LA PLAINE
Bretagne traversa la ville, ce qui fut vite fait, et prenant la route qui succédait aux dernières maisons, il se tint compagnie à lui-même eu se chantant le premier couplet de la ballade suivante, que tout le monde chantait à cette époque:
De Saint-Malo jusqu’à Guérande,
Fille petite, fille grande.
En chantant filez votre lin.
Afin
Que dans les marchés on en vende
De quoi fournir ua tonneau plein D'or fin
Au fils d’Édouard, pour qu’il nous rende Enfin
Notre cher sire Duguesclin.
— Allons, Burgo, allons, mon ami, fit Bretagne en s’adressant'à son cheval et en passant des vers à In mw»*; non?
avons perdu du temps ; la nuit vient, dépêchons-nous. Nous avons encore loin d’ici au château, et voici un vent froid qui pourrait bien nous ramener de la neige.
, Burgo doubla son allure, et son maître, que la halte qu’il venait de faire avait refroidi, éprouvant le besoin de se réchauffer, entama le second couplet en l’accompagnant d’un mouvement de jambes destiné, à rétablir la circulation du sang, presque interrompue dans la partie inférieure :
Car ce sire est un vaillant homme,
Dont le pape chassé de Rome • A béni du haut d’Avignon Le nom,
Quand celui que Bertrand on nomme
Poussait son étendard breton *
Au front
Du Sarrazin, pour montrer comme On fond
Sur les méchants quand on est bon.
Arrivé à la fin du second couplpt, Bretagne, au lieu de commencer le troisième, se contenta d’en fredonner l’air, soit qu’il eût oublié les paroles de cette longue complainte, soit qu’il eût reconnu que cette distraction qu’il avait voulu se donner ne le distrayait pas suffisamment.
Il faut dire aussi qu’il était arrivé à un endroit où la route bifurquait, circonstance qu’il n’avait pas prévue et qui l’embarrassait fort, car il se demandait' laquelle de ces deux voies il lui fallait prendre pour se rendre où il voulait aller. Ajoutez à cela que le jour diminuait de plus en plus. Bretagne arrêta son cheval en regrettant de ne pas avoir demandé son chemin à Karnac, et il allait peut-être revenir au village le demander plutôt que de courir la chance de prendre le mauvais, quand il lui sembla que quelque chose trouait l’Iiorizon.
II fixa ce point, et ayant cru remarquer que ce point se mouvait dans sa direction, il marcha vers lui avec l’espérance que si cet être était un être humain, il le tirerait de la perplexité où il était.
Le point grossissait en se détaillant, et le cavalier resta convaincu, à n’en pouvoir douter, que c’était un homme, et même un homme à cheval qui venait de son côté. Bbrgo gagna à cette conviction deux coups d’éperons destinés à le * faire avancer aussi vite que possible sur ce terrain dont la neige avait fait un terrain mouvant.
C’était un homme, en effet, qui parcourait dans le sens opposé la même roule que notre héraut, et quelques instants après celui-ci arrêtait sa monture devant le nouveau-venu, ’ lequel faisait faire halte aussi au bidet breton sur lequel il était monté.
— Dites donc, l'ami, fit Bretagne au paysan qui le saluait, laquelle de ces deux routes mène au château de Karnac?
— Au château de Karnac, messire? vous en êtes loin encore, mais la route où nous sommes vous y conduira.
— Merci.
Bretagne s’apprêta à partir.
— Vous allez au château de Karnac? reprit le paysan en lui faisant signe qu’il avait quelque chose à lui dire.
— Oui.
— Il faut que vous y soyez aujourd’hui?
— Aujourd’hui niême. Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce que, si j’étais à votre place, messire, je remettrais ma route à demain.
— Et la cause ? *
— Serait que dans une heure il fera nuit noire et que vous 6erez à peine en vue de la plaine de Karnac, qu’il vous faut traverser pour aller au château. Or, c’est une plaine qu’il vaut mieux traverser le jour que la nuit, et qu’il vaut mieux ne pas traverser du tout quand on peut.
— Vraiment! et que se passe-t-il donc dans la plaine de Karnac ?
— Il se passe que ces grandes pierres qui la peuplent sont vouées au diable, j’en ai peur, et que de minuit au jour elles se mettent à danser avec les mauvais esprits qui s’y promènent. Vous riez, messire? vous avez tort.
— Je ne crois pas aux mauvais esprits. •
Le paysan regarda d’un air étonné celui qui lui parlait de la sorte. »
— Tant mieux pour vous, reprit-il ; mai3 si vous ne croyez pas aux esprits, vous croyez peut-être aux loups.
— Certes, attendu que j ai rencontré de ceux-ci tandis que * je n’ai pas encore vu de ceux-là.
— F.h bien ! messire» attendez-vous à en rencontrer encore.
— Dans la plaine de Karnac?
— Justement.
— Diable! voilà qui est plus sérieux; et d’où viennent-ils?
— Du- bois d'Auray, sans doute. Je vous le répète, messire, vous feriez mieux de revenir sur vos pas. A Karnac, nous trouverons une bonne chaumière qui est la mienne, une bonne soupe qui m’attend, un bon feu de hêtre près duquel nous causerons jusqu’à neuf heures, et un bon lit où vous dormirez jusqu’à demain. A l’aurore, si vous êtes pressé, vous vous mettrez en route.
— Merci, mon ami, mais je me suis promis d’arriver ce soir au château de Karnac, et j’y arriverai.
— Dieu vous conduise, messire ; mais dites-moi votre nom, et si, en revenant d’Auray, je trouve votre cadavre quelque peu dévoré sur mon chemin, je vous promets de vous reconnaître, de faire graver votre nom sur votre tombe, et de faire savoir votre mort à votre mère, si Dieu vous l’a conservée.
— Je me nomme Bretagne, répondifrnotre ami en souriant, je suis le héraut du comte Arthus de Richemont ; mais je vous dis cela pour que vous vous adressiez à moi, si jamais vous avez besoin de demander quelque chose à mon maitre, et non dans la crainte que les loups me dévorent et que je reste sans sépulture. Je ne vous en remercie pas moins de l’intention; mais, Dieu merci, j’ai chassé d’autre gibier que celui-là, et je ne reculerai pas devant les loups de Karnac.
— À votre aise, messire ; vous me permettrez cependant de vous donner un dernier conseil ?
— Merci du conseil, l’ami ; que Dieu vous conduise.
— Même souhait de ma part, messire.
Bretagne et le paysan se séparèrent, l’un se courbant sur son cheval impatient et reprenant une allure rapide, l’autre se laissant balloler comme un sac de farine par le trot sec de son bidet.
Gomme nous l’avons dit, le jour baissait sensiblement, et la terre ne semblait plus éclairée que par le reflet de la neige. Le froid devenait plus vif, la solitude plus triste encore. Bretagne essaya de reprendre sa chanson, mais rien de ce qui l’entourait ne le portait à chanter, et ce fut muetetsilem ieux qu’il continua son chemin, se contentant de faire de temps à autre des appels de langue à Burgo.
Le paysan s’était effacé dans l’horizon que Bretagne venait de quitter, rien de vivant ne troublait plus le calme solennel de cette étendue pâle et sombre comme un immense linceul jeté sur des morts après une bataille.
Cependant un vaste bruissement se mêlait au vent, c’était l’halcine puissante de la mer dont le flot veuait, en se lamentant, mourir à quelques lieues de là sur les rochers de la côte.
Bretagne marcha une grande heure, ainsi que le paysan le lui avait annoncé, après quoi il crut distinguer à l’un de ces rayons nocturnes qui viennent on ne sait d’où, car ils ne tombent ni de la lune ni des étoiles cachées; il crut distinguer, disons-nous, les ombres gigantesques des pierres de Karnac.
Notre héraut était brave, nous le savons, mais il était Breton, c’est-à-dire superstitieux, et lorsqu’il se trouva en présence de cette armée de monolithes, debout comme des soldats à leur poste, il se rappela le conseil du paysan, arrêta Burgo et se signa.
Puis il essaya de sonder les profondeurs de la plaine celtique; mais autant eût valu essayer de sopder les entrailles de la terre. A pareille heure et à pareil temps, la forêt aux troncs de granit ne révélait rien de ses poétiques mystères.
Il entra, en mettant son cheval au pas et en s’orientant de son mieux, dans ce cimetière de deux lieues, couvert en ce moment de trois pouces de neige intacte. Il regardait avec un sentiment de superstitieuse admiration ces pierres colossales
THISTAN LE BOÜX
coiffées d’herbes et de mousse qui arrêtaient le vent dans sa marche et qui, le forçant de courir de l’une à l’autre, lui donnaient une mélodie sauvage, car à chaque obstacle qu’il rencontrait, il rugissait plus fort. Il cherchait à travers ces bourrasques, à se rendre compte du moindre cri qui eût pu s’y mêler et le prévenir de l’approche de l’ennemi. Mais rien ne s’y mêlait que la voix de la mer, cette vaste poitrine par laquelle on dirait que le monde respire. Burgo ne cachait pas ses impressions," lui; comme s’il eût entendu la prédiction du paysan et comme s’il eût pressenti qu’elle allait se réaliser, il tendait les oreilles et s’arrêtait. Bretagne l’appelait de son nom, le flattait de la main, et la bête, enhardie par cette double caresse, reprenait sa marche.
Cependant le héraut avait gagné du terrain et avait laissé déjà derrière lui une bonne partie de la plaine, à laquelle il commençait à s’habituer parfaitement. Le ciel s’était un peu dégagé. La lune montrait, à travers des nuages couleur de cendre et d’ardoise, un coin de son front blanc, et Bretagne profitait de ces apparitions qui éclairaient l’épaisseur de la plaine pour s’assurer que les craintes du paysan étaient de la pure imagination. Rien, en effet, n’avait mine de loup; et trouvant fort ridicule de marcher au pas pour éviter des animaux qui n’existaient point, Bretagne, qui était sûr d’être bien accueilli au château de Karnac, et qui avait hâte d’y arriver, regarda une dernière fois autour de lui, et ne voyant rien que les ombres des grandes pierres que la lune décalquait sur la neige, il enfonça ses éperons dans le ventre de Burgo, qui partit à fond de train à travers ce dédale d’ossements formidables.
Cette course rapide, qui ressemblait à la course fantastique d’un chevalier de ballade, dura dix minutes ; mais tout à coup Burgo s’arrêta court, comme s’il fût devenu pierre aussi, aspira l’air de ses naseaux, tourna la tête à droite, et, tout frissonnant, recula au lieu d’avancer.
Cela devenait sérieux.
Burgo tournait toujours la tête à droite, comme si son regard eût été rivé à cette direction. Alors Bretagne, tirant son
mouchoir de sa poche, fit ce que font les picadores quand ils ne veulent pas que le cheval voie le taureau qu’ils vont combattre : il se coucha sur le cou de Burgo et lui banda les yeux; l’animal, rassuré, fit quelques pas.
Pendant ce temps, le cavalier s’assurait que son épée était toujours là, et passant les rênes dans sa main gauche, de façon à pouvoir, le moment venu, se servir facilement de sa main droite, il fouilla du regard les ruelles que les pierres faisaient autour de lui.
C’est alors qu’il sembla qu’un objet se remuait dans l’ombre. Il fixa son regard sur cet objet.
Presque en même temps un de ces hurlements qui semblent faits exprès pour la nuit, s’éleva dans la plaine, et Burgo tressaillit ; le hurlement venait de la gauche ; Bretagne, tournant la tête de ce côté, y vit ce qu’il venait déjà de voir à droite; seulement au lieu de deux yeux il en distingua quatre, et d’autres hurlements partis de différents points de la plaine répondirent au premier et commencèrent à se rapprocher.
Burgo était épouvanté; il n’avait pas sur tout le corps un poil sec ; il frissonnait et répondait à ces cris nocturnes par des hennissements de peur. Bretagne ne gagnait donc rien à ce que son cheval ne vit plus, puisque l’ouïe et l’odorat remplaçaient les yeux. A quelques bonds nerveux que fit Burgo, il comprit qu’il allait avoir sa terreur à combattre; et dénouant le mouchoir qui lui couvrait la vue, il rassembla son cheval, serra les genoux, et lui mit les éperons près du ventre pour le tenir au pas, ce qui n’allait pas être facile.
En effet, le cheval ne voyait qu’une chose, le danger, et ne comprenait qu’un moyen de l’éviter, la fuite. Rongeant le frein qui le retenait, sa bouche blanchissait d’écume ; et bondissant sur lui-méme pour échapper à la main vigoureuse qui le maintenait, il essayait de se débarrasser de son cavalier et de se faire libre. Mais Bretagne était de ces cavaliers dont on ne se débarrasse pas ainsi; et, ferme comme un écuyer de bronze, il se maintenait au pas sans perdre de vue les
loups qui, pareils à des spectres, glissaient sans bruit, l’œil fixé sur leur proie.
C’eût été un spectacle curieux que celui de ce cheval qui voulait fuir, et de ce cavalier qui ne le voulait pas, au milieu de cette plaine blanche, au sein de cette obscurité que trouaient seulement les yeux en feu des fauves animaux.
Et la lutte était pour l'homme plus difficile qu’on ne le croit peut-être; la frayeur doublait les forces du cheval, et le froid diminuait celles du cavalier. Les efforts que faisait Burgo étaient inouïs ; il avait la bouche en sang, et tontes les évolutions qu’il faisait ne servaient qu’à la meurtrir davantage.
Bretagne était muet comme une siatue. Seulement, ses yeux l’avertissaient de tout comine des sentinelles exercées.
Cependant Burgo était vigoureux, et deux ou trois fois, les secousses qu’il avait données avaient fuit céder le bras de fer du héraut. Ce succès l’avait enhardi, et il avait gagné à la main. Comme s’ils eussent été liés à lui par des fiis invisibles, chaque fois que le cheval avait gagné de vitesse, les loups s'étaient rapprochés plus vile, se remettant au pas lorsque Burgo avait été forcé de s’y remettre lui même. Bretagne commençait à chercher s’il n’apercevait pas les tourelles du château de Karuac, car il sentait que si la lutte avec son cheval devait se continuer longlemps encore, il finirait par être vaincu. Il avait les bras brisés; l’animal avait pris un point d’appui sur le mors, et baissant la télé aussi bas que possible, il tirait les rênes de toutes ses forces. -
Le héraut se disait que dès qu’il apercevrait une lumière ou un mur, il profiterait de l’impatience de son cheval et le lancerait à toute bride dans celte direction, convaincu que si rapides qu’ils fussent, les loups ne pourraient le rejoindre, quand après l’avoir contenu si longlemps, il lui rendrait compléieinent la main.
Les hurlements continuaient, en se rapprochant petit à petit; on eût dit que les sinistres bêtes s’entendaient de loin pour une commune attaque. Ainsi le pensait Bretagne du moius, car ayant cru voir environ à une distance de cinq
cents pas une lumière briller par-dessus les pierres de la plaine, il se courba sur sa mouture, lui lâcha les rênes, et lui appliquant deux vigoureux coups d’éperons, il cria: Allons, Burgo ! et partit comme une flèche.
Alors, dns quatre coins de la plaine sortirent les loups qui semblaient n’attendre que ce signal, et commença une course d’autant plus effrayante qu’à chaque instant Bretagne courait la chance que Burgo s’abattit et lui brisât la tète contre une pierre, ou qu’en frôlant une de ces tombes de grauit il lui fracassât la jambe ou le bras.
Bretagne avait mal calculé. Les loups gagnaient du terrain, et dans un regard rapide qu’il jeta autour de lui, il s’aperçut qu’tls n’étaient pas à plus de vingt pas, et que dans deux minutes ce seraient eux qui auraient de l’avance sur lui.
A tout hasard, Bretagne prit sou cor et en tira trois sons désespérés que l’écho répéta de distance en distance, comme s’il eût été étonné qu’on le réveillât pendant la uuit et que l’on troublât la solitude séculaire de la plaine.
En même temps notre héraut tira sa large épée et se prépara au combat, tout en recommandant son âme à Dieu.
Il était temps. A peine avait-il tiré son épée du fourreau, qu’un loup sauta à la g„rge du cheval, taudis qu’un autre lui sautait en croupe.
Burgo fit un bond de dix pieds, comme on croirait un tigre seul capable de le faire; il envoya une ruade si vigoureuse qu'il brisa la léte de l’animal qui l’attaquait par derrière. Mais la pauvre bête glissa dans un second élan et s’abattit.
Bretagne avait prévu cela, il avait quitté les étriers, et il tomba sur ses pieds prêt à la défense.
En un instant il fit son plan de bataille.
Maintenant entre ses jambes Burgo, qui faisait des efforts inutiles pour se relever, il s’en servit comme d’un rempart. C’était â une armée véritable qu’il avait affaire, armée qui l’attaquait de tous les côtés, par devant, par derrière, à droite et à gauche. Chaque fois qu’un loup se présentait en face, Bretagne, qui tenait les rênes de sou cheval tendues à lui briser la mâchoire, forçait le malheureux Burgo à relever la
tète, et c’était lui qui recevait l’assaut. Pendant ce temps l’épée du héraut frappait sans se lasser, et ne frappait jamais en vain. Le combat était silencieux. Par moment cependant Burgo poussait un gémissement de douleur qui faisait peine à son maître; mais c’était l’instant de se défendre et non de s'apitoyer. Le manteau du cavalier, son tabard étaient en pièces, son cheval en sang; et ce combat nocturne et mystérieux, qui n’avait d’autres témoins que les pierres muettes, ce combat dont Bretagne ne pressentait pas la fin, était magnifiquement terrible.
Le héraut voyait de près les yeux avides et les dents acérées des loups; mais ceux-ci, à qui le cheval semblait une proie plus facile, s’attaquaient plus volontiers à lui qu’à son maître. Ce dernier y gagnait du répit ; cependant il avait fort à faire, car il fallait son habitude de manier l’épée pour tenir si longtemps. A mesure qu’il blessait un loup, un autre surgissait, il en avait peut-être autour de lui une vingtaine sur lesquels trois ou quatre seulement étaient hors de combat.
Le pauvre Burgo se défendait toujours.
Bretagne se sentit attaqué à gauche, et la morsure fut si douloureuse qu’il poussa un cri. Il lâcha alors les rênes qu’il tenait, et saisissant une petite dague, il la plongea de la main gauche et jusqu’à la garde dans le cou de l’animal, qui làcba prise et couvrit de sang le tabard de velours bleu.
Ce fut alors que Bretagne fut beau : sa dague d’une main et son épée de l’autre, les rênes de son cheval passées autour de son corps, et le corps penché en arrière pour maintenir à Burgo la tête haute et se conserver ce bouclier vivant, les cuisses, les bras et le visage ensanglantés, il frappait comme il eût pu faire dans une mêlée.
Tout à coup il se sentit étrangler et tirer en arrière. Le loup qui l’attaquait ainsi lui enfonçait les dents dans la gorge et lui labourait les épaules à coup de griffes; l’attraction fut si forte, que les rênes qu’il avait passées autour de ses reins se brisèrent et que Burgo, se sentant libre et se relevant d’un seul bond, courut dans la plaiue entrainant derrière lui une meute rugissante de loups.
TRISTAN LB ROÜX
Au bout de quelques pas, le clicvul affaibli fut couvert par ceux qui le poursuivaient, connue un rocher par la marée montante, et malgré un dernier effort, il roula sur le dos, battant inutilement l’air de ses pieds.
Quanta Bretagne, à qui les rênes en se brisant avaient fait perdre son point d’appui, et que son cheval en se relevant avait envoyé rouler à dix pas de là, il comprit que tout était lini pour lui, et qu’une fois à terre il n’y aurait plus de défense possible. Au moment où il se disait cela, sa tête heurtait le sol, et le loup voyant son ennemi renversé le lâchait, et revenant l’attaquer de face, se jetait sur lui.
Au même instant Bretagne entendit une voix qui lui criait : Ne bougez pas ! Quelque chose siffla à ses oreilles, et comme par enchantement le loup lâchait prise et roulait à son côté en poussant un rugissement d’agonie.
Il sembla à notre héraut qu’on lui ôtait le monde de dessus la poitrine, et il se releva sur ses genoux, cherchant d’où lui venait ce secours inespéré. Alors il vit sur un petit cheval blanc dont la couleur se confondait tellement avec la neige que celui le montait semblait ne reposer sur rien, un homme qui de ce combat paraissait plutôt faire un jeu qu’une lutte sérieuse, et qui tenait à la main un petit arc en fer avec lequel il venait de tirer la flèche qui avait sauvé l’écuyer du comte. Ce cavalier inattendu maniait son petit cheval avec une telle habileté, que celui-ci, boudissant comme un chat-tigre, sautait par-dessus les loups qui l’attaquaient avec une légèreté inconcevable, pendant que son maître, qui avait l’air de ne le guider qu'avec l’éperon, tenait les rênes dans les dents, assurait une flèche sur son arc, tendait l’arc, lançait le trait et tuait l’animal qu’il avait visé, tout cela en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.
Bretagne se frottait les yeux croyant qu’il rêvait.
Pendant qu’il regardait cet habile tueur des loups, qui était venu par la droite, il entendit un grand bruit à gauche, et il vit courir vers le lieu du combat une ombre étrange et qu’il ne s’expliqua point tout d’abord. Mais l’ombre se rapprocha rapidement, et il put distinguer ce qu’elle était.
C’était un homme d’une stature herculéenne, qui accourait escorté de deux énormes chiens, trapus, à la face aplatie, et qu’il retenait chacun d’une main, ce qui exigeait une force énorme ; car les bêtes tendaient le cou à emporter les bras de leur gardien.
Trois loups se détachèrent du groupe au milieu duquel sautait le cheval blanc, et coururent à ce nouvel ennemi.
Alors celui-ci s’arrêia, les attendit, et quand ils furent à trois pas, avec une précision merveilleuse de mouvement, il lécha les deux molosses qui se ruèrent chacun sur un loup, taudis qu’il se précipitait, lui, sur le troisième, le prenait dans ses bras et roulait dans la /leige avec lui.
Bretagne, qui, d’acteur, était devenu spectateur du combat, jugea que le moment était venu d’aller secourir celui qui le secourait, et, saisissant son épée, il courut vers cet homme qui avait une si étrange façon de combattre le loup.
Mais c’était inutile. Comme il faisait le premier pas, il le vit se relever, et prenant l’animal mort par la peau du cou comme un chasseur prend un lièvre, le jeter à quatre pas de lui.
Quant aux deux chiens, ils revenaient auprès de leur maître en se passant la langue sur la gueule comme des chiens satisfaits. Leurs deux adversaires étaieut étranglés. Ils regardèrent s’il y avait encore quelque chose à faire; mais ne voyant plus rien, ils se couchèrent aux pieds de leur maître qu’ils léchèrent, sans doute pour le remercier du plaisir qu’ils avaient eu et qu’ils lui devaient. Pendant ce temps, l'homme au cheval blanc avait rejoint sou compagnon, et voyant le lonp que celui-ci venait d’étouiïer, il s’était écrié; Biavo! Tristan.
Cette scène inouïe commença à s’éclairer tout à coup.
Bretagne jeta les yeux du côté d'où venait la lumière, et il vit se dessiner au loin, sous la porte ogivale et sombre du château de Karnac, les ombres des serviteurs élevant des torches au-dessus de leurs tètes et cherchant évidemment le lieu du combat pour s’y rendre.
Ces hommes accoururent aussitôt, faisant fuir devant eux les loups qui venaient d’achever ce malheureux Burgo qu'a-
gitaient encore les derniers tressaillements de l’agonie. La lueur rougeâtre de leurs torches mêlait sur la neige des ombres mouvantes aux ombres immobiles des monuments celtiques.