‹ TristanChapitre 30 sur 55 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

NeROX, SEXEQ.VE, RVFVS.

Néron.

175 Ruffus, fay le auancer. Mon père, que veux-tu ? Puis-je de quelque grâce honorer ta Vertu?

SENEQ.VE.

César, depuis le temps que ma soigneuse addresse S'applique à cultiuer l'espoir de ta ieunesse, Et t'enseigne des Rois le glorieux mestier,

180 Le Soleil n'a point fait trois fois vn lustre entier.

Mais qui pourroit compter les biens dont par ta grâce le fus fait possesseur durant ce peu d'espace ? Quels auares désirs, quels auides souhaits Ne seroient point comblez par de si grands bien-faits?

185 Et parmy les Romains quelle richesse égale

Les Thresors que ie tiens de ta main libérale ? Sans doute ces efforts nobles & généreux Mettroient ton Précepteur en vn estât heureux,

175-510. Seneque... luy demanda audience, & l'ayant obtenue commença à luy parler de cette sorte : Voicy la quafor:^iesme année, ô César, que Cay esté appelle auprès de vous durant les grandes espérances que vous auiei & que vous douniti de vous, & la huidiesme que vous possède^ VEmpire. En Vespace de temps qui s'est escoulê entre deux, vous in'aue:^ comblé de tant d'honneurs & de richesses, qu'il ne manque rîtn à ma félicité que d'y apporter vn peu de modération. le me seruiray de grands exemples non pas de personnes de ma condition^ mais de la vostre. Vostre bisayeul Auguste permit à M. Agrippa de se retirer à Mitylene, & à Mcecenas de viure dans Rome auec la mesme tranquillité & le mesme esloignement des affaires que s'il eust été à la campagne, L'vn d'eux après Tauoir tousjours accompagné à la guerre, & l'autre après auoir été agité dans Rome de diuerses sortes de trauaux, auoient receu de luy veritahletnent .de grandes recompences, mais proportionnées à la gratuieur de leurs mérites. Quand à moy, quelle autre chose ay-je pour exciter vostre libéralité Royale, siiwn les estudes dans les~

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N'estoit que le bon-heur abhorre l'opulence,

190 Et consiste au repos plustost qu'en l'abondance. Acheue ton Ouurage & ma félicité, Laisse à ton seruiteur plus de tranquilité, Repren tous ces Bien-faits, & permets que ie quite Ces marques de ta gloire, & non de mon mérite,

19s Qui pour en bien parler sont des fardeaux pesans A m'atirer l'Enuie & charger mes vieux ans. Permets qu'ayant seruy sous vn si digne Maistre l'aille me délasser en vn séjour champestre, Où bien loin du murmure & de l'empressement,

200 le puisse entretenir mes liures doucement.

Auguste ton Ayeul, plain ide recognoissance A deux de ses Amis donna mesme licence ; Eux, dis-je, qui n'auoient que les prosperitez. Les biens & les honneurs qu'ils auoient méritez,

205 L'ayans toujours serui dans la guerre ciuile.

Ou fourny de Conseils pour gouuerner la Ville. De moy, ie suis encore à deuiner pourquoy l'ay receu tant d'honneurs & de bien-faits de toy ; Si ce n'est pour t'auoir donné par auanture

210 Des lettres & des arts la première teinture.

quelles i'ay esté esleué bien à mon ayse, & s'il faut ainsi dire à l'ombre ? Elles m'ont donné tm petit esclat de lumière, par ce qu'il semble que i'aye en quelque sorte contribué à Vinstruction de vostre ieunesse ; ce qui me tetwit lieu d'vne asse^ ample recompence . Mais vous m'aue^ donné outre cela des faueurs sans nombre, & des biens sans mesure. De sorte que soutient ie faits cette reflection dans moy-mesme : Est-il possible que moy qui ne suis qu'vn simple Gentilhomme, & qui suis nay dans vne Prouince, ie sois mis au rang des plus grands seigneurs de Rome ? & que la nouuelle eleuation de ma fortune brille parmy ceux qui sont de la plus iwble & plus ancienne extracticn ? Qu'est deuenu cet esprit accoutumé à se contenter de la médiocrité ? d'oii vient qu'il se porte à faire tant d' embellissemens à ses lardins ? Qu'il se promené dans tant de maisons de plaisir 1 Qu'il possède de si grands héritages, & qu'il met tant d'argent à rente ? le n'ay d'autre deffence à proposer qu'vne seule, c'est que ie n'ay pas deu refuser vos bien-faits . Mais twus auons tous deux comble la mesure, vous autant qu'vn Prince peut donner à son seruiteur, &

Mais si dans ce sentier mes soins t'ont auancé, L'honneur de te seruir m'a trop recompensé ; Les trais de ton Esprit & ceux de ta mémoire En cent occasions ont trop fait pour ma gloire.

21) Faloit-il pour cela que tes rares Bien-faits

M'esleuassent ainsi plus haut que mes souhaits, Et que ton amitié donnast à ma fortune Tant de lustre & d'éclat qu'elle m'en importune ? Par des dons excessifs falloit-il me lier

220 Et mettre en si haut rang vn simple Cheualier ? En rendant à tel point ma fortune establie, Tu m'apprens ta grandeur, & fais que ie m'oublie , Mon iugement s'égare en ces Biens superflus, le m'y cherche moy-mesme & ne m'y trouue plus.

225 Quoy ? celuy qui du Luxe est des grands auersaires,

Ne seroit pas contant des choses nécessaires ? , Auroit tant de lardins, auroit tant de Maisons

A s'aller diuertir en toutes les Saisons ? Il n'est pas raisonnable, il ne m'est pas loisible

230 Défaire à mes Escrits vn affront si visible.

Repren donc tant de Biens receus mal à propos ; Et souffre à l'auenir que ie viue en repos ; N'en embarrasse plus vn Vieillard inutile Qui pour les gouuerner se trouue trop débile.

tnoy autant qu'vn seniitetir peut receuoir de son Prince. Tout le reste ne sert qu*à augmenter Veniiie. le veux qu'elle soit au dessous de vostre grandeur comme sont toutes les choses mortelles, mais elle me presse, & partant il est raisonnable que l'on me donne la main. Et tout ainsi comme ie demanderois assistance si testais lassé des fatigues de la guerre ou d'vn long chemin, tout de mesmes dans le chemin de la vie me trouuant vieil, & Tesprit incapable désormais des moindres soucis, Cimplore du secours ne pouuant supporter plus long-temps le poids de mes richesses. Commande:^ sll vous plaist qu'elles soient gouuernées par vos Procureurs Généraux & réunies à vostre domaine. le ne me précipitera)' pas pour cela moy-mesme dans la pauureté. Mais abandontuint ce qui m'esbloûit la veuè, ie rappclleray dans tnon esprit le temps que i'espargiwis pour h soin de mes iardins & de mes maisons des

235 Tu n'as plus de besoin de mes enscignemens, Ton Thrône est affermy de clouds de diamans, Nul autre plus que toy n'a d'Esprit ny d'adresse, Il faut que ta bonté laisse en paix ma vieillesse. Parla, tu fermeras la bouche aux Enuieux,

240 Et feras estimer ton choix iudicieux

Qui ne sçait esleuer à des grandeurs extrêmes

Que ceux qui de bon cœur en descendent d'eux-mesmes;

Et n'enrichit si fort, que ceux-là seulement

Qui sçauent des grands Biens vser modérément.

Néron.

24) Icy l'effet d'vn soin qui me fut nécessaire, Me sera fauorable, & te sera contraire ; le vais par tes leçons t'imposer vne loy, Et de ton propre Bien me seruir contre toy, Puis que tu m'as instruit en l'art de me deffendre

250 De tous les arguments qui me pourroient surprendre. Et que tu m'as appris à me bien démêler Sur tous les incidens dont on peut me parler.

Pourquoy fais-tu si fort éclater mes largesses, Toy qu'on void recognu de si peu de richesses,

2)5 Et qui selon les soins dont tu m'as obligé

Meriterois qu'en Or ton Marbre fust changé ?

champs. Vous auez, vne si grande force d'esprit, & vtu puissance affermie de si long-temps dans le gouiiernement de VEstat, que nous autres qui sommes vos anciens seruiteurs nous pouuons bien nous reposer, & nous promettre de vous cette permission. Cela tournera encor à vostre gloire quand on verra que vous auei esleuè iusques aux plus grands emplois des gens qui auoient Tesprit capable de se contenter des moindres.

A quoy Néron respondit quasi en ces termes : le vous ay VoUigation toute entière de ce que ie responds sur le champ à vostre harangue préméditée, puisque c'est vous qui m'aue\ appris à me demesler non seulement des choses preueuës, mais encor des inopinées. Il est vray qu'Auguste mon bisayeul permit à Agrippa & à Mœcenas de se retirer, & de viure en repos : Mais ce fut en vu aage qui estait capable d'authoriser tout ce qu'il auoit fait

Toy qui meriterois que ta Maison fust pleine Plustost de Diamans que d'Yvoire & d'Ebene. Tu dis que par Auguste, à deux de ses Amis,

260 Ce que tu veux de moy fut autresfois permis ;

Tu sçais bien toutefois qu'Agripe & que Mœcene, Obtenans de César du relâche à leur peine En vn âge caduc beaucoup plus que le tien, Ne furent pas pourtant despoùillez de leur Bien :

26s Et si tout rVniuers en veut estre l'arbitre.

Tu possèdes le tien à beaucoup meilleur Titre. Mon Ayeul fut à Rome, & parmy les Combas, Aydé de leur conseil, assisté de leur bras, le l'auouë, il est vray ; mais en mesme occurrance

270 Tu m'aurois obligé de pareille assistance ; Et i'ay receu de toy des veilles & du soin Dont Testât de mon règne auoit plus de besoin.

Te puis-je préférer l'Autheur de ma naissance ? Il m'a donné la vie, & toy la cognoissance

275 Et ie n'ay pas appris à mettre en mesme rang Les Ames & les Corps, les Esprits & le sang. Voy lequel de nous deux à l'autre est redeuable ; Tu m'as monstre les Arts ; & l'Art incomparable D'attirer les souhaits, de fléchir les rigueurs,

280 D'arrester les Esprits, & de gagner les cœurs :

pour eux, quelque grand quil peust estre. Toutefois il ne despoûilla ny Vvn ny l'autre des recompences qu'il leur auoit données. Ils auoient mérité cela à la guerre & dans les hasards qu'ils auoient courus en le semant: C'est que la rencontre a voulu que la ieunesse d'Auguste se soit passée dans de tels exercices. Vostre espée & rostre bras ne m'eussent pas manqué au besoin s'il m'evst fallu porter les armes. Vous auei fait ce que la condition du temps requérait., conduisant mon enfa7u:e & puis ma ieunesse., par la raison, par vos conseils & par vos enseignemens . Ce que vous m'aue^ donné sera éternellement à mo) tant que i'auray de vie, là oii tout ce que vous tenei de moy, soit iardins, soit maisons des champs, soit rentes, est sujet à diuers accidens. Et bien que u soit quelque chose de grand en apparence, si est ce que plusieurs tout à fait inégaux à vous en morite en ont possédé bien dauantage. Tay honte de rapporter icy le

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Tes leçons m'ont pourueu de grâce & d'éloquence, Et ce sont des Bien-faits qui sont de conséquence. De moy tu n'as receu que des Biens fort légers, Qui se trouuent sujets à beaucoup de dangers,

285 Que l'eau peut emporter, que le feu peut destruire, A qui cent accidents sont capables de nuire : Et ce qui m'est honteux, c'est que des affranchis Se sont auprès de moy beaucoup plus enrichis. Mais auant qu'il soit peu, comme ie fay mon compte,

290 l'augmenteray ton Bien pour amoindrir ma honte. Tandis, oblige moy de ne me quitter pas ; D'obseruer ma conduite, & de guider mes pas ; Tu sçais qu'aux voluptez la pente est fort glissante A ceux dont la ieunesse est forte & florissante.

295 Occupe ta sagesse à régler mes désirs,

A compasser toujours mes ieux & mes plaisirs, Afin que ta prudence à bon droit estimée Face accroistre ma gloire auec ta renommée. Quoy, me vouloir quitter ? ce seroit me trahir,

300 M'abandonner au vice, & me faire haïr:

On ne parleroit plus que de mon injustice. Que de ma violence & de mon auarice ; Ce désir de repos & de tranquillité, A crime capital te seroit imputé ;

nom des affranchis que Von voit plus riches que vous. Et cela me fait rougir que vous qui tetie-:^ le premier rang dans mou amitié ne surpassiez pas encor tous les autres en biens & en fortune. Vous aue\ encor vnt verte vieillesse capable du gouuernement des affaires, & de iouïr du fruit qui vous en reviendra, & ie m faits encor que commencer à régner... Vaut-il pas beaucoup mieux que vous me retiriez par la main, si quelquefois le pas glissant de mon adolescence me fait destourner du droit chemin, & que vous conduisiei plus soigneusement par le secours que vous me donnere:;^, vne puissance qui se mettroit dans le désordre ? Si vous tne rendes Vargent que vous possède^,. Von ne considérera pas vostre modération, ny le repos dont vous iouirex. si vous abandonne^ le Prime, mais tout le monde iettera les yeux sur mon auarice & sur l'appréhension de ma cruauté. Et quand bien Von s'arresteroit principa-

305 Et tu ne voudrois pas acquérir de la gloire Causant à tes Amis vne tache si noire. Ne me parle donc plus de cet esloignement, Et demeure toujours en ton appartement : Va, mon Père.

Seneqve.

O César !

Nerox.

Fa3^ ce que ie désire, 310 C'est le bien de César, & celuy de l'Empire.

Icment sur les loiianges de vostre tempérance, il m serait pas maittttwins h'en-seant à vn homme sage de tirer de la gloire ffvne action qui fust infamante pour so)i amy.

A tout cela il adjousta des embrassades, & des baisers, comme vn homme qui outre son inclination naturelle s'estoit encor estudié à tourner en coustume de couurir sa haine par de trompeuses flatteries. Seneque le remercia, comme c'est la conclusion ordinaire de tous les entretiens que l'on a auec les Souuerains. Ann.y XIV, 53-56.

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RVFVS. ^

duels tendres sentimens, qu*en dites vous, Seigneur?

Seneqve.

Il a trop de bontez, il me fait trop d'honneur.

RvFVS.

A parler librement, c'est vn estrange Maistre, Vous le cognoissez bien.

SENEQ.VE.

Qjai le peut mieux cognestre ?

FiX DV PREMIER ACTE,

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