le ne i'ay point laissé qu'il n'ait perdu le iour
Sabine.
Qu'a dit en te voyant cet honneur de Cordouë Que Rome admire tant, que tout le monde loue ?
Le Centenier.
Mes ordres exprimez luy donnant à choisir De tout genre de mort conforme à son désir,
1770 Ce Vieillard misérable a montré quelque ioye D'y pouuoir arriuer par vne douce voye ; Et déjà présentant comme la chose iroit, Il auoit préparé tout ce qu'il desiroit. Sa femme en a senti toute la violence ;
1780 Pauline est à ses pieds tombée en défaillance,
1771. Seneque nasquit à Cordoùe ville d'Espagne pour lors Colonie Romaine. Les Dernières Paroles de Seneque.
Seneque 9
Et dans les mouuements d'vn si sensible ennuy A fait tous ses efforts pour mourir deuant luy.
A peine, en luy parlant, a-t'il peu s'en deffendre; A peine de ses bras a-t'il peu se desprendre :
1785 Mais enfin cognoissant que l'ordre estoit pressé, De ce fâcheux obstacle il s'est debarassé.
Nous sommes auec luy passez dans vne Chambre Où l'air qu'on respiroit n'estoit rien qu'esprit d'ambre; Ce n'estoient en ce lieu qu'ornemens précieux
1790 Dont l'éclat magnifique esbloûissoit les yeux ;
Que meubles d'Orient, Chefs-d'œuure d'vne adresse Ou l'Art débat le prix auecque la richesse, Que Miroirs enrichis & d'extrême grandeur.
Sabine.
C'est mourir dans la pompe & dans la bonne odeur.
Le Centexier.
1795 \''n vaste Bassin d'or, où des eaux odorantes
Ornoient de leur parfum mille pierres brillantes. N'y faisoit éclater vne valeur sans prix Que pour y receuoir son sang & ses esprits. Vn de ses Affranchis, Ministre de l'Estuue,
1800 L'a fait asseoir en suite, à my corps dans la Cuue , Et retroussant ses bras au grand éclat du iour, A passé promptement le rasoir à l'entour.
1795-1796. L'or& les pierres précieuses... estoient choses ordinaires, & que le luxe auoit rendu communes. Attn., XV, 42.
Aux corps de logis ce n'estoit qu'or, que pierreries, & nacres de perle... Les planchers des sales où l'on mangeoit estoient tous lambrissez d'yuoire. Svetone, Néron, 31.
1799-1844. Apres cela l'vn & l'autre se firent coupper les veines des bras. Seneque estoit vieil et auoit le corps atténué de sa grande abstinence, voyant donc que son sang se perdoit trop lentement & qu'il auoit peine à sortir, il se fit coupper encor les veines des iambes & des iar-
Ses Amis ont pâly voyant ouurir ses veines Qui d'vne froide humeur n'estoient qu'à demy pleines:
1805 Mais ce grand Philosophe à mourir disposé A veu courir son sang d'vn Esprit reposé, Ne s'est non plus émeu durant cette auanturc Que si d'vn iour de feste il eust veu la peinture. Amis, leur a-t'il dit, ne vous affligez pas ;
1810 La Vertu vous defFend de pleurer mon trespas : Vous n'y trouuerez rien d'indigne d'vne vie Dont les plus grands du iMonde ont conceu de l'enuie. le meurs ; mais c'est sans crime ainsi que sans remors Que du rang des viuans ie passe au rang des morts.
1815 C'est vn certain Tribut qu'il faut bien que ie rende ; La Nature le veut & Néron le commande : Tous deux forment des loix qu'on ne peut violer, Et leurs Arrests sont tels qu'on n'en peut appeller. l'en subis la rigueur sans horreur & sans crainte ;
1820 Ma volonté docile embrasse la contrainte.
Par la douce faueur d'un sommeil que i'attens Bien-tost César &. moy serons tous deux contens, Luy de s'estre deffait d'vn Vieillard inutile, Moy de m'estre rendu dans vn heureux Asile,
rets... Comme l'éloquence l'accompagna iusques au dernier souspir, il fit venir des secrétaires & leur dicta plusieurs choses dont ie laisse de rapporter les propres mots, dautant qu'ils sont connus parmy tout le peuple... Seueque cependant voyant que sa vie traisnoit trop long-temps, pria Statius Anneus qu'il connoissoit de long-temps pour vn de ses bons amis & pour vn sçauant Médecin, de luy apporter du poison qu'il auoit préparé de longue main, tout tel que celuy dont on faisoit mourir à Athènes ceux qui estoient condamnez par iugement public. Mais il l'aualla en vain à cause qu'il auoit les membres tous froids, & que les conduits par où le poison deuoit agir estoient fermez. Finalement il entra dans vn bain d'eau chaude, dont il ietta sur les esclaues qui estoient plus près de luy, en disant qu'il faisoit cette libation à lupiter libérateur. Apres on le porta dans vue estuue où la vapeur l'estouffa. Ann., XV, 63-64.
1816. Mourons doncques, puis que Néron le veut, & que les Dieux le souffrent. Les Dernières Paroles de Seneque.
132 LA MORT DE SENEaVE
1825 Où nulle oppression ne se fait endurer,
Où iamais l'innocent n'a lieu de soupirer, Où pour tout interest l'Esprit est insensible Et franc de passion, goûte vn repos paisible.
Sabine.
Il a creu par ces mots se mettre au rang des Dieux.
Néron.
1830 Ah ! laisson-le acheuer..
Le Centenier.
Alors leuant les yeux, Il a dit en poussant sa voix foible & tremblante. Dans le creux de sa main prenant de l'eau sanglante, Qu'à peine il a iettée en l'air à sa hauteur : Voicy ce que ie t'offre, ô Dieu Libérateur ! 1835 Dieu, dont le nouueau bruit a mon ame rauie,
Dieu, qui n'es rien qu'amour, esprit, lumière & vie. Dieu de l'homme de Tharse, où ie mets mon espoir: Mon ame vient de toy, veuille la receuoir.
1824-1828. Si la vie est vn passage à quelque chose de meilleur, il ne faut pas appréhender vn changement qui rend notre condition plus heureuse ; Et si c'est vn anéantissement de tout nostre estre, ce repos éternel & paisible, à qui toute la rage des bourreaux de Néron ne sçauroit donner la moindre inquiétude, n'est-il pas bien doux & désirable } Les Dernières Paroles de Seneque.
1830-1838. Sainct Paul... nay en la ville de Tarse de la prouince de Cilicie... La Cour Sainte. — Cf. 703-710.
Plusieurs personnages assez graues ont pensé qu'il estoit mort Ghrestien... Tout ce que l'on objecte de plus fort contre cette opinion est que Corneille Tacite le fait inuoquer à la mort Jupiter le libérateur... Veu que Tacite ne sçauoit pas ce qui estoit hors de sa connoissance & que Seneque n'auoit iamais fait profession ouuertement de christianisme,... quand Seneque auroit imploré lesus le libérateur à la mort, il ne laisseroit pas de traduire lupiter en son st\-le... Ce nom de Rédempteur ou Libérateur dont il fait mention, & cette aspersion d'eau que les Fidèles
A peine a-t'il finy cet estrange langage, 1840 du'vne pâleur mortelle a couuert son visage. Il a fermé les yeux d'vn mouuement pareil A ceux qu'on voit tomber abatus de sommeil ; Et le voyant saisi d'vne glace mortelle, le suis venu soudain t'en dire la nouuelle.
Sabine.
1845 César, à ce récit tu parois tout changé : Qu'as-tu donc, dy-le nous.
Néron.
le ne sçay ce que i'ay.
Tous mes sens sont troublez, & mon ame inquiette Ne peut plus se remettre en sa première assiette : le brûle de colère & frissonne d'effroy ;
1850 le forcené, i'enrage, & ie ne sçay pourquoy Vne Erinne infernale à mes yeux se présente, Vn Fantôme sanglant me presse & m'espouuente. Ne voy-je pas venir des bourreaux inhumains Qui tiennent des serpens & des fouets en leurs mains ?
185s le ne sçay qui me tient en cette horreur extresme Que ie ne m'abandonne à me perdre moy-mesme. Qui hâtera ma mort ? où sont les Conjurez ?
auoieut coustume de présenter à Dieu par fornie de libation, témoignent quelque secret que cet Autheur a ignoré. La Cour Sainte.
1846-1860. 11 confessa plusieurs fois, que le fantosme de sa mère le poursuiuoit, & que les Furies le tourmentoient auec leurs fouets & leurs torches ardantes. Suétone, Néron, 34.
Les furies qui l'agitent dès maintenant, &; luy rameinent auec horreur l'image d'Agripine & de tant d'autres, redoubleront sans doute pour lors la rigueur de leurs chaisnes ; &; luy feront souffrir dans son horrible mort, autant de Bourreaux que d'objets, autant de supplices que de pensées. Les Dernières Paroles de Seneque.
Agité de furies, inuesty d'ombres infernales... La Cour Sainte.
134 LA MORT DE SEXEaVE
l'y suis mieux résolu qu'ils n'y sont préparez. Que celuy qui soupire après mes funérailles, 1860 Me déchire le sein, me perce les entrailles,
Et rende ses souhaits accomplis de tout poinct.
Sabine.
Que veut dire, Seigneur ?
Néron .
Ah ! ne me parle point.
Esloigne-toy d'icy; fuy promptement, Sabine, De peur que ma colère éclate à ta ruine. 186) O Ciel ! qui me veux mal & que ie veux brauer. Des pièges que tu tends on ne se peut sauuer : Tu prépares pour moy quelque éclat de tonnerre. Mais auant, ie perdray la moitié de la Terre.
Fin dv cinq.vieme & dernier Acte.
1862- 1864. Poppea mourut par vue cholere que son mary prit contre elle fortuitement, qui la blessa d'vn coup de pied comme elle estoit grosse. Antt., XVI, 6.
1868. Oyant vn certain qui disoit par forme de deuis : Mo)' estant mort, que la terre soit toute nieslée en sang ; Ains vwy viuant^ luy repliquat-il. SvETONE, Néron, 38.