‹ TristanChapitre 40 sur 55 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Nerox, Epicaris, Procvle, Tigillin.

Néron.

En vain nos Légions sur les bords de l'Enphrate Ont vaincu Vologese & soumis Tiridate,

725 Si les Filles à Rome osent en trahison

Venir m'assassiner iusques dans ma Maison, Et si tant de Lauriers qui me couurent la teste Ne peuuent destourner cet éclat de tempeste ; Mais il faut arrester cette témérité,

730 Et punir ses Autheurs comme ils l'ont mérité. Qu'on la face approcher, cette désespérée Par qui depuis long-temps ma mort est conjurée : Et qui n'espargnant rien pour en venir à bout, Me fait secrettement des Ennemis par tout.

73 S Ah ! qu'elle a de fierté, cette séditieuse !

Que son front est hardy, qu'elle est audacieuse !

723-724. L'on lit des prières publiques par Arrest du Sénat. L'on ordonna des statues & des Arcs triumphaux, & que le Consulat seroit continué au Prince ; que l'on festeroit le iour que cette victoire auoit esté gagnée, le iour qu'on en auoit apporté la nouuelle, & celuy auquel on en auoit fait le rapport au Sénat, & autres choses semblables qui passoient hors des termes. Ann., XIII, 41.

Cependant à Rome on esleuoit des trophées des Parthes & plantoit on des arcs triumphaux dans le milieu du mont Capitolin, & cela par décret du Sénat, nonobstant que la guerre fust encore toute entière, & Ton ne cessa point cet ouurage, de sorte que l'on ne faisoit point de cas de la vérité que l'on sçauoit bien, pourueu que l'on contentast la veuë. Ami., XV, 18.

Vologeses... demanda trefues... & Tiridaies temps & lieu pour vn abouchement. Ann., XV, 28.

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Tigillin, cependant qu'auec subtilité le pourray m'éclaircir sur cette vérité, Surprenant cet Esprit par quelque douce amorce ;

740 Fay qu'autour du Palais ma Garde se renforce, Que sur chaque auenuë on pose des soldats Qui soient si bien logez qu'on ne les force pas. Et que nos Allemans se tiennent sous les armes Prêts à nous secourir aux premières allarmes,

745 Approche, malheureuse, & me dis le sujet

Qui t'a fait conceuoir cet horrible projet ; Appren moy qui t'anime & qui te désespère ; Ay-je rauy tes biens, ou fait périr ton père, Entrepris sur ta vie, ou bien sur ton honneur,

750 Et de quelque façon trauersé ton bon-heur ? Qui te rend de la sorte à ma perte engagée ?

Epicaris.

En aucune façon tu ne m'as outragée.

Et tu recognestras estant mieux éclaircy Que ie n'ay nul dessein de t'outrager aussi.

Néron.

7)5 Ah ! qu'elle est asseurée en tenant ce langage.

Epicaris.

Cest que mon innocence asseure mon visage.

740-744. ... Ce qui donnoit à toute heure de plus viues appréhensions à Néron, nonobstant qu'il eut redoublé les gardes à l'entour de sa personne. Non contant de cela il tenoit la ville comme assiégée, s'estant rendu maistre des murailles par des escoiiades de soldats qu'il y auoit enuoyez, & tenant tout de mesmes l'embouchure de la mer & de la riuiere. Et voyoit on voltiger par les places publiques, dans les maisons, mesmes par la campagne & dans les villes plus voisines, de l'Infanterie & de la Caualerie meslée auec des Allemands, auxquels le Prince prcnoit plus de fiance à cause qu'ils estoient cstrangers. Ami., XV, 57-58.

LA MORT DE SENEOYE 6l

Il ne faut pas penser en cet injuste affront Que la crainte du cœur face pâlir le front.

Néron.

Ton visage me plaist & ta grâce me touche ;

760 le ne hay pas tes yeux, fay que i'ayme ta bouche Me retirant soudain par ta confession De danger tout ensemble & d'appréhension, lamais vn Empereur ne parle par surprise : Ta grâce & mon amour vont payer ta franchise.

76s Mais depéche-toy donc, si tu retardes plus Mon indignation va suiure ton refus.

Epicaris.

S'il faut pour t'obliger que ie me calomnie, le fuiray ta faueur, fuyant l'ignominie, Car si contre ta vie on fait des attentats, 770 l'en blâme les Autheurs, & ne les cognois pas.

Néron.

Mais ne cognois-tu pas vn certain capitaine

Que i'ay fait Chef de Squadre aux Costes de Micene ?

771-910. [Epicharis] tascha de corrompre les plus apparens de l'armée nauale qui estoit A Misene, & de les rendre complices, & commença de cette sorte. Il y auoit en cette armée nauale vn Tribun nommé Volusius Proculus, vn de ceux qui auoient esté employez à tuer la mère de Néron, & qui ne trouuoit pas à son gré sa fortune esleuée à proportion de la grandeur de son crime : lequel soit que de longue main il connust cette femme, ou soit qu'il eust depuis peu fait amitié auec elle, tandis qu'il luy met en auant les seruices qu'il auoit rendus à Néron, (S: combien il en auoit esté mal reconnu, & qu'ensuite il accompagne son discours de plaintes & d'vne resolution de se vauger si l'occasion s'en presentoit, il luy donna espérance de pouuoir estre gagné, & d'en pratiquer encor beaucoup d'autres. Le secours que l'on pouuoit tirer de l'armée nauale n'estoit pas de peu de considération, dautant que Néron prenoit plaisir d'aller souuent à Pouzzole & à Misene par la mer. Epicharis commence

Epicaris.

l'ay vescu dans Micene & vogué sur ses eaux, Où i'ay veu la pluspart des Chefs de tes Vaisseaux.

Néron.

77 î Cognoy-tu cétuy-cy ?

le le puis bien cognestre, C'est vn des plus grands Fols que le Ciel ait fait naistre.

Néron.

Sçais-tu bien qu'il commande à deux mille soldats ?

Epicaris.

le sçay mieux qu'à l'Amour il ne résiste pas, Et que cette foiblesse en amoindrist l'estime.

Néron.

78o Que fait à ce propos l'Amour ?

Epicaris.

Il fait mon crime.

donc à luy faire tout plein de contes & à luy représenter toutes les meschancetez que le Prince auoit commises, & qu'il n'y auoit plus rien à désirer dauantage du costé du Sénat, dautant qu'il auoit pourueu aux moyens de lui faire porter la peine d'auoir renuersé l'Estat sans dessus dessous : qu'il se tinst prest seulement, qu'il y contribuast de son entremise, & qu'il attirast à la faction les plus déterminez d'entre les soldats, & qu'il s'asseurast d'en estre dignement recompensé. Toutesfois elle luy cela le nom des conspirateurs, & cela fut cause que la denunciation de Proculus ne seruit de rien, nonobstant qu'il eut rapporté à Néron tout ce qu'il auoit oiiy. Car Epicbaris ayant esté mandée & confrontée auec son denunciateur, elle réfuta aysément ce qu'il luy objectoit pour n'estre son accusation appuyée d'aucuns tesmoins. L'on ne laissa pas pourtant de la mettre en prison, dautant que Néron ne tenoit pas pour fausses les choses dont la Teritc ne luy estoit pas prouuée. Ami., XV, 51.

Néron.

Parle plus clairement, dis de quelle façon.

Epicaris.

L'Amour fait son dépit, & cause ton soupçon : Cet homme furieux piqué de mon visage, Pour gagner mon esprit a mis tout en vsage : 78s Et voyant que ses soins ne pouuoient m'émouuoir A changé dans son cœur l'amour en desespoir. Voicy ce qu'a produit cette amoureuse rage, Mais pardonne à Procule & perds tout cet ombrage.

Néron.

Le fait est dément}^ Procule est récusé.

Procvle.

790 Mais il est découuert, ce tison embrasé

Qui va de toit en toit pour y ietter les fiâmes Que la Rébellion allume dans les Ames.

Tu tiens entre tes mains le ressort principal D*vn dessein qui sans moy t'alloit estre fatal:

795 Ses projets sont méchants, sa Cabale est puissante : César, ie la dénonce, & ie te la présente.

Epicaris.

Dequoy m'accuses-tu ?

Procvle.

D'auoir voulu sonder Vne foy que ie garde & que ie veux garder, Vne fidélité qui ferme les oreilles 800 Et mieux le cœur encore à des noirceurs pareilles.

64 LA MORT DE SENEaVE

Epicaris.

Ne me regarde point si tu veux réussir ; Mes yeux ont vn éclat qui pourroit t'adoucir : Leurs regards quelquesfois ont calmé ta furie.

Procvle.

Le fait dont il s'agit passe la raillerie, 805 II ne se traite point icy de tes appas.

Dequoy s'agit-il donc ? Mais ne te trouble pas.

Procvle.

Voudrois-tu dénier qu'vn soir sur vne riue Tu vins m'exagerer d'vne façon plaintiue La peine imaginaire où se trouuoit l'Estat ;

810 Les misères du Peuple & celles du Sénat,

Qui pressé de rigueurs & tout transi de craintes, N'addressoit à César que vœux au lieu de plaintes Bien qu'en son cœur timide il auroit désiré De le voir dans le Tibre en morceaux déchiré?

815 Ne dis-tu pas encor que les plus grandes âmes Qui le voyoient plonger en des vices infâmes, Attendoient seulement vn Chef pour atterrer Celuy qui se plaisoit à se deshonorer.

Epicaris.

Ne hist-ce pas vn soir où parlant de seruices, 820 De larmes, de soupirs, de maux & de suplices. Et voulant auancer ta bouche sur mon sein. Tu receus à plain bravns soùflet de ma main ?

Procvle.

Ce fut auparauant.

Epicaris.

O surprise plaisante!

Vn auœu si naïf de tout soupçon m'exempte : 825 II s'est trahy luy-mesme, ô César, qu'en dis-tu !

M'en veut-il pour mon crime, ou bien pour ma vertu ?

Néron.

Procule a donc appris cette trame infidelle Sans se saisir soudain de cette criminelle ? Il a continué mesme depuis ce iour 830 A luy rendre des soins & luy parler d'amour ? Ah ! ie me souuiendray de cette procédure Qui paroist fort ingrate, & que ie trouue dure, l'en auray la raison.

Procvle.

César, escoute-moy ; Tu discerneras mieux, & mon zèle, & ma foy. 835 le suis rude & grossier ; elle adroite & subtile:

Mais iuge de mon cœur, & non pas de mon stile ; Permets moy de parler & sans émotion, Voy quel crime se irouue en mon intention.

Néron.

Parle.

Procvle.

Nous estions seuls lors que cette rusée 840 Me dit qu'elle ourdissoit cette horrible fusée : Et i'apprehenday lors la saisissant ainsi, Seneqve. 5

66 LA MORT DE SENEaVE

Qu'elle deniast tout comme elle fait icy : C'est pourquoy dans ce temps lu}^ cachant ma pensée, Bien que de son discours mon ame fust blessée, 845 le luy fis bonne mine, & d'vn air gracieux

Feignis n'estre blessé que des trais de ses yeux ;

Taschant de l'embarquer auec ces artifices

A s'ouurir d'auantage & nommer ses complices.

Epicaris.

Nomme donc les Autheurs de ce mauuais dessein, 850 Dis à qui i'ay soufflé ces horreurs dans le sein.

Procvle.

Tu m'as celé leurs noms.

Epicaris,

O tesmoin ridicule !

Pour me iustifier, il suffit de Procule. Cet Esprit égaré, ce foible Délateur, Qu'vn despit a changé d'Amant en imposteur : 8)5 Que l'on void de lumière en tout ce qu'il dépose.

Procvle.

Si tu parles toujours tu gagneras ta cause.

Epicaris.

Ta colère t'engage en vn grand embarras.

Néron.

Silence, qu'il acheue, & puis tu respondras.

Procvle.

César, ie feignis donc d'en faire ma Maistrcsse

LA MORT DE SENEQ.VE 6j

860 Pour tirer ce secret auecque plus daddresse,

Et l'attirer en lieux où sans qu'elle en sceust rien l'eusse quelques tesmoins de tout cet entretien. Mais cette Ame coupable, adroite, & soupçonneuse, Qui veid sur ce sujet ma recherche soigneuse

865 Se destourna toujours de ce piège dressé,

Sans finir le propos qu'elle auoit commencé.

En suite, espouuantée, ou cherchant vn autre homme,

Elle quita Micene, & se ietta dans Rome ;

Où d'vn soin merueilleux mon abbord elle fuit,

■^70 Se tient toujours cachée, & ne va que de nuit:

De mes mains par deux fois, l'adroite s'est sauuée : Et le miracle est grand dequoy ie l'ay trouuée.

le te puis asseurer par le discours passé Que ce mauuais Ouurage est beaucoup auancé,

875 Que la partie est forte, & qu'elle est toute preste De faire vn grand éclat qui regarde ta teste.

Epicaris.

César, asseure toy que ie n'ay point pensé "A faire les projets que dit cet insensé : N'ayant peu satisfaire à sa brutale enuie,

880 Et me rauir l'honneur, il veut m'oster la vie : Et possible qu'encor ce malade indiscret S'il m'auoit fait périr en mourroit de regret. Mais si le changement de cette indigne flâme Peut ietter des soupçons & du trouble en ton Ame,

885 Esloigne de ces lieux ce qui te peut troubler, Ou fay soudain périr ce qui te fait trembler.

Crains-tu tant vne fille ? il faut que tu t'asseures. Son sang, de ton Esprit, peut guérir les blessures : Commande qu'on m'égorge, & ne diffère pas

890 De dissiper soudain ta peur par mon trespas.

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Procvle.

Croy moy, tiens pour certain ce que i*en conjecture ;

Vn vif ressentiment parle en ta Créature ;

Trouues-tu receuable à démentir ma foy,

Celle qui n'eut iamais aucun bien-fait de toy? 895 Vne ieune effrontée, vne fille incogneuë,

Qui pour ta seule perte en ces lieux est venue ?

Tu n'as point à douter de ma fidélité ;

La preuue me deff"aut, mais non la Vérité,

Et ton salut, César, n'est pas vne matière 900 A ne point s'arrester sans l'éuidence entière.

On la pourra forcer par l'objet des tourmens

A quiter cette audace & ces deguisemens ;

Ainsi que ie l'ay dit la chose est arriuée.

Néron.

Elle peut estre vraye, & n'estre point prouuée. 905 Ouy, ouy, quoy qu'il en soit, Procule en sera creu. Le mal peut estre grand, il y sera preueu.

EPICARIS.

O César!

Néron.

C'est assez ; soldats, qu'on la rameine ; Et que sans perdre temps on l'applique à la gesne.

Epicaris.

Si pour ton passe-temps ie la dois endurer, 910 l'en souff"riray l'eôbrt mesme sans murmurer.

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