‹ TristanChapitre 48 sur 55 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Sènecive, Pavline.

Senecive.

Mon Ame, appreste-toy pour sortir toute entière 1420 De cette fragile matière

Dont le confus mélange est vn voile à tes yeux :

Tu dois te réjouir du coup qui te menace,

Pensant te faire injure on te va faire grâce :

Si l'on te bannist de ces lieux

1425 En t'enuoyant là haut, c'est chez toy qu'on te chace,

Ton origine vient des Cieux.

1419-1450. Qui se voudroit glorifier d'auoir des yeux qui peuuent regarder le iour, quand le Soleil leur luit à trauers des brouillards... Nostre ame aura dequoy s'esjouïr en elle mesme, après qu'estant sortie hors des ténèbres où elle est maintenant plongée, elle aura veu les choses claires, non point à demy veuë, mais après qu'elle aura veu la clairté du iour tout entier, & qu'estant retournée dans son ciel, elle aura repris la place qu'elle eut par la condition de sa naissance. Sa première origine la rappelle là haut. Seneqve, Les Epistres à Lticilius, Epistn

Elle retourne chez soy... Apres qu'elle se sera esleuéc à ceste haute sublimité, elle ne sera plus amie de ce corps qui ne luy porte que charge et pesanteur. Epistre XCII.

Là haut sont les lieux grands & spacieux en la possession & iouïssance desquels l'ame est receuë... Elle retourne au lieu de son origine. Mais alors elle mesprise l'estroitte petitesse de sa première demeure. Le Premier Liure des Questions Naturelles, Préface.

L'ame de l'homme est vue chose grande & généreuse... Sa patrie est tout ce que l'Vniuers d'en haut enuironne de son circuit... Laisse donc sans regret ces membres qui ne te seruent desja plus, & dcspouïlle ce corps où l'ame long temps a ne peut plus loger... Les secrets de nature te seront descouuerts, ces ténèbres seront chassées, & vne belle clairté reluira de tous costez. Pense en toy mesme combien est grande ceste lueur de tant d'estoiles, qui meslent leurs lumières ensemble... Tu confesseras d'auoir vescu en ténèbres, lorsque tu verras tout entier ceste

I06 LA MORT DE SENEaVE

Nous auons assez veu le cours de la Nature, Sa riche & superbe structure,

Ses diuers ornemens &■ ses charmans atrais ; 1430 Elle a peu de beautez qui ne nous soient cognuës,

Il faut quiter la terre, & monter sur les nues, Pour cognestre d'autres secrets ;

Il faut chercher du Ciel les belles auenuës, Et voir le Soleil de plus prés.

1435 On ne trouue icy bas que des loix tyranniques, D'où naissent des effets tragiques.

Et les Monstres y sont au dessus des Héros ; La Vertu sous le ioug y demeure asseruie : L'Orgueil, l'Ambition, l'Auarice & l'Enuie 1440 Nous y troublent à tous propos ;

Mais là haut dans Testât d'vne meilleure vie On goûte vn éternel repos.

lumière entière que tu ne vois que par des petites fencstres de tes yeux, & toutefois tu l'admires de bien loing. Que te semblera ceste diuine clairté, quand tu la verras dans sa place ! Les Epistres à Liicilius, Eptstre

Tu dois penser que celuy qui estmortn'est tourmenté d'aucuns maux... En vne liberté si large, il n'y a plus de criminels ny de tyrans... C'est [la mort] qui met hors de seruitude malgré le maistre, c'est elle qui este les chaisnes &; les fers aux captifs, qui tire hors de prison ceux qu'vn tjran cruel empeschoit de sortir. Liure de la Consolation à Martia,

L'ame est accablée, obscurcie, infectée, & empêchée d'apprendre ce qui est vray & proprement sien, & rejettée dans des fausses opinions. Toute la guerre qu'elle a auec ceste chair grossière, c'est de n'estre pas enfoncée et plongée sous sa pesanteur. Elle ne tasche qu'à monter en ce lieu haut d'où elle est descendue. C'est là où vn repos éternel l'attend. Liure de la Consolaiion à Martia, XXIV.

A ce coup, mon ame, belle & diuine lumière,... puis que vous verrez bien-tost sous vos pieds ces beaux astres qui roulent maintenant sur nos testes, foulez dès à présent la rébellion de mes sens trauaillez qui se mutinent pour vous retenir... Quitez, Grand Dieu, vostre éternel Louure pour regarder sur la terre vn spectacle digne de vostre curiosité. Seneque est aux prises auec la mort... le romps mes chaisnes, ie touche la liberté,

LA MORT DE SENEaVE IO7

Principe de tout estre où mon espoir se fonde ; Esprit qui remplis tout le monde, 1445 Et de tant de bontez fauorises les tiens,

Tu voy les cruautez de qui ie suis la proye, Et i'atens de toy seul mon repos & ma ioye ;

Fay que ie goûte de tes Biens, Et me tires bien-tost afin que ie te voye, 1450 Du ioug de ces pesans liens.

Pauline entre.

Mais ma chère moitié se dissout toute en larmes, Tantpion prochain bon-heur luy vient donner d'alarmes. Faut-il pleurer, Pauline, & faut-il s'étonner Au moment bien-heureux qui nous doit couronner 1455 Quand nos pas glorieux imprimans la poussière,

Nous font trouuer la palme au bout de la Carrière?

Le pilote batu par les flots irritez

Quand son Vaisseau maljoinct fait eau de tous costez,

ie l'embrasse. Tyrans, Parricides, vous ne sçauriez me l'arrester. Luxes, horreurs, crimes, & coulpables, vous n'offencerez plus mes yeux, ny ma raison. Mais, Grand Dieu, vostre bonté s'offence de mes peines, ie sens vostre main fauorable qui m'en retire. Les Dernières Paroles de Seneque.

1427-143 2. Quelques vus sont saouls de faire & de voir tousjours vne mesme chose. Seneqve, Les Epistres à Lucilins, Epistre XXIV.

Cela a contraint quelques vns de se faire mourir parce que changeans trop souuent leur délibération, ils reuenoient tousjours à mesmes choses &, parce qu'ils n'auoient laissé aucun lieu à de nouueaux desseins, la vie commença de les fascher, & ce monde. Et ce propos (qui est le signe des voluptez folles & enragées) leur vint en la teste : Ne verray-je iamais qu'vne mesme chose? Liure de la Tranquillité & Repos de VAme, II.

145 5-1470. Nous auons par cy deuant, Lucilius mon amy, nauigé nostre vie... En dernier lieu, la fin commune de tout commence à se descouurir. Sommes nous bien si fols de penser que ce soit vn escueill C'est le port qu'il nous faut vn iour désirer, & ne le refuser iamais. Dan» lequel si quelqu'vn a esté ietté en ses ieunes ans, il ne se doit plaindre, non plus que feroit celuy qui auroit bien tost acheué sa nauigation. Les Epistres à Lucilius, Epistre LXX.

Nous sommes iettez sur vne mer inconstante & profonde... En ceste

Errant sans gouuernail au gré de la tempeste 1460 Qui tombe incessamment ou bruit dessus sa teste, A-t'il en quelque sorte à se plaindre du sort, Si par vn coup de vague il est mis dans le port? Le pèlerin lassé d'vn pénible V03'age Aueuglé de la poudre, ou mouillé de l'orage, 146s Se peut-il affliger auec quelque raison

Quand il touche du pied le seuil de sa maison ? Pourquoy nous plaindrions-nous d'vn sort digne d'enuie La mort est le repos des trauaux de la vie, Et celuy qui désire en allonger le cours 1470 Aymé à gémir sans cesse, & souspirer toujours.

Pavline.

Quand vne mort certaine est preste de le prendre. Le sage, à mon aduis, doit constamment l'atendre, Puis que c'est vn defFaut que de s'inquiéter A l'aproche d'vn mal qu'on ne peut éuiter:

mer si tempestueuse & subjette à tant d'orages, il n'y a aucun port à ceux qui nauigent dessus, que celuy de la mort. Liure de la Consolation à Polyhius, XXVII .

Partant de ces lieux bas & terrestres, il s'est rendu luisant dans ce lieu (^quiconque soit il) qui reçoit les âmes sorties des liens & des prisons... C est le chemin commun que nous deuons tous faire. Pourquoy nous plaignons nous de la mort? Liure de la Consolation à Polyhius, XXVIII.

La mort est l'affranchissement & la fin de toutes douleurs. Liure de la Consolation à Martia, XIX.

Si la continuelle mort des momens de nostre vie, dont l'vn meurt à mesure que l'autre luy succède, nous réduit enfin au dernier qui ne sera suiuy d'aucun autre, quel danger y a-t'il de faire aujourd'huy ce qu'il faudra faire vn iour ? pourquo}' serois-je fasché d'arriucr de bonne heure au lieu où i'ay tousjours eu dessein de me rendre?,.. D'vn port souhaitable après la tempeste vostre foiblesse en fait vn escueil qu'elle s'efforce d'euiter & comme vous tournez le dos au lieu où il faut aller nécessairement, vostre route se forme elle-mesme les orages, du vent le plus fauorable. Les Dernières Paroles de Seneque.

1471-1486. Epicure ne blasme pas moins ceux qui se désirent la mort que ceux qui la craignent... Quelle plus grande sottise que de souhaiter la mort 1 Seneqve, Les Epistres à Lucilius, Epistre XXIV.

1475 II faut absolument qu'vne Ame bien placée

S*appreste de partir quand elle en est pressée. Mais aller de si loin rechercher le trespas, Et l'appeller soy-mesme alors qu'il ne vient pas; C'est trouuer des appas en vne chose horrible,

1480 Et faire vanité d'vn desespoir visible.

La nature inspirant vn désir de repos Ne nous enseigne rien qui ne soit à propos ; A tous les animaux elle a donné Tenuie D'éuiter les périls pour conseruer leur vie ;

1485 La vie est donc vn bien dont nous deuons vser, Sans l'exposer si fort, & sans le mespriser : Il faut laisser agir les Cieux & la Nature ; Et vous sçauez, Seigneur, qu'en cette conjoncture C'est auancer l'effet du fer, ou du poison,

1490 Que tesmoigner ainsi d'estre amy de Pison.

Seneqve.

En ces occasions faut-il qu'on abandonne Son honneur & sa foy pour sauuer sa personne ? Qui lâchement s'abaisse & manque d'amitié, En pensant se sauuer perd plus de la moitié ;

1495 Pour alonger ses iours il abrège sa gloire

Et pour garder son sang prodigue sa mémoire.

Tant de doctes leçons & de raisonnemens Qui pourroient affermir les plus mois sentimens. En cette occasion ne nous seruiroient gueres

1500 Si nous auions encor des foiblesses vulgaires,

Il n'y a rien qui me semble si vilain que désirer la mort. Epistre CXVII.

Les animaux les plus tendres, dés aussi tost qu'ils sont sortis du ventre de leurs mères ou qu'ils sont escloz par quelque autre façon, cognoissent incontinent ce qui leur est nuisible, & se gardent de ce qui leur est mortel... Il n'y a rien que nature aye mieux enseigné, que la deffence de la vie, & la science de ctli. Epislre CXXI. — Cf. 605.

IIO LA MORT DE SENEaVE

Si nous estions sujets à nous espouuenter. Et si nous redoutions ce qu'on peut souhaiter. le me voy sur le poinct que Testât de ma vie Ne sera plus en bute aux noirs traicts de l'Enuie,

150; Qui me blâme en secret, & me nomme tout bas Complice d'vn desordre où ie ne trempe pas. Les meschans m'accusoient auec trop d'injustice De maintenir Néron dans l'ordure du vice ; De ce cruel affront ie vay me ressentir

15 10 Et l'arrest de ma mort s'en va les démentir. Il sera mal-aisé désormais qu'on m'impute D'estre le confident de qui me persécute : L'vniuers apprendra qu'on me blâmoit à faux, Et que ie n'eus iamais de part à ces deffaux.

15 1) N'a-t'il pas à Burrus donné la recompense De ses sages conseils & de sa diligence? Que diroit-on de mo}^ si i'estois conserué ? le me dois ressentir de l'auoir esleué, D'auoir soigneusement cultiué cette plante

1520 Qui fut mesme à sa tige ingrate & mal-faisante ; Cette fleur dont le lustre est si fort abatu Et qu'on a veu corrompre au sein de la vertu. Mais quoy, le Centenier m'aporte des nouuelles Qui me resjouïront, fussent-elles mortelles :

1525 Et bien, que veut César, dy le nous hardiment?

1503-1522. L'honneur que i'ay eu de partager auec [Burrhus] des soins également inutiles, m'oblige à reuerer encore en mourant la mémoire de ce grand homme, & à consacrer mes dernières affections à vn si parfaict amy. Sa vertu meritoit vn meilleur Prince, si elle ne meritoit plutost de n'en auoir point, & de régner sur celuy qu'il a seruy si fidellement. Cet ingrat l'a recompensé de ses peines, comme il reconnoist aujourd'huy les miennes, & le siècle qui vient d'admirer parmy nous vne si parfaite vnion dans la vie, s'estonnera d'vne autre égalité dans nos destins, & de nous voir périr tous deux par la cruauté de celuy que nous auions si soigneusement esleué. Les Dernières Paroles de Seneque. — Cf. 83-120, 107-110.

LA MORT DE SENEaVE III

Le Centenier.

Que Seneque s'appreste à mourir promptement.

Seneqve.

O doux commandement ! ô faueur agréable ! Nouuelle désirée autant que désirable !

Il nous oblige fort de nous traicter ainsi, 1530 S'il veut que nous mourions nous le voulons aussi; Il sçait donner à tout, & le prix & l'estime. Il ne m'ordonne rien qui ne soit légitime.

15 26- 1582. Il fit entrer dans sa chambre vn Centenier pour luy déclarer qu'il falloit se résoudre à la mort. Luy sans s'étonner demanda qu'on lui apportast son testament, & comme le Centenier lui refusa, se retournant vers ses amis, il leur dit que puisqu'on luy ostoit les moyens de payer les obligations qu'il leur auoit, qiiil leur laissait l'exemple de sa vie qui estait la seule chose qui restast désormais en sa puissance, & neantmoins la plus précieuse qu'il eust. Et que s'ils conseruoient la mémoire de la probité auec laquelle il l'auoit passée, ils acquerraient de la réputation pour estre demeure^ fermes en leur amitié. Ensuite de cela il fit cesser leurs larmes, tantost par douces paroles & tantost auec plus de fermeté, comme leur faisant réprimande, & leur demandant : Q^ie leur seruoient les préceptes de la sapience ? Que leur seruoit cette rai-an estudiée durant vn si long-temps pour se raidir contre tous les accidens qui pouuaient arriuer ? Que la cruauté de Néron estait connue de tout le mande, & qu'après auoir fait tuer sa mère & s&n frère, il ne luy restait plus rien à faire que d'y adjouster la mort de celuy qui l'auoit esleué & de son précepteur. . . Apres tels & semblables discours qu'il leur tenoit à tous en gênerai, il ambrasse sa femme, & voyant que l'appréhension qu'elle auoit luy attendrissoit le courage, il la prie & la conjure de modérer sa douleur. Qu'elle ne la rendist pas éternelle, mais que par d'honnestes consolations et diuertissemens, elle rendist supportable le regret qu'elle auroit de son mary, se remettant deuant les yeux sa vie qu'elle auoit passée auec honneur & dans vn continuel exercice de vertu. Elle au contraire protesta qu'elle estoit résolue de mourir auec luy & demanda quelqu'vn pour la tuer. Alors Seneque ne voulant pas luy desrober sa gloire, & touché de l'amour qu'il luy portoit afin de ne pas laisser celle qu'il auoit vniquement chérie, exposée aux iniures & aux affronts : le vous auais, dit-il, représenté les plus doux charmes de la vie, & vous aymei mieux chercher de l'hon^ neur en la mort. le ne m' opposer ay pas au bel exemple que vous voulez donner. Nous partagerons également entre mus la resolution d'vne mort si courageuse, mais i'aduouë que vostre fin aura quelque chose de plus releué que la mienne. Ann., XV, 61-63.

Le Centenier.

Il te laisse le choix pour certaine raison, De la flâme, de l'eau, du fer ou du poison, 1535 Pren lequel tu voudras, choisi.

Sexeqve.

Le Ciel luy rende, Il m'oblige beaucoup, cette faueur est grande. Il faut exécuter cet équitable arrest Et tu verras bien-tost comme ie suis tout prest.

// frappe à sa porte.

Mais faut-il si soudain que ie te satisface, 1540 Puis-je d'vn testament consoler ma disgrâce?

Puis-je adoucir d'vn mot l'aigreur de mon trespas ?

Le Centenier.

Voy, si tu veux, mon Ordre, il ne le porte pas.

Seneqve.

Cessons donc de porter vn meuble si fragile Puis qu'il nous est à charge & nous est inutile.

// iette ses tablettes.

1)4) le serois estonné s'il m'eust esté permis

De laisser en mourant du bien à mes amis ; Il est tout à César, ie n'en puis rien soustraire,

^5 53"i534' Approchez-moi, Année, cher amy, ce sacré breuuage qui mérite mieux le nom d'vn Nectar, que d'vn poison... Vous pouuez me rendre ce bon office sans craindre d'irriter Néron : car ie sçay qu'il me fait encor cette grâce que de me laisser le libre vsage des poisons, & de tout ce qui peut ayder à la mort. Les Dernières Paroles de Seneque.

LA MORT DE SENEaVE II3

le n*en suis seulement que le dépositaire.

En me le confiant, il ne s'est point deceu, 1550 le luy rends tout entier comme ie l'ay receu.

Pauline, c'est pour toy que ie voudrois escrire,

Mais ta fidelle amour de ce soin me retire.

Suiuant exactement l'ordre qu'on me prescrit,

le ne perds pas beaucoup pour n'auoir point escrit : 15 5> Tay par mes actions tracé dans ta mémoire

Assez heureusement l'image de ma gloire.

Ceux qui de ma vertu pourront encor douter

Pour en estre esclaircis n'ont qu'à te consulter ;

Il te souuiendra bien qu'auec assez d'estime 1560 l'ay vescu près de toy sans reproche & sans crime ;

Il te souuiendra bien de ma constante foy,

Et que prest à partir ie n'eus regret qu'à toy.

Pavlixe.

Moy, ie m'en souuiendray? le veux qu'on se souuienne Qu'il ne fut point d'amour comparable à la mienne : 1565 En vous suiuant par tout ie veux montrer à tous. Si vous viuiez en moy, que ie viuois en vous.

Senecive .

Ne précipite point le cours de tes années.

Pavlike.

En la fin de Seneque elles seront bornées,

Rien n'aura le pouuoir de rompre vn neud si beau,

1548-1 5 ÇO. Ayant deslors formé le dessein de reprendre vn iour ce qu'il me donnoit, il a voulu s'enrichir de sa propre libéralité, & ne m'a choisi que comme vn dépositaire pour conseruer entre mes mains ce qui entre les siennes auroit esté desja la proye de ses garces, & de ses affranchis. Les Dernières Paroles de Seiieque.

Seneque 8

1570 Nous n'auons eu qu'vn lict, nous n'aurons qu'vn tombeau.

Seneqve.

Ah ! ne meurs point si tost.

Pavline.

le ne sçaurois plus viure.

Sen'eq.ve.

Vi pour me contenter.

Pavline.

le mourray pour vous suiure.

Seneqve.

N*aurois-je plus sur toy de pouuoir absolu ?

Pavline.

Le conseil en est pris, c'est vn poinct résolu.

Seneqve.

1575 O rare pieté ! ta constance fidelle

Remporte sur Seneque vne palme immortelle : Sans doute nos Neueux auront droit de douter Si méritant beaucoup, i'ay peu te mériter; Comme de ta beauté tout ton sexe eut enuie,

1580 II deuiendra ialoux de la fin de ta vie ;

1570. Ne vous souuient-il pas de m'auoir dit assez souuent : que le sommeil estoit l'image de la mort, & le lict celle du tombeau ; Mais la vérité dementiroit la figure, si après auoir esté vnis en l'vn nous estions séparez en l'autre. Les Dernières Paroles de Seneqtu.

1573. Pârdonnez-moy, Seneque, si i'ose vous dire que le pouuoir que vous auez sur moy ne s'estend pas iusques-là. Les Dernières Paroles de Seneqtu.

L'effet est trop brillant de cette saincte amour, Elle me va faire ombre en se mettant au iour ; le ne puis te celer qu'vn si beau traict me blesse ; La force de ton ame a causé ma foiblesse,

1585 Ta rare pieté me touche tendrement,

Il m'eschappe des pleurs dans ce ressentiment. Cest pourquoy si Pauline à partir se dispose, Qu'auparauant sa foy m'asseure d'vne chose, Cest qu'ayant pris de moy ce glorieux poignard,

IS90 Elle ira, s'il luy plaist, s'en seruir autre part:

Car sans quelque foiblesse indigne & mal-seanie, le ne pourrois iamais voir Pauline mourante ; Sans doute cet objet me feroit murmurer, Et ne me seruiroit qu'à me deshonorer.

Pavline.

1595 Seigneur, permettez-moi.

Seneqve.

Non, il faut que l'on cède.

Pavline.

Que ie face l'essay de ce dernier remède : Faurois trop de bon-heur si vous me permettiez D'en gouster la première, & mourir à vos pieds.

SENEQ.VE.

Cest en vain, c'est en vain, ta demande m'outrage, i6oo Et c'est perdre le temps qu'en parler dauantage.

1 587-1 594. De peur que le mal qu'il souffroit ne fist perdre courage à sa femme, ou que luy la voyant tourmentée ne se laissast tomber dans l'impatience, il luy persuada de se retirer à vne autre chambre. Ann., XV, 65.

Il6 LA MORT DE SENEaVE

Pavline.

Seigneur, i'y consens donc, mais non sans desplaisir.

Le Cektekier.

On ne nous a donné que fort peu de loisir, Haste vn éuenement que César veut apprendre.

Seneqve.

le suis trop criminel de l'auoir fait attendre, 1605 Demandons-luy pardon de ce retardement ;

Embrassons-nous, Pauline, & mourons promptement.

Le Centen'ier.

Entre donc là dedans. Celuy qui nous enuoye S'auance à la Tribune, & ie crains qu'il te voye. En sa mauuaise humeur, nous n'en serions pas mieux 1610 Si ton visage encor s'offroit deuant ses yeux.

1602-1606. Mais il est temps de mourir, Pauline, & de tirer Néron de l'inquiétude qu'il souffre dans l'attente de cette nouuelle. Les Dernières Paroles de Seneque.

LA MORT DE SENEaVE II7

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