‹ Tristan et YseultChapitre 13 sur 36 · LA LEGENDE · texte numérisé non relu

LA LEGENDE

s'approche encore d'elle, alors qu'elle a déjà pris son vêtement d'automne, il devient, à son tour, la proie des forces hivernales qu'il avait d'abord subjuguées. Alors il courtise la Terre, non plus pour lui-même, mais pour l'Hiver ; et l'amour cause sa mort.

De même que par la malédiction du charme d'amour, le Drystan du vieux temps celtique, l'impétueux, le sauvage, l'intrépide * se change en Tristan, le Héros de la douleur, qui personnifie l'élément tragique de la Légende, de même, le breuvage d^amour se transforme aussi, pour

^ Les noms des Héros, s'accordent avec les interprétations ci-dessus; les puissances de la Lumière et du Printemps, Balder, Skirnir, Fricco-Freyr , correspondent à la hardiesse et à l'impétuosité de leur nature. Le nom de Tristan est dérivé du celtique Drystan ou Trystan le tonnant, l'impétueux (en allemand, thûrstig , hardi, sauvage; en grec, Thrasys, courageux). En sanscrit, Drishtan signifie intrépide, audacieux. On retrouve donc, dans le nom aussi bien que dans la légende de Tristan une origine indo-germanique. Le nom d'Isolde est, au contraire, d'origine spécialement allemande. Il est manifestement composé du nom de la Déesse de l'Hiver, Isa dont l'ancienne dénomination allemande est Isawalda, celle qui règne sur le domaine glacé. Quand l'Hiver cède au charme du Printemps, quand les sources coulent librement, le vaisseau d'Isa est porté à travers la terre d'Allemagne, célébrant joyeusement les fêtes de la saison nouvelle.

Tristan, en un breuvage de mort; c'est ce sombre dénouement du mythe antique qui est reproduit dans le Drame de Wagner. Comparons maintenant le poème même de Wagner avec les versions les plus anciennes de la légende épique de Tristan et Iseult.

LE POEME

Il serait très inexact de dire que Wagner a dramatisé la Saga de Tristan; car on sait qu'il n'existe pas de Saga complète. Les littératures celtique, française et allemande n'en fournissent que des fragments épars, disséminés dans une multitude d'aventures romanesques qui offrent elles-mêmes des variantes ornées de développements et de broderies sans fin sur les traditions légendaires de toutes les époques. Mais, les traits principaux de l'action dramatique que Wagner, avec la clairvoyance de son génie poétique, en a, le premier, dégagée, s'accordent, en quelques points, avec les plus anciens mythes de la nature.

Les récits celtiques n'ont laissé que de rares

LE POEME

vestiges. Ce qui s'en est conservé se retrouve dans le roman en vieille prose française de l'Anglais Luce de Gast du XII'^ siècle, dans les restes remaniés d'un poème allemand de Eilhart von Oberg (1189— 1207), dans le petit livre populaire allemand qui en a été tiré (Augsbourg 1498) et, principalement, dans l'épopée chevaleresque de Gottfried de Strasbourg (environ 1210). Ces divers interprètes de la légende s'étendent d'abord longuement sur les antécédents du héros : la naissance de Tristan d'une mère mourante, pendant l'absence ou après la mort du père; sa triste enfance et son éducation de chevalier; son heureuse fortune à la cour de son oncle Marke, de Cornouailles; sa victoire remportée sur l'Irlandais Morold, par laquelle il Hbéra la Cornouailles du tribut; sa blessure; son voyage en Irlande, comme un inconnu; comment il fut soigné par Iseult, la fille du Roi ; comment il fut découvert et comment il s'en revint; la demande en mariage dont il se fit le messager, auprès d'Iseult, pour le compte de Marke, à la suite d'une action d'éclat qui délivra l'Irlande du Dragon. Vient ensuite la traversée fatale : Tristan amène Iseult en Cornouailles comme fiancée de son oncle; mais, pendant la route, souffrant de la soif, ils

boivent, par accident, le breuvage d'amour. Alors, commence la seconde partie du récit, traitée encore plus longuement, contenant les détails de toute une série de ruses et de tromperies réciproques entre Marke et les amoureux, d'une quantité d'intrigues et de trahisons et, à la fin, l'histoire de la seconde Iseult et les hésitations du héros entre les deux jusqu'à sa mort survenue à l'occasion d'une querelle entre ses parents pour une affaire d'amour.

Bien que Gottfried de Strasbourg ait répandu toute Tardente splendeur de ses chants d'amour sur ce monde d'aventures galantes, qu'il en ait tiré, comme on l'a dit, une sorte de «Cantique des cantiques» de l'amour et qu'il ait fait ainsi de son épopée le couronnement de tous les chants d'amour du moyen âge, néanmoins, son poème, surchargé de scènes frivoles, ne présente plus guère d'autre intérêt que celui d'une œuvre d'art littéraire appartenant au passé et à des mœurs étrangères à notre temps; d'autant plus que les principaux personnages, les amants avec toutes leurs fourberies et surtout Marke, qu'une jalousie furieuse pousse à un espionnage perpétuel, n'inspirent aucune sympathie. La puissance de l'amour^ si brillamment célébrée dans les vers brûlants de Gottfried, finit par se

LE POEME

perdre dans des aventures purement sensuelles et dans toutes sortes d'intrigues. Le sens profond du thème primitif du Charme d'amour ne pouvait recevoir sa pleine expression artistique que dans un drame moderne.

- La grande différence entre les poèmes du moyen âge et le drame de Wagner consiste principalement dans le rôle attribué au breuvage ou philtre d'amour. Ce qui n'avait été, dans l'origine, qu'une image mythique, une allégorie des pluies d'orage du printemps, apparaît, chez les poètes du moyen âge, comme un philtre magique auquel les superstitions de cette époque prêtaient un pouvoir irrésistible et qui, pris — par accident — déterminait ensuite toute l'action subséquente. On voit maintenant, dans le drame de Wagner, comment l'esprit moderne s'est assimilé ces conceptions caractéristiques si différentes, des temps mythiques et du moyen âge, en leur donnant un tout autre sens psychologique et dramatique. Ce n'est plus — par accident — qu'est bu le philtre; ce n'est pas le philtre qui, par sa seule magie, fait naître un amour réciproque. Non, l'amour vivait depuis longtemps déjà ; il vivait depuis le moment où le regard de Tristan blessé s'éleva vers Iseult et que, devant ce regard, Iseult laissa tomber

lO TRISTAN ET ISEULT

l'épée dont elle allait frapper le meurtrier de Morold, qu'elle avait reconnu. Voilà le véritable Charme d'amour qui les a réunis !

Cette situation, qui n'est que faiblement indiquée dans les anciens poèmes, est la base de toute l'action dramatique, si douloureusement tendue, du i" acte de Wagner. Iseult cache à Tristan ses sentiments, parce qu^elle se croit, comme femme, profondément offensée de ce qu'il l'a demandée en mariage pour un autre, elle qui a sauvé sa vie. Tristan, de son côté, dissimule noblement à Iseult son amour, afin de remplir fidèlement son devoir d'honneur envers Marke, à qui il doit amener cette fiancée dont la possession lui avait, d'ailleurs, semblé interdite par le seul fait de son combat avec Morold. C'est ainsi que, tous les deux, l'âme torturée, ils se tiennent face à face, cherchant à se maîtriser et à faire taire l'ardent amour qui étreint leurs cœurs. Mais la femme, la première, rompt cette contrainte par un acte désespéré: sous prétexte de réclamer l'expiation du meurtre de Morold, elle présente à Tristan le breuvage de mort, avec l'intention de le boire avec lui. Sans hésitation, il accepte d'elle le breuvage qui va le délivrer, lui aussi, des tourments d'une vie de renoncement. Le fait même de prendre

LE POEME II

ensemble le breuvage de mort est une confession de leur amour mutuel ; ainsi voués à une fin prochaine, ils ne se cachent plus leur passion si longtemps réprimée et, comme si c'était dans les bras de la mort elle-même, ils éclatent en exultantes paroles d'amour! A ce moment, ils apprennent que ce n'est pas un breuvage de mort qu'ils se sont partagés. La fidèle servante, Brangaine, dans une compassion inconsidérée, y avait substitué un «philtre» d'amour. Mais, que cela leur importe-t-il maintenant, à eux qui, déjà, sans ce philtre, se sont avoué leur amour? Ils n'ont plus, désormais, devant eux, que la cruelle désillusion d'être forcés, au lieu de mourir, de vivre, avec leur amour franchement avoué, au milieu des contraintes et des servitudes d'un monde dans lequel Iseult devra appartenir à «l'autre». Telle est l'action du i*''' acte, puissamment concentrée sur ce point culminant du drame, d'où sont écartés tous les incidents des poèmes antérieurs ; les seuls faits essentiels pour expliquer la situation se trouvent condensés dans le «récit» dTseult, où se manifeste, en des accents lyriques les plus élevés et les plus exaltés, le paroxysme de passion de l'âme profondément bouleversée de l'héroïne. (Les «récits» de ce genre qui, dans les drames de Wagner, ne

sont rendus possibles qu'avec la coopération de la musique, sont un élément si essentiel de la nouvelle école qu'ils méritaient une mention spéciale.)

De même que dans le i^"" acte, où toutes les prolixités de l'ancienne épopée sont réduites à l'unique scène du philtre, dans le second, qui en est la conséquence psychologique, les intrigues et aventures fastidieuses sont également mises décote pour ne laisser place qu'à la seule réunion des amants désespérés.

Mais ceux-ci, après la première impétuosité de la joie du revoir, se dégagent graduellement, dans une merveilleuse exaltation poétique, de toute sensualité et de toutes choses terrestres, et en arrivent, dans l'apaisement de leurs premiers transports et la conscience héroïque de la nécessité de leur mort commune, seulement différée, à saluer, avec une extatique allégresse, leur unique libératrice, la nuit d'amour dans la mort. Et alorSj au milieu de cette ivresse de renoncement, ils sont rappelés brusquement aux réalités de la vie par une trahison inattendue: Marke s'avance vers les amants; devant ce suprême représentant du monde et de ses exigences, leur surhumaine félicité devient pour eux un acte déloyal qu'ils doivent expier.

LE POÈME l3

Tout le rôle de Marke est concentré dans cette scène, en un seul chant plein de grandeur. Avec la plus haute dignité, s'affirment, dans sa noble attitude de Souverain, les lois de la moralité visà-vis des délices et des souffrances de l'amour. L'immense douleur que cause à Marke la perte de son ami le plus fidèle est le seul sentiment qui remplisse l'âme de cet homme vraiment royal. Et Tristan, pénétré d'une magnanimité tellement sublime devant le crime apparent dont une poignante fatalité semble le rendre coupable, au lieu de répondre par une nouvelle feinte, ne cherche plus qu'une mort expiatoire par l'épée du traître Mélot.

De même, au 3^ acte, une seule grande scène^ la fin de Tristan, Ce tableau si émouvant de la lutte entre la vie et la mort — car Tristan peut ne pas mourir dans le néant de sa solitude et, pourtant, il doit rester séparé d'Iseult — remplace l'incident des deux Iseult des anciennes épopées. Dans cette grandiose scène de mort, le poète a pu, d'accord avec les origines du Drame, en pénétrer toutes les profondeurs métaphysiques. Le «double jeu;) entre la mort et l'amour, entre les plus suprêmes joies et les plus profondes douleurs, entre les félicités primitives et le péché originel de l'existence, se sou-

tient, jusqu'à la fin, d'une façon absolument incomparable. Au-dessus du corps inanimé de Tristan s'exhale aussi l'âme d'Iseult dans le royaume éternel de la délivrante nuit d'amour et de mort. Cette interprétation, si admirable dans sa simplicité dramatique, d'un sujet que les premiers poètes avaient égaré dans des développements futiles et exagérés, la merveilleuse transformation des traditions épiques en un drame d'un lyrisme passionné, la sublime extase de l'amour et cette profonde métaphysique de la mort, tout cela n'aurait pu être exprimé par les seuls moyens de la poésie dramatique; il y fallait la coopération puissante de cet Art qui jaillit du fond même de 1 ame humaine et qui en est la plus pure expression, la Musique.

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