‹ Tristan & Isolde: drame musical en trois actes. Version française d'AlfredChapitre 18 sur 26 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

TRISTAN {s' élançant) Isolde I Aimv e !

(i) Var : pour ctaire^ enfin, paraître sans que ton feu V effraie.

ISOLDE

Tristan ! Aimé !

(Ils s'embrassent avec transport et viennent sur le devant de la scène.)

TOUS DEUX

— Est-ce toi?

— M'es-tu rendue ?

— Sous mon étreinte !

— Puis-je le croire !

— Quelle joie !

— Toi sur mon sein !

— Toi que je presse 1

— Est-ce toi-même ?

— Vois-je tes yeux ?

— Quoi ! ta lèvre ?

— Là, ta main ?

— Là, ton cœur ?

— Tai-je ? M'as-tu ?

— Toi dans mes bras ! ^

— N*est-ce qu'erreur ?

— N'est-ce que songe ?

Délices de l'âme,

O ! douce^ noble, fière, belle, céleste ivresse !

— Sans seconde !

— Sans limite !

— Plus qu'humaine l

— Sainte ! Sainte !

— Joie si neuve, non rêvée !

— Joie immense !

Joie suprême !

— Tout m'enivre !

— Tout me charme !

Divin, parfait Oubli des mondes î

^- Mon Tristan !

— Mon Isolde I

— Tristan !

— Isolde !

— Mien et tienne !

Toujours unis !

ISOLDE

Longtemps si loin !

si loin, si longtemps I

TRISTAN

Bien loin, si près !

Si près, si loin !

ISOLDE

Traîtresse aux joies Toute absence !

Lourde, Theure tarde et se traîne !

TRISTAN

Oh ! loin et proche !

Mots qui luttent ! « Proche » si tendre !

<k Loin » si morne !

ISOLDE

La nuit à toi^ la torche à moi !

TRISTAN

La torche ! La torche !

Oh ! Cette torche qui brûlait toujours !

Le ciel pâlit ; Le jour passa ; son feu jaloux

brillait sans fin.

Barbare signe,

il éclatait au seuil de la bien aimée, pour moi fermé encore.

ISOLDE

Par Paimée aussi

Tombre se fit.

Ma suivante en vain

Voulut me troubler.

En Dame Minne est mon salut et je bravai le jour.

Lumière ! Lumière !

Perfide lumière !

A toi qui me brave

haine et guerre !

Morte la torche,

qu^aussi je déteigne, d^amour vengeant les souffrances, le jour impie et funeste.

Nulle détresse,

Nul désespoir

qu'il ne réveille

avec ses feux !

Même aux splendeurs

sombres des nuits Luit la torche au doux seuil dont je suis repoussé.

ISOLDE

Luit-elle ainsi près du seuil aimé :

C'est qu'en son cœur rempli d'orgueil la fit luire un jour.

mon Tristan. — ,

Tristan qui me trompa !

Mais seul le Jour

en lui mentait

quand en Irlande

il s'en venait pour Marke -Tie quérir, vouant l'aîmee à mort.

TRISTAN

Le jour ! Le jour

qui te ceignait

là-bas, comme un soleil vivant,

de fiers honneurs,

d*ardent éclat,

Isolde, à moi te prit !

Ce que mon œil

charmé voyait

poignait mon cœur . de lourds chagrins. •

Aux clairs rayons du jour n'était Isolde à moi !

ISOLDE

N'étais-je à toi, l'époux choisi ?

En toi que mit le jour menteur ?

Par tpi l'épouse élue, l'amante fut trahie.

TRISTAN

Pour toi brillaient d'insignes splendeurs, Orgueil du rang, grandeur, pouvoir, là s'attacha mon âme

d'un vain fantôme éprise.

Or dès que Tastre

éblouissant

dora mes tempes

de ses feux,

des faux honneurs

le jour sans ombre,

de ses rayons,

.de ses ivresses

en tout mon être

m'a brûlé

jusqu'au plus sombre

fond du cœur.

Là, sous la chaste nuit vague, enfermé, veillait un rêve, à mon insu dans l'ombre en moi surgi.

L'image dont mon œil ne pouvait fixer la forme, de l'éclat du jour frappée soudain parut sans voiles.

Si rayonnante

et haute image,

j'en dis la gloire

à nos guerriers.

Ma voix au peuple

vanta bien haut

la vierge digne

du cœur d'un roi.

L'envie, enfant

du jour mauvais,

l'intrigue

qu'un bonheur émeut,

la disgrâce, à la gloire, au pur honneur fatale,

je n'en eus souci.

Loyal, je voulus.

fervent d*honneur et de gloire, vers l'Irlande faire voile.

I SOLDE

Du jour ô vain captif î

Trompée par lui

qui te trompait,

que j'ai souffert

par toi, aimante,

toi que du jour

la fausse gloire

enveloppait

de ses mensonges !

Là où d'amour

brûlait la flamme,

au fond du cœur

couva la haine.

Ah ! qu'en cette âme profonde, saignait l'affreuse plaie.

Celui que j'y portais, qu'il me parut donc vil quand la lumière infâme, sous l'aime et chère image éteinte à mes regards, fit voir seul l'ennemi.

Puisqu'en un traître

il te changeait,

au jour trompeur

Voulus-je échapper.

et loin, dans la nuit,

avec toi fuir

où l'erreur expire

au gré de mon cœur,

où ce qui trompe,

vain^ s'effondre.

Donc, pour goûter

Tamour éternelle.

tous deux je nous unis dans le mortel espoir.

TRISTAN

Je pris le philtre , dans ta main.

Lorsque j^en compris

l'entier secret,

quand j'aperçus,

si pur et si près

quel avenir

m'offrait ta promesse,

lors, voilée de douceur,

sublime, absolue, en moi régna la nuit.

Mon jour était fini.

ISOLDE

Hélas ! Victime

du philtre faux,

tu vis encore

la nuit s'enfuir.

Vers l'ombre de mort tourné, tu fus repris par le iour.

TRISTAN

Liqueur bénie,

philtre bienfaisant I

Saint est ton charme

tout puissant !

Près du seuil de mort

où il jaillit,

Vaste, immense,

il m'a fait voir, mirage à peine en songe entrevu, l'auguste empire de la nuit.

De l'image cachée

loin, dans mon cœur.

par lui s^efface

tout vain éclat.

Mes yeux, sous les ténèbres,

seule, la. voient paraître.

• ISOLDE

Pour venger sur toi "ton affront, le jour avec tes fautes tint conseil (i).

Ce que la nuit t'avait révélé, au royal pouvoir du jour, vainqueur il fallut le soumettre et, morne,

en de vides splendeurs va brillant ma vie.

L'ai-je pu souffrir ?

Et le puis-je encor .?

TRISTAN

Lors étaient à la nuit

Nos âmes !

Le jour mensonger

semeur de haine peut nous prendre à ses ruses, à ses mensonges, non pas !

Son stérile éclat,

ses reflets orgueilleux,

qu^mporte à qui mit

En soi la nuit ?

Sa tremblante lumière,

flamme incertaine, n'est plus rien pour nous.

En la nuit de mort

(l) Var : Grâcê à ces fautes — fut bien fort.

s 6 ACTE DEUXIÈME

qui s*est plongé,

qui a conçu

rimmense secret,

au jour échappe.

Gloire, honneurs,

force, trésors,

si clairs qu41s soient, ainsi que la poussière pour lui soudain s'envolent !

Au lïiilieu des vains fantômes seul un désir lui reste :

désir poignant

du soir sacré

où, vraie, seule vraie sans fin,

joie d'amour lui rit !

(Tristan conduit doucement Isolde vers un banc de fleurs* Il tomâe à Sés

pieds et pose sa tête entre ses bras,)

TOUS LES DEUX

Sur nous retombe.

Nuit d'extase !

Verse en nous l'oubli de vivre.

Prends mon être dans ton sein.

Ote moi du monde vain !

Morte elle est l'ultime flamme, nos pensées, nos chimères, nos mensonges, nos mémoires.

D'ombre sainte sainte approche, chasse ces fantômes,

• sauve-nous du monde.

Close en nous s^éteint la lumière.

Luise, enfin, L'étoile rieuse.

Ton charme unique, tendre, m'enlace et tes regards me versent l'ivresse. Cœur à cœur et lèvre à lèvre, un seul souffle nous unit.

Mon regard ravi s'aveugle.

L'aspect du monde au loin s'efface dont le vain jour nous abusait, plaçant devant nous des spectres menteurs.

Seul je suis, moi, le Monde.

Flot de joie sublime, Vie d'amour infinie.

Rien qui vous réveille,

plus rien...

Oh ! profond désir !

(Ils se perdent dans une parfaite extase, renversés, pâmés sur

le banc de fleurs,) BRANG/€NE (hors de vue sur la terrasse)

Seule je veille dans la nuit.

Vous, rêveurs, d'amour bercés, c'est pour vous

qu'est mon appel.

Ceux qui dorment ont péril.

Qu41s m'entendent, qu'ils s'éveillent.

Garde à vous ! Garde à vous !

Car la nuit va fuir.

ISOLDE

Qu'est-ce, aimé ?

TRISTAN '

Oh ! que je meure !

ISOLDE (se soulevant peu a peu)

Voix cruelle !

TRISTAN {toujours étendu)

Vivre encore !

ISOLDE

Mais le jour Vers toi s'avance.

TRISTAN {relevant un peu la têU)

Soit du jour

la mort maîtresse !

ISOLDE

Jour et mort se vont-ils mettre contre notre amour ensemble ?

TRISTAN

Notre amour?

L'amour de Tristan ?

Notre aTOOur?

L*amour dlsolde?

Quelle noire étreinte peut en nous le vaincre ?

Vienne vers moi

la forte mort

et sous ses coups succombe en mon corps cette existence à l'amour vouée !

En quoi pourrait sa rage

Tamour lui-même poursuivre ?

{Il appuie sa tête sur Isoldé )

Dois-je mourir,

que par lui je meure.

Qui peut sur l'amour

fermer ma tombe?

Il porte en lui

l'immortelle vie, et si mon amour doit vivre, pour mon amour, moi, comment

mourrais-je?

ISOLDE

Mais notre amour Son nom est Tristan Et Isolde.

La douce syllabe « Et » qui attache, lien d'amour^ si Tristan meurt ne meurt-elle soudain?

TRISTAN

Que brise la mort

sinon Técueil

par qui tu es, Isolde,

6o ACTE DEUXIÈME

de moi séparée,

non fondue en ma vie ?

ISOLDE

Mais la syllabe (Et »

mise à néant,

serait-ce point pour Isolde la mort même, par ta propre mort causée (i).

TRISTAN (P attirant doucement sur son cœur)

Ainsi tous deux

la mort nous fit

l'un à Tautre ■ pour toujours^

sans menace,

sans souffrance

et sans nom

devant Pamour, perdus en nous-mêmes, d'amour gardant la vie.

ISOLDE (le regardant comme en extase)

Qu'ainsi tous deux la mort nous fasse

TRISTAN

l'un à l'autre pour toujours.

ISOLDE

Sans menace.

TRISTAN

Sans souffrance,

TOUS LES DEUX

et sans nom devant l'amour,

Ci) Var : Par Trtstan glacé venue.

perdus en nous-mêmes, d^amour gardant la vie.

(Isolde, incapable de se maîtriser^ penche sa tête sur la poitrine de Tristan)

BRANGiENE {toujours sur la terrasse et hors de vue)

Garde à vous !

Garde à vous !

Déjà s*en va la nuit.

TRISTAN {regardant Isolde avec un sourire)

Doisrje entendre ?

{Elle le regarde avec passion) ISOLDE

Oh ! je meure !

TRISTAN {grave)

M'éveillé-je ?

ISOLDE Plus de veille !

TRISTAN

Mais le jour déjà m'opprime.

ISOLDE

Soit du jour

la mort maîtresse !

TRISTAN

, Du jour cruel Nous bravons Patteinte.

ISOLDE {s'exaltant)

Son mensonge pour jamais va fuir.

TRISTAN

Serions-nous à jamais gardés de ses feux ?

I SOLDE (se levant avec un grand geste)

Sûrs en la profonde nuit !

(Tristan la suit. Ils s* embrassent avec une sorte de fureur)

TOUS DEUX

O nuit sans fin,

douce nuit !

Sainte, auguste

nuit d'amour !

Qui tu pénètres,

qui tu enivres, comment sans angoisse peut-il voir le réveil ?

Bannis notre angoisse,

Chère mort.

Calme nos fièvres,

mort d^amour,

et nous enlace

dans tes bras !

Mère qui nous réchauffes, loin de nous fais fuir l'éveil !

Oh ! comprendre 1 Oh ! connaître ces délices loin du monde, loin du jour cruel qui sépare !

Sans fantômes, douce fièvre !

Sans angoisse, molle ivresse !

Sans souffrance, noble tombe !

sans faiblesse,

chères ténèbres !

Plus de fuite !

Plus d'attente I

Eternel rendez- vous Aux infinis espaces !

Pleine ivresse du rêve !

Toi^ — Isolde !

Tristan, toi !

Non, plus Tristan,

plus Isolde !

Plus de formes,

plus d'entraves !

Neuve essence !

Neuve flamme !

Sans fin

être confondus !

Cœurs sans cesse ardents !

Fière joie d'amour !

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