SCÈNE I
ISOLDE (sortant de sa demeure en grande agitation et s' approchant de Brangœne)
Les entends-tu ?
Loin meurt déjà le son?
BRANGiENE (écoutant)
Trop près encor ! Clair il vient à nous.
(Isolde écoute.) ISOLDE
Seule ta peur t'égare ainsi.
Rien n^est que feuilles tremblant au bois où passe l*âme du vent.
BRANGiENE
Rien n'est que fol désir en toi.
A tes rêves tu te prends, (i)
(l) Var : La folle ardeur — de ton d^sir — fait iu iai surgir l'émut.
(Elle écoute.)
J'entends résonner les cors.
(Isolde prête f oreille.) ISOLDE
Nul son de cor
n*est si doux.
Le frais ruisseau
roule ses ondes,
ravissante rumeur.
L*entendrait-on
sous les fanfares ?
Paisible en la nuit, son murmure seul me charme.
Lui qui m'attend,
gardé par la nuit, pour ces cors que tu crois entendre.
Veux-tu qu'au loin il tarde !
BRANGiENE
Lui qui t'attend ! . . .
Conçois mes craintes.
Des yeux dans l'ombre l'épient.
Si tu t'aveugles,
crois-tu la vue du monde
éteinte pour eux ?
Là-bas, quand, au vaisseau,
par Tristan qui frémissait
la pâle fille,
presque sans force,
fut remise au roi Marke,
quand tous, en stupeur,
la voyaient chanceler,
le roi très tendre,
plein d'émoi, aux peines du long chemin, s'en prenait en te plaignant
Un seul, alors, je l'ai trop bien vu, sur ton Tristan tînt ses yeux.
Méchant et sournois, il Pépiait
pour découvrir des signes propices à sa fourbe.
Or souvent au guet je le vois.
Il tend pour vous ses rets De Melot prends souci.
ISOLDE
Craindre ainsi Melot ?
Oh I Sens ton erreur !
N'est -il à Tristan
tout dévoué ?
Dès que Tristan me quitte.
Il est près de Melot toujours.
BRANG^NE
Ce qui me fait craindre Vers lui t'entraîne !
De Tristan à Marke sans cesse il va semant le noir soupçon.
Par son conseil la chasse nocturne fut résolue en hâte.
Bien plus noble proie que tu n'as pensé est de sa chasse le but.
ISOLDE
L'ami très cher trouva cette ruse.
En aide
Melot nous vient.
Tu veux décrier son zèle.
Mieux que toi-même sert-il mon cœur.
Lui rouvre ce que tu fermais.
Epargne-moi l'horrible attente !
Le signe, Brangaene, Oh ! fais le signe.
Meure la torche !
Plus d éclat î Qu'entière sur nous retombe la nuit I Déjà son silence couvre prés et burg et met en mon cœur un trouble charmé.
Etouffe ce feu, soudain !
Meure l'éclat sans pitié !
Laisse mon aimé venir !
BRANGiENE
Oh ! laisse la flamme gardienne contre le danger te défendre !
Hélas !las !
Ah ! Misère !
Oh ! philtre impitoyable 1
Infidèle
rien qu'un jour,
j'ai pu trahir ton vœu !
Mon zèle aurait permis
ton œuvre,
l'œuvre de mort !
Mais ton opprobre,
ta honteuse fureur,
mon œuvre, dois-je, coupable, la suivre !
ISOLDE
Ton œuvre ?
O simple esprit !
De Minne sais-tu donc rien ?
Rien de ses charmes forts ?
Elle est la reine
au libre cœur ; par elle germent les mondes.
Vie et mort
subissent sa loi.
Elle y met et joie et peine,
en tendresse change la haine 1
A Tœuvre de mort,
folle, ma main s*apprêta.
Dame Minne sut
à mon pouvoir Pôter.
A mort vouée,
elle me reprit.
L'œuvre s'achève
par sa main.
Qu'elle me guide !
Qu'elle décide !
Quoi qu'elle veuille.
Où que je passe,
je suis sa vassale; Donc laisse que je sois soumise I
BRANGiENE
Ah ! si de l'amour le philtre pervers En ta raison fit telle ombre.
S'il te dérobe i
à la lumière, I
Ce jour du moins.
Je t'en conjure Au danger pare ce feu.
Encor ce jour La torche, ici, souffre la !
ISOLDE
Qui me mit au sein
La fièvre ardente.
Oui fait brûler
Mon cœur en moi,
le vrai soleil
à Tâme riant,
Dame Minne
Veut sur nous la nuit
pour luire, enfin, splendide,
{Elle court vers la torche)
OÙ ton flambeau TefFraie. (i)
{Elle arrache la torche de la porte) {A Brangœne)
Surveille, toi !
Là, fais le guet !
La torche,
dussé-je m^éteindre aussi,
joyeuse,
je Técrase sans trembler.
(Elle jette a terre la torche qui ^ feu a peu, s' éteint, Brangœne se détourne ^ consternée. Par un escalier extérieur, elle gagne la terrasse de la demeure d' /solde et disparaît lentement.
/solde commence par regarder avec précaution vers une allée latérale. Animée d*un croissant désir, elle s'avance dans f allée et considère avec plus d* assurance. Elle /ait, avec son éc harpe, des signes ^ d'abord lentSyùuis graduellement précipités et oit se trahit sa grandissante impatience, tm soudain mouvement de joie décèle que le vient d'apercevoir au loin son ami. Elle se dresse sur la pointe des pieds et^ pour mieux voir encore, gravit le perron » *us<ma la plus haute marche et rappelle ardemment.
Tout d'un coup, elle bondit à la rencontre de Tristan.)