SCÈNE I
LE BERGER
Kurwenal! Hé!
Dis, Kurwenal !
Parle, ami.
Dort-il toujours !
KURWENAL {hochant tristement la tête.)
L'éveil pour lui !
Loin de nous à jamais
fuirait son âme.
A moins que Taide n*eût paru Qui seule nous peut sauver.
N'as-tu rien vu?
Encor rien sur la mer ?
LE BERGER
Un bien autre chant t'aurait averti*
Le plus léger que j'aurais su.
Mais dis sans feinte, vieil ami ; au maître qu'advint-il ?
KURWENAL, '
Laisse! Silence!,..
Va, tu ne peux l'apprendre.
Veille au loin.
Paraisse une nef et vite un leste refrain.
LE BERGER
(se tournant et scrutant F horizon de la mer en s' abritant les yeux de sa main,)
Vide sans fin la mer !
{Il porte son chalumeau à ses lèvres et s'éloigne en jouant sa mélodie.)
TRISTAN (sans mouvement, d'une voix sourde.)
Cet air d'enfance, que veut-il donc !
(// ouvre les yeux et tourne un peu la tête.)
KURWENAL (avec un tressaillement d'effroi,) Ah!
TRISTAN Où suis-je?
KURWENAL
Ah I sa parole !
Sa parole !
Tristan ! Maître 1 Héros ! Mon Tristan !
TRISTAN (avec effort,)
Qu'enteads*je?
KURWENAL
Joie! Ojoie!
Il vit. Q vie !
Douce vie !
Mon Tristan va revivre !
TRISTAN
Kiirwenal, toi?
D'où vins-je?
Oùsuis-je?
Où tu es?
En calme et libre pays !
Karéol, Maître.
Là, tes ancêtres ont vécu.
TRISTAN Mes ancêtres ?
KURWENAL Ouvre les yeux.
TRISTAN Mais qu'entendais-je?
KURWENAL
Le chant d'un pâtre — l'air encor vibre.
Aux dunes là-bas il conduit tes ouailles.
TRISTAN Mes ouailles ?
KURWENAL
Maître, oui certes !
C^est ton bien,
c'est ton burg.
Ton peuple, fidèle
au cher seigneur
du mieux qu'il put prit soin d'un tel manoir par mon héros pour héritage à ses vassaux donné, quand il quitta sa terre, à d'autres lieux courant.
TRISTAN
Quels autres lieux?
KURWENAL
Hé ! Cornouailles.
Fier et joyeux, quels beaux honneurs et quelle gloire.
Tristan, mon chef, s'y conquit !
TRISTAN Suis-je en Cornouailles?
KURWENAL ' Non pas : à Karéol.
TRISTAN Comment vins-je ic i ?
KURWENAL
Comment y vins-tu ?
Pour sûr pas à cheval.
La barque en mer t'a conduit :
puis, en la barque, sur mon épaule
je t'ai pris.
Elle est large — et je t'ai porté, au bord.
Donc tu es chez toi, chez toi — ton sol, ton vrai pays,
ton lieu natal, tes propres champs, ta joie.
Le vieux soleil t'éclaire, La mort s'enfuit; tes blessures vite se guérissent.
(// s'incline sur la poitrine de Tristan.) TRISTAN
Crois-tu bien ? Va, c'est tout autre.
Mais point ne peux le dire.
Loin fut l'éveil — loin d'ici.
Mais où restai-je ? — Ah ! point ne peux le dire.
Je q'ai vu là, soleil,
non, ni terroir, ni peuple.
Mais qu'ai-jé vu ?
— Ah! point ne peux le dire...
J'étais d'où vint un jour mon être,
où pour jamais je vais,
où règne au loin l'immense nuit.
Plus rien là, n'occupe l'âme,
hors l'oubli divin, sans bornes, (i)
Qui m'a voilé ce rêve ?
Cher délire, hantise,
est-ce toi qui vers l'éclat du jour
encor me jette?
Seule en mon cœur restée
l'ivresse ardente d'amour
des joies de mort naissantes
vers la clarté me pousse,
mensonge d'or qui trompe
et pour Isolde luit.
Isolde du jour subit l'empire ! (2)
Au jour encore vit Isolde.
Quelle angoisse !
Quel supplice \
(1) Var: Sans âge,
(2) Var: Isolde encor du jour la pr aie (
Oh ! sa vue !
Soif brûlante !
Lourde, naguère, j^ai sur moi vu la porte de mort se clore.
Large, elle est soudain rouverte.
Au feu céleste elle céda.
Le dur éclat m'aveugle.
Il faut que hors des ombres
je La cherche,
je La voie,
je La prenne, et qu'en Elle je m'absorbe, doux espoir à Tristan seul permis.
Las ! se lève^ morne, amer, sans répit, le jour cruel.
Clair et louche feu
Son astre rouvre aux vains mirages mon esprit.
Horrible jour au fauve éclat dois-je par toi toujours souffrir ?
Brûles-tu sans fin, ô torche, qui, même aux nuits, m'écarte d'elle ?
Ah ! Isolde, bien aimée, quand doit mourir, ah ! quand doit mourir la torche, signal des joies prochaines ?
Clarté, t'éteindras-tu ?
Nuit, viendras-tu jamais ?
KURW£NAL (avec une vive émotion /nais se dominant
Qui j'ai bravé jadis pour toi, Autant que toi. Maître^ je l'invoque.
Mais, sois en sûr, tu vas la voir, là, tantôt.
La joie t'en est promise — pourvu qu'encore elle vive I
TRISTAN
La clarté luit toujours.
Pour moi la nuit n'est point.
Isolde vit et veille.
Elle m'appelle hors la nuit.
Est-ce ainsi ? Que Tespérance luise.
Ton Kurwenal n'est qu'un simple,
Mais tu n'en vas plus rire
Mourant^ tu restas, un jour,
par Melot le perfide
d'un lâche coup frappé.
A telle plaie quel remède ?
Moi, l'homme simple, j'ai pensé :
Blessé par Morold, qui t'a sauvé
pourrait fermer la plaie
qu'un Melot t'a pu faire.
Le bon secours, je l'ai trouvé.
En Cornouailles on s'est donc rendu.
Un homme sûr, droit sur la mer,
mène Isolde ici.
TRISTAN (hors de lui)
Isolde vient !
Isolde approche !
(Il fait des efforts pour parler,)
Fidèle, noble entre les hommes, Mon Kurwenal, parfait ami, G cœur que rien n'ébranle, quel merci te puis-je dire ?
(Il ï attire h lui et V embrasse.)
Mon sûr bouclier au fort des combats, pour fête et deuil toujours tout prêt, ai-je maudit^ tu as maudit ; ai-je chéri, tu as chéri.
Le bon roi Mârke, par moi servi,
t^a vu fidèle
comme, l'or.
Force me fut de trahir mon roi ; tu m'aidas, toi, sans balancer !
Tu te renonces, mien tout entier I Tu souffres, oui, quand je souffre, mais, ma souffrance, la peux-tu comprendre ? (i)
L'affreuse torture
qui m'étreint,
la flamme implacable
qui me tient,
puis-je les dire ?
peux-tu m'entendre ?
Sachant^ tu n'aurais cesse ; au guet montant à la hâte,
de tous tes sens
tendu vers l'espace, les yeux perdus sur le large, loin, tu verrais à la brise^
s'enfler la voile
qui m'amène, du tourment d'amour brûlée, Isolde haletante.
Là bas ! Là bas !
Rapide elle vient.
Vois-tu ? Vois^tu ?
La flamme est au mât.
La nef ! La nef !
Là, près du récif.
Vois-tu donc pas ?
Kurwenal, vois-tu donc pas ? .
(Kurwenal hésite, redoutant de s^ éloigner de Tristan. — Tristan le supplie du regard. — On entend, comme tout h P heure, la mélancolique mélodie du berger.
(i) Var: T'est toute fermée.
K UR WENAL (irh aàatiM)
Pas une nef en mer !
(Tristan écoute et, par degré, se r asséner e, lise laisse aller ensuite à une
tristesse croissante,)
TRISTAN
Dois-je te bien saisir.
O chant si vieux, si grave,
avec tes sons plaintifs ?
Parmi les brises,
Triste, un soir, naguère, au fils tu dis la mort du père.
En l*aube pâle, encor plus triste, de sa mère il sut par toi le sort.
Mort, lui, m^ayant conçu !
Elle morte par moi seul !
La vieille plainte, rêve et pleurs, Vers eux jetait ses sons poignants.
Sa voix me hante et m*a hanté ; (i) Pour quel destin, ma vie ?
Pourquoi jadis naquis-je ?
. Pour quel destin ?
La vieille plainte parle encore :
4{ Désire ! Expire ! »
Non, ah ! non, autre est son sens.
<k Rêve ! Rêve 1 La tombe même aspire I Nul ne meurt par le rêve ! »
La voix sans fin
nomme, en rêvant,
pour douce mort mon secours lointain encor.
Quand, blessé, j^allais voguant, le noir venin tout près du cœur en désir chanta la plainte.
La brise, alors, me jeta vers l'enfant d^Irlande.
(i) Var : Sa voix me dit, sa voix m'a dit:
-ggWP— <WH— — ■■— Wtg*
La plaie qu'elle sut fermer,' sou propre glaive la rouvrit.
L'épie, lors, brusque,
chut à terre, et j'eus d'elle un poison terrible, (i)
Quanii j'espérais
l'entière délivrance,
elle choisit
le. plus sombre des charmes par qui la mort s'éloigne et Tâcre mal s*obstine.
Le philtre ! Le philtre !
Le philtre dliorreur !
Mon esprit, mon coeur,
sa rage les tient,
et nul salut
ni douce mort
pour m'arracher
au désir fatal I
Nul repos, ah !
nul repos jamais.
L^ nuit me jette
au jour maudit afin qu'à jamais ma peine au ckir soleil soit offerte.
Oh ! ces clartés
brûlantes du ciel
m'embrasent le front
de cuisantes douleurs I
Contre une flamme ^ si dévorante
il n'est point d'ombre
fraîche qui couvre !
En tels supplices
si déchirants,
quel baume donne
une heure d'oubli î
(i) Var : Un poison à boir$.
8b ACTE TROISIÈME
IMMM
L'attoce breuvage
qui me voue au tourmenti
Moi seul, oui, moi,
je Pai préparé.
Malheur de père
et pleurs de mère,
sanglots d'amour
de tous les temps,
beaux rires et larmes,
plaies et caresses,
j*ai tout mêlé
au philtre qui brûle.
Par moi broyé
en cette coupe
où j*ai puisé
mon ardente ivresse, maudit sois, philtre odieux !
Maudit qui t*a broyé !
fil retombe sans connaissance. Kurwenal, ayant tout fait pour le calmer,
pousse des cris de désespoir»)
KURWENAL
Mon maître ! Tristan !
Charme effroyable !
O tendre mensonge ! (i)
O chaîne d^amour !
Au monde rêve trop doux !
De toi c'est donc fini !
Donc il est là
celui qu'on aimait, qui aima d'un amour sans égal.
Voyez quel beau prix
recueille l'amour — le seul prix qu'obtienne Amour 1
(^Hune voix sanglotante^
Es-tu donc mort? ou vivant?
(i) Var : leurre cher !
Es-tu parti damné?
(// écoute son souffle^
O joie! Non... Il tremble!... Il vit!
Sa lèvre se veut rouvrir.
{Tristan revient lentement à lui») TRISTAN
La nef? Vois-tu la nef?
KURWENAL
La nef! Pour sûr, tout proche elle est. Ne crains plus qu*elle tarde.
TRISTAN
Vers moi tsolde
tend ses bras.
Elle tient le philtre de paix.
Vois-tu pas ?
N*as-tu donc pas d'yeux ?
Rayonnante, fière et libre, elle avance au champ des ondes.
Des fleurs enivrantes
parent aux vagues
son chemin
vers notre grève.
Sa grâce me calme.
La douce paix
descend comme un baume
dans mon cœur.
Ah ! Isolde.
Isolde ! oh ! belle es-tu !
Eh ! Kurwenal,
là, ne vois-tu rien?
Au guet, en hâte !
Au guet, lambin !
Quand je vois splendeur pareille
N*est-il rien qui té frappé?
M'asrtu compris ?^ .
Au guet — et prompt!. . .
Monte au plus vite!
Es-tu là haut ?
r La nef! la nef! >
Isolde vient?
Tu dois la voir !
Tu dois la voir !
La nef ! Dis, «ncor rien ?
(Comme Kurivenal hésite ençotf et résiste à Trtstan, on mtend, au dehors, un air joyeux du berger J
KURWENAL O joie! joie!
(Il monte rapidement h la tour du guet et s'y met en observation,
tout essoufflé»)
Ah ! au nord !
La voile. Elle approche,
TRISTAN
L*ai-je su ?
L'ai-je dit ?
Oui, elle vit; ma vie renaît.
Pour moi Jsolde seule est tout.
Où sans Isolde serait le monde?
Hei-ha ! Hei-ha !
Qu'elle va légère ! '
Sa voile s'ouvre au vent.
Elle court : c'est un vol.
TRISTAN La flamme? La flamme? .
TACTE TROISIÈME "83
KURWENAL
La flammifc de joie .
qui flotte claire en Pair vif.
TRISTAN (sê dressant sur son lit,)
Ha-hei î Liesse !
; Oaire a^ jour resplendit Isolde !
Isolde, à moi !
Vois-tu ses traits ?
• KURWENAL
. Ce grand rocher cache la nef.
' TRISTAN
Près de l'écueil 1 Est-ce .péril 1 Aux roches brisantes maint vaisseau reste.
La barre, qui Ta ?
Un maître pilote.
TRISTAN
Trahit-il point, Tout à Melot gagné ?
KURWENAL
Sûr commue moi.
TRISTAN
Un traître aussi, toi 1
Barbare !
Vois-tu encore ?
KURWENL Non, rien. •
TRISTAN Perdue !
KURWENAL
- Hei-ha ! Hei-ha ! Hei-ha !
Hardi ! Hardi ! Passe franchie !
TRISTAN
Hei-ha ! Hei-ha ! Kurwenal, si noble ami, mes richesses, mes biens^ à toi je les lègue.
Us volent aux flots.
Est-ce bien elle?
Vois-tu Isolde ?
KURWENAL Je vois ses signes.
TRISTAN O femme sans prix ! (t)
KURWENAL
Us entrent au port.
Isolde, ah !
D'un seul élan elle a touché le sol.
TRISTAN
Descends tout de suite.
Combien tu tardes 1
(i) Var: Mirach d'amour i
Descends! Descends 1 Vers le port !
Aide ! Aide ma reine.
KURWENAL
Je vais la porter ; j'ai bonne épaule.
Mais toi, Tristan, reste en paix étendu.
(Kurwenal sort en hâte, Tristan, au comble de F exaltation ,
s'agite sur sa coucke^}