sont bien deux génies différents qui nous parlent dans ces deux poètes. Le Français s'attache surtout à rendre son récit intéressant, amusant même. pour la société à laquelle il est destiné: àl est « social », voire mondain: 1l sonnit des aventures qu'il raconte et laisse finement entendre qu'il n’en est pas la dupe: il s attache à donner à son style une constante élégance, un poli uniforme sur lequel étincellent çà et là des

mots spirituellement aiguisés: avant tout il veut plaire, et pense à son public plus qu'à son sujet. L'Anglais sent avec les héros de son récit; son cœur est intéressé aux peines et aux joies du leur; il cherche jusqu’au {ond de leur âme pour en découvrir les replis cachés; son style, embarrassé et souvent obscur quand il s'applique à des récits d'aventures,

qui au fond ne l'intéressent pas, devient vivant et nuancé

quand :l essaie de rendre les sentiments intimes, qui seuls le touchent ; il écrit pour lui-même et pour ceux qui ont les mêmes besoins d'émotion que lui, bien plus que pour un public sensible surtout au talent du conteur et indifférent au sujet du conte. Îl est malheureux que nous ne puissions pas comparer le Tristan de Chrétien et celui de Thomas; nous pouvons du moins nous représenter la différence que nous offriraient les deux œuvres : le poète champenois nous présenterait, gracieusement posée sur un brillant « tailloir » et ciselée d'une main habile et légère, la coupe où les deux amants burent le breuvage d'amour ; le poète anglo-normand l’a vidée, et nous sentons encore trembler dansses vers l'ivresse que son cœur y a puisée.

Qu'on me permette de donner ici la daduston de quelques passages empruntés à la fin du poème de Thomas; j espère qu'elle conservera quelque chose du charme pénétrant des vers du vieux conteur anglo-normand.

Tristan a été blessé d’un glaive empoisonné :

Tristan fait appareiïller ses plaies et chercher des médecins; on lui en amène en nombre, mais aucun ne sait guérir ce venin, car ils ne le découvrent même pas. Ils ne savent faire aucun emplâtre qui l'attire au dehors; ils ont beau battre et broyer leurs racines, cueillir leurs herbes, méler leurs potions, ils ne l’aident en rien. Tristan ne

fait qu'empirer. Le venin se répand par tout son corps et le fait -enfler dehors et dedans; il devient noir et livide; ses os commencent

à se découvrir. Il sent qu'il va perdre la vie s’il n'est secouru au plus tôt, qu'aucun d'eux ne peut le panser et qu'il lui faudra mourir. Cependant, si la reine Iseut était là, elle le guérirait; mais il ne peut aller à elle: un voyage en mer le tuerait, et en Cornouaille il a des ennemis cruels. Iseut non plus ne peut venir à lui: il ne voit pas qu'il puisse guérir. Il souffre cruellement de son état de langueur et de sa plaie; le venin l'angoisse durement. En secret il mande Kaherdin (le frère de sa femme Iseut aux blanches mains); il veut

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s'ouvrir à lui, car entre eux règne la plus loyale amitié. Il ordonne que tout le monde sorte de la chambre; dans la maison même il ne doit rester qu'eux deux. Îseut, sa femme, se demande en son cœur ce qu'il veut faire : voudrait-il quitter le siècle et .devenir moine? Elle en est grandement troublée. Elle va s'appuyer, en dehors de la chambre, contre la paroi qui touche ‘au lit, car elle veut écouter l'entretien; elle fait faire sentinelle, pour ne pas être surprise, par un serviteur dévoué.

Pendant qu ‘elle se tient ainsi, Tristan, aisemiblant ses forces. se redresse et s'appuie à la muraille. Kaherdin est assis près de son lit; tous deux pleurent tendrement: ils regrettent leur bonne compagnie, séparée après si peu de temps, et leur grande amitié et leurs amours; ils ont le cœur plein de douleur et de pitié, d'angoisse et de peine ; l'un se lamente pour l'autre, ils pleurent, ils mènent grand deuil en pensant à la fin de leur amitié si noble et si loyale. Tristan dit enfin à Kaherdin : « Écoutez, ami. Je suis ici un étranger, je n'ai ni ami, ni parent, excepté vous seul; tout le bien que J'ai eu dans cette contrée m'est venu de vous. Si j'étais dans mon pays, je crois que je pourrais guérir; mais ici, beau doux compagnon, je perds la vie faute d'aide; 1] me faut mourir, car personne n'est en état de me guérir, fors la reine Iseut : elle en a le pouvoir, pourvu qu'elle en ait le vouloir. Mais, beau compagnon, Je ne sais comment faire, comment arriver à ce qu'elle le sache... Si j'avais qui voulüt aller lui porter mon message, je serais sauvé; j'ai la confiance que rien ne l'empécherait de me secourir, tant est fort l'amour qu'elle me porte. Je ne vois qu’une ressource, et c’est à vous, compagnon, que Je m'adresse. Par amitié, par générosité, faites ce message pour moi... et je vous jure, si vous entreprenez ce voyage, que je deviendrai votre homme lige et vous aimerai par-dessus tous les hommes.» Kaherdin voit Tristan pleurer et gémir, il en a le cœur serré et lui répond doucement : « Beau compagnon, ne pleurez pas : je ferai ce que vous voudrez. Oui, ami, pour vous guérir et vous soulager, je m’exposerai à la mort... Dites ce que vous voulez lui mander, et Je ferai aussitôt mes apprèts. » Tristan répond : « Merci! Or écoutez-moi. Prenez cet anneau : c'est une enseigne entre nous. Quand vous arriverez là-bas, allez à la cour comme un marchand: présentez-lui des étoffes de soie. Faites qu'elle voie cet anneau : elle cherchera aussitôt un moyen de vous parler en secret. Saluez-la de ma part : mon cœur lui envoie tant de saluts qu'il n’en reste plus pour moi. Mon salut à mo est entre ses mains; si elle ne me le rapporte pas, je mourrai douloureusement. Faites-lui bien connaître ma langueur et le mal dont je souffre. Dites-lui qu'elle vienne me soulager; dites-lui qu'elle se souvienne des plaisirs que nous avons eus ensemble, et des grandes peines et des tristesses, et des joies et des douceurs de notre amour loyal et

tendre. Rappelez-lui la plaie qu'elle me guérit jadis, et le breuvage que nous bûmes ensemble sur mer: c’est notre mort que nous y avons bue... Saluez aussi Brangien, parlez-lui de mon mal, dites-lui que je meurs si l’on ne m'aide bientôt... Hätez-vous, cher compagnon, et revenez vite; car, si vous tardez, vous ne me trouverez plus. Prenez un terme de quarante jours et ramenez Iseut avec vous. Célez bien tout ce que je vous dis, surtout à votre sœur: qu'elle ne se doute pas de notre amour; vous direz que vous allez chercher un médecin pour guérir ma plaie. Vous emmènerez ma belle nef, et vous prendrez avec vous deux voiles, l’une blanche et l'autre noire. Si vous ramenez Îseut, mettez au retour la voile blanche, et si vous ne la ramenez pas, cinglez avec la voile noire. Je n'ai plus rien à vous dire : Dieu vous conduise et vous ramène sain et sauf! » Il soupire, il pleure, il gémit; Kaherdin pleure aussi, le baise et prend congé. Il fait ses apprêts : au premier bon vent il s'embarque. Ils lèvent les ancres, ils dressent le mât, ils cinglent par une douce brise, ils tranchent les vagues hautes et profondes. Kaherdin emporte avec lui de précieuses marchandises, des draps de soie teints de belles couleurs, de la riche vaisselle de Tours, du vin de Poitou, des gerfauts d'Espagne; c'est par ce moyen qu'il pense arriver auprès d'Iseut. Il fend la mer et vogue à pleine voile vers l'Angleterre; 1l court huit jours ét huit nuits avant d'y arriver.

Le courroux d’une femme est redoutable; chacun fait bien de s'en garder. Là où elle aura le plus aimé, c'est là qu'elle se vengera le plus cruellement. Comme leur amour vient rapidement, rapidement aussi vient leur haine, et leur inimitié, quand elle est venue, dure plus que leur amitié. Elles savent modérer l'amour, elles ne savent pas tempérer la haine... Iseut se tenait debout contre la muraille ; elle a entendu toutes les paroles de Tristan ; elle connaît son amour et s’en indigne dans son cœur: elle sait maintenant pourquoi il est si froid avec elle, lui qu'elle a tant aimé. Elle retient bien ce qu'elle a entendu; elle n'en fait nul semblant, mais dès qu'elle le pourra, elle se vengera cruellement sur ce qu'elle aime le plus au monde. Dès qu'on rouvre les portes, elle rentre dans la chambre: elle continue à servir Tristan et à lui faire belle chère, elle lui parle doucement, l’embrasse souvent et baise ses lèvres pälies; mais elle pense toujours à sa vengeance. Elle demande souvent quand Kaherdin reviendra avec le médecin qu'il doit ramener : ce n'est pas par un intérêt sincère qu'elle s'en informe; elle attend l’occasion de se venger.

Kaherdin arrive à Londres, et Iseut la blonde, dès qu'elle l’a entendu, s'embarque sur son navire. Après quelques jours d'une traversée heureuse, en’vue des côtes de Bretagne, une tempête les surprend, et Îseut croit que le vaisseau va périr.

Tr

Iseut s'écrie : « Hélas! malheureuse, Dieu ne veut pas que je vive assez pour voir Tristan mon ami; il veut que je sois novée ici. Tristan, si je vous avais parlé une fois encore, Je m'en soucierais peu. Bel ami, quand vous le saurez, vous ne vous en consolerez pas.

La douleur de ma mort, jointe à la langueur dont vous souffrez, vous

empêéchera de guérir. Si je ne vous ai pas sauvé, c'est Dieu qui ne l'a pas voulu, et c’est la seule douleur que j'aie... Ma mort ne m'est rien : puisque Dieu la veut, je l’accepte; mais, ami, quand vous la saurez, vous mourrez, Je le sais bien. Notre amour est ainsi fait que vous ne pouvez mourir sans moi et que Je ne puis périr sans vous. Je vois votre mort devant moi en même temps que la mienne. Ami, je /aux à mon désir : je pensais mourir dans vos bras, être ensevelie dans votre cercueil; mais nous ÿ avons failli. Je vais mourir seule et, sans vous, disparaître dans la mer... Mais je m'en console doucement en songeant que peut-être vous ne saurez pas ma mort: qui vous l'apprendrait? Vous pourrez vivre longtemps encore, attendant toujours ma venue. S'il plait à Dieu, vous guérirez même, et c'est ce que je désire le plus. Peut-être devrais-je plutôt le craindre : après moi vous aimerez une autre femme, vous aimerez Iseut aux blanches mains. Je ne sais ce qui sera de vous; pour moi, ami, si je vous savais mort, je ne vivrais guère après. Puisse Dieu faire ou que j'arrive à temps pour vous guérir, ou que nous mourions tous deux dans une même angoisse !... »

Cependant à la tempête succède un calme qui retient longtemps le navire en mer; le vent commence enfin à fraîchir. el la nef est bientôt en vue des côtes de Bretagne.

Tristan est plein de douleur; il se plaint, il soupire, il pleure, il s'agite pour Îseut qui ne vient pas. Au milieu de ses tourments sa femme se présente devant lui; elle va exécuter sa ruse: « Ami.

dit-elle, Kaherdin arrive; j'ai vu sa nef en mer qui avance à grand’

peine. Je l’ai bien reconnue: puisse-4-clle apporter ce qui doit vous guérir! » Tristan tressaille : « Belle amie, vous avez bien reconnu la nef? Or dites-moi comment est la voile. » Elle dit: « Je l'ai bien vue : la voile est toute noire: ils l’ont ouverte et dressée, car ils ont peu de vent. » Tristan sent une douleur perçante; il se tourne vers la muraille et dit: « Adieu, Iseut! Vous ne voulez pas venir à moi : il faut donc que je meure par désir de vous. Je ne puis retenir ma vie plus longtemps; je meurs pour vous, Iseut, belle amie. Vous n'avez pas eu pitié de ma souffrance, mais de ma mort vous aurez douleur, et ce m'est, amie, grande consolation de penser que vous aurez pitié de ma mort. » Îl dit trois fois: « Iseut, amie! » A la quatrième 1l rendit l'âme. — Alors par la maison pleurent les che-

valiers, les compagnons de Tristan. On l’ôte de son lit, on l'étend . sur un riche tapis, on le couvre d'un paile roué.

Le vent se lève sur la mer et frappe la voile en plein milieu; la nef aborde bientôt. Iseut débarque. Elle entend dans la rue les grandes plaintes, elle entend sonner les cloches dans les églises; elle demande quel événement s'est produit, pourquoi ces sonneries, pourquoi ces pleurs. Un vicillard lui dit : « Belle dame, nous avons la plus grande douleur qui se soit jamais vue. Tristan le preux, le franc, est mort. Il était large aux besogneux, secourable aux souffrants; c'est le plus grand désastre qui soit jamais arrivé à cette contrée. » Iseut l'entend, elle ne peut dire une parole. Elle suit la rue, désaffublée; elle monte droit au palais. Les Bretons la regardent et s'émerveillent : jamais ils n'avaient vu une femme d’une telle beauté; ils se demandent qui elle est, d’où elle vient. Elle arrive où est le corps, elle se tourne vers l'Orient et fait une triste prière : «Ami Tristan, je vous vois mort, je ne puis vivre après vous. Vous êtes mort par amour pour moi et je meurs par tendresse pour vous... Ami, ami, si J'étais arrivée à Lemps, Je vous aurais rendu la vie; Je vous aurais parlé doucement de l'amour qui a été entre nous, j'aurais plaint notre aventure, je vous aurais rappelé nos grandes joies ct nos grandes douleurs, je vous aurais baisé et embrassé. Puisque je n'ai pu vous guérir, je vais mourir avec vous... » Elle le prend dans ses bras, elle s'étend auprès de lui, elle lui baise la bouche et la face, elle le serre étroitement : corps contre corps, bouche contre bouche, elle rend ainsi son âme, elle meurt auprès de lui pour la douleur de son ami.

Thomas termine ici son écrit; il y salue tous les amants, ceux qui sont pensifs et ceux qui sont heureux, les mécontents et les désireux, ceux qui sont joyeux et ceux qui sont troublés, tous ceux qui entendront ces vers. Si je n'ai dit ce qui peut leur plaire à tous, j'ai dit du micux que j'ai su... Puissent-ils y trouver consolation contre l'inconstance, contre l'injustice, contre le dépit, contre la peine, contre tous les maux d'amour!

Le poème de Thomas a été fidèlement traduit par Gotfrid de Strasbourg; nous ne pouvons malheureusement comparer la copie à l'original que dans deux très courts passages. le poète alsacien n'ayant pas mené son œuvre jusqu'à la partie à laquelle se rapportent presque tous les fragments conservés du poète anglo-normand. Gotfrid avait une âme moins sensible et moins vibrante que celle de Thomas; il a enchéri sur l'élégance et la courtoisie de celui-ci, il ne paraît pas avoir pénétré plus profondément ou même aussi profondément que lui dans le cœur de ses personnages; je

tr

ne crois pas qu'il eût donné à ces douloureux et poétiques épisodes de la fin du pôème la grâce et l’émotion dont

Thomas a su les pénétrer, Mais nous devons lui être très

reconnaissants, car c'est grâce à lui que nous pouvons nous faire une idée de la première partie de l’œuvre du poète anglonormand, non dans son ensemble et dans ses récits (l’abrégé norvégien nous la fait, à ce point de vue, suffisamment connaître),

mais dans le détail de son exécution. Nous lui devons aussi

d'avoir suscité la rénovation de Wagner; car sans Gotfrid et ses renouveleurs modernes il n'est pas probable que l'atten-

tion du grand dramaturge .se fût portée sur ce sujet. Les

romantiques allemands ont étudié le moyen âge avec beaucoup plus de sérieux et de passion que les romantiques français; pendant que nos vieux poèmes gisaient dans la poussière des bibliothèques ou n'occupaient, comme ils font encore pour la plupart, que la curiosité de quelques érudits, les Allemands publiaient les leurs, les traduisaient en vers, les imitaient de mille façons, et en répandaient dans le grand public la connaissance et l'admiration. Ils attribuaient à beaucoup d'entre eux, au début, une originalité qu'ils n'ont pas, et regardaient parfois comme des monuments du génie national de simples traductions du français; cette erreur, aujourd'hui dissipée, et excusable par le peu de soin que nous mettions à faire valoir nos titres de propriété, a été profitable, en ce sens que les artistes modernes ont fait revivre plus d'une vieille légende venue de France parce qu'ils la croyaient entièrement ou presque entièrement germanique.

Wagner a lu l'histoire de Tristan dans les traductions de Gotfrid et de ses continuateurs faites par Kurlz et Simrock, ct 1l s'est enthousiasmé pour la donnée qui en est l'âme. Il a réduit toute l’histoire à cette donnée elle-même, ramenée à ses éléments les plus simples, et a élagué toute la frondaison touffue, toute la riche floraison qui s'épanouissait autour de la tige. À part cette simphfication un peu excessive, qui donne à son drame, par endroits, quelque chose de contracté et d'elliptique, il a pratiqué plusieurs changements, que je n'ai pas ici à juger au point de vue du théâtre et de la musique, mais qui ne sont pas tous heureux au point de vue purement poétique.

Le premier acte, qui se passe sur le vaisseau où Tristan ramène Îseut d'Irlande en Cornouaille, est d’une puissance extrême et d'une vraic originalité : Iseut et Tristan s'aiment sans se le dire, sans le savoir; Iseut croit n'avoir que de la haine pour l'ennemi de son pays, qui a tué son fiancé Morhout (c'est son oncle dans les poèmes) et qui l'emporte, otage de paix et proic du vainqueur, à l'époux inconnu dont il est le serviteur fidèle. Elle veut partager avec lui un breuvage de mort, et c'est Brangien qui, ne pouvant se résoudre à exécuter l'ordre terrible, leur verse le breuvage d'amour, non moins sûrement, mais plus lentement mortel. Le vieux symbole de la légende, qui paraît forcément un peu puéril à des lecteurs et surtout à des spectateurs d’aujourd'hui, se rajeunit ainsi et s'imprègne d'une poésie nouvelle: toutefois il est visible que, du même coup, 1l perd de son antique signification : si Tristan et Iseut s’aimaient avant d'avoir vidé la coupe, elle n'est plus un emblème suffisant de la fatalité et de l'irresponsabilité de leur amour.

Le second acte consiste uniquement en trois scènes : l’entrevuc des amants, où leur passion s'exprime d’une façon bien étrangère à la simplicité naïve des anciens récits, la survenue du roi Marc et ses reproches empreints d'une dignité touchante, la blessure de Tristan par son ennemi Mclot, en qui Wagner réunit tous ceux qui, dans les vieux récits, conspirent contre le bonheur des amants. Ainsi, de ce qui forme une partie considérable de l’ancienne histoire, les ruses de l'épouse coupable et de son amant pour arniver à se voir en secret, les fréquentes surprises dont ils sont les victimes, leur séparation, leurs épreuves de tous genres, Wagner n'a gardé que ce résumé pour ainsi dire schématique. Assurément, une bonne partie de ces épisodes risquait de faire perdre au poème le ton pathétique où l'auteur, avec toute raison, voulait le maintemir: plus d'un tombait presque dans le domaine du fableau; mais on peut regretter que la situation de deux êtres voués, par leur faute même, à la dissimulation et à la souffrance, soit à peu près complètement laissée dans l'ombre, et aussi que certaines parties profondément poétiques de l'histoire n'aient pas été renouvelées par le grand magicien de la musique moderne : quel parti n'aurait-1l pas pu tirer de

la vie des deux amants dans la forêt, quand, libres enfin des conventions et des lois qui étouffent leur amour, ils le laissent s'épanouir en pleine nature au milieu du concert des oiseaux et des fontaines, sous le toit des grands arbres et sur les tapis des mousses épaisses |

Le troisième acte, malgré l'étonnante beauté du motif de la chanson du pâtre, évoquant dans l'âme de Tristan tous les souvenirs de sa vie et tous les pressentiments de sa mort, reste au-dessous de la conception légendaire. Tristan, dans celleci, meurt «€ de désir » quand il croit qu'il ne reverra pas Iseut ; chez Wagner 1l meurt d'émotion en la revoyant ; l'Iseut du moyen âge dit à son amant quelques paroles de suprême adieu et meurt; l'Iseut moderne se relève pour adresser à Tristan mort un dithyrambe assurément très poétique, mais où la sombre philosophie qui est au fond de toute l'œuvre s'exprime un peu trop clairement. Le nirväna dans lequel Iseut a soif d'anéantir sa & volonté de vivre » l'éloigne vraiment trop de Tristan pour la rapprocher de Schopenhauer : « Dans le retentissement — des ondes éthérées, — dans la respiration — du souffle du monde, — me noyer, — me perdre, — inconsciente, — suprême volupté! » Telles sont les dernières paroles d'Iseut : elles sont belles à leur façon, mais en quoi sont-elles d'une amante? J'aime mieux celles que lui prête Thomas, et jaime encore mieux peut-être les quelques vers courts et secs d Eilhart : « Quand la reine arriva sur la plage et entendit les cris de douleur, elle en eut le cœur serré : Malheur à moi aujourd'hui et toujours ! dit-elle, Tristan est mort! Elle ne pälit, ni re rougit, elle ne pleura pas. Elle releva le drap qui le couvrait et recula un peu le corps; elle ne dit pas un mot: elle s’étendit sur la couche à côté du preux et mourut aussitôt. »

L'œuvre de Wagner est animée depuis le commencement jusqu'à la fin d'un souffle haletant et comme fiévreux, qui en secoue la forme comme :l en tourmente la pensée; ses plus grands admirateurs reconnaissent qu'il y a dans l'effet qu'elle produit quelque chose de « pathologique ». Son poème est comme un torrent qui se précipite des montagnes pour s'engloutir presque aussitôt dans la mer, se heurtant avec violence contre les rochers et remplissant l'air de son

écume et de son fracas. L'ancien roman était comme un fleuve par moments tumultueux, et courant aussi vers l’abîme fatal, mais s'épandant çà et là dans de riantes vallées, se glissant sous l'ombre sacrée des hautes forêts, s'élargissant par endroits en nappes ensoleillées. L'un et l'autre ont jailh de la même source, à laquelle ils doivent la force de leur courant. l'abondance intarissable et la saveur puissante de leurs eaux : l'amour, dont aucune œuvre humaine, en aucun temps, et en aucun pays, n est aussi profondément pénétrée que la légende de Tristan et Iseut.

L'amour qui fait l'inspiration de notre légende est un amour illégitime, dont le caractère coupable est encore aggravé par les circonstances où 1l se produit : Iseut est reine, et par là même, devant l'exemple aux autres femmes, est astreinte à un plus grand respect de la loi fondamentale des sociétés qui ont le mariage pour base; Tristan est le neveu du roi Marc, qui l'a toujours traité comme un fils; 1l a été chargé par le roi de lui ramener sa fiancée et a contracté ainsi une obligation d'honneur particulièrement stricte. Cependant, avant même de remettre à son oncle l'épouse qui lui a été confiée, 1l a: manqué et l'a fait manquer au devoir; plus tard, tous deux continuent à tromper le roi, abusant de son aflection même et de sa crédulité, et, malgré leurs protestations et quelques faibles essais de résipiscence, retombent dans les bras l'un de l'autre dès que se présente une occasion que sans cesse ils s'attachent à faire naître. Il semble qu'il n'y ait rien de plus odieux qu'une telle conduite, et qu'une poésie qui n'est pas une poésie purement lyrique, expression des aspirations individuelles, mais une poésie épique, organe des sentiments généraux, devrar la

ho TRISTAN ET ISEUT

flétrir au lieu de la célébrer. C'est cependant tout le contraire qui arrive: 1l est certain que déjà les chants et les récits celtiques étaient profondément sympathiques aux amants coupables ; quant aux poèmes français, ils prennent constamment et sans réserve parti pour eux : non seulement Tristan et Iseut semblent dans leur droit, mais ceux qui les contrarient dans leurs amours, qui essaient d'éclairer le roi, qui dénoncent cette trahison commise envers lui par les deux êtres qu 1l aime le mieux et auxquels il accorde le plus de confiance, sont regardés comme des félons et des traîtres, et les poètes applaudissent sans l'ombre d’un scrupule aux cruelles vengeances que Tristan tire d'eux.

Il ne laut pas s'étonner outre mesure, chez les metteurs en œuvre, de cette sorte de paralysie ou de perversion du sens moral. C'est le propre de tous les conteurs des époques encore peu conscientes d'être les esclaves de leur matière, de se placer dans un récit au point de vue exclusif du personnage qui en est le héros. La même Marie de France qui vante « l'amour fine » de Tristan et de la reine nous montrera dans d'autres lais, où l'intérêt s'attache au mari, l’adultère sous les plus noires couleurs. Il en était ainsi dans l'antiquité : les ruses d'Odysseus semblent admirables à Hômère, parce qu'il est le héros de son poème; employées par un adversaire, elles seraient flétries avec indignation. L'histoire du trésor de Rhampsinite, que les Égyptiens racontaient déjà à Hérodote, est l'épopée du vol et de la rébellion, et le héros, toujours applaudi par les conteurs qui chez tous les peuples depuis des siècles redisent ses exploits, finit par épouser la fille du roi qu'il a pillé et déshonoré et par devenir roi à sa place, sans que l'honnêteté fasse entendre aucune protestation. Les poètes français ne sont donc pas directement responsables de leur attitude immorale en face des amours de Tristan et d'Iseut; ils n'ont fait, comme je l'ai déjà indiqué, que suivre docilement leur matière.

Mais celte matière elle-même, cette légende née chez des peuples à demi barbares, comment se fait-il qu elle fût consacrée à la glorification d'un amour aussi contraire aux lois qui régissent la famille, et qui sont souvent plus sacrées dans les civilisations primitives que dans les sociétés avancées, où l'indi-

vidualisme s’arroge des droits inconnus aux anciennes organisations humaines ? On pourrait alléguer l'origine mythique de la légende : Tristan et les deux Iseut sont des dieux, c'està-dire de phénomènes naturels personnifiés, etils n'ont pas plus de morale et de responsabilité que Kronos dévorant ses enfants ou Zeus amant de sa sœur. Mais la donnée mythique, si elle est réelle, appelait peut-être la double union de Tristan, mais ne demandait pas que la première fût un adultère : dans l'histoire de Paris et d'OEnone, qui ressemble à la nôtre, OEnone n'a pas de mari. La vieille légende a un sens plus profond, et c’est par là qu'elle a mérité de vivre et de tenir sa place parmi les grandes créations de l'humanité. Aux lois sociales, aux conventions nécessaires qui règlent les rapports des hommes et qui frappent de châtiment ou de réprobation les actes qui les violent, elle oppose une loi plus ancienne et en même temps moins changeante, cette « loi non écrite » qui dicte ses arrêts au fond des cœurs et qui, quand elle apparaît dans son éternelle réalité, réduit à néant les lois promulguées par les hommes. Au-dessus des devoirs ordinaires, notre légende proclame le droit qu'ont de s'appartenir malgré tous les obstacles deux êtres que pousse l’un vers l’autre un invincible et inextinguible besoin de s'unir. Cette nécessité, qui seule les justifie, elle l'a exprimée par le symbole à la fois enfantin et profond du «boire amoureux » : une fois la coupe fatale partagée, Tristan et Istut ne sont plus libres envers eux-mêmes, ni l'un envers l’autre, et sont libres de tout envers le monde; pour accomplir leur destinée, ils brisent toutes les barrières et foulent aux pieds tous les devoirs, suivis dans leur marche triomphale et douloureuse par l’ardente sympathie de la poésie, dont la mission est d'exprimer ce qui sommeille inconscient dans les cœurs, de délivrer l'âme des liens qu'elle sent obscurément peser sur elle. C'est en somme, on le voit, la théorie du droit de la passion, chère aux romantiques, la théorie du droit de l'expansion individuelle, chère à des poètes et à des penseurs contemporains. Cette théorie, sous quelque forme qu'elle se présente, est aussi périlleuse que séduisante, mais elle constitue, avec la théorie opposée du devoir et de la soumission, un des pôles entre lesquels oscillera éternellement la vie morale de l'humanité. Le grand danger quelle offre, c'est que, faite

pour des natures et pour des situations exceptionnelles, elle peut être et elle est souvent invoquée en dehors des conditions qui seules pourraient la faire admettre : ces conditions, les poètes les imaginent sans peine, mais elles se rencontrent rarement dans la vie, et on est trop facilement porté à les croire réalisées pour soi. Dans notre légende, le breuvage d'amour sauve la responsabilité des héros en les liant à leur insu pour toujours, et permet si bien de les absoudre et de les plaindre que le roi Marc lui-même, quand :l connaît l'origine fatale de leur passion, n'a pour eux que des larmes et des regrets. C'est donc, en somme, non seulement l'épopée de l'amour, mais l'épopée de l'amour adultère que nous offre la légende de Tristan et Iseut. Et c’est, à vrai dire, la seule forme que pouvait prendre l'épopée de pare La poésie lyrique, qui n'exprime ordinairement que l'aspiration amoureuse, . peut s'appliquer à n'importe quelle forme de l'amour; mais l amour conforme aux lois sociales ne peut fournir un thème à la poésie épique que dans sa première phase, avant la possession qui est son but, que cette possession se réalise ou ne se réalise pas. L'amour conjugal n'a pas d'histoire: une fois qu'elle a introduit les époux dans a chambre nuptiale, la poésie n'a pus rien à nous dire d'eux, et nous ne voudrions pas entendre ce qu'elle nous en dirait. Roméo et Juliette, le seul poème d'amour qu'on puisse opposer à Tristan et Iseut, semble offrir un exemple du contraire; mais le mariage des amants de Vérone, qui se cachent de leurs parents et du monde, et qui meurent à cause de ce secret même, se rapproche des amours défendus par son caractère furtif ct son opposition aux devoirs familiaux. Si Roméo et Juliette avaient été mariés publiquement, ni la scène du balcon ni celle du tombeau n'’existeraient:; et si même Roméo avait réussi à arracher Juliette à sa mort apparente et à l'emmener avec lui, leur histoire serait terminée 1à. L'histoire de la possession de deux êtres l’un par l’autre ne peut fournir un thème à la poésie que dans l'amour coupable, dans l'amour d'un homme pour la femme d un autre, parce que cette possession, toujours précaire, toujours menacée, soit par les dangers extérieurs, soit par le changement ou la lassitude possible, toujours en conflit avec les lois sociales qu'elle contredit et

TRISTAN ET ISEUT h3

avec les objections et les reproches qui sortent du cœur même et de la conscience des amants, fertile en incidents, en craintes, en surprises, en angoisses, en rapides enchantements et en déceptions amères, renouvelle perpétuellement l'intérêt et l'émotion, présente mille facettes changeantes à l'éclairage de la poésie et permet seule en même temps de montrer dans leur plein développement et dans leurs rapports variés le caractère et la façon d'aimer de l’homme et de la femme. C’est pour cela que l'épopée de l'amour adultère est en même temps la seule épopée de l'amour.

Mais l'amour adultère, quelle que soit son excuse, et par là même qu'il est en contradiction avec les lois inflexibles, bien qu'extérieures, qui régissent les sociétés, ne peut être le sujet d'un poème que s'il a un caractère tragique; autrement 1l tombe dans la basse immoralité des fableaux ou de certains romans, et cesse d’appartenir à la grande poésie. Pour cette poésie, l'amour adultère, qui ne peut, commele fait l'amour conjugal, s'apaiser doucement sans s'avihir, ni se relâcher sans se dégrader dans son origine même, a pour condition nécessaire la souffrance et la mort de ceux qu'il a saisis. La souffrance, ‘on vient de le voir, y est inséparable de la possession; la mort en est le seul dénouement possible, qu elle soit volontaire ou imposée. La façon dont elle termine, dans notre légende, les joies et les douleurs des amants est particulièrement poétique. Tristan a essayé de vivre sans Iseut: blessé loin d'elle, il guérirait si elle venait à lui, et meurt quand 1l doit renoncer à l'espérer; Iseut le trouve mort et meurt aussitôt : ils ne peuvent ni vivre l'un sans l'autre, ni mourir l'un sans l'autre. C'est cette mort des deux amants, pressentie dès le commencement de leur aventure, et planant sur toute leur destinée, qui élève leur légende au-dessus des incidents parfois vulgaires dont elle se compose, et transforme l'histoire d'un égarement criminel en un poème plein de grandeur et de tristesse. Le vieux poète anglo-normand avait admirablement compris quel lien indissoluble existait entre le breuvage d'amour et la mort: « C'est notre mort que nous y avons bue », fait-il dire à Tristan, repassant les souvenirs de sa vie. C'est cetle pensée que Wagner a saisie, et qui anime son drame. d'un, bout à

hA TRISTAN ET ISEUT

l’autre : en partageant avec Tristan le breuvage d'amour, Iseut croit partager le breuvage de mort, et, de fait, 1l semble que l'un et l'autre aient été inséparablement mélés. La mort, dans le poème de Wagner, est sans cesse invoquée par les amants, ses ailes noires les caressent dans la nuit où ils se cherchent, et elle apparait dès leur première étreinte comme la divinité hbératrice à laquelle ils se sont voués. L'alliance de l'amour et de la mort n'a jamais été plus intime que dans ce sombre drame, où la vie et le jour sont des ennemis et n’apportent que des douleurs.

A l'expression de pareils sentiments la musique seule était parfaitement égale. Déjà, nous l'avons vu, c'est enveloppée de musique que la légende de Tristan et d'Iseut avait passé des Bretons aux Anglais et aux Français; c'est transformée en musique qu'elle a repris de nos jours une vie nouvelle dans l'âme orageuse et profonde de Richard Wagner. C'est qu'il y a entre l'amour et la musique une intime liaison, qui les unit aussi tous deux à la mort: l'amour constitue et la musique exprime ‘une même aspiration vers l'infini, que les paroles ne peuvent rendre, que la conscience même ne peut sentir clairement; l’un et l’autre éveillent en nous l'idée d’un bonheur au-dessus de nos forces, sinon de nos désirs, d'un bonheur que la vie ne peut réaliser, et, par conséquent, l'un et l'autre, en nous poussant à sortir des bornes étroites de notre personnalité passagère et conditionnée, suscitent impérieusement en nous la pensée de la mort, comme Leopardi l'a dit de l'amour dans des vers immortels, comme Sully- Prudhomme l’a dit non moins splendidement de la musique :

Ton chant s'évanouit comme un baiser qui tremble, Et sous tes doigts tendus, arrêtés tous ensemble, Expira le dernier accord; Et pâle, les yeux clos, la tête renversée, Stella, tu répondis tout bas à ma pensée :

« Après la mort! après la mort! »

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