Seneque... auec sa langue de pédant. Atin., XIII
83-120. La mort de Burrhus rabatit beaucoup de l'authorité de Seneque, dautant que d'vn costé les bons desseins n'estoient plus si fortement appuyez depuis qu'ils eurent perdu comme vn de leurs conducteurs, et que les inclinations de Néron panchoient du plus mauuais costé. Les meschans commencent à charger Seneque de diuerses sortes de calomnies. Comvie s'il eust encor augmenté ses grandes richesses & si excessiues qu'elles surpassaient la condition d'vn particulier. Qu'il pratiquoif l'affection des bourgeois, & que la beauté & politesse de ses iardins & la somptuosité de ses n, ai sons champestres sur passaient quasi celles du Prince. On luy objectait encor qu'il voulait s'attribuer à luy seul la gloire de l'éloquence, & qu'il faisait des vers plus sauuent que de coustume, depuis que Néron auoit commencé à prendre plaisir à cet exercice. Que tout ouuertement il trouuoit à redire à tous les diuertissemens du Prince. Qu'il mesdisoit de son adresse à manier les chenaux, & se moquait de sa voix toutes les fois qu'il chantait. A quel propos n'y aurait-il rien d'excellent dans la cotiduite des affaires publiques, si l'on ne croyait qu'il par tist de son inuentian ? Que Néron n'estait plus vn enfant, qu'il estait dans la fleur de sa ieunesse, & qu'il estait temps qu'il secouast le ioug d'vn Précepteur. Ann., XIV, 52.
Nonobstant que sa harangue composée par Seneque fust enrichie de beaucoup d'ornemens & de grâces,... ceux qui se donnoient le loisir de
Si tes profusions auoient vn bon succez ;
85 Mais comme l'Italie aujourd'huy te reproche, Ta libérale main semé sur vne roche, Et faisant à cet homme aueuglement du bien, Engraisse vn champ ingrat qui ne raporte rien. C'est vn indigne objet de tes magnificences
90 Qui s'est rendu fameux par ses mécognoissances.
Lors que sur les bien-faits il escrit doctement Son cœur pour les bien-faits est sans ressentiment. As-tu iamais fait voir vn fruit de ton estude Qu'il n'ait empoisonné d'vn trait d'ingratitude ?
95 Et n'a-t'il pas donné mille indices diuers
Qu'il compose luy-mesme, ou corrige tes vers ? Le voit-on applaudir lors que sur le Théâtre Tu rens de ton récit tout le peuple idolastre ? Et lors que tes discours auecque tant d'éclat
100 Par mille attraits charmans rauissent le Sénat, Sa mine & ses façons font-elles pas parestre
faire comparaison des choses passées auec les présentes, remarquoient que Néron auoit esté le premier de tous les Empereurs qui eust eu besoin d'emprunter l'éloquence d'autruy. Ann., XIII, 3.
Luy mesme monta sur le théâtre, accordant sa Lyre auec vn grand soin, & songeant profondement à ce qu'il deuoit chanter. Ses plus familiers estoient à l'entour de luy, il y auoit outre cela vne compagnie de soldats, des Centeniers, des Tribuns, & Burrhus qui en gémissant loiioit son action. Ils ne cessoient de luy applaudir iour & nuit : ils loiioient la beauté & la voix du Prince comme choses diuines... Il affecta encor de faire des vers. Il assembloit tous ceux qui auoient quelque naissance à la Poésie, & qui n'en auoient pas encor atteint la perfection, & les faisant asseoir ensemble, il leur faisoit ramasser & lier les vers qu'il apportoit tous faits, ou qu'il faisoit sur le champ, & suppléer le reste des mots qui luy sortoient de la bouche en quelque sorte qu'il les eust prononcez. Ce qui paroist facilement par la composition des vers qui ne coulent d'vne mesme veine, d'vn mesme effort d'esprit, ny d'vn mesme stile. Atni., XIV, 15-16.
Cette garce rusée... pour se deffaire de tous ceux qui luy faisoient obstacle à le gouuemer paisiblement, l'appelloit Pupille tant qu'Agrippine fut en vie, & Escolier tant que Seneque fut près de luy. La Mort et les Dernières Paroles de Seneque.
SENEQ.VE. 2
l8 LA MORT DE SENEQ.VE
Que le simple Escolier parle deuant son Maistre ? Il peut bien prendre haleine & cesser désormais De vendre à prix d'argent les faueurs du Palais ;
10) Vn plus homme de bien déuroit tenir sa place, A-t'il encor le front d'attendre qu'on le chace ? Tu sçais bien que Seneque &Burrus n'estoientqu'vn» Qu'ils auoient les honneurs & les biens en commun ; Qu'ils ont également partagé ta puissance,
iio Gagné mesme crédit, & pris mesme licence ; Et qu'estans d'Agripine appuyez hautement, Ils l'ont, comme à l'enu}', traictée ingratement : L'vn s'en doit-il aller sans que l'autre le suiue ? Faut-il que Burrus meure, & que Seneque viue ?
IIS C'est à toy seulement qu'il peut estre permis De respecter si fort tes plus grands ennemis. Pour moy ie n'ayme point cette auide Sansuë Qui ne peut contenir l'humeur qu'elle a receuë, Et qui par le moyen de ses secrets ressorts
120 Te veut auec le sang, oster Tame du corps.
Ne trouue point mauuais si mon zèle s'exprime A chercher ton salut en descouurant son crime. C'est vn Dieu qui me porte à rompre son dessein, C'est vn petit Cezar qui parle dans mon sein,
T25 Et qui te donne auis que cet homme perfide,
107-110. Affranius Burrhus, & Année Seneque... establis Gouuerneurs de la ieunesse de l'Empereur, & qui estoient bien d'accord dans la société de la puissance esgallement partagée entre eux, par diuers moyens pouuoient autant l'vn que l'autre. Ann., XIII, 2. — Cf. 1503-1522.
123-124. Néron receut vne ioye au delà de la croyance humaine par la naissance d'vne fille dont accoucha Poppea... Desia le Sénat auoit recommandé aux Dieux la grossesse de Poppea, & fait des vœux publics pour cet effet, lesquels on multiplia encor & accomplit. L'on adjousta encor des prières publiques... Mais tout cela demeura sans effet à cause de la mort de la fille arriuée dans le quatriesme mois. Ce qui donna sujet à de nouuelles flatteries de ceux qui opinoient qu'il la falloit honorer comme vne déesse... Ann., XV, 23.
Si tu ne le preuiens, sera ton parricide.
Néron.
Sabine, c'est sans doute vne esponge à presser ; Mais pour le perdre mieux il faut le caresser, Il faut luy tendre vn piège auec tant d'artifice
130 Qu'on luy puisse imputer nostre propre malice; D'vn filet si subtil il faut l'enuelopper Qu'il s'y perde luy-mesme en pensant échapper, Et que les gens de bien deceus par l'apparance, En le voyant périr blâment son imprudance ;
155 Rencontrant vn escueil en vn Port apparant,
Ce grand Maistre apprendra qu'il est fort ignorant.
Sabine.
Pourquoy dans ce dessein prendre vne voye oblique ?
Neron.
De peur de nous charger de la hayne publique, L'enuie auec cent yeux nous regarde de près,
140 II ne faut pas agir pour repatir après.
Ma haine en cet endroit doit estre circonspecte, Tu sçais l'humeur du peuple, il faut qu'on la respecte. Ce farouche animal sujet au changement.
Commence à s'ennuj-er de mon gouuernement,
145 Et pourroit essayer de se mettre en franchise
Si mes deportemens luy donnoient quelque prise.
127. N'ayant différé de presser l'esponge, que pour attendre qu'elle fust mieux remplie de l'humeur qu'il en vouloit espreindre. Les Dernières Paroles de Seneqtie.
138-146. On le deschiroit dans toutes les compagnies, & le bruict estoit tout commun parmy le menu peuple, qu'il auoit fait mourir des innocens, par vne pure enuie ou par crainte qu'il auoit d'eux. Ann.y XV, 73.
20 LA MORT DE SENEaVE
Le Sénat qui me hait & feint de m'adorer Ne voudroit qu'vn sujet pour me deshonorer. Pour me lancer vn trait de sa rage couuerte 150 Et pousser les Romains à conspirer ma perte. Puis, me dois-je assurer d'auoir vn seruiteur Faisant ouuertement périr mon Précepteur ? Si désirant ma mort il garde le silence, le ne sçaurois le perdre auecque violence.
Sabine.
155 II vient pour ses pareils des poisons d'Orient Dont la douce rigueur fait mourir en riant.
Néron.
Sabine, à l'entreprendre on a perdu ses peines, Il n'estanche sa soif qu'au courant des fontaines, Et depuis quelque temps, pour appaiser sa faim 160 Ne mange que des fruicts qu'il cueille de sa main.
Sabine.
Son crime se fait voir par cette deffiance, Qui donne ainsi matière à ton impatience : Faut-il que cet ingrat soit assez effronté Pour vouloir viure encor contre ta volonté ? 165 II faut... Mais le voicy, ce sçauant Personnage. A son funeste abord ie change de visage :
147. Dedans le Sénat tant plus chacun auoit d'affliction, plus se laissoit-il aller laschement à la flatterie. Ann.^ XV, 73.
155-160. Q.uelques-vns ont escrit qu'vn sien affranchy nommé Cleonicus luy auoit préparé du poison par commandement de Néron, mais qu'il l'éuita, soit par ce que ledit aflfranchy l'en aduertit, soit parce que luy mesme s'en prist garde estant dans un continuel soupçon, cependant qu'il sustentoit sa vie de viures fort simples, ne mangeant que des fruits saunages, & ne beuuant que de l'eau des premiers ruisseaux quand il se trouuoit pressé de la soif. Ami., XV, 45.
LA MORT DE SENEaVE 21
Pren bien garde à sa mine, il est assez aysé D*y voir vn sentiment subtil & déguisé. 11 vient pour te surprendre enflé d'vne harangue, Quelque nouveau poison va couler de sa langue.
Néron.
Voy si facilement on me peut abuser,
Et lequel de nous deux sçait le mieux déguiser,
Escoute nos discours.
Sabine.
Ah ! ie quitte la place, Cest objet me deplaist, me choque & m'embarrasse.