LE CHATEAU DE KARNAC
Quelques instants après la scène que nous venons de raconter, les serviteurs du château de Karnac qu’on avait vus apparaître si à propus au seuil du vieux manoir, se trouvaient sur le lieu même du combat, et l’on pouvait, à la lueur des torches qu’ils portaient, examiner Je champ de bataille, ce qui n'était pas tout à fait sans intérêt, surtout pour les spectateurs sauvages et primitifs qu’on voyait se mouvoir sur ce théâtre digne d’eux.
Eu effet, sur une terre piétinée par les chevaux, les loups, et les hommes, et où la terre, la neige et le sang étaient devenus, en se mêlant, une boue glissante, gisaient huit ou dix loups évenlrés, dont deux ou trois hurlaient encore, relevant la tête et essayant de fuir la lumière qui blessait leurs yeux habitués à la nuit.
Au milieu du champ de bataille, Bretagne était debout, l’épée à la main, mal sûr d’être délivré de ses fauves antagonistes. Son chaperon et son manteau étaient tombés, de sorte que l’on pouvait voir le sang ruisseler de ses joues, et les déchirures profondes qu’avait supportées son tabard.
A sa droite, le jeune homme à l’arc de fer, sur son cheval redevenu immobile, considérait ce spectacle en souriant et comme un homme habitué à de pareilles luttes, tandis qu’à sa gauche le jeune homme aux cheveux roux, appuyé contre une de ces pierres que nous avons décrites, caressait la tête énorme d’un de ses chiens, et que l’autre, envieux de ces caresses, essayait d’attirer à son tour rétention de son maître en 6e frottant contre ses genoux.
Bretagne vit tout de suite qu’entre ces deux hommes le cavalier à l’arc de fer était le plus considérable.
Il marcha vers lui.
— Votre seigneurie voudra-t-elle bien m’apprendre son nom, dit-il, afin que je n’oublie jamais celui auquel je dois la vie?
— Je me nomme le comte Olivier de Karnac, répondit avec un gracieux mouvement de tète celui auquel le héraut s’adressait, et au lieu de recevoir des actions de grâces, c’est moi qui vous remercie de l’occasion que vous m’avez offerte de venir en aide à un homme qui, autant que j’en puis juger, appartient à la maison de mon noble seigneur, le comte de Richement.
Ces paroles avaient été dites d’une voix si douce et si peu en harmonie avec le courage que venait de déployer l’habile cavalier, que Bretagne le regarda à deux fois pour s’assurer que celui qui parlait était bien un homme et non une femme, et si cet homme était bien le même qui, semblable à Persée montant la Chimère, tuait les monstres au vol de son cheval; mais en voyant de quelle douceur était empreint le visage du comte, il s’expliqua la douceur de sa voix.
— Alors, monseigneur, si vous êtes le comte de Karnac, c’était à votre château que je me rendais, porteur que je suis d’une lettre que monseigneur Arthus m’a chargé de vous remettre. Je me nomme Bretagne ; j’ai l’honneur de lui appartenir comme héraut d’armes, et, sans votre seigneurie, j’étais forcé de manquer à mon devoir, car j’étais mort.
— Ne parlons pas de cela, messire; c’est à moi que j’ai rendu service et non à vous, puisque vous m’apportez une lettre du connétable. ..
Bretagne fit un mouvement pour chercher la missive; mais de son côté, le jeune comte l’arréta d’un geste.
— Lettre, continua-t-il, que vous me remettrez tout à l’heure, quand nous serons de retour au château, où le souper nous attend. Souper, ajouta-t-il en souriant, qui ne sera pas dédaigné par vous, je l’espère, après la besogne que vous avez faite et l’exercice que vous avez pris.
Et, en disant ces mots, le jeune homme montrait les cadavres des loups qui jonchaient la terre.
Bretagne salua le jeune homme, et s’approchant de son autre sauveur :
— A votre tour, messire, permettez que je vous remercie de votre bon secours, et que je vous fasse compliment sur votre merveilleuse force. Sur mon Ame, il me sembla voir monseigneur Hercule étoufTant le lion de Némée, quand je vous ai vu étouffer le loup entre vos bras.
— Merci, maître Bretagne, mais je prends la chose comme vous la dites, pour un compliment. Il y a aussi loin de moi au seigneur Hercule, qu’il y a loin de ce loup au lion néméen ; ce sont mes chiens et non pas moi qu’il faut remercier. Un chrétien qui ne fait pas plus qu’une bétene mérite pas qu’on le complimente.
— N’importe, messire, continua Bretagne, je n’en désire pas moins connaître votre nom et vous exprimer ma reconnaissance d’un cœur aussi sincère que je vous ai témoigné mon admiration.
— On me nomme Tristan le Roux, dit le jeune homme; je ne suis ni noble, ni comte, ui baron : vous pouvez donc oublier mon nom tout à votre aise, je ne vous en voudrai pas de cet oubli.
Et en disant son nom, en accusant son humilité, le jeune homme jetait, involontairement peut-être, un regard amer sur Olivier.
Pendant qu’il parlait comme il avait fait à l’égard de son compagnon, Bretagne examinait le singulier personnage qui recevait d’une si étrange façon les remerciements qu’on lui adressait. Au reste, sa figure portait l’empreinte de son caractère si son caractère était ce que les quelques paroles qu’il venait de dire pouvaient faire soupçonner qu’il fût.
— Allons, Tristan, allons, mon exterminateur de loups, si tu n’es ni comte, ni baron, tu es roi ; roi de la plaine, roi des bruyères, roi des rocs, roi comme l’aigle, comme le lion. Estce que le lion est comte, est- ce que l’aigle est baron? Allons, allons, viens, et faisons honneur à notre hôte. Éclairez le
chemin, vous autres, continua-t-il en se tournant vers les serviteurs qui attendaient les ordres de leur maître.
Les serviteurs levèrent leurs torches et marchèrent devant lui, en se dirigeant vers le château.
Bretagne ramassa son manteau et son chaperon, et prenant une torche des mains d’un des valets, il s’avança vers Burgo. Le pauvre animal, sanglant, déchiré, mehrtri, leva la tête comme pour dire un dernier adieu à son maître, poussa un hennissement douloureux comme une plainte, et expira.
Les deux jeunes gens, comprenant cette sympathie du cavalier pour le cheval, attendaient le héraut : Oiivier, repassant dans sa ceinture les flèches que les domestiques avaient ramassées, et Tristan jetant à dix pas de lui ses chiens qu’il prenait par la peau du cou et qu’il envoyait dans l’espace. Les bêtes paraissaient prendre grand plaisir à ce jeu, auquel Tristan les avait habituées, et revenaient sur leur maître pour le caresser.
— Mon pauvre Burgo, murmura Bretagne avec émotion, je ne me doutais pas ce matin que nous nous séparerions ce soir!
Et, voyant qu'il était mort, il essuya deux larmes et vint rejoindre Olivier et Tristan. Tous trois se mirent en marche vers le château.
— Savez vous, messire, dit Olivier en examinant à la lueur de la torche que Bretagne rendait au domestique à qui il l’avait prise, les sillons sanglants tracés sur toute sa personne par les griffes et les dents des loups; savez-vous, inessire, que vous ôtes un vaillant et que vous avez soutenu là un rude assaut. Les loups ne sont pas certes faciles à tuer avec une épée, surtout quand on a autour de soi une troupe comme celle qui vous assiégeait.
— Aussi, monseigneur, n’y ai-je pas mis d’amour-propre, comme vous avez pu le voir ou plutôt l’entendre. J’ai commencé par souffler trois fois dans mon cor, convaincu que j’aurais besoin d’aide avant qu’il fût longtemps, espérant que l’on reconnaîtrait un cri de détresse et que l’ou viendrait à mon secours.
— C’est en effet au son de votre cor, messire, que je suis accouru, fit Olivier; je revenais d'Auray et j’allais rentrer au château. Et toi, Tristan, c’est aussi le même bruitqui t’a fait accourir?
— Oui, répondit Tristan; n’eussé-je pas entendu le cor, je fusse venu. Depuis cinq minutes Thor et Brinda hurlaient en tirant leur chaîne à la briser, de sorte que je me doutais qu'il se passait quelque chose aux environs.
— Oui, oui, ce sont de bons animaux, de braves et fidèles gardiens que Tuor et Brinda, dit Olivier en étendant la maia vers les deux chiens, qui grognèrent comme pour indiquer qu’ils ne permettaient qu’à leur maître une pareille familiarité.
Cependant on était arrivé à la première porte du château, en gravissant une petite hauteur sur laquelle il avait été bâti et d’où il dominait toute la (daine.
Eu voyant cette ombre immense s’élever devant lui, Bretagne renversa la tête en arrière pour mesurer la hauteur du bâtiment dans lequel il allait recevoir l’hospitalité.
C’était un vieux manoir du huitième siècle, ayant conservé à l’extérieur tout le caractère d’uue forteresse romaue, sombre, imposante, mystérieuse.
La petite troupe traversa le pont-levis, qui se redressa derrière elle, et la grande porte, qui se ferma dès qu’elle eut passé; puis, ayant franchi cette première enceinte, elle arriva à la porte même du château, qui, au contraire de l’autre courbée en plein cintre, s'élançait en ogive, accusant une époque postérieure de cinq ou six ceuls ans à la première.
On traversa un second pont-levis, Bretagne s’avançant le premier, comme hôte et comme envoyé du comte de Richemont, Olivier marchant après lui, Tristan venant à côté du cheval d’Olivier, tandis que les serviteurs, rangés eu haie, éclairaient cette rentrée nocturne.
Ces deux portes franchies, les trois jeunes gens se trouvèrent dans une vaste cour entourée de bâtiments que perçaient de nombreuses ouvertures, comme si la vie des habitants du
château était tout intérieure et n’eût rien voulu laisser voir au dehors de ce qui se passait au dedans.
Olivier sauta à bas de son cheval et jeta la bride à un valet. Tristan fit un signe à Thor et à Brinda, et Thor et Brinda retournèrent au chenil. Puis, indiquant à Bretagne la route qu’il avait à suivre, Olivier se dirigea vers une porte occupant le milieu de la façade d’un des quatre côtés de la cour, et à laquelle on arrivait par six larges escaliers de pierre.
Sur le seuil de la porte, une femme attendait, éclairée "Bar le groupe de valets portant les torches. C’était madame de Karnac.
Derrière elle, dans la pénombre, se tenait un homme qu’à son costume il était aisé de reconnaître pour le chapelain du château.
— Ma mère, dit Olivier en s'adressant à cette femme, voici messire Bretagne, héraut d’armes de notre gracieux comte Arthus de Richemont, l’ami de mon père. Il nous est envoyé par le comte lui-même. Je demande pour lui, à la table et au foyer, la place des envoyés et des hôtes.
— Soyez le bienvenu, messire, dit la comtesse avec un sourire de bon accueil; ce château sera le vôtre pendant tout le temps qu’il vous plaira y rester.
— Très-haute et trè3-puissante dame, dit Bretagne en s’inclinant, pardonnez-moi de me présenter dans l’état où me voici; mais sans l’aide du comte, votre fils, et de messire Tristan, je ne me présentais pas du tout, ce qui eût été un grand déplaisir pour mon maître et un grand déshonneur pour moi. Veuillez donc me permettre de déposer à vos pieds ma reconnaissance pour l’hospitalité que je reçois et pour le secours que j’ai reçu.
— C’est dit, messire, fit Olivier, c’est dit. Main tenant veuillez me suivre, afin de faire disparaître le sang de vos blessures et de réparer le désordre de votre costume.
Olivier, suivi de Bretagne, prit un escalier qui conduisait à son appartement, tandis que la comtesse, le chapelain et Tristan rentraient dans la salle à manger,
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TRISTAN LE ROtJX
— Eh bien! Tristan, iit la comtesse, à laquelle l’air soucieux du jeune homme n’échappait point, cet écuyer courait donc un danger réel?
— 11 courait le danger d'être dévoré, oui, madame.
— Et, comme toujours, vous vous êtes bravement exposé pour lui.
— Oh! j’ai tellement l’habitude de cette chasse, vous le savez, madame, que ce qui est danger pour les autres est passetemps pour moi.
— Vous êtes si brave, Tristan! dit la comtesse avec une bienveillance qui touchait à l’admiration, presque à l’orgueil. Mais quel chagrin vous tient donc ce soir ? Vous êtes triste... Que souhaitez- vous?
— Rien, madame. En vérité, je suis aujourd’hui comme j’étais hier, comme je serai demain. M’ai-je pas nom Tristan?
La comtesse et le chapelain échangèrent un regard de tristesse. Quant au jeune homme, comme pour mettre fin à une conversation qui, toute bienveillante qu’elle fût pour lui, semblait le fatiguer, il alla s’appuyer contre une des fenêtres, et regardant l’aride paysage qui entourait le château et qu’éclairait un faible rayon de lune, il disparut derrière l’épaisseur delà muraille.
11 se fit alors dans cette salle un silence qui n’eût pas été plus grand si la salle n’eût pas été habitée.
Au milieu de ce silence, la porte s’ouvrit.
C'était Olivier qui ramenait Bretagne vêtu de ses propes habits. Malheureusement l’envoyé du comte n’avait pu faire disparaître de ses mains et de son visage, aussi facilement que son costume, les traces qu’y avaient laissées les griffes et les dents des loups.
Derrière Olivier et Bretagne apparurent les serviteurs de la maison qui allaient prendre part au repas.
Une cloche sonna : c’était le signal du souper.
Chacun gagna sa place et cependant chacun resta debout à la place où il allait s’asseoir.
Alors le chapelain récita à haute voix le Bénédicité.
Puis la comtesse appela doucement Tristan, qui obéît len-
tement à cet appel, et chacun s’assit à sa place habituelle ou
désignée.
La comtesse tenait le bout de la table qui avait la forme d’un T; à sa droite elle avait Olivier, à sa gauche une place vide.
À la droite d’Olivier était Tristan.
De l’autre côté de la place vide était le chapelain.
A la gauche du chapelain était Bretagne.
Le bas bout de la table, c'est-à-dire la traverse du T, était occupé par les serviteurs de la maison.
Nous saurons tout à l'heure a qui appartenait la place vide.
Puisqu’à l’exception d’un seul, tous les personnages du château sont réunis dans la salle à manger, nous allons, avec la permission du lecteur, donner sur cette salle et sur les personnages qui la peuplent quelques renseignements que nous croyons indispensables.
Commençons d’abord par la salle.