‹ TristanChapitre 50 sur 55 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Xeron, Epicaris, Sevixvs, Sabine.

Néron.

Cog'nov-tu de l'Estat les sas^es deffenseurs ?

Epicaris.

l'en cognoy beaucoup mieux les cruels opresseurs.

Néron.

1655 Seuinus, adoucis cet animal farouche

Qui n'a que du poison & du fiel dans la bouche.

Sevinvs.

Epicaris, c'est trop t'exposer aux tourmens,

Tu dois te départir de ces deguisemens ;

C'est s'obstiner en vain, la chose est découuerte ;

1660 Le Ciel des Conjurez a résolu la perte. Cet excez de courage & de fidélité Ne s'y peut opposer qu'auec impieté.

Les Amis de César ont suborné les nostres ; Les vns m'ont dénoncé, i'ay dénoncé les autres,

1665 Et ce digne Empereur meu de compassion, A daigné faire grâce à ma confession : Si tu veux receuoir les mesmes bénéfices, Reuele promptement tous les autres complices : Tu peux voir au pardon le chemin tout batu.

1670 Tu n'as rien qu'à parler.

Epicaris.

Que me demandes-tu ?

LA MORT DE SENEaVE 121

Sevinvs.

Tous ceux que tu cognois de cette intelligence.

EPICARIS.

Moy ? ie ne cognoy rien que ta seule imprudence :

Et si visiblement tu la fais éclater

Qu'il n'est pas de besoin de la manifester.

Sevinvs.

1675 Ce trait n'est imprudent qu'à ton sens indocile: L'imprudence est nuisible, & cet acte est vtile. C'est de ce seul auœu que dépend ton bon-heur.

Ma vie en despend bien, mais non pas mon honneur.

Sevinvs.

C'est flater ton esprit d'vne erreur sans seconde, 1680 Car dequoy sert l'honneur, quand on n'est plus au monde?

Epicaris.

Nos Esprits ne sont pas d'vn sentiment pareil.

Sevinvs.

Tu ne ferois point mal de suiure mon conseil.

Epicaris.

Qui suiuroit le conseil d'vne Ame si timide Pour aller a la gloire auroit vn mauuais guide.

Sevinvs.

1685 Mais toy, fille obstinée, en résistant si fort. Tu tiens bien le chemin pour aller à la mort.

122 LA MORT DE SENEaVE

Sçay-tu bien que Pison s'est fait ouurir les veines Pour soustraire sa vie à mille iustes peines, Que Scaurus de César a senty le courrous 1690 Et que Lateranus est mort de mille coups ? Que Voluse est pery d'vne façon tragique Pour expier son crime ?

Epicaris

Ou pour la Republique.

Sevinvs.

Et que Flaue & Rufus ont hâté leur trespas.

Epicaris.

Comme eux Brutus est mort, mais son nom ne l'est pas.

Sevinvs.

1695 Lucain qui fut toujours digne de ton estime.

Nomme tous ses Amis qui trempent dans le crime, Des tourmens préparez redoutant la rigueur.

Epicaris.

Ce trait fait assez voir qu'il n'eut iamais mon cœur.

1695-1697. Lucain, Quinctianus, & Senecion, demeurèrent long temps fermes à tout desnier... Mais depuis s'estans laissez corrompre à la promesse d'impunité qu'on leur faisoit, afin de payer le delay & le retardement qu'ils auoient apportés, Lucain nomma Atilla sa propre mère, Quinctianus, Glicius Gallus, & Senecion, Annius Pollion, leurs plus particuliers amis... Lucain & duinctianus ne cessoient de nommer tous les complices. Anii., XV, 56-57.

Apres cela il commanda que l'on fit mourir M. Anneus Lucain, lequel durant que son sang se perdoit, comme il sentit que ses pieds & ses mains deuenoient froids, & que peu à peu les esprits se retiroient des extremitez, ayant encor de la chaleur au dedans & le iugement tout entier, il se ressouuint de certains vers dans lesquels il auoit autresfois représenté vn soldat mourant d'vne mort fort approchante de la sienne, il les recita, & ce furent là ses dernières paroles. Ann., XV, 70.

LA MORT DE SENEaVE I23

Sevinvs.

Ne ferme point la bouche alors qu'on te conuie 1700 De parler librement pour conseruer ta vie : Implore les bontez que ie viens d'esprouuer Et te sers de la planche offerte à te sauuer.

Epicaris.

O le honteux conseil! pour éuiter l'orage, A tant de gens de bien faire faire naufrage ? 1703 le ne trahiray point des cœurs si généreux ;

Ils s'exposent pour nous, ie veux mourir pour eux.

Néron.

Tu cognoy donc des gens dont la cruelle enuie Fait encore dessein d'attenter sur ma vie?

Epicaris.

Ouy, ie sçay le dessein de cent hommes d'honneur 1710 dui fondent sur ta mort leur souuerain bon-heur : l'en sçay des plus hardis & des plus grands de Rome. Mais ie mourray cent fois auantque le les nomme,

Néron.

Pren-tu quelque plaisir à te faire gesner ?

Epicaris.

Beaucoup moins qu'vn Tiran n'en gouste à l'ordonner.

Sabine.

17^5 L'impudente, la terre est-elle bien capable

De porter vn moment ce Monstre insuportable ?

Epicaris.

Elle peut sans horreur porter Epicaris,

Puis qu'elle porte bien la femme aux trois maris.

Sabine.

Ta langue pour ce mot sera bien-tost coupée.

1718. Il y auoit vne femme nommée Poppea Sabina... Il ne manquoit rien à cette femme de toutes les parties recommandables, fors que l'honnesteté. Car sa mère qui auoit surpassé en beauté toutes les femmes de son temps, luy auoit laissé de la réputation & de la beauté tout ensemble. Elle auoit du bien assez suffisamment pour soustenir le lustre de son extraction. Elle auoit vn discours affable & attrayant, & n'auoit pas faute d'esprit. Elle estoit modeste en apparence, mais en effet lasciue. Elle se monstroit rarement en public. Encor se couuroit-elle la moitié du visage pour se faire désirer dauantage & pour ne pas saouler les yeux des regardans, ou bien par ce que cela luy estoit mieux séant. Quand à sa réputation elle n'en faisoit point de cas, elle ne faisoit aucune distinction de ses maris d'auec ses adultères, elle ne se laissoit emporter ny à sa propre passion ny à celle d'autruy ; car elle tournoit sa lubricité du costé où il 5' auoit le plus à gagner. Du temps qu'elle estoit mariée auec Rufus Crispinus Cheualier Romain, duquel mesme elle auoit vn fils, Othon fit si bien qu'il la gagna par le moyen de sa ieunesse, par la despence qu'il fit auprès d'elle, & par l'opinion que l'on auoit qu'il estoit fort auant dans les bonnes grâces de Nerou. Ils ne demeurèrent pas long-temps en cet estât sans que leur mariage suiuist de près leur adultère. Soit qu'Othon aueuglé d'amour ne se pust empescher de loiier la beauté et la gentillesse de sa femme deuant le Prince, soit qu'il fist cela à dessein de l'allumer, s'imaginant que la iouïssance d'vne mesme femme luy seruiroit d'vn nouueau lien pour affermir son crédit : Tant y a que souuent en se leuant de la table du Prince, on entendoit dire à Othon, qu'il possédoit la noblesse, la beauté, les vœux de tout le monde, & la ioie des bien-heureux. Tels ou semblables attraits piquants ne demeurèrent pas sans effet. Mais Néron s'estant rendu libre l'accez de la maison, Poppea d'abord prit auantage par les caresses flatteuses qu'elle luy faisoit, & par toutes sortes d'artifices feignant qu'elle ne pouuoit résister à sa passion & que la beauté de Néron luy donnoit dans laveuë. Puis tout à coup quand elle vit le Prince fort amoureux, elle luy tenoit la bride haute traictant altierement auec luy, & s'il faisoit tant que de la retenir vne nuit ou deux, elle disoit qu'elle estoit mariée, qu'elle ne vouloit pas quitter son mar}-, ny rompre son mariage... Othon fut priué de la familiarité accoustumée, & puis après de l'accez & de la suite du Prince, & finalement on luy donna le gouuernement de Portugal, afin que dans Rome il ne fust plus le compétiteur de ses amours. Ann., XIII, 45-46.

Epicaris.

1720 Que deuroit-on coupper à Sabine Popée ?

Sabine.

Quand tu n'aurois vomy que ce mot seulement, Tu mourras de cent morts par mon commandement.

Epicaris.

Ces matières de peur sont ce que ie dédaigne : Menace-moy plutost de viure sous ton règne. 1725 Aucun autre malheur ne me sçauroit troubler ; Et c'est la seule peur qui me feroit trembler.

^ Néron.

O nouuelle Alecton que l'Enfer a vomie I Qui t'a donné sujet d'estre mon Ennemie ? Qui de ta cruauté me rend ainsi l'objet ?

Epicaris.

1730 Tu veux donc le sçauoir: en voicy le sujet:

le t'aymois autrefois, q'uand ton front hipocrite Se couuroit faussement des couleurs du mérite :

1728-1744. Comme Néron l'interrogea quelle cause l'auoit obligé à oublier le serment de fidélité qu'il luy auoit fait : C'est, dit-il, que ie faiiois en horreur ; ce n'est pas que iamais soldat fay esté plus fidelle que rnoy, tant qu€ tu as mérité d'estre aymé ; mais t'ai commencé à te hayr depuis que tu as esté parricide de ta mère & de ta femme, & que tu es deuenu cocher, bateleur & incendiaire... Il est certain que dans toute cette conjuration rien ne blessa dauantage les oreilles de Néron, que cela. Car, comme il estoit fort prompt à commettre des meschancetez, aussi n'cstoit-il pas accoustumé d'ouir qu'on luy reprochast les choses qu'il auoit faites. Ann.,XY,6y.

La ville fut remplie de sales débordemens, à cause que Néron raudoit par les rues, & couroit les [bouges] & les cabarets, desguisé sous vn habit de valet de peur d'estre reconnu ; accompagné de gens qui voloient

Lors que ta main feignoit de faire vn grand effort

Pour escrire ton sein sous vn Arrest de mort: 1735 Quand ton Esprit brutal, cachant sa véhémence,

Pratiquoit la lustice, exerçoit la Clémence,

Et pour mieux t'affermir en ton Authorité,

Montroit de la sagesse & de la pieté.

Mais depuis que tu cours où la fureur te guide, 1740 Que tu te rends cruel, ingrat, & parricide,

Que tu rodes la nuit, & que tu tiens à ieu

Les tiltres de voleur & ceux de boute feu ;

le te hay comme vn Monstre abismé dans le crime;

Et trouue que ta mort est vn coup légitime.

Néron.

174S Ah ! c'est trop ! qu'on la Hure aux bourreaux inhumaine

Epicaris.

C'est vn œuvre où Néron peut donc mettre les mains.

Néron.

Entrainez-la, soldats ; viste, & qu'on la déchire.

Epicaris.

Possible que ton sort quelque iour sera pire.

tout ce que l'on apportoit pour vendre au marché, & qui chargeoient les premiers qu'ils rencontroient en leur chemin, & l'on le cognoissoit si peu, que luy mesme y fut blessé, & en porta les marques au visage. Depuis que l'on eut appris que c'estoit César qui raudoit ainsi de nuit, ... la nuit se passoit comme si l'on eust esté dans vue ville prise de force. Ann., XIII, 25.

Comme il estoit adoocnesté de signer la sentence d'vn criminel condamné à la mort, Que te voudrais bien, dit-il, tie sçauoir point escrire! C. SvETONE Tbanqville. De la vie des dou^e Césars. Néron, 10.

Tu te mis à crier : le voudrais de bon cœur n'avoir iamais apris les lettres. Seneque, De la Clémence, II, i.

1748. le croy pourtant que Néron n'est pas reserué à vne fin si douce que la mienne. Les Dei-nieres Paroles de Seneque.

LA MORT DE SENEOYE ll'J

Meschante, on t'aprendra comme il faut discourir.

Epicaris.

17S0 Tiran, ie t'aprendray que ie sçay bien mourir.

Néron.

Qu'on la face mourir du plus cruel suplice.

Epicaris.

Rien ne doit t'empescher de faire ton office.

Néron.

O le Monstre exécrable, ôt qu'il est endurcy !

Sabine.

L'Oncle de son Amant l'instruit sans doute ainsi, 1755 Seneque a fabriqué cette haine mortelle, C'est vn grand artisan.

Néron.

Qu'il meure aussi bien qu'elle.

Sabine.

Puis qu'il ne t'a failly que deux fois seulement, Aten de ses projets quelqu'autre éuenement : Quoy ? ferois-tu si tost par des pensers timides 1760 Périr vn si grand Maistre en l'Art des Parricides ? Garde bien de choquer ce docte Précepteur : C'est vn homme de bien, c'est vn si bon flateur ; N'eust-il que ce Talant il ne faut pas qu'il meure.

Néron.

Il flatera la Parque auant qu'il soit vne heure. 176s Siluanus est passé dans son appartement

Pour luy faire en deux mots mon dernier compliment.

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