‹ TristanChapitre 45 sur 55 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

RVFVS, PiSON, LVCAIK.

RVFVS.

O frayeur mal conceue ! ô crainte ridicule !

PiSON.

1125 Ce bruit m'a déjà mis le poignard dans le sein ; C'est pour faire auorter nostre noble dessein : Nous serons descouuers, bien que Lucain soutienne Qu'il n'est point de \^ertu comparable à la sienne.

RVFVS.

Ce n'est pas l'accident qui nous doit estonner : 1130 Par vn ordre cruel on vient de la gesner,

Cette illustre Beauté dont l'ame est si fidelle ;

Et par mille tourmens on n'a rien tiré d'elle.

Son merueilleux Esprit de son cœur soutenu

A dénié le fait ; mais d'vn air ingénu, 113 s D'vne grâce & d'vn front qui peuuent tout confondre,

Et déjà son tesmoin ne sçait plus que respondre :

Elle a tout renuersé sur son accusateur,

Et Procule à Néron paroist vn imposteur.

Suiuant la vérité, le Tiran prend le change ; 1140 Mais il vient d'arriuer vn malheur bien estrange.

Sur vn auis semblable on a pris Seuinus.

PiSON.

Ce second coup m'accable: & l'en reste confus.

RVFVS.

Son Affranchy l'accuse auec tant d'asseurance Que César en ce fait trouue de Tapparance :

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1145 lusqu'icy toutefois il n'a rien déclaré.

PiSON.

O Cieux ! tout est perdu, tout est desespéré ! Durant que nous parlons, possible auec main forte Les soldats du Tiran frappent à nostre porte ; On mal-traite déjà nos Amis affligez, II 50 Et déjà nos Enfans sont possible égorgez! Des Valets impudents, des Esclaues infâmes Traînent par les cbeueux nos filles & nos femmes ! le pâme de douleur, ah ! que ne suis-je mort Auant que de tomber dans vn si triste sort!

LvcAiN parlant à Rufus.

115 5 le suis tout estonné dVn auis si funeste,

R'asseure son Esprit, ie vais penser au reste.

RVFVS.

Atten.

LvCAIN.

le ne puis plus demeurer près de luy.

PiSON.

O que ceux qui sont morts sont heureux aujourd'huy!

RvFVS.

Mais escoute.

PiSON.

Ah ! Rufus, la chose est decouuerte !

1160 Vne cruelle Estoille, ardante à nostre perte, A sans doute vaincu par ses malignitez Les présages heureux dont nous estions flatez !

Les Cieux nous ont trahis pour protéger le crime, Et tous les gens de bien vont estre sa victime !

RVFVS.

1165 Quoy ? le Chef glorieux de tant de gens de cœur Qui s'est fait estimer incapable de peur, Et qui doit restablir la Liberté de Rome, S'esbranle-t'il si fort pour la perte d'vn homme ? Quand mesme ce malheur nous deuroit accabler,

1170 II faut auec honneur l'attendre sans trembler : Possible les effets tromperont l'apparance.

PiSON.

O discours ridicule ! ô la vaine espérance !

Croy-tu que Seuinus au despourueu surpris.

Tienne la bouche close ainsi qu'Epicaris ? 1175 Cet homme délicat se voyant à la gesne,

Abrégera nos iours pour accoursir sa peine :

La torture ébranlant toute sa fermeté,

Fera faire naufrage à sa fidélité.

S'il vient à nous nommer, par quelle diligence 1180 Pourrons-nous éuiter vne horrible vangeance ?

RvFvs.

C'est vne conjoncture où ie voy peu d'espoir ! Mais c'est en ces endroits qu'vn grand cœur se fait voir; Le péril apparant du fer & de la flâme Doit seruir de matière à la grandeur d'vne Ame. 1185 C'est là que la Vertu se fait le mieux iuger :

Jamais des grands dangers on ne sort sans danger ; Par fois d'vn desespoir accompagné de gloire, Les vaincus, aux vainqueurs, ont osté la victoire. Si tu veux paruenir au bien que tu pretens,

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1190 Recueille ton courage, & ne perds point de temps ; Cours où sont les Vaisseaux, monte sur la Tribune, Pour exciter le Peuple à suiure ta fortune ; Fais vn coup de partie, & marche promptement Pour passer iusqu'au Trône, ou iusqu'au monument.

1195 Si peu que la Fortune assiste ton courage,

Tu iettes l'anchre au Port, & Néron fait naufrage, due pourra ce Tiran t'opposer aujourd'huy Qu'vn lâche Tigillin scélérat comme luy. Qui n'est accompagné que d'impudiques femmes,

1200 De garçons desbauchez, & d'Eunuques infâmes ? Si de sa vaine peur ton Esprit est remis, Tu n'as point à forcer de puissans ennemis.

PiSON.

Tu comptes donc pour rien cette garde Allemande Qui tire de César vne solde si grande,

1191-1270. Il y en eut qui exhortoicnt Pison de s'en aller au camp ou de monter en la tribune aux harangues & de tenter ce qu'il pourroit espérer de la faneur du peuple ou de celle des soldats. Que pou rue u que tous ks complices secondassent ses efforts, sans doute quils seroient suiuis de ceux là mesmes qui n'y auoient point tu de part, & que cette émotion feroit vn grand bruit, qui soutient porte coup dans les resolutions de choses nouuelles. Que Néron n'estoit nullement préparé à cela. Que les accidens inopi' itei donnaient de la terreur aux plus courageux ; tant s'en faut que ce comédien qui n'estoit accompagné que de Tigellinus & de ses garces, cust la resolution de s'y opposer les armes à la main. Que Von venoit à bout de beaucoup de choses quand on les tentait... Qu'il viendrait bien'tost des gens qui le prendraient luy-mesme prisonnier & qui finalement le feraient mourir d'vne mort ignominieuse : & quil périrait bien plus glorieusement en embrassant les interests de l'Estat, & en implorant du secours pour la liberté, quand bien les soldats luy manqueraient au besoin, & quand le peuple V abandonnerait ; & que s'il perdait la vie, au moins sa mort serait digne de l'approbation de ses deuanciers & de la postérité. Pison sans s'esmouuoir de tout cela, après s'estre laissé voir vn peu de temps en public se retiroit dans sa maison où il se resoluoit à la mort... Il donna cela à l'amour qu'il portoit à sa femme;... elle s'apelloit Arria Galla. Ann., XV, 59.

1203-1206. Il tenoit la ville comme assiégée... Des Allemands, aux quels le Prince prenoit plus de fiance a cause qu'ils estoient estrangers. Ann.., XV, 58. — Cf. 740-744.

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1205 Et respandant par tout son redoutable Corps, Tient la ville assiégée, & dedans & dehors ? Pourray-je la gagner auec vne harangue Quand cette nation n'entend point nostre langue, Void indiferemment nostre calamité,

1210 Et n'a nul interest à nostre Liberté?

RVFVS.

Solicite le peuple, il entendra ta plainte. Et pourra s'assembler pour dissiper ta crainte ; Tu sçais bien que le Peuple ayme le changement. Et que le bien public l'émeut facilement.

Pisox.

1215 Au Peuple ? présenter des vœux & des requestes? Tu veux que ie me fie à ce Monstre à cent testes, D'opinion diuerse & sans docilité, Qui n'embrasse l'honneur qu'auec l'vtilité ? Quoy, tu veux que Pison dans le péril se voue

1220 A ces courages bas, à ces Ames de boue.

Qui de leur ioug honteux ne sçauroient s'ennuyer, Et qui m'accableroient au lieu de m'appuyer ?

RVFVS.

Auquel des deux partis vois-tu plus d'asseurance. Et lequel est le plus digne de confiance,

1225 Te semble plus traitable & paroist plus humain, Du Tiran parricide, ou du Peuple Romain ? Lequel aymes-tu mieux, de l'estime, ou du blâme D'vne fin glorieuse, ou d'vne mort infâme ? Et de tomber bien-tost sanglant sur le carreau

1230 De la main d'vn soldat ou du coup d'vn Bourreau ?

Recognoy la-dessus ce que le Ciel t'inspire ; Choisi des deux partis, & ne pren pas le pire. Mais ne perds point de temps à contempler les Cieux, Il faut leuer le bras, & non hausser les yeux.

PiSOK.

1235 Ah ! le respect d'Arie errante en ma mémoire Me defFend de mourir auecque tant de gloire.

RVFVS.

Pense-tu que ta femme ait du contentement

Si pour son vain respect tu meurs honteusement ?

Pisox.

Mais d'vn autre costé veux-tu que mon audace 1240 Face périr ma femme auec toute ma race ?

Si ie ne tente point ce téméraire effort,

Néron sera possible appaisé par ma mort ;

Il ne portera point sa fureur enragée

A voir persécuter vne Vefue affligée.

1245 II se contentera sans croistre ses malheurs

Que mon sang respandu face couler ses pleurs,

Et par mon seul trespas sa cholere assouuie

Laissera subsister la moitié de ma vie. Veux-tu que ie commette à ce cœur sans pitié 1250 Le salut de ma chère & fidelle moitié?

Et que par vne vaine & foie violence

le face sur sa teste éclatter sa vengeance ?

Qu'on luy face après moy souffrir mille trespas ?

Qu'on luy vienne arracher mon fils d'entre les bras; 1255 Et que pour célébrer mes tristes funérailles.

De ma viuante image on batte les murailles ?

92 * LA MORT DE SENEaVE

RVFVS.

l'aymerois beaucoup mieux qu'vn glorieux Destin Accompagnant vos iours, couronnast vostre fin. Si ta femme ne t'aime, elle est vrayment indigne 1260 De receuoir les trais de cette amour insigne; Et s'il faut qu'elle t'aime ainsi que ie le croy, Il ne faut pas penser qu'elle viue après toy : Si tu descens là bas, elle t'y voudra suiure, Et l'ennuy de ta mort luy delfendra de viure.

PiSON.

1265 Dieux ! ie ne doute point que ie n'en sois aymé, Et son bon naturel m'est assez confirmé. Si dans cet accident on void que ie frissonne, C'est de crainte que i'ay pour sa chère personne ; le n'ose rien tenter de peur d'aigrir son sort,

1270 le voudrois bien qu'Arie eust le choix de sa mort.

RvFVS.

Bien donc, pren ce party; mais montre-toy d'vne Ame Fidelle à tes Amis aussi bien qu'à ta femme ; Si tu viens à périr, meurs sans nous faire tort. Voicy venir des gens, c'est le Tiran qui sort ; 127s Eloigne-toy d'icy; de crainte que sa veuë

N'augmente cet effroy dont ton ame est émeuë : On ne peut obseruer l'ennemy que l'on craint Sans tesmoigner du trouble & sans changer de teint.

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