‹ Tristan le RouxChapitre 32 sur 33 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Le 20 février 1431, une foule énorme se pressait aux abords de la grosse tour à Rouen, tour dont l’entrée était gardée par des archers anglais qui faisaient tous leurs efforts pour ne laisser pénétrer qu’avec ordre les nombreux visiteurs, Anglais, Français et Bourguignons, qui l’assaillaient du matin jusqu’au soir.

Le spectacle qui attendait les curieux dans l’intérieur était digne en effet que l’on se dérangeât et que l’on se pressât pour le voir. ,

Au milieu d’une vaste salle était placée une grande cage de fer, que l’on fermait avec deux cadenas èt une serrure. Dans

cette cage, il y avait une femme vêtue d’une armure, accroupie et le bas des jambes serré dans des anneaux de fer auxquels étaient rivées des chaînes attachées aux barreaux de la cage.

Cette femme, qui priait au milieu des insultes de la foule, c’était Jehanne, Jehanne prise à Gompiègne par Lyonel, bâtard de Vendôme, et remiso par lui au sire de Luxembourg, qui venait de la vendre aux Anglais pour dix mille livres, c’està-dire pour soixante-dix mille francs de notre monnaie.

Comment se faisait-il que Jean de Ligny, sire de Luxembourg, un des premiers chevaliers du temps, eût vendu une femme comme Jehanne, à une époque où la chevalerie était si pure et où la virginité était une sauvegarde inviolable? Si une lâcheté peut-être expliquée, voici comment on peut expliquer celle-là.

Certes, s’il n’eût dépendu que de lui, le sire de Luxembourg, tout vassal qu’il était du duc de Bourgogne, n’eût jamais livré Jehanne, d’autant plus que la duchesse et sa fille s’étaient prises d'admiration d’abord et d’amitié ensuite pour cette merveilleuse héroïne qu’on leur avait représentée comme une sorcière, et dans laquelle elles avaient découvert une sainte,

Malheureusement, si les sympathies du duc étaient pour Jehanne, ses intérêts étaient contre elle.

Il était bon, mais il était pauvre; il était pauvre, mais il aimait l’argent. Il appartenait à la noble maison de Luxembourg, il était parent de l'empereur Henri VII et du roi Jean de Bohême, et comme tel méritait qu’on le ménageât; mais il était cadet de cadet, et pour obvier aux craintes qu’il avait sur sa fortune' à venir, il avait trouvé le moyen de se faire nommer l’unique héritier de sa tante, la riche dame de Ligny et de Saint-Pol, et cela au détriment de son frère ainé.

Mais la bonne dame vivait encore, et en attendant qu’il plût à Dieu de la rappeler à lui, Jean manquait d’argent, et il était foreé de flatter par tous les moyens possibles le duc de Bourgogne, son juge dans l’affaire de la succession, juge qui pouvait le ruiner d’un mot. 11 ne voulait pas non plus se brouil-

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1er avec les Anglais, -plus irrités que jamais contre Jehanne, dont l’esprit, au défaut du corps, continuait à combattre contre eux, si bien qu’ils étaient battus partout où ils livraient bataille.

Winchester était à la tête de toute la besogne. Glocester n’avait plus aucun pouvoir en Angleterre. Bedfort était annulé en France, contraint qu’il était de passer par toutes les fantaisies du duc de Bourgogne qui lui fournissait l’argent nécessaire pour soutenir l’invasion et qui, royal usurier, le vendait cher au régent.

H s’agissait pour les Anglais de prouver que lehanne était envoyée par le diable, et de faire sacrer le jeune roi à Saint- Denis. De cette façon, Charles Vil ne serait que l’oint de Satan, tandis que Henri serait véritablement l’oint du Seigneur.

Mais pour cela il fallait faire le procès à Jehanne, et, pour avoir Jehanne, il fallait que Jean de Luxembourg la livrât. Or, sa vieille chevalerie se refusait encore à cette trahison qu’on décorait du nom de marché.

L’Église s’en mêla, et le vicaire de l’inquisition envoya de Rouen un message pour sommer Jean de Lignv et le duc de Bourgogne de livrer cette lille accusée de sorcellerie. L’Université se joignit à l’Église, Pierre Cauchon, évéque de Beauvais, lequel prétendait que Jehanne, ayant été prise à Compiègne, avait été prise sur son diocèse, se joignit à l’Université, et il fut décidé que l’évéque et l’Université jugeraient concurremment Jehanne, quoique les procédures de l’inquisition ne fussent pas les mêmes que celles des tribunaux ordinaires de l’Église.

Tout cela était très-bien; mais Jean de Ligny gardait toujours la prisonnière, et l’accusée seule manquait au procès.

Pierre Cauchon, docteur fort influent de l’Université, et qui jusques-là avait passé pour un honnête homme, se fit alors le négociateur des Anglais, et vint offrir dix mille livres au sire de Luxembourg, c’est-à-dire la rançon d’un roi, pour que celui' ci lui livrât Jehanne, lui assurant que si le procès ne la trouvait pas coupable, elle lui serait rendue sans qu’il

fût forcé de rendre l’argent. Gomme on le voit, les Anglais étaient bien sûrs de la condamner.

Le sire de Lignv mit dans un des plateaux de la balance les dix mille livres d’abord, son intérêt à rester bien avec l’ Angleterre, l’amitié du duc de Bourgogne, c’est-à-dire le gain de son procès, l’héritage de la bonne dame de Saint-Pol, car le duc de Bourgogne consentait à livrer Jehanne depuis que les Anglais avaient interdit aux marchands anglais les marchés des Pays-Bas, et, par conséquent, avaient coupé une des branches de la fortune de Philippe. Dans l’autre plateau, Jean mit son honneur, les prières de sa femme et les larmes de sa fille, et il se trouva que tout cela fut d’un poids bien léger en comparaison des avantages que nous avons dit tout à l’heure.

Jean hésitait encore, quand Jehanne , tremblante d’ètre livrée, se jeta par la fenêtre du chàleau de Beaurevoir, non pour se tuer, mais pour se sauver, aimant mieux mourir en risquant la fuite, que d’appartenir aux Anglais.

Jehanne ne se sauva ni ne se tua, mais elle pouvait se tuer et faire perdre, par sa mort, dix mille livres à son geôlier.

Cette conclusion détruisit les dernières hésitations de Jean, et il livra sa prisonnière au duc de Bourgogne, qui la fit conduire au château de Grotoy, et qui, comme Jehanne le lui avait prédit, laissa reprendre Compiègne et fut battu à Noyon.

Il fallait donc à tout prix se débarrasser de la Pucelle, dont l’influence traversait les murs de la prison; puis il fallait rendre courage aux Anglais, qui désespéraient de rester en France et qui refusaient de combattre tant que Jehanne vivrait

Ajoutez à cela que leurs affaires allaient de mal en pis. La restauration se faisait à grands pas. Les villes se rendaient d'elles-mêmes à Charles VU, après avoir mis leurs garnisons à la porte, et il était venu sans grand obstacle jusque sous les murs de Paris.

Voilà comment, de négociations en négociations, Jehanne était arrivée à être emprisonnée comme une bête fauve dans

cette cage de fer dont nous parlions au commencement de ce chapitre.

Toutes les insultes qu’on faisait subir à la pieuse fille qui retournait au ciel, comme tous les élus y retournent, par le chemin de la douleur, sont incroyables et indescriptibles. On ne se contentait plus de l’injurier, de l’appeler ribaude, sorcière et prostituée, les soldats la piquaient du bout de leur lance à travers les barreaux de la prison de fer.

Et il y avait foule pour voir cela!

Le jour où nous retrouvons Jehanne, le 20 février 1431, les visiteurs étaient encore plus nombreux que de coutume, par cette raison bien simple que le lendemain 22 son procès devait commencer, et que nul ne la pourrait plus venir insulter dans sa prison.

Or, à côté de cette cage de fer il y avait un homme vêtu du costume des moines confesseurs, tout encapuchonné, tout confit dans sa prière, et qui ne cessait d’exhorter la jeune fille à supporter avec résignation et à offrir en holocauste au Seigneur les tortures qu’on lui faisait endurer. Cet homme pieux, qui s’était offert pour assister Jehannb, et en qui la Pucelle avait mis toute sa confiance, avait nom frère Loyseleur. Il venait de loin, disait-il, pour remplir cette mission. Cependant, quoi qu’il fit, il épargnait peu d’insultes à la pauvre fille, et ce jour-là surtout.

Il y avait même un jeune homme vêtu du costume d’écuyer, qui ne cessait de harceler la prisonnière et qui lui criait :

— Jehanne! Jehanne! regarde-moi donc, si tu veux voir face d’homme qui te hait et qui rira bien à te voir pendre ou brûler.

Et cependant ce jeune homme avait la figure douce, et au premier abord paraissait incapable d’insulter qui que ce fût et surtout une femme captive. Jehanne, familiarisée avec ces sortes d’interpellations, ne répondait pas à celle-là, et, les mains jointes, elle continuait de prier. Mais l’écuyer ne ,£e rebuta point.

Frère Loyseleur l’entendit et fit un mouvement pour l’écarter; mais, au moment où il étendait le bras, il s’arrêta, abaissa

sou capuchon sur ses yeux, et ne bougea pas plus qu’une statue. Pendant ce temps, l’insultcur avait changé de ton, et, collant son visage aux barreaux de la cage, il avait dit d’une voix suppliante :

— Au nom du ciel ! au nom de votre mère, Jehanne, regardez de mon côté!

La jeune fille avait alors retourné la. tête, et, reconnaissant celui qui lui parlait, elle s’était écriée :

— Olivier de Karnac!

Olivier, car c’était bien lui, mit son doigt sur sa bouche pour recommander le silence à la prisonnière, et, voyant qu’il pouvait être remarqué, il dit à haute voix et en démentant ce qu’il disait par un regard d’affectueuse admiration et d’éternel dévouement pour la jeune fille :

— Ah! tu me regardes enfin! c’est bien heureux! Me reconnais-tu?

Jehanne baissa la tête en souriant. Frère Loyseleur tressaillit, et lança sur le jeune homme un regard plein de haine et de colère.

— Espérez ! îeprit Olivier à voix basse et sans pouvoir être entendu au milieu du bruit qui se faisait.

Jehanne secoua la tête.

— Le roi veut vous sauver, reprit le jeune comte.

— Le roi est si bon, murmura Jehanne.

— Xaintrailles entrera ce soir à Rouen. Courage, Jehanne, courage ! demain vous serez libre !

— Je savais bien que mes saintes ne m’abandonneraient pas, murmura Jehanne.

— Ayez confiance, Jehanne, et tout ira bien.

Puis, voyant qu’on le surveillait, Olivier s’éloigna en criant :

— Adieu, Jehanne! tu as entendu ce que je t’ai dit! Qu’il t’en souvienne et que Dieu prenne pitié de toi, s’il l’ose.

„ En même temps Olivier joignait les mains pour demander pardon à Jehanne de ce qu’il était forcé de lui dire pour cacher ce qu’il lui avait dit. A partir de ce moment, non-seulement Jehanne fut insensible aux injures des autres, mais

elle ne les entendit même pas. L’heure vint où l’on fermait les portes de la tour et où Jehanne restait seule avec son confesseur; mais ce jour-là, frère Loyseleur avait disparu. Quand il revint, Jehanne lui dit :

— Mon frère, vous m’avez laissée seule bien longtemps.

— Je m’occupais de vous, ma sœur, lui répondit le prêtre.

— Que Dieu est bon, continua la jeune fille, de permettre que vous m’assistiez au milieu des douloureuses épreuves que je traverse !

— Un homme vous a insultée tantôt, Jehanne, reprit Loyseleur.

— Beaucoup d’hommes m’ont insultée, mais qu’importe.

— J’ai suivi cet homme, continua le prêtre.

— Lequel? demanda Jehanne.

— Celui à qui il ne suffisait pas de vous insulter tout haut et qui vous insultait tout bas.

— Et pourquoi le suiviez-vous? mon frère.

— Pour savoir qui il était.

— El vous l’avez vu ?

— Oui.

Jehanne tressaillit malgré elle. Mais la confiance qu’elle avait dans le prêtre était inébranlable, et elle ajouta en le regardant confidentiellement :

— Alors, mon frère, vous avez pardonné à cet homme?

— Oui, car j’ai appris ses projets, et j’ai vu que ses insultes n’étaient qu’un moyen de parvenir jusqu’à vous.

— 11 vous a donc tout dit?

— Non; j’ai tout deviné.

— Comment?

— Olivier a traversé la ville en regardant autour de lui comme un homme qui a peur d’être reconnu, puis à la porte de la ville il est monté à cheval.

— Alors?

— Alors il a suivi la route et s’est enfoncé dans un bois.

— Et ce bois renfermait?

— Un millier de soldats qui me font bien l’effet d’être là pour vous, Jehanne. Me suis-je trompé?

— Non, mon frère. -

— Ainsi, Olivier de Karnac?

— Vient avec Xaintraitles pour me délivrer. Olivier m’a recommandé le silence; mais à vous, mon frère, si bon et si dévoué, je ne cache rien ; et, d’ailleurs, cette fois, eussé-je eu l’intention de vous tromper, je ne l’eusse pu, puisque vous avez tout surpris.

— Et quand doivent-ils tenter cette délivrance?

— Prochainement. Ainsi, vous avez raison de me dire d’espérer, mon frère; Dieu ne m’abandonne pas. Est-ce que je commets un péché, mon frère, en souhaitant la liberté?

Frère Loyseleur ne répondit rien. Depuis quelques instants il était plongé dans une grande méditation et tenait les yeux fixés sur la prisonnière avec un air de pitié. Tout à coup il se leva.

— Adieu, Jehanne, lui dit-il.

— Vous me quittez déjà, mon frère?

— Oui, demain je serai auprès de vous de bonne heure, afin de vous réconforter, car demain a lieu votre interrogatoire.

— Oh! Dieu me viendra en aide, et les méchants seront confondus.

Le prêtre passa la main entre les barreaux et pressa celle de la jeune fille, qui s’étendit sur la paille et qui demanda à Dieu quelques heures de sommeil.

Quant au prêtre, il monta, toujours soucieux, un long corridor percé de portes de distance en distance. Il ouvrit une de ces portes et se trouva dans une cellule meublée d’un lit, d’une table et d’une chaise. Alors il ôta sa robe de moine, revêtit un costume d’écuyer, costume violet, passa un poignard dans la ceinture de cuir qui lui ceignait les reins, et quitta la tour sans que les sentinelles lui demandassent où il allait.

Une fois dehors il prit une rue étroite, entra chez un lavernier et se fit servir un pot de vin qu’il but, puis il en demanda un second, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce queses yeux devinssent hagards, jusqu’à ce qu’il sen-

TIIISTAN LE ROUX

tit l’ivresse lui troubler le cerveau et lui faire trembler le bras. Mais l’ivresse que ressentait cet homme n’était pas cette joyeuse ivresse de l’homme qui rentre la nuit en heurtant les murs et en chantant; c’était une ivresse sombre comme le remords, silencieuse comme le crime, et, lorsque l’étrange buveur se leva, ce fut à peine si on le vit chanceler. Seulement, ses yeux étaient d’une fixité effrayante.

Dans cet état, il traversa la ville plutôt comme un somnambule que comme un homme ivre, et il alla frapper à la porte de Pierre Cauchon, l’évêque de Beauvais, l’insatiable ennemi de Jehanne. Un quart d’heure après, le moine quittait la maison de l’évêque et se dirigeait vers la tour et les différentes places où se tenait la garnison; il montra sans dire une parole aux capitaines de ces places un ordre de Pierre Cauchon.

Une heure ne s’était pas écoulée, qu’il se faisait dans la ville un grand bruit d’armes et de chevaux. Quelques gens mirent curieusement la tête à la fenêtre, et à la lueur des flambeaux qu’ils tenaient à la main, ils virent défiler vers les murs d’enceinte de la ville de grandes compagnies d’hommes, qui firent à Rouen une ceinture de fer et qui attendirent.

Pendant ce temps, un grand mouvement se faisait aussi dans le bois qu’occupait Xaintrailles, et les mille hommes qu’il commandait se mettaient en marche vers la ville geôlière. Xaintrailles, Olivier et un enfant marchaient en tête de cette armée, fouillant du regard les épaisseurs de la nuit, et redoutant quelque trahison.

— Tu es sûr du chemin que tu nous fais prendre? dit Xaintrailles à l’enfant qui portait le costume de berger.

■*- Oui, mes3ire.

— Et nous allons trouver la porte ouverte?

— Non, mais le gardien l’ouvrira.

— Es- tu bien sûr de cet homme ?

— C’est mon père, messire; et d’ailleurs vous avez été assez généreux avec lui pour qu’il tienne sa parole vis-à-vis de vous.

— Marchons, alors.

Mais quand les trois avant-coureurs ne furent plus qu’à un trait d’arbalète du mur, il leur sembla entendre un bruissement d’armes et un murmure de voix.

Xaintrailles s’arrêta.

— Cette porte doit être déserte à cette heure, fit-il, et cependant je viens d’entendre des voix d’hommes, et en grand nombre même.

— C’est le vent qui crie dans les arbres, répondit le berger. Soyez tranquille, messire, il n’y a pas derrière le mur vers lequel nous marchons un autre homme que mon père, et celui-là n’est là que pour nous introduire dans la ville.

On lit encore quelques pas. Le bruit devint plus distinct. Xaintrailles se retourna vers son guide.

— Holà! nous trahirais- tu, l'enfant? s’écria-t-il.

— Moi! messire, Dieu m’en garde!

— Tu entends cependant les voix que j’entendais tout à l’heure?

— En effet.

— Qu’est-ce que cela veut dire?

— Je l’ignore, mais je puis m’en assurer. Attendez quelques instants, messire, je vais me glisser dans l’ombre et je reviendrai bientôt vous dire ce qui se passe.

L’enfant disparut dans la nuit. Arrivé à la porte de la ville, il frappa trois fois dans ses mains. La porte s’ouvrit, et il passa. Mais à peine avait-il fait deux pas en deçà du mur qu’il fut saisi par quatre hommes.

— Où est l’armée française? lui demandèrent ces quatre hommes.

— Quelle armée? répondit l’enfant.

— Celle à qui lu sers de guide. *

— Je ne comprends rien à ce que vous voulez me dire.

— 11 est inutile que tu nies, ton père a tout avoué.

En même temps on montrait au jeune homme son père garrotté et gardé par deux soldats.

— Oui, Robert, oui, j’ai tout avoué, -dit le vieillard tremblant.

— Vous avez eu tort, mon père, répliqua Robert avec fermeté.

— Ils voulaient me tuer.

— Eh bien! il fallait mourir.

— Ainsi, tu refuses de nous dire où est l’armée? dit-on de nouveau au berger.

— Oui.

— Étranglez cet homme, ordonna frère Loyseleur en montrant le portier.

Le jeune homme pâlit et fit un mouvement.

— Veux-tu parler, lui demanda le moine en faisant signe qu’on suspendit l’exécution, veux-tu nous servir? Ton père et toi aurez la vie sauve.

— Ordonnez, répondit Robert qui parut avoir changé de caractère et de résolution en une minute.

— Tu vas retourner auprès de Xaintrailles.

— Après?

— Tu lui diras qu’il n’y a rien à craindre, et, ainsi que cela est convenu entre lui et toi, tu introduiras l’armée dans Rouen. Nous avons dix mille hommes pour les recevoir. Si tu nous trahis, ton père nous répondra de toi, et toi tu ne nous échapperas pas longtemps.

— C’est bien, vous allez être obéi, mais laissez-moi embrasser mon père.

On accorda à l’enfant ce qu’il demandait, on rouvrit la porte et Robert s’achemina vers la campagne.

— Eh bien? lui dit Xaintrailles quand il l’eut rejoint.

— Eh bien! messire, vous n’avez que le temps de vous sauver. Vous avez été trahi. Dix mille hommes sont sur pied et on ne m’a laissé revenir à vous que pour que je puisse vous introduire et vous faire tomber dans le piège. Mon père a été pris et a tout avoué.

— Nous allons mettre l’assaut sur la ville, s’écria Xaintrailles qui ne doutait jamais de rien.

— Gardez-vous eu bien, messire. Le premier trait que vous lanceriez tuerait lehanne. On l’égorgera dans sa prison, à la moindre tentative qui sera faite en sa faveur. Croyez-m’en

donc, retirez-vous jusqu’à meilleure occasion. Lo conseil que je vous donne me coûtera assez cher pour que vous le suiviez, mais au moins demain vous saurez que vous n’avez pas eu affaire à un traître. Adieu.

— Où vas-tu*

— Je rentre à Rouen.

— Mais on va t’y tuer.

— Oui.

— Reste avec nous.

— Et mon père qu’on va tuer aussi! Je lui dois bien, moi qui le tue, de mourir avec lui. Donnez-moi votre main, messirc, cela me donnera du courage. Ah! ces enragés d’Anglais vont être bien attrapés quand au lieu de faire un festin de mille braves Français, ils ne pourront faire qu’une bouchée d’un enfant et d’un vieillard. Adieu, messire, et meilleure chance.

En disant cela, Robert disparaissait après avoir serré la main de Xaintrailles. Arrivé devant la porte de la ville, le berger frappa de nouveau trois fois dans ses mains et de nouveau la porte s’ouvrit. Quand Robert l’eut franchie :

— Vous pouvez refermer cette porte, dit-il aux gens de l’embuscade.

— Pourquoi?

— Parce que je suis seul.

— Ils n’ont pas voulu entrer dans la ville?

— Ils ne demandaient pas mieux, mais je leur ai dit de n’en rien faire, parce que vous étiez dix mille à les attendre, c’est-à-dire dix contre un, comme vous êtes toujours.

— Ah ! tu nous as trahis ! s’écria Loyseleur, pâle de rage.

— Vous appelez cela trahir, vous ! à votre aise.

Au même moment Robert entendit un sanglot et un cri. C’était son père qu’on étranglait.

— Mon pauvre père! murmura le jeuue homme, et deux grosses larmes mouillaient ses yeux.

— A mon tour, maintenant, s’écria-t-il, je suis prêt !

— Toi, nous te gardons pour demain, lit Loyseleur ; mais sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre.

Le lendemain au point du jour, Jehanne fit demander frère Loyseleur.

— Mon frère, dit-elle au moine quand il arriva, je veux me confesser ce matin.

— A moi, ma sœur?

— A vous. J’ai besoin d’ètre calme et ferme aujourd’hui, et la confession seule peut donner le calme à mon âme.

— Avez-vons donc quelque péché sur la conscience, Jehanne ? demanda le moine.

— Vous ailez le voir, mon frère.

Jehanne se confessa.

— Cette fille est un ange! se dit avec une sorte de colère le moine quand il eut entendu cette confession. Oh ! Dieu est bien fort!

— Que dites-vous mon frère? demanda la Pucelle.

— Je dis, Jehanne, qu’un ange n’est pas plus pur que vous.

— Croyez-vous qu’on m’accordera la communion?

— Je le demanderai.

— C’est que voilà bien longtemps que je n’ai reçu le corps de Notre-Seigneur, et ce me serait une grande consolation.

En ce moment, on vint chercher la jeune fille pour la mener devant ses juges, étrange tribunal composé de prêtres, d’avocats et même de médecins. Loyseleur accompagna la prisonnière.

— N’est-ce pas aujourd’hui, Jehanne, lui dit-il tout bas, que l’on doit tenter votre délivrance?

— Je n’en sais rien, et cependant mes saintes m’ont visitée cette nuit.

— Elles ne vous ont rien promis?

— Au contraire, mais c’est la délivrance de l’âme et non la délivrance du corps qu’elles m’ont promise. Que la volonté de Notre Seigneur soit faite.

— Ainsi, vous croyez que cette tentative de Xaintrailles échouera?

— Je le crains pour ma mère et pour mon père, qui eussent eu si grande joie à me revoir; mais je ne le crains point

pour moi, qui, fidèle servante de Dieu, serai toujours heureuse de sa volonté.

Comme elle disait cela, Jehanne entendit un grand bruit autour d’elle. Elle leva la tête et vit sur la place du Vieux- Marché qu’elle traversait en ce moment un gibet auquel pendait un cadavre.

— Qu’est-ce que cela? mon Dieu! s’écria-t-elle, et elle tomba à genoux, cachant sa tête dans ses mains et recommandant au ciel l’âme du patient.

Le bourreau, debout sur l’estrade du gibet, lut alors à voix haute :

« Ici pend le corps de Robert, qui voulut introduire dans la ville le capitaine Xaintrailles et mille hommes pour sauver Jehanne, bien et dûment achetée par notre sire le roi de France et d’Angleterre, et appartenant maintenant à l’Église et à l'Université, qui la vont juger sur les crimes de sorcellerie dont elle est accusée. Ainsi mourra quiconque fera trahison à sou véritable roi. »

— Je vous le disais bien, mon frère, fit Jehanne en se relevant, que Dieu ne veut pas que mon corps soit sauvé.

La jeune fille jeta un dernier regard de pitié et d’attendrissement sur cet ami inconnu, sur ce martyr obscur qui s’était dévoué à elle, et le cortège suivit sa route. Au milieu d’une foule immense, toujours insultante, Jehanne arriva au palais de ses juges et fut introduite devant eux.

C’était Pierre Cauchon d’abord, puis un chanoine de Beauvais, du nom d’Esticet, et un nommé Jean de Lafontaine, gens vendus d’avance aux intérêts anglais. Puis venaient les assesseurs, les avocats et les médecins dont nous parlions plus haut.

L’évêque de Beauvais prit la parole avec douceur et charité : le tigre se faisait agneau.

— Jehanne, lui dit-il, nous vous prions de dire la vérité sur ce qu’on vous demandera, pour abréger votre procès et décharger votre conscience.

— Il est telles choses cependant, répohdit Jehanne, que je ne vous dirai point.

— Et quelles sont ces choses?

— Toutes celles qui ont rapport avec mes visions. Je jure de dire vrai sur tout le reste, mais sur ce dernier point vous me couperez plutôt la tête.

— Dites-nous votre âge, votre nom et votre surnom?

— J’ai dix-neuf ans, au lieu où je suis née on m'appelait Jehannette, et en France Jehanne.

— Et d’où venait ce surnom de la Pucelle?

— Je l’ignore, répliqua Jehanne, faisant ainsi un pudique mensonge pour abriter sa modestie.

— Que savez- vous?

— Rien, si ce n’est le Pater et l’Ave.

— Dites-les.

— Je les dirai volontiers si monseigneur l’évêque de Beauvais veut m’entendre en confession.

Admirable réponse que ne pouvait accepter Cauchon ; car il fût devenu ainsi le père spirituel de Jehanne et le témoin de son innocence. Tout décidés qu’ils étaient à jouer jusqu’au bout leurs rôles de bourreaux, les juges ne pouvaient cependant maîtriser leur émotion devant la merveilleuse pureté de cette accusée sublime. Ce jour-là, ils ne purent en entendre davantage, et ils levèrent la séance. Ce n’était pas Jehanne qui ne savait que répondre; c’était eux qui ne savaient que demander.

Le lendemain, l’évêque de Beauvais n’inlerrogca point luiméme. Jehaùne refusa de répondre autre chose que ceci à son interrogateur :

— Je viens de par Dieu, je n’ai que faire ici. Renvoyezmoi à Dieu, dont je suis venue.

Ces paroles n’étaient pas faites pour calmer les juges; aussi lui adressèrent-ils cette insidieuse question :

— Jehanne, vous croyez- vous en état de grâce?

— Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre ; si j’y suis, Dieu veuille m’y tenir, répondit la sainte inspirée.

Ce jour-là les juges stupéfaits n’osèrent en demander davantage. Aussi, se retirant chaque jour plus confus, revenaient-ils le lendemain plus haineux et plus irrités.

Le 3 mars elle arriva en disant :

— Vous pouvez m’interroger, mes voix m’ont parlé cette nuit et m’ont dit de vous répondre hardiment.

Il s’agissait, nous le répétons, de faire dire quelque impiété àJehanne, et de prouver ainsi qu’elle mentait en se [disant envoyée de Dieu, et que le sacre du roi Charles VII, fait par des moyens de sorcellerie, devait être regardé comme non avenu. En cette époque de superstition, ce moyen était excellent ; et si Jehanne eût pu être convaincue d’hérésie, c’en était évidemment fait du fils de Charles VI.

— Ainsi vous avez reçu vos saints et vos saintes? lui demanda l’évéque de Beauvais.

— Oui.

— Sainte Catherine?

— Et saint Michel.

— Ce saint était-il nu ou vêtu?

— Croyez-vous donc que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir? répondit Jehanne avec une aogélique pureté.

Les juges se regardèrent. La foi de la jeune fille était inébranlable. En vain le procès, comme un lion furieux, faisait des bonds, sautant d’une place à l’autre, attaquant dans tous les sens, se dressant et rampant à la fois; l’adversaire à laquelle il en avait, calme comme l’archange devant le démon, lui présentait sans cesse, comme une épée flamboyante, la pureté de son âme et la sincérité de sa foi. L’interrogateur passait donc brusquement d’une chose à une autre.

— Les gens d’armes ne se faisaient-ils pas des étendards à la ressemblance du vôtre? Ne les renouvelaient-ils pas ?

— Oui, quand la lance était rompue.

— Quelle magie employiez- vous pour qu’ils suivissent votre étendard dans les rangs anglais?

— Je criais : Entrez hardiment, et j’entrais moi-même.

— Mais pourquoi cet étendard, au sacre de Reims, était-il à côté du dauphin?

— Ayant été à la peine, c’était bien le moins qu’il fût à l’honueur.

— Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les pieds, les mains et les vêtements?

— Les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais pas de mal. Je les soutenais et défendais selon mon pouvoir.

Cauchon ne se dissimula pas que les réponses de l’accusée faisaient impression sur les juges. Il voulut obvier à cela. 11 craignit qu’elle ne s’emparât aussi de l’esprit du peuple et il ne voulut plus qu’elle quittât la prison. Ce fut là qu’il vint l’interroger à huis-clos avec deux assesseurs et deux témoins. 11 n’y eut pas un point qu’il ne touchât.

— Vos voix vous ont-elles commandé cette sortie de Compiègne où vous avez été prise?

Répondre oui, c’était reconnaître que ces voix se trompaient; répondre non, c’était avouer qu’elle n’attendait pas les ordres de ses voix pour agir.

— Mais saintes m’avaient dit, répliqua Jehanne, que je serais prise avant la) Saint -Jean, qu’il fallait qu’il en fût ainsi, que je ne devais pas m’étonner et que Dieu m’aiderait. Puisqu’il a plu à Dieu, c’est pour le mieux que j’ai été prise.

— Croyez-vous avoir bien fait de partir sans la permis sion de vos père et mère?

— Ils m’ont pardouné !

— Pensiez-vous donc ne point pécher en agisant ainsi?

— Dieu le commandait! Quand j’aurais eu cent pères et cent mères, je serais partie.

— Pourquoi avez-vous sauté de la tour deBeaurevoir?

— J’entendais dire que les pauvres gens de Compiègne seraient tués tous, jusqu'aux enfants de sept ans; et je savais d’ailleurs que j’étais vendue aux Anglais. J’aurais mieux aimé mourir que d’étre entre leurs mains.

— Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent- elles les Anglais?

— Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce qu’il hait.

— Dieu hait-il les Anglais?

— De l’amour ou haine que Dieu a pour les Anglais et ce

qu’il fait de leurs âmes, je n’en sais rien; mais ije sais bien qu’ils seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront.

— Croyez-vous que votre roi a bien fait de tuer ou de faire tuer monseigneur de Bourgogne?

— Ce fut grand dommage pour le royaume de France, mais quelque chose qu’il y eût entre eux, ce que je sais, c’est que Dieu m’a envoyée au secours du roi de France.

— Jehanne, savez-vous, par révélation, si vous échapperez?

— Les saintes disent que je serai délivrée à grande victoire, que je prenne tout en gré, que je ne me soucie de mon martyre, et que j’en viendrai au moins au royaume de Paradis.

— Et depuis qu’elles ont dit cela, vous vous tenez sûre d’étre sauvée et de ne point aller en enfer?

— Oui, je crois aussi fermement ce qu’elles m’ont dit que si j’étais sauvée déjà.

— Cette réponse est de bien grand poids.

— Oui, c’est pour moi un grand trésor.

— Ainsi vous croyez que vous ne pouvez plus faire de péché mortel?

— Je n’en Bais rien, je m’en rapporte de tout à Notre-Seigneur !

De faire passer Jehanne pour sorcière, il n’y fallait plus songer. Il restait une dernière espérance et un dernier moyen pour la perdre. L’espérance était que, quoi qu’elle en dit, elle ne fût pas vierge; le moyen était que si elle l’était encore, elle ne le fût bientôt plus. Réduite alors aux conditions ordinaires de la femme, on aurait facilement marché d’elle.

En conséquence, des femmes expérimentées et des matrones pudiques furent introduites dans le cachot de Jehanne, car Jehanne n’était plus dans sa cage de fer. Elle n’y avait pas gagné grand’chose. Elle était dans son nouveau cachot, attachée à un poteau par une ceinture d’acier qui lui ceignait les reins.

Jehanne se prêta de bonne grâce aux étranges investigations de ces femmes.

Un homme caché derrière une porte, et l’œil collé contre la serrure, assistait à cet impudique examen, dans lequel Dieu devait mettre une preuve de plus de la pure mission de Jehanne. Cet homme, c’était Bedfort.

Les femmes furent forcées de déclarer que le diable n’ayant aucune prise sur les vierges, Jehanne ne pouvait être possédée du diable. Restait le second moyen.

Sur ces entrefaites, elle tomba malade. D’où lui venait cette maladie du corps? D’une peine de l’àme : de ce que, pendant la semaine-sainte, elle n’avait pu communier; de ce que, tandis que les processions défilaient dans les rues au soleil de mai, elle, comme oubliée du Seigneur, souffrait sans soleil au fond d’une prison.

— Diable! elle nous coûte trop cher pour que nous la laissions mourir ainsi, dit lord Warwick, il faut qu’elle soit brûlée. Ainsi, qu’on la sauve à tout prix.

— Il n’y a qu’un moyen qu’elle guérisse, répondit Loyseleur à qui Warwick disait cela, c’est de lui faire donner la communion ; car c’est une âme et non un corps que cette fille.

— Qu’elle reçoive la communion, alors.

Le soir, l’église de Rouen envoya à la prisonnière le corps du Christ accompagné de torches et d’un nombreux clergé qui chantait des litanies, et qui tout le long du chemin disait au peuple à genoux: Priez pour elle! Trois jours après Jebanne était guérie.

Le Christ n’eut pas tant à souffrir de la part des pharisiens que Jehanne de la part des Anglais. Us étaient tellement irrités contre elle, qu’ils en perdaient la tête et ne savaient plus ce qu’ils faisaient.

On était arrivé au 23 mai. Toutes les lenteurs de la logique et du droit avaient été funestes aux Anglais et n’avaient fait qu’entourer la martyre d’ujie nouvelle auréole.

Winchester, qui ne pouvait plus rester à Rouen, qui voulait continuer sa croisade sur Paris, et qui ne voulait pas être venu pour rieu, déclara que le procès l’impatientait et qu’il fallait en finir. En conséquence, on chargea Loyseleur

de dire à Jehanne que si elle voulait quitter l’habit d’homme, dernière image de la sorcellerie, elle serait réunie aux gens d'église et sortirait des mains des Anglais. Cependant le crime était si grand à commettre et si terrible à se souvenir, qu’avant d’y arriver on procéda par une dernière comédie.

La nuit, derrière le cimetière de Saint-Ouen, on dressa deux échafauds : l’un, sur lequel siégeaient le cardinal Winchester, les deux juges et trente-trois assesseurs; l’autre, qu’occupaient les huissiers et les gens de torture, et au milieu d’eux, Jehanne en habit d’homme. Au pied de cet échafaud était le bourreau sur la charrette, tout prêt à emmener la vie. time dès qu’elle lui serait adjugée.

Or, elle devait lui être adjugée si elle ne révoquait pas ce qu’elle avait dit jusque-là. Ce fut ce jour-là que Jehanne fut vraiment belle.

Comme le fameux docteur Guillaume Érard avait saisi cette occasion de faire de l’éloquence, et l’appelait hérétique et schismatique, elle se tut, l’écoutant patiemment; mais quand, après l’avoir injuriée, il en arriva à lui dire, furieux de voir qu’elle ne lui répondait point :

— C’est à toi que je parle, Jehanne, et je te dis que ton roi est hérétique et schismatique.

La noble tille , oubliant quel danger elle courait, s’écria:

— Par ma foi et sur ma vie, jejure que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, celui qui aime le mieux la foi et l’Église, et qu’il n’est pas tel que vous le dites.

— Faites-la taire, s’écria Gaucbon, et lisez-lui l’acte de révocation. Qu’elle signe ou qu’on en finisse.

Cette révocation avait six lignes, et déclarait seulement que Jehanne reconnaissait l’Église visible, c’est-à-dire le pape, les évéques et les prêtres, et qu’elle renonçait à porter l’habit d’homme, consentant à mourir si elle le revêtait jamais.

On supplia Jehanne de signer. Loyseleur se jeta à ses genoux, lui disant que c’était le seul moyen qu’elle fût sauvée, qu’une fois entre les mains des gens d’Église, elle n’avait rien à craindre, et que reconnaître l’Église ce n’était pas i nier Dieu.

Alors Cauchon se tournant vers le cardinal lui demanda ce qu’il fallait faire!

— L’admettre à la pénitence, répondit Winchester.

On donna une plume à Jchanne, et en souriant de son ignorance, elle fit sa croix ordinaire à la lin de cette révocation. Jehanne avait la vie sauve, mais elle était condamnée à une prison perpétuelle, au pain et à l’eau pour le reste de ses jours.

Ce n’était cependant pas là le compte des Anglais. Ils voulaient qu’on brûlât la sorcière, et il était insensé de croire qu’on les apaiserait avec une renonciation de six lignes. On jeta des pierres aux juges, on escalada les échafauds et on cria aux prêtres :

— Vous ne gagnez pas l’argent du roi ?

Ce n’était pas seulement la populace qui agissait ainsi, c’étaient les lords, les grands, les honnêtes gens enfin.

— Le roi va mal, murmura lord Warwick, la fille ne sera pas brûlée.

— Vous vous trompez, monseigneur, elle le sera, lui dit tout bas Loyseleur.

— Et comment cela se fera-t-il ?

— Je me charge de la besogne, et dès demain elle sera perdue.

— Que vas-tu faire?

— Donnez ordre que dès ce soir, Jehanne revête ses habits de femme, mais qu’ou laisse ses habits d’homme à la portée d’elle. Donnez-la moi en garde jusqu’à demain matin avec deux robustes soldais, et je vous réponds du reste.

Warwick, l’honnête homme, détourna la tête de dégoût ; mais il accepta ce que lui proposait ce Loyseleur, et se tournant vers la populace irritée :

— Patience! patience! lui dit-il, vous aurez ce que vous demandez !

— Jehanne, dit Pierre Cauchon à la jeune fille quand elle fut descendue de l’estrade où elle avait été placée, vous allez être reconduite dans votre prison, et confiée nuit et jour à la garde du frère Loyseleur.

TEJSTAN LE ROUX

— Merci, monseigneur, de la grâce que vous me faites, répondit Jehanne, car le frère Loyseleur est un saint homme en qui j’ai mis toute ma confiance.

On reprit le chemin de la tour. Pendant ce temps le frère était entré dans le cimetière désert et sombre à cette heure, et s’asseyant auprès d’une tombe, il avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et s’était mis à penser profondément. Aux rayons de la lune qui venait de se lever, le moine, tant il était pâle, eût pu être pris pour un des morts couchés depuis longtemps dans le cimetière, et qu’un pouvoir surnaturel eût tiré momentanément de son sépulcre.

- Il regardait autour de lui ces pierres sous lesquelles reposaient pour l’éternité des hommes qui avaient vécu comme il vivait, qui avaient été animés de passions comme lui, et qui maintenant, la face décharnée et les membres amaigris, n’eussent pas même poussé un cri s’il les eût heurtés du pied. Alors en proie à toutes sortes de pensées, il se promena à grands pas dans le champ des morts , que recouvrait déjà le premier gazon du printemps.

De grands nuages noirs montaient à l’horizon, et de temps en temps l’un d’eux passait sous la lune et la voilait. Alors le moine tressaillait malgré lui, et dans ces moments d’ombre épaisse, on eût dit qu’il avait peur.

Tout à coup il prit une résolution, et approchant de ses lèvres un petit cor d’argent, il en tira trois sons aigus. Un spectre sortit d’une tombe qui, creusée depuis la veille, attendait, la bouche ouverte, sa pâture du lendemain. L’apparition s’assit sur le revers de la tombe.

— Je te fais mon compliment, dit-elle au moine, tu fais de bonne besogne.

— Sarrasin, j’ai besoin de toi.

— Tu ne m’appelles jamais que dans ces circonstances-là, c’est une justice â te rendre; mais enfin, tant bien que mal, nous voilà arrivés au but. Que veux-tu?

— Je veux que tu sauves Jehanne.

— Gomment ! Que je la sauve! Deviens- tu fou ?

— Peux-tu ouvrir les murs d’une prison et faire évader un prisonnier?

— Oui.

— Eli bien 1 il faut que cette nuit môme, si je le veux, Jehanne puisse fuir avec moi.

— Qu’est-ce que tout cela veut dire?

— Tu ne comprends pas 9

— Non.

— Écoute alors. C’est moi qui suis le gardien de Jehanne.

— Je le sais bien.

— J’ai promis à lord Warwick que demain elle aurait revêtu ses habits d’homme et que, par conséquent, elle pourrait être accusée d'avoir manqué à son serment, et par conséquent condamnée. As-tu deviné le moyen que je comptais employer pour forcer Jehanne à remettre ces habits?

— Certes, je l’ai deviné.

— Et sais-tu pourquoi je me suis offert dans cette circonstance?

— Parce que tu m’as juré d’employer toutes tes ressources pour perdre Jehanne, et que, grâce à toi, nous y sommes arrivés, puisque c’est sur toi qu’elle a brisé son épée de Sainte-Catherine de Fierbois; que c’est toi qui l’as fait tomber de cheval à Compiègne, où elle a été prise, et que c’est ta détermination qui a empêché Xaintrailles de faire une tentative qui eût peut-être réussi

— Oui, mais tout cela ne perd que le corps de Jehanne, et l’âme reste pure!

— Malheureusement I Que veux-tu ? 11 faut bien se contenter de ce qu’on a ; mais peut-être au milieu des flammes de son bûcher, auquel elle ne peut échapper maintenant, peutêtre reniera-t-elle ce Dieu qui la fait si forte.

— Ne compte pas là-dessus, Sarrasin, cette fille est une sainte; et si, comme moi, tu avais entendu sa confession, tu désespérerais de la perdre.

— Voyons ! qu'est-ce que tu veux alors? Tu veux la sauver ?

— Oui.

— Mais ce n’est pas dans nos conventions.

— Sauvée par moi, elle est perdue.

— C’est juste. Oui, je peux la sauver ; mais quel intérêt astu à ce qu’elle échappe à la mort?

Tristan ne répondit pas. Le Sarrasin s’approcha de lui :

— Dis-moi donc, fit-il d’un ton railleur, est-ce que?

Il n’y avait pas à se méprendre sur l’intention de cette phrase.

— Eh bien ! oui, répondit Tristan d’une voix rauque ; eh bien? oui, je l’aime !

— Et Alix?

— Que m’importe Alix et qu’est Alix à côté de cette fille? Plus je la persécute, plus je la fais [souffrir, plus je l’aime. Cette éternelle résignation, cette douceur, ce pardon sans fin qui tombe de son cœur, seconde incarnation de la mère de Dieu, tout cela a allumé en moi un amour d’autant plus violent, qu’il est plein de remords. Oui, je l’aime, Jehanne, et il faut que je la sauve de la mort, car il faut que j’arrive à me faire aimer d’elle.

— Elle ne te suivra point et elle ne t’aimera jamais!

— Quand elle sera à moi, elle me suivra.

— Ah ! je comprends encore mieux maintenant pourquoi tu t’es offert à lord Warwick pour déshonorer Jehanne; mais comme, si elle succombe, elle n’aura succombé qu’à la violence, Jehanne, je te le répète, ne te suivra point.

— Alors elle mourra.

— C’est ce qui me parait encore le plus simple, et le feu du bûcher fera plus pour nous que tout le feu de ton amour. Puis, en admettant qu’elle te suivit, il y aurait du danger.

— Lequel ?

— Ce serait qu’au lieu que tu l’entraînasses au mal, elle te ramenât au bien. On a vu des choses plus extraordinaires que celle-là.

Tristan, pour la seconde fois, ne répondit rien.

— Vois-tu, reprit le Sarrasin, tu ne dis pas non. On ne saura donc jamais à quoi s’en tenir avec la vertu. Que Satan emporte le repentir : c’est le sentiment qui nous fait le plus de tort.

— Enfin, Sarrasin, réponds-moi : Si Jehanne consent à me suivre et que je t’appelle, nous ouvriras-tu toutes les portes?

— Ceci demande réflexion.

— Réponds-moi tout de suite, sinon. *

— Sinon?

— Sinon, je ne sais pas ce que je ferai, car depuis un mois je suis comme un fou, car je demande à l’ivresse une force que je n’ai plus en moi, car cet amour serait capable de me rendre bon comme l’autre m’a rendu mauvais, et de me faire tomber aux pieds de Jehanne en implorant mon pardon et en lui révélant toute la vérité. Alors, Sarrasin, ce qu’elle me dirait de faire, je le ferais.

— Diable ! des menaces de trahison. C’est bien, il faut passer par où tu veux. Retourne auprès de celle sainte, comme tu l’appelles, auprès de cet ange, comme tu dis, et si tu as besoin de moi, je viendrai et j'ouvrirai les portes.

— Au revoir, alors.

— Au revoir.

Tristan disparut. Le Sarrasin le regarda s’éloigner; et quand il l’eut perdu de vue, il se mit à rire et s’en alla droit et sombre comme un cyprès mouvant.

Tristan, toujours sous le costume et sous le nom de frère Loyseleur, regagna la grosse tour et le cachot de Jehanne, qui revêtue du costume de femme et attachée à un poteau par une ceinture de fer, priait, les mains jointes et dans l’altitude de la résignation. Deux gardiens veillaient dans lé cachot, ne la perdant pas de vue. Jamais armée n’avait inspiré une aussi grande terreur que cette fille enchaînée.

Frère Loyseleur s’approcha d'elle, mais le bruit qu’il fit ne la tira pas de sa pieuse méditation. Un lit avait été préparé dans l’ombre comme pour railler la prisonnière, condamnée à dormir sur un lit do paille, si elle pouvait dormir.

— Que faites-vous là, Jehanne, dit alors Loyseleur.

La jeune fille releva la tête.

— Ah! c’est vous, mou frère, vous le voyez, je priais, Dieu a euteudu ma prière puisque vous voilà.

Jehanne était bien belle ainsi, à demi éclairée par la lampe

de fer suspendue à la voûte, et dont la lueur rougeâtre flottait sur son front.

— Et que demandiez-vous à Dieu ? |it Loyseleur.

— Je le remerciais de m'avoir donné la force aujourd’hui, et je lui demandais de me la conserver dans l’avenir. .

— Vous avez dû bien souffrir?

— Oui, répondit la jeune fille; et il y avait tout un monde de douleurs dans ce seul mot. Puis elle continua :

— Ils appellent cela faire grûce; et eu même temps elle indiquait le cercle de fer qui étreignait sa taille et les anneaux qui serraient ses pieds -et ses mains.

— Sortez! fit Loyseleur aux deux soldats.

— Ordre nous est donné de ne pas quitter la prisonnière, répondirent-ils.

— Et qui vous a donné cet ordre ?

— Lord Warwick. *

— Eh bien ! lisez ceci.

Loyseleur tendit un parchemin à ces deux hommes qui, après l’avoir lu, s’inclinèrent et sortirent.

— Merci, mon frère, fitjebanne avec reconnaissance.

— Et maintenant, ma sœur, ce n’est pas tout, ajouta le moine, car ce ne serait pas assez, et je veux faire pour vous ce qu’il sera en mon pouvoir de faire.

Parlant ainsi, Loyseleur détachait du corps, des pieds et des mains de la Pucelle le cercle et les anneaux qui les serraient, et cela aussi facilement que s’ils eussent été faits de soie au lieu d’être de fer.

— Jetez-vous sur ce lit, Jehanne, et dormez.

— Ces gardiens rentreront-ils?

— Pourquoi cette question, Jehanne?

— C’est que dans le costume où je suis, j’ai tout à crainte, répliqua la jeune fille avec une céleste pudeur.

— Ne craignez rien, Jehanne, moi seul resterai dans votre cachot à la place où vous étiez tout à l’heure.

Jehanne tendit la main au moine, et après avoir remercié Dieu comme cela lui arrivait chaque fois que sa clémence se manifestait à elle, elle se jeta sur le lit préparé.

Le moine était devenu silencieux.

Pendant quelques minutes il se promena à grands pas dans le cachot, puis il s’approcha de nouveau de la prisonnière.

— Jehanne, lui demanda-t-il d’uue voix émue, voudriezvous être libre?

— Libre ! s’écria Jehanne, si je voudrais être libre ! mon frère, vous me le demandez! Oui, je le voudrais; mais, hélas! c’est impossible.

— Non. ...

— Non?

— Non, vous dis-je.

— Quelqu’un peut me faire sortir de cette prison?

— Oui.

— Me ramener à ma mère, me rendre l’air de la campagne, la liberté de tous?

— Oui.

— Et ce quelqu’un, c’est?..,

— C’est moi.

— Vous, mon frère! comment ferez-vous?

— Que vous importe, Jehanne, pourvu que je vous sauve?

— Mais quand cela arrivera- t-il? demanda-t-elle à voix basse.

i- Tout de suite si vous le voulez.

— Ah! partons, alors ! s’écria la jeune tille à qui la promesse que ses saintes lui avaient faite qu’elle serait délivrée un Jour, donnait une rapide confiance.

— Écoutez, Jehanne, reprit le moine en saisissant les mains de la jeune tille et en la retenant sur le bord de son lit ; vous me croyez votre ami, n’est-ce pas?

— Certes.

— Quand je m’approche de vous, rien ne vous dit que vous ayez quelque chose à redouter de moi?

— Rien ; au contraire.

— Et vous êtes convaincue que c’est Dieu qui m’a envoyé A vous et que je suis un de ses plus fidèles serviteurs ?

— Oui, mon frère; je crois tout cela; mais pourquoi ces étranges questions ?

— Pour vous prouver, Jehanne, que l’esprit de Dieu vous a abandonnée, sans quoi vous m’auriez reconnu depuis longtemps.

— Que dites- vous?

— La vérité. Regardez-moi.

En même temps, le moine abaissait son capuchon, et fixait ses yeux sur la Pucelle.

A mesure qu’elle reconnaissait les traits du moine. Jehanne pâlissante reculait.

— Tristan! s’écria-t-elle tout à coup avec effroi.

— Oui, Tristan, fit le moine en [se rapprochant encore d’elle.

— Tristan qui veut me perdre.

— Tristan qui veut te sauver, Jehanne.

— Arrière, malheureux, tu mens.

— Écoute, Jehanne, fit Tristan en tombant à genoux devant la jeune fille, qui avait reculé jusque contre le mur auquel était adossé son lit, comme un enfant recule devant une vipère; écoute, Jehanue, ce que j’ai à te dire, et tu me maudiras après si tu le veux. Oui, j’ai été ton ennemi; oui, j’ai tout fait pour te perdre. C'est moi qui ai dénoncé à l’évéque les projets de Xaintrailles, car j’avais reconnu Olivier de Karnac dans cet homme qui t’insultait l’autre jour. Oui, tout cela est vrai, Jehanne; mais ce qu’il y a de plus vrai que tout cela, c’est que maintenant je veux et peux te sauver.

— Vous, Tristan, vous vendu au démon? Laissez-moi, je ne veux plus vous voir, je ne veux plus vous entendre.

— Jehanne, au nom du ciel!

— Ne blasphémez pas, malheureux.

— Jehanne, continua Tristan en se roulant comme un fou aux pieds de celle qu’il avait amenée là; Jehanne, Dieu te venge cruellement, car je souffre plus que toi.

— Oh! mon Dieu! murmura Jehanne, pardonnez-moi d’avoir espéré.

— Je le répète, Dieu t’abandonne, Jehanne, Dieu t’a retiré

la lumière d’abord, la force et la liberté ensuite. A ton tour, Jehanne, abandonne Dieu et suis-moi.

La jeune fille cacha sa lête dans ses mains.

— Comprends-tu, continua Tristan qui s’était relevé et qui s’était à moitié jeté sur le lit de la Pucelle, comprends-tu le bonheur d’avoir encore de longs jours à vivre ! Tu as dix neuf ans à peine; mourir à ton âge, livrer ton beau corps aux flammes d’un bûcher, ce serait une douleur effroyable, et peut-être cette hideuse torture te fera-t-elle renier le Dieu que tu implores à cette heure; tandis que si tu veux, sans que nul le sache, sans que nul le soupçonne, j’ouvrirai les murs de ce cachot comme j’ai brisé tes fers tout à l’heure, et nous fuirons ensemble.

— Quelle est cette nouvelle trahison? Et dans le cas où j’accepterais celte liberté que vous m’offrez, que feriez-vous de moi une fois que je serais libre?

— Cette fois, Jehanne, je ne te trahirai pas, je le jure.

— Et sur qqoi pouvez-vous jurer?

— Je le jure, Jehanne, fit Tristan d’une voix brûlante, je le jure sur l’amour que j’ai pour toi.

Jehanne poussa un cri dans lequel éclatait toute la virginité de son âme.

— Comprends-tu maintenant pourquoi je veux te sauver? Je t'aime, Jehanne, je t’aime à renier pour toi le Dieu que je sers, comme un autre renierait le véritable Dieu ; je t’aime à me rouler comme un insensé la nuit entre les murs de ma cellule. Je te le disais bien que tu étais vengée; mais je ne suis pas un homme ordinaire, moi; quand un amour comme celui-là entre dans un cœur comme le mien, il faut qu’il s’assouvisse, et tu seras à moi, Jehanne, prisonnière ou libre, morte ou vive.

Et Tristan enlaçait ses bras autour du corps de la jeune fille et l’amenait violemment à lui.

— Mou Dieu! mon Dieu! s’écria Jehanne, sauvez-raoi.

— Ton Dieu ne peut plus rien sur toi, tu m’appartiendras.

— Au secours! cria la Pucelle.

— Crois-tu donc que les gardiens viendront à ton aide. Us

TRISTAN LE RODX

m’aideront à m’emparer de toi si mes forces ne me suffisent pas. Jehanne, je t’aime, entends-tu?

Et le farouche renégat, prenant la jeune fille dans ses bras, comme il eût fait d’un enfant, colla sa lèvre maudite sur ce front qu’aucune lèvre humaine n’avait touchée.

La pureté qui se défendait en Jehanne était si grande et si forte qu’elle parvint à s’échapper des bras de Tristan et à se réfugier dans un des angles de son cachot, où elle s’acctoupit en pleurant comme une faute ce baiser impie qui brûlait sur son front.

— Oh! je lutterai jusqu’à la dernière goutte de mon sang, murmura-t-elle, et Dieu ne permettra pas que je sois vain* eue par ce démon; mais si mes forces sont insuffisantes, si je succombe, je prierai le Seigneur de me tenir compte au paradis de ce martyre, plus terrible que la mort, plus infamant que le bûcher.

Et la jeune fille leva saintement les yeux ters le ciel, avec ce regard de résignation pure qui a fait les saintes et les élues. ' . s

Tristan tenait sa tête dans ses deux mains, comme s’il eût craint qu’elle n’éclatât. La passion faisait bouillir le sang de ses veines, et ses yeux ardents brillaient d’un désir infernal et d’une effroyable volonté. Il s’approcha de nouveau de Jehanne. Elle comprit que physiquement elle allait être vaincue. Alors elle se leva, l’œil rayonnant, comme si elle venait de prendre une résolution sublime.

— Ce n’est pas de l’amour que vous avez pour moi, Tristan, c’est de la haine, dit-elle.

— Que dites-vous? -

‘ — Vous voulez me déshonorer, voilà tout. Vous savez que les murs de ce cachot sont percés en mille endroits, et qu’à cette heure, comme toujours, mes ennemis regardent ce qui se passe ici. Vous voulez être mon amant, dit Jehanne en faisant un effort visible pour pronodeer ce mot, pour que demain on connaisse ma honte et qu’on me la jette à la face.

— Non, Jehanne, je veux vous sauver, je vous le juré.

— Eh bien ! prouvez-le moi.

— Ordonne*.

— Assurez-vous que nul ne peut venir dans ce cachot et revenez.

— Et vous serez à moi, Jehanne?

— Oui.

Tristan ouvrit ia porte de la prison et alla s’assurer que personne ne pouvait être témoin de la scène qui allait s’y passer.

A peine fut-il sorti, que Jehanne tombant à genoux s’écria :

— Merci, mon Dieu! de l’inspiration que vous m’avez envoyée 1 Et courant à ses habits d’hommes, que, comme nous l’avons dit, on avait laissés sur son lit, elle les revêtit à la hâte et se couvrit de son armure, rempart impénétrable. Puis elle s’adossa au mur et elle attendit les bras croisés.

Tristan reparut.

— Personne! fit-il, personne ne peut nous voir.

— Insensé! lui répondit la jeune tille en riant et avec une véritable joie d’enfant; insensé ! qui as pu croire une minute que je ferais si facilement marché de mon corps et de mon Ame. Je n’ai encore dû que la vie à cette armure; je l’aime doublement maintenant que je lui dois l’honneur.

Tristan poussa un cri semblable au cri du tigre blessé.

— Tu es perdue, Jehanne! s’écria-t-il d’une voix terrible.

— Je suis sauvée, répliqua la jeune fille.

— A mon tour ! Tu mourras !

— Qu’importe!

Tristan appela les gardiens.

— Qu’on fasse venir lord Warwick qui doit être dans la tour, qu’onjasse entrer tout le monde! cria-t-il avec rage.

Jehanne, calme et fière, s’appuya au poteau auquel elle était enchaînée quelques instants auparavant, et elle attendit. Lord Warwick, les soldats et les greffiers entrèrent.

— Malgré votre promesse, dit le lord, vous avez repris vos habits d’homme, Jehanne; vous saviez à quoi vous vous exposiez.

— Oui, monseigneur, répondit la Pucelle d’une voix douce.

— Pourquoi les avez-vous repris?

— Parce que, fit Jehanne, qui ôtait si pure qu’elle ne voulait môme pas avouer ce qu’elle avait eu à craindre, parce que j’aime mieux mourir que de vivre comme j’aurais vécu.

— Votre volonté sera faite, Jehanne, vous mourrez.

Et Warwick se tournant vers un des geôliers, lui dit :

— Gourez annoncer cette bonne nouvelle à monseigneur l’évêque de Beauvais.

— Ah! nous n’avons pas fini ensemble, hurla Tristan en montrant le poing à Jehanne et en reprenant son véritable costume, et si grand que soit ton bûcher, fille maudite, je jure que j’y apporterai un fagot moi-méme pour que jusque dans ta mort il y ait encore quelque chose de moi.

N’ayant plus rien à craindre que la mort, Jehanne redevenait plus que tranquille, elle redevenait joyeuse et elle souriait comme un enfant qui voit réussir une espièglerie longtemps méditée. Sublime espièglerie, qui avait la sainte pudeur pour cause et le martyre pour résultat.

Jehanne resta seule dans son cac hot, où l’on ne prit même plus la peine de l’attacher. Elle allait mourir, elle le savait; on se contentait de lui laisser les souffrances morales, on lui faisait grâce des tortures physiques. Elle avait demandé un prêtre et on lui avait fait la concession de lui promettre celui qu’elle avait demandé, un saint homme, un moine augustin, frère Isambart de La Pierre, qui pendant le procès avait toujours été juste pour elle, et qui était incapable de la trahir, lui.

En l’attendant, elle s’agenouilla et remercia Dieu de nouveau de lui avoir épargné le martyre qu’un instant elle avait eu il craindre pendant la nuit fatale qui venait de s’écouler. Elle demandait en môme temps au Seigneur, la sainte fille, de permettre que celui qui la faisait mourir se repentit, car en se penchant sur sa vie, à cette heure suprême, elle n’y trouvait rien qui eût besoin de pardon, quelque soin qu’elle mit à se souvenir, et c’était pour ses ennemis seulement qu’elle trouvait quelque chose à demander à Dieu.

Frère Isambart parut. Jehanne, saintement et naïvement,

se jeta à son cou quand elle le vit paraître, et l’embrassa comme elle eût embrassé son père en lui disant :

— Soyez le bienveuu, mon frère, vous qui allez m’aider à ouvrir les portes du ciel.

Le frère avait des larmes dans les yeux.

— Qui vous fait pleurer ainsi? lui demanda Jehanne.

— Votre céleste résignation, répondit le moine.

— Je vais beaucoup souffrir, n’est-ce pas?

— Oui, fit Isambart avec émotion.

— Soyez tranquille, mon frère, mon àme sera plus forte que mon corps; Dieu ne m'aurait pas soutenue si longtemps pour m’abandonner à l’heure de la mort. Ce bûcher qui m’attend, je le comprends maintenant, c’est la divine délivrance que m’ont promise mes saintes. Voyons, mon frère, finissonsen tout de suite avec les choses de la terre, pour n’avoir plus qu’à nous occuper du ciel. Dans combien de temps mourraije?

— Dans deux heures.

— Ainsi, le bûcher est prêt?

— On l’a élevé dans la nuit.

— On était donc bien sûr que je tomberais dans le piège qu’on me tendait?

— On en était sûr, ma fille. Votre pudeur servait de gage à leur haine.

— Et la foule, sans doute, encombre déjà les rues ?

— Oui; toute la ville est sur le chemin que vous devez suivre.

— Cette ville est-elle gaie ou triste?

— Elle est silencieuse et morne.

— Pauvres gens! fit Jehanne avec un noble sentiment de reconnaissance. Vous m’accompagnerez jusqu’au bûcher, n’est-ce pas, mon frère?

— Je ne vous quitterai qu’au dernier moment.

— Merci, mon frère, car vous serez le seul à me soutenir. Ma mère et mon père ignorent mon sort, et mon frère, qui est allé les rejoindre pour leur apprendre leur fortune, n’est

pas encore de retour ; et d’ailleurs, on ne l’eût pas sans doute laissé pénétrer jusqu’à moi.

— Non, car une jeune fille a voulu vous voir ce matin, et on l’a repoussée.

— Cette jeune fille, quelle est-elle? mon frère.

— Elle a dit se nommer Haumette.

— Haumette! chère enfant ! s’écria Jehanne à qui ce nom rappelait le temps le plus triomphant de sa vie.

— Vous connaissez cette jeune fille?

— Oh! oui, je la connais! Elle était triste, sans doute?

— Oui, mais d’une tristesse qui ressemble plutôt à l’égarement de la raison qu’à la douleur, car elle souriait.

— Et savez-vous ce qu’elle est devenue?

— Elle a quitté la prison et s’est lentement acheminée vers la place du Vieux-Marché. C’est là, continua le moine à voix basse, qu’on dresse le bûcher, c’est là que vous la verrez sans doute tout à l’heure.

— Oh! béni soit Dieu qui me donne encore cette consolation; mais Haumette sera perdue au milieu de la foule, mon frère, et si elle me voit, elle, je ne la verrai point, moi.

— Vous la verrez, Jehanne, car la douce enfant est parvenue à s’échapper de la foule, ou plutôt la foule, la voyant si belle et si triste, lui a fait passage, et Haumett^est parvenue ainsi jusqu’au bûcher, tenant dans ses bras une corbeille pleine de fleurs. Les bourreaux ont voulu la réjjoussèr d’abord, mais elle leur a souri de telle façon que, comtae la foule, ils l’ont laissé aller où elle voulait. Alors elle s’est assise au pied du bûcher, elle a fait des bouquets et (tes couronnes avec Ees fleurs, et les a jetés les uns après led autres sur le bûcher; si bien, Jehanne, qu’à l’heure qu'il est, le bûcher est couvert de roses, de primevères et de marguerites.

Jehanne pleurait d’attendrissement au récit du moinë.

— Alors, mon frère, dit-elle, hâtons-nous ; car plutôt je serai prête à mourir, plutôt je verrai cette jeune fille, et eè raè sera, je vous le jure, une grande joie de la voir.

Digiti

Une heure après, Jchanfie, confessée, pure comme il faut l’étre quand on va approcher de Dieu, disait résolument au moine:

— Mon frère, partons!

Elle quitta donc la tour où elle était renfermée et monta dans une charrette, après qu'on lui eut fait revêtir des habits de fëmme et mis à chaque pied un anneau de fer, réunis par une chaîné.

Ceci se passait le 31 mai 1431.

C’était donc par une belle journée que Jehanne dllaît mourir. Le soleil, qu’elle ne voyait plus depuis longtemps, l’accueillit comme un ami, quand elle mit le pied hors de sa prison. Le printemps resplendissait dans tout l’éclat de -sa nouveauté, et juin, prêt à descendre dans la plaine, sa rohé chargée de fleurs et le front ceint de rayons, se pehèhait déjà sur le mois qui s’éloignait en colorant ses derniers jours des premières teintes de l’autre!. Ainsi, les horrttncS faisaient tout pour que la mort de Jehanne fût plus doülfftif-eiise. et Dieu ne lui refusait f-ién de ce qui pouvait faire son thanyfb plus consolant. Ceux-là croyaient ht fairè plüs souffrante dtf la livrant à la mort au milieu des vitales émànatiohs de l’année qui se rcnohvelle, quand tout se Colore, qtfand tout redevient joyeux, quand la forcé de toute 1# nttlüre surSboride à ce point que lé ciel dt lit terre Semblent s’tfrfif dahs tirré promesse de jeunesse éternelle ; et Dieu entourait la mort dè sa chaste envoyée de tout son soleil et de tbuS dés paffuths, afin que l’ûnie de la vierge, pure comme eux, Se mêlât à eWi' sans effort quand le eorpS l’aurdit exhalée, et arrivât tà lui par le chemin rayonnant et parfumé qui lui doit verrait; aflti qu’autour d’elle tout fût si beau, si gai-, qti’elfc comprit bien que sa mort n’était point une punition, mais Une délivrance, et que ce jour éclatant qui y présidait était le prélude de l’éternelle aurore qui allait être sa vie,

Cependant la réalité du moment était terrible. C’étaient huit cents Anglais d’abord, tout bardés de fer, et qui attendaient là condamnée à la porte de la tour pour lui fâifè escorté jusqu’au lieu du supplice; c’étâit une populace igno-

ble, insultant la pauvre enfant résignée dans sa douleur, courbée sur le crucifix, et soutenue par le frère Isamhart, qui l’exhortait incessamment ; c’était enfin un immense bûcher sur lequel il fallait monter, sur lequel il fallait mourir.

Deux hommes se joignirent encore au moine qui avait assisté Jehanne jusque-là. Ces deux hommes étaient, l’un l’appariteur Massieu, l’autre le frère Martin Ladvenu. Ce dernier, le visage presque entièrement caché par le capuchon de sa robe, se pencha vers Jehanne au moment où elle allait monter sur la fatale charrette eu lui disant :

— Courage! Jehanne.

A cette voix amie dont il lui semblait reconnaître le son, Jehanne tressaillit et releva la tête. Elle reconnut Olivier, et lui serra la main.

Merci, mon frère, murmura-t-elle; mais comment avezvous pu venir jusqu’à moi sous ce costume?

— On fait beaucoup de choses avec de l’or, Jehanne, répondit Olivier, et je voulais vous voir une dernière fois, car j’ai un dernier service à vous rendre.

*— Lequel ?

* — Parlons bas, on pourrait nous entendre.

Un regard que le frère Isamhart et Olivier échangèrent ensemble prouva à Jehanne que le moine était dans la confidence, et qu’il savait que celui qui parlait à la jeune fille, sous le nom et sous le costume de Martin Ladvenu, n’était pas le frère de ce nom.

— Dites ce que vous avez à dire, mon frère, fit Isamhart, moi je vais prier pendant ce temps.

Et il se mit à prier, en effet.

— Jehanne, dit alors Olivier, il a été . impossible de vous sauver; votre délivrance ne dépendait plus du roi Charles VII, mais de Dieu seul.

— Aussi, Olivier, pas un reproche ne s’élève-t-il dans mon cœur contre le roi; je sais que s’il eût pu donner sa vie en échange de la mienne, il l’eût fait. Mais puisque le Seigneur permet qu’avant de mourir je puisse encore parler de toutes

TRISTAN LE ROEX 30t -

les choses auxquelles je dois la mort, dites-moi, Olivier, où en sont les affaires de cette chère France?

— Tout va mal, Jehanne, et voilà bien pourquoi le roi Charles VU ne peut rien pour vous. Vous ôtes le bon génie de la France, et Dieu vous rappelle.

— Dites au roi qu’il espère, Olivier : Dieu m’envoie au moment où je vais mourir cette dernière conviction que le roi chassera jusqu’au dernier Anglais du territoire de France. Quand il en aura lini avec Henri IV, avec cet enfant qu’on lui oppose, ce qui ne sera pas long, qu’il se souvienne de moi alors, et qu’il fasse pour ma mémoire ce qu’il ne peut faire pour moi-même, qu’il la sauve de l’accusation de sorcellerie et de sacrilège dont mes ennemis la couvrent; c'est tout ce que je demande au roi qui m’a refusé de me laisser retourner auprès de ma mère, auprès de laquelle je serais à cette heure, au lieu de mourir ici, si monseigneur le roi avait voulu me croire en cette occasion comme dans les autres. Dites-lui, et c’est la prière d’une mourante, qu’il ait confiance en Richemont, le plus dévoué et le plus utile de ses serviteurs

— C’est déjà fait, Jehanne, et le connétable a remplacé auprès du roi le sire de La Trémouille.

— Béni soit Dieu alors, cqr tout ira bien.

Et Jehanne, levant les yeux au ciel, le remercia d’avoir éclairé sou roi.

N’était-ce pas une chose touchante que cette jeune hile, que cette fille des champs, qui avait donné sa vie pour la France, s’occupant encore, à ses derniers moments, du pays bien-aimé pour lequel elle allait mourir!

— Maintenant, Jehanne, reprit Olivier plus bas encore, nous approchons du Vieux-Marché.

— Je le sais, répondit la Pucelle d’une voix légèrement émue.

— C’est une hideuse mort que celle qui vous attend.

— Je le sais encore.

— Jehanne, voulez-vous ne pas mourir brûlée?

— Que dites- vous ?

— Il y a un moyen que votre ûme retourne à Dieu en épargnant à votre corps les tortures qu’on lui prépare, et Dieu vous pardonnera de vous être ravie à vos bourreaux.

— Quel est ce moyen?

Olivier montra un flacon à Jehanne.

— Du poison! fit celle-ci.

Et son œil rayonna de joie.

— Oui, Jehanne, c’est tout ce que petit faire pouf tous à cette heure celui auquel tous ave* rendu lé trône de France.' ,

— C’est le roi Charles qui m’envoie ce flacon?

— Oui. Parce qu’il ne peut vous sauver la vie, il vous envoie la mort, libre, sans douleurs et sans affront.

Jehanne prit le flacon et jeta ce qu'il contenait; puis, le rendant à Olivier après l’avoir pressé sur ses lèvres :

— Mon frère, lui dit-elle, vous remercierez le roi Charles de ce qu’il fait pour moi, et Dieu sait si je lui en suis reconnaissante, puisqu’il a fait la seule chose qu’ri pût faire; mais qu’elle qu’en soit la cause, Dieu ne pardonne jamais le suicide, seul crime dont on n’ait pas le temps de se repentif. Mon courage sera ma seule arme contre rne3 ennemis, ma résignation ma seule force auprès du Seigneur. Reprenez ce flacon vide, Olivier, et si vous voulez me rendre un service dont je vous sache gré jusqu’à mon dernier sdupir, portez ce flacon à ma mère, et diles-lui qu’elle le garde précieusement comme on doit garder un présent du roi de France, et comme une mère doit garder un objet qu’à l’heure de la mort son enfant a tenu dans sa main et pressé sur se3 lèvres.

Olivier pleurait d’admiration pour cette tille plus Courageuse que les plus courageux, et qui voulait consèrVcf toute la poésie et toute la pureté de soti martyre. Tout ceci âe passait au milieu des insultes et des vociférations des Anglais, et la charrette avançait toujours.

Enfin on arriva à la place du Vieux-Marché. C’était le terme du douloureux voyage, c’était le calvaire de ce nouveau Christ. La charrette avança au milieu de cette foule, qu’elle creusait comme une barque creuse une fner tourHlenWC.

— O Rouen! murmura Jehanne, j’ai bien peur que tu ne souffres de ma mort!

Jehanne jeta les yeux autour d’elle sur cette foule hurlante et tumultueuse qui encombrait la place, les fenêtres et les toits. Trois échafauds avaient été dressés, sur l’un était la chaire épiscopale et royale, le trône du cardinal d’Angleterre, parmi les sièges de ses prélats; sur l’autre devaient figurer les personnages du lugubre drame, le prédicateur, les juges et le bailli ; enfm, un troisième échafaud, de plâtre : c’était le bûcher, effrayant par sa hauteur. On l'avait fait ainsi pour trois raisons, toutes trois bien infâmes comme vous allez voir : la première, parce qu’étant élevée sur son bûcher, personne ne perdrait le spectacle de l’agonie de Jehanne ; la seconde, parce que le bûcher étant si haut échafaudé le bourreau ne pouvait l’atteindre que par en bas, pour l’allumer seulement, et ne pourrait abréger le supplice en étranglant la condamnée et en lui faisant ainsi grâce de la flamme, comme il avait coutume de le faire pour les autres patients, ce dont le pauvre bourreau était tout triste, car il avait pitié d’elle ; enfin, la troisième raison de cette élévation du bûcher était l’espérance que le feu ne montant que lentement, la condamnée souffrirait plus longtemps, que ses vêtements brûleraient avant felle, et que l’on aurait ainsi le plaisir de la voir toute nue, elle qui avait fait de la pudeur et de la virginité les deux sentinelles de sa vie.

Jehanne comprit tout cela et baissa la tête. La résignation remplaçait la pudeur vaincue. Alors elle chercha auprès du bûcher celle qui devait y être, et elle y vit deux personnes : l’une qui était Tristan, ivre, leé cheveux en désordre, assis à côté du fagot qu’il avait juré de jeter sur le bûcher de Jehanne; l’autre, Haumetle, toute vêtue de blanc comme la Pucelle, les cheveux dénoués, et couronnée de pâquerettes et dé bluets. Le bûcher était disposé en escalier, et c’était sur lai marche la plus haute que la jeune fille était assise.

N’allez pas croire que ce fût par pitié qu’on eût laissé Haumêtte attendre là Jehanne, c’était avec l’èspérance que devant cette figure amie, la condamnée perdrait sa force, comme de-

yant le souvenir vivant de ses heureuses années, et qu’ainsi l’on surprendrait en elle quelque acte de faiblesse, quelques plaintes humiliantes, quelque chose enfin que l’on pût donner comme uu désaveu.

Quand Haumette aperçut la charrette, elle se leva, agitant en l’air son écharpe blanche et appelant d’une voix douce celle qui venait mourir. On eût dit un aDge attendant la martyre et chargée par Dieu de lui montrer en souriant la route du ciel.

Jehanne avait aperçu du même coup Haumette et Tristan, placés aux deux côtés de son bûcher, c’est-à-dire de sa mort, comme les vivantes incarnations des deux sentiments qui avaient accueilli sa mission et accompagné sa vie, l’enthousiasme et le doute, sentiments jumeaux et contraires, nés du même principe comme Abel et Caïn du même père; Jehanne sourit intérieurement à Haumette et plaignit Tristan, l’aveugle volontaire, le malheureux qui était forcé de demander à l’ivresse une force de persécutiou qu’il n’avait plus en lui.

Dès que la charrette parut, toutes les voix crièrent, les unes avec l’accent de la curiosité, les autres, la plupart, avec l’accent de la haine ; La voilà! Et la première voix qui proféra ce cri fut celle de Tristan. On la tenait donc enfin, on allait donc lavoir mourir, cette fille merveilleuse qui avait dit à Talbot ; Si vous me prenez, brûlez-moi; mais, en attendant, je vous chasse. On l’avait prise, on la brûlait.

Du moment que Jehanne eut aperçu Haumette, son regard ne quitta plus celui de la fille du trésorier, et leurs sourires les rapprochèrent l’une de l’autre. Quelques-uns des assistants commençaient déjà à être émus par ce spectacle, car ils ne comprenaient pas bien que celle qu’on leur avait représentée comme une sorcière et comme une apostate, pût avoir, au moment de mourir, un si angélique sourire sur les lèvres et une si grande résignation dans l’ùme.

Mais avant d’aller au bûcher, il fallait que Jehanne montât sur l’échafaud où se trouvaient le prédicateur, les juges et le bailli, et qu’elle y, entendit d’abord le discours du prêtre Misi, puis une lecture du jugement qui la condamnait.

TRISTAN LE IlOUX

Arrivée au pied de cet échafaud, elle descendit par le (ferrière de la charrette, dont on ôta les planches, et monta les degrés, soutenue par Martin Ladvenu ou plutôt par Olivier de Karnac, qui lui dit tout bas à l’oreille :

— Tristan est là.

— Je l’ai bien vu, répondit Jehanne.

— Soyez tranquille, Jehanne, vous serez vengée de cet homme.

— Au contraire, Olivier, je vous demande comme une grâce, répliqua la pauvre enfant de ne rien lui faire. Ses remords me vengeront bien assez. Laissez au Seigneur son droit de justice et de punition. 11 connaît mieux que nous l’heure où il doit punir.

Jehanne s’agenouilla pour écouter sa sentence, mais elle se tint debout, calme et ferme, pour entendre le discours du prêtre, diatribe pleine de grossières injures, et qui se terminait par ces mots :

— Allez en paix! l’Église ne peut plus vous défendre et vous remet entre les mains séculières.

L’évêque prit alor3 la parole et lit à Jehanne une seconde lecture du jugement.

Tout le temps Haumette avait prié. Quant à la Pucelle, elle se jeta de nouveau à genoux, adressant à Dieu les plus dévotes prières et demandant à tous les assistants, de quelque religion qu’ils fussent, de joindre leurs prières aux siennes. Pendant ce temps, le bailli ordonnait au bourreau de s’emparer d’elle. Ces braves gens avaient peur d’un nouveau miracle. «.

— Allons, mon ami, lit Jehanne en se tournant vers le bour-

reau qui pleurait, ainsi qu’un grand nombre d’assistants et quelques juges. • ‘

Malheureusement, ces larmes-là venaient trop tard.

Haumette voyant Jehanne s’approcher du bûcher, en descendit et vint au devant d’elle. Quand elles furent l'une auprès de l’autre, les deux jeunes filles s’embrassèrent, et le bourreau attendit.

— Qui m'eût dit, gentille Haumette, fit Jehanne, que ce

serait ici que je te reverrais ! Ab ! nos douces et tranquilles soirées d’Orléans! Ah! nos chastes causeries, où êtes-vous?

— Quand j’ai appris qu’on t’avait prise, Jehanne, j’ai bien pensé qu’on te ferait mourir; car moi qui ai douté un instant de la bonté de Dieu, je n’en suis plus à croire à la justice et à la clémence des hommes. Alors j’ai tendrement embrassé mon père, j’ai fait une dernière prière à la tombe d’Étienne, mon pèlerinage quotidien, et je suis partie, demandant mon chemin et cueillant des fleurs pour loi tout le.longde la route; car j’ai pensé qu’au moment de mourir tu serais bien aise de voir quelqu’un que tu eusses aimé.

— Bonne Haumette!

— D’ailleurs, pour consoler ceux qui vont mourir, je n’ai point tout à fait abandonné ceux qui sont morts.

— Comment cela ?

— Asseyons-nous, fit Haumette, nous serons mieux pour causer.

Et en effet, les deux naïves enfants s’assirent sur la première marche du bûcher, comme s’il n’y avait pas eu là dii mille individus réunis pour voir mourir l’une d’elles, et un bourreau tenant en main le brandon qui devait allumer le bûcher. Le charme des souvenirs était si puissant sur ces jeunes âmes, que, se trouvant réunies, elles s’entretenaient du passé auprès d’un échafaud, comme si elles eussent encore été sur une des collines fleuries d’Orléans.

La foule commença à murmurer.

— Figure-toi, reprit Haumette, sans s’inquiéter de ces murmures, que le jour où je suis partie, je suis allée, comme de coutume, à la tombe d’Étienne, et là j’ai trouvé une femme qui pleurait, mais si belle, qu’avec ses larmes elle semblait une image de la douloureuse mère de Dieu, la Vierge éternellement jeune et éternellement belle. Je me suis approchée de cette femme et lui ai demandé ce qu’elle faisait là. Albrs elle m’a embrassée sur le front en pleurant toujours, et elle m’a dit :

— J’étais une amie d’Étienne, et je viens prier sur sa tombe.

— Béni soit Dieu qui vous envoie, madame, lui ai-je répondu, car moi je vais quitter cette tombe pendant quelque temps pour un pieux devoir que j’ai à remplir, et je me désolais à l’idée de laisser sans prière le doux ami qui repose dessous; mais puisque vous voilà, madame, mais puisque vous aimiez mon Étienne, vous resterez bien quelques jours à Orléans, n’est-ce pas? et vous lui direz au milieu de votre prière que je ne l’ai point oublié, et que je vais aider à mourir celle pour laquelle il est mort.

— Où allez-vous donc, enfant? m’a demandé alors cette belle dame.

— Je vais à Rouen, retrouver Jehanne d’Arc.

— La sainte martyre! s’est-elle écriée; eh bien! dites à Jehanne que je prie pour elle de loin, comme de loin vous priez pour Étienne.

— Et quel est le nom de cette femme ? demanda Jehanne.

— Je lui ai demandé, fit Ilaumette, elle se nomme Agnès Sorel. La counais-tu, Jehanhe? Moi, je ne la connais pas, mais je l’aime, puisqu’elle prie sur la tombe de mon Étienne.

— Au bûcher! au bûcher! hurla Tristan, et deux mille voix répétèrent le même cri.

— Bourreau, fais ton œuvre, dit le bailli.

— Assez de larmes et de grimaces! crièrent les soldats.

— Avez-vous donc envie de nous faire dîner ici ? dit l’évêque.

— C’est juste! fit Jehanne en se levant, j’avais oublié.

— C’est donc bien intéressant de voir mourir une femme? fit Haumette. Ces gens croient sans doute que nous avons peur de la mort parce que nous sommes jeunes et belles. Les insensés, qui ce soir n’auront plus que leurs remords, quand toi tu auras la béatitude éternelle! Ils appellent cela mourir!

Jehanne commença à gravir le bûcher, les cris cessèrent.

— Adieu, Haumette, fit-elle, et elle embrassa une dernière fois la jeune fille, en ajoutant :

— Tu diras à ton père qu’au moment de mourir j’ai pensé à lui.

— Je suis prête, mon ami, continua-t-elle en se tournant

vers le bourreau et en continuant à gravir le bûcher, ce qu’elle ne pouvait pas faire toute seule, attendu que les marches étaient hautes et que ses pieds étaient retenus, comme on se le rappelle, l’un auprès de l’autre par une chaîne de fer. 11 fallut donc qu’un des aides du bourreau montât sur le bûcher, et la prenant par-dessous les brasl’attirât à lui pour lui faire atteindre le sommet de l’échafaud.

— Merci, lui dit Jehanne pour la peine qu’il avait prise et pour l’aide qu’il lui avait prêtée.

Ce mot, en un pareil moment, était un mot sublime et bien digne de celle qui le disait.

Pendant ce temps, Hau mette avait quitté le bûcher et, passant à côté de Tristan, elle lui avait dit :

— C’est vous qui ayez tué Étienne; je vous pardonne.

Tristan avait pâli à cette voix et avait regardé s’éloigner

cette blanche apparition à laquelle la foule livrait passage, et qui s’acheminait vers le haut de la ville, en se retournant de temps en temps pour sourire à Jehanne que l’on attachait au poteau, en jetant des fleurs sur son passage et en disant à ceux qui l’entouraient :

— Priez pour elle, elle prie pour vous !

Olivier, après avoir accompagné Jehanne jusque sur le bûcher, redescendit, et, passant à côté de Tristan, il lui dit en se faisant reconnaître :

— Tu as voulu me tuer, mauvais frère : ma mère, Alix et moi, nous te pardonnons, repens-toi. '

Et Olivier alla s’agenouiller devant le bûcher, tandis que Tristan pâlissait devant ce uouveau pardon comme un autre eût pâli devant une insulte. On eût dit qu’un combat se livrait en lui, et il cria à Jehanne, pour répondre en même temps aux paroles d’Olivier :

— Je t’ai tenu parole, Jehanne, et H lui montrait le fagot qu’il avait apporté.

Jehanne, qui ne pouvait plus remueur que ta tête, enchaînée qu’elle était au poteau par le milieu du corps, tourna son regard vers Tristan, et d’une voix calme, lui dit :

— Je te pardonne.

— Allons, dépêchons, cria l’évêque.

Tristan fut forcé de porter la main à son front. Il lui semblait que quelque chose se brisait dans son cerveau. C’était l’ivresse qui s’en allait, c’était la vérité qui se faisait jour peut-être dans'cet esprit du mal.

Frère Isambart était toujours à côté de Jehanne dont les yeux suivaient de loin Haumctte qui s’éloignait, et qui, avec sa robe blanche au milieu de cette foule tumultueuse, avait l’air d’une fleur tombée au milieu d’un océan. Un instant après, Haumette avait disparu, et, redescendant l’autre côté de la hauteur, elle s’acheminait par un chemin désert vers la rivière, au bord de laquelle elle s’assit quand elle y fut arrivée, continuant à jeter des fleurs dans l’eau et à les regarder suivre le courant qui les emportait.

Pendant ce temps le spectacle de la place du Vieux-Marché devenait terrible.

— Vous tous qui êtes ici et qui croyez en Dieu, priez pour moi, disait Jehanne voyant s’avancer les préparatifs de mort. '

— Bon courage, Jehanne, bon courage! lui criait Olivier.

— Merci, bonnes gens, merci, répondait lu Pucelle, et se

retournant vers le frère Isambart, elle ajoutait : b •

— Ne m’abandonnez pas, mon frère, ne m’abandonnez pas, je vous en supplie !

Tristan ne quittait pas le bûcher des yeux, essayant de surprendre un cri ou tout au moins un regard de faiblesse dans Jehanne; mais pour lui comme pour tous, la condamnée rayonnait, et, les yeux levés vers le ciel, semblait ne plus tenir à la terre que par le pardon qu’elle laissait tomber sur ses bourreaux.

Deux ou trois fois Tristan avait voulu l’insulter, mais toujours, malgré lui, les paroles avaient expiré sur ses lèvres.

Elle était trop haut maintenant pour que les injures des hommes l’atteignissent.

En ce moment le bourreau s’approcha du bûcher avec une torche, et comme aux quatre coins on avait amassé de la résine et autres matières combustibles, le feu y prit rapide-

ment. Deux cris immenses retentirent d’un bout à l’autre de la place : l’un de joie, l’autre de miséricorde.

Olivier avait remplacé frère Isambart auprès de la patiente, et il y était encore, lui montrant le crucifix, quand le bourreau mit le feu. Ce feu gagna avec une telle promptitude, que le jeune homme, tout occupé de ses pieuses fonctions, ne s’aperçut pas que le feu s’approchait de lui. Ce fut Jehanne qui le remarqua et qui lui dit :

— Au nom de Dieu, mon frère, prenez garde 1 le feu va prendre à votre robe. Descendez vite, et montrez-moi toujours le crucifix jusqu’à ce que je meure.

Olivier n’eut que le temps de descendre et encore fût-ce pour sa mère qu’il le fit, car en ce moment il eût voulu mourir comme Jehanne et avec elle.

Fût-ce par émotion, fût-ce pour l’insulter une dernière fois, l’évéque descendit de son siège et eut le courage de s’avancer vers le bûcher.

— Évêque! évêque! cria Jehanne, c’est par vous que je

meurs, vous le savez bien.

Puis elle répéta une seconde fois :

— 0 Rouen! Rouen! j’ai bien peur que tu ne souffres de

ma mort,,

La flamme gagnait toujours, et par moments la fumée cachait entièrement la patiente. Alors Tristan prit le fagot qu’il avait apporté, et s’écriant :

— Je ne serai point parjure ! Il le jeta aux pieds de Jehanne, au milieu des fleurs d’Haumette.

Jehanne tourna la tête vers sou ennemi et lui dit de nouveau :

— Je te pardonne.

Le feu gagna les pieds de la jeune fille et commença à les lécher de ses langues ardentes.

Jehanne, les mains croisées sur sa poitrine, murmurait le nom de Jésus, et du regard cherchait le crucifix que d’en bas lui montraient Olivier et Isambart, pleurant tous deux. Alors plusieurs des assesseurs se levèrent de leurs sièges, ne pouvant supporter un pareil spectacle. Manchou, le notaire

apostolique, se mit à pleurer, et le bourreau se cacha le visage en criant : Mon Dieu ! mon Dieu ! me pardonnerez-vous jamais !

Un chanoine, Jean de la Pie, se mit à dire tout haut :

— Hélas! hélas! mon Dieu, faites-moi la grâce, quand je mourrai, de mettre mon âme là où vous allez mettre celle de Jehanne.

Le secrétaire du roi d’Angleterre, Jean Frappart, s’écria :

— Malheur à nous! nous sommes perdus, nous faisons mourir une sainte.

Les cris de haine avaient cessé, les larmes tombaient.

Tristan seul était debout. Autour de lui, tous les témoins de ce supplice infâme s’étaient agenouillés, demandant à Dieu de ne pas les regarder comme les complices de cette iniquité.

Tristan chancelait, car le remords est pesant au cœur de pareils coupables. *

— Jehanne! Jehanne! cria-t-il, mais non plus d’une voix menaçante.

La jeune fille tourna les yeux vers lui en souriant. Tristan sentit ses genoux faiblir et s’agenouilla d’un genou.

La fumée devenait si épaisse, qu’on ne distinguait plus que la tête de la patiente, que Tristan ne quittait pas des yeux. Tout à coup il s’écria, en prenant sa tête dans ses deux mains, comme s’il eût craint de devenir fou :

— Avez-vous vu une colombe qui vient de s’envoler du bûcher? et du doigt il montrait un point blanc qui allait s’effaçant dans l’azur du ciel.

• — Une colombe! une colombe! répétèrent les assistants avec admiration ; elle va annoncer à Dieu l’âme de la martyre.

Jehanne ne pouvait plus voir personne, et Olivier et Isambart avaient beau lui tendre leurs crucifix, elle ne les distinguait plus. Alors, sentant qu’elle allait mourir, elle cria :

— Au nom de Dieul un crucifix! que je meure en le tenant!

— Que demande-t-elle? dit Tristan.

— Un crucifix, lui répondit-on. *

Sans ajouter une syllabe, Je jeune homme, qyi semblait ne .

plus être maître de lui, se mil à escalader le bûcher au milieu des flammes dans lesquelles il disparut comme un démou de l’enfer, et arriva jusqu’auprès de Jehanne.

Tous les assistants se levèrent, se demandant ce que cet homme faisait ainsi au milieu du feu.

Tristan se baissa alors, et prenant deux des branches du fagot qu’il avait jeté aux pieds de Jehanne, il en fendit une avec son poignard, passa l’autre dedans et en lit une humble croix de bois qu’il tendit à la mourante, puis les cheveux, la barbe et les vêtements à moitié brûlés, il redescendit.

Jehanne baisa cette croix qu’elle devait à celui à qui elle devait la mort, répéta huit fois Jésus Maria, poussa un grand cri et mourut.

— Et maintenant. Sarrasin, à nous deux! hurla Tristan en fendant la foule comme un furieux.

L’épouvante régna tout le jour dans la ville, chacun ferma sa porte et refusa de voir le soleil qui avait éclairé un pareil malheur. Ceux qui avaient insulté Jehanne furent ceux qui prièrent le plus pour elle.

Le soir, le bourreau, sur l’ordre du cardinal d’Angleterre, qui craignait que s’il restait quelques reliques de Jehanne, ces reliques ne fissent quelque miracle, vint ramasser les cendres de la martyre mêlées à celle du bûcher, et les jela au vent du haut du pont de Rouen, pour que la Seine les emportât vers l’Océan, c’est à dire vers l’infini.

Au moment où il les jetait et où, au lieu de tomber à l’eau, elles voguaient dans l’éther, lumineuses comme une nouvelle voie lactée, uneombre blanche se détacha de la rive elentraui dans* le fleuve comme Ophélie dans celui où elle devai mourir, elle suivit le chemin que suivait ce nuage qui ava été le corps d’une sainte. Quelque temps le bourreau vit nage au-dessus de l’eau une chose vague et blanche, qu’on eût pu prendre pour un signe, et le lendemain les pécheurs en se rendant à la rivière trouvèrent sur le bord, au milieu des roseaux, le corps d’une jeuue fille si calme et si son riante qu’on eût dit qu’elle dormait. Elle était bien moi cependant. Çelte jeune fille, c’était Haumelle.

. Quaud tout fut Oui, quand de l’élue de Dieu, de la libératrice de la France il ne resta plus qu’un peu de cendre; quand la foule, terrifiée par l’étrange spectacle auquel elle venait d’assister, se fut écoulée dans le silence; quand les rues furent désertes, un homme enveloppé d’un manteau, sortit d'une église où il priait depuis une heure, traversa la place du Vieux-Marché, se signa devant le bûcher qui fumait encore, et vint heurter à la porte d’une maison isolée. Un moine vint ouvrir.

— Le frère Isambart ? demanda celui qui avait frappé.

— Entrez, mon ûère, répondit le moine; et, refermant la porte, il passa devant le visiteur, lui fit traverser une cour et l’introduisit dans une immense salle où il le pria d’attendre. Quelques minutes après Isambart parut.

— Que désirez-vous, mon. frère ? demanda- l-il à celui qui l’attendait.

Celui-ci tomba à genoux.

— Je viens me confesser et demander l’absolution, dit-il.

L’homme ôta sou capuchon et se fit reconnaître.

— Tristan ! s’écria le moine en reculant, l’éternel persécuteur de Jehanne, son meurtrier, son confesseur sacrilège 1

— Oui, fit Tristan d’une voix faible.

— C’est encore quelque nouvelle trahison que tu prépares ea venant ici. Il n’y a pas d’absolution pour toi, fit le moiue d’une voix ferme, tu as fait mourir une sainte. Dieu seul, qui est éternel, peut pardonner. Sors d’ici et souffre dans la vie toutes les tortures de l’enfer!

Tristan courba la tête devant celte malédiction.

— Vous avez raison, mon frère, dit-il, et je mérite toutes

les tortures de ce monde; mais je veux autant que possible réparer le mal que j’ai fait, et il faut pour cela que je sois en état de grâce. ,

— Dieu ne t’y mettra qu’après un long repentir.

— Mais si vous devez refuser l’absolution, vous ne pouvez refuser la prière au coupable qui veut se repentir. Eli bien! frère, priez pour moi, c’est tout ce que je vous demande, au nom de la fille sublime qui vient de mourir, au

nom de ce Christ rédempteur qui est mort pour pardonner.

— C’est bien, allez, mon frère, nous prierons pour vous, répondit le moine, ému par le ton suppliant de Tristan et par l’humilité de cette nature jusque-là farouche et indomptable.

Tristan baisa la robe d’Isambart, quitta le couvent et s’achemina lentement vers une autre maison de la ville, à la porte de laquelle il heurta.

Un page vint ouvrir cette porte.

— Le comte Olivier de Karnac? demanda Tristan.

— Suivez-moi, messire, répondit le page en faisant entrer notre héros dans une grande salie d’hôtellerie; il le pria d’attendre quelques instants, et revint bientôt le prévenir que son maître l’attendait.

Tristan fut alors introduit dans la chambre d’Olivier, et vit sur un des sièges de celte chambre la robe que le jeune homme avait revêtue pour assister Jehanne, et qu’il venait de quitter.

Olivier était pâle, et il était facile de voir qu’il avait pleuré.

11 était tout vêtu de noir comme un homme qui porte ledeuil, et prêt à se remettre en route, car il ne voulait pas rester plus longtemps dans la ville maudite qui avait permis et vu le martyre de Jehanne.

Tristan s’agenouilla devant lui comme il s’était agenouillé devant le moine Isambart, en disant :

— C’est moi, mon frère, me reconnaissez- vous?

A cette voix, Olivier tressaillit, et découvrant le visage de Tristan :

— C’est toi ! s'écria-t-il. A nous deux alors !

Et dans un premier moment de rage il sauta sur son épée.

Tristan se souleva, ouvrit tranquillement son pourpoint, et tendit la poitrine à son frère en lui disant d’une voix calme et résolue :

— Frappez, c’est justice.

— Qu’est-ce que cela veut dire? s’écria Olivier étonné.

— Cela veut dire, mon frère, que je suis un misérable, que | l’ai renié Dieu, que je me suis vendu à Satan, que j’ai fait

mourir Jehanne; mais qu’il faut maintenant que je me réconcilie avec le ciel, que je tue celui à qui j’ai vendu mon âme, et que je venge celle que j’ai tuée.

— Tu mens; va-t-en ! J’ai juré à Jehanne de ne te rien faire; mais, par le ciel, va-t’en !

— Mon frère, donnez-moi votre épée, j’ai besoin d’une épée sainte et bénie.

— Va-t’en, te dis-je!

— Mon frère, ne me fermez pas les portes du repentit.

— Va-t’en, ou, sur mon âme, Abel va tuer Caïn!

Et Olivier regarda Tristan de façon à lui faire comprendre qu’il savait enfin le mystère de sa naissance, et que depuis longtemps il avait pardonné à sa mère.

— C’est bien, mon frère, murmura Tristan, que votre volonté soit faite.

Et baisant humblement la main d’Olivier, comme s’il eût été heureux de s’humilier devant ceux qu’il avait le plus offensés, Tristan se retira, et, traversant la ville, il alla frapper à une troisième porte.

Un homme tout vêtu de rouge vint ouvrir. C’était le bourreau.

— Mon ami, lui dit Tristan, voulez-vous me rendre un service ?

— Lequel?

— Voulez- vous me vendre votre épée?

— Qui êtes-vous?

— Je suis Tristan-le-Roux.

— Celui qui a pris le nom du frère Loyseleur.

— Oui.

— Celui qui a trahi Jehanne?

— Oui.

— Celui qui a jeté un fagot sur son bûcher?

— Sors, misérable ! tu souilles môme la maison du bourreau!

Et cet homme qui depuis le matin pleurait son crime invo-

lontaire, saisit une hache d’armes ot s'avança sur Tristan qui lui dit :

— Vous avez raison, mon frère, priez pour moi!

El il se retira en murmurant :

— A moi tout seul alors !

Et Tristan entra dans une église où il pria jusqu’au soir. A'minuit il revint sur la place du Vieux-Marché, et voyant la place déserte et silencieuse, il sonna trois fois dans son cor. Le Sarrasin parut.

— J’ai tenu ma promesse, lui dit Tristan d’une voix si étrange qu’elle fit tressaillir le colosse d’airain.

— C’est vrai.

— Jehanne est morte.

— Voilà ses cendres qui suivent là-hasle courant du fleuve.

— Tu te rappelles nos conventions?

— Parfaitement.

— Tu m’as promis Alix.

— C’est vrai.

— A ton tour donc de tenir ta parole.

— Malheureusement, fit le Sarrasin d’un ton railleur, je ne le puis pas.

— Pourquoi?

— Parce que si je pouvais faire ce que je t’ai promis, j’aurais pu faire ce que tu as fait.

— Ainsi tu m’as trompé?

— Oui.

— Pour obtenir de moi l’infamie que j’ai faite, tu m’as promis une chose que tu savais ne pouvoir me donner.

— Tu parles comme un livre.

— Ainsi, tune m’as pas acheté, lu m’as volé mon âme?

— Justement. Mais avoue que c’est un pauvre vol que j’ai fait là.

— Alors, à mon tour.

* — Que signifie cette menace ?

— Elle signifie que je vais te tuer.

— C’est impossible, répliqua tranquillement le Sarrasin, et pour deux raisons : la première, c’est que voilà sept cents

TJUSTAN LE HOUX 317

ana que j’ai été tué, et que si j’avais dû mourir de cela, il y a longtemps que je serais mort ; la seconde, c’est que ton bras, si fort qu’il soit, est trop faible, tu le sais bien, pour me combattre, et qu’épée et bras se briseront au premier choc.

— C’est ce que nous allons voir.

— Tu te repens donc? continua le Sarrasin en raillant.

— Oui, fit Tristan d’une voix grave.

— Et tu as promis à Dieu de me vaincre ?

— Et de te recoucher dans la tombe, d’où je n’aurais jamais dû te tirer, maudit !

— C’est là une belle conversion, en vérité. Mais tu as pensé sans doute que cela ne se passerait pas tout de suite selon ta fantaisie, et que je me défendrais longtemps, bien longtemps peut-être. J’ai lutté sept cents ans.

— Je lutterai tout le temps que Dieu me laissera à vivre.

Oh ! tu m’as vu à l’œuvre pour le mal, tu vas me voir à l’œuvre pour le bien ; seulement cette fois j’aurai Dieu de mon côté. En garde, Sarrasin !

— Tu es bien décidé?

— En garde !

— De Rouen à Poitiers, il y a loin, et si je suis vainqueur, je ne te ferai pas de grâce.

— En garde donc !

Le Sarrasin ne bougeait pas.

— Tu ne veux pas fe défendre ! hurla Tristan.

Le Sarrasin se mit à rire si fort, que les collines voisines en tremblèrent.

— Alors, meurs donc comme un chien !

Et en disant cela, Tristan passait son épée dans sa main gauche, et faisant le signe de la croix de la main droite, il dit tout haut :

— Au nom du père, du fils et du saint-esprit!

Et, reprenant son épée de la main droite, il bondit sur le géant.

— Diable ! lit celui-ci, que le signe de la croix avait fait pâlir, cela devient sérieux.

Et, tirant à son tour sa large épée, il tomba en garde, ferme

TRISTAN tÈ AOÜX

et impassible Comme un rocher. Là latte, à demi voilée, éclairait ce duel étrange, et teintait d’un rayon d’argent les lames des épées et l’armure verdâtre du Maugrabin.

Tristan était devenu silencieux comme son adversaire, autour duquel il tournait, l’attaquant de tous côtés, frappant de toutes parts, et trouvant entre lui et son épée la formidable épée du Maure, qui semblait S’amuser de cette lutte, et prendre plaisir à voir s'épuiser en efforts inutiles celui qui l’attaquait.

Il y avait deux heures que le combat avait commencé, et le Sarrasin n’avait pas reculé d’une semélle.

— Veux-tu te reposer ? dit-il en riant de son Tire infernal

Tristan, couvert de sueur, ne répondit Tien et continua de

le charger.

Deux hommes qui passaient se sauvèrent épouvantés en entendant le cliquetis des fers, et en voyant ces deux lutteurs dont la lune dessinait sur toute la longueur de la place les ombres gigantesques.

Trois heures sonnèrent, et l’aube entr’ouvrît les ombrés de la nuit de son sourire pâle, et se montra comme une coquette qui s’éveille et qui passe son visage entre les rideaux épais de son lit. Le Sarrasin n’avait pas bougé. Tristan avait l’écume à la bouche et le sang dans les yeux.

— Ah ! lui dit l’ombre, tu crois qu’il n’y a qu’à dire : Jè me repens, et que Dieu va tout de suite te donner la force et le triomphe. Des années se passeront avant que tu m’aies vaincu, et tu es déjà épuisé pour trois heures de combat. Dieu n’cst pas comme moi, il ne croit pas les hommes sur parole, et ii ne Commencera à croire à ton repehtir que dans deux ou trois mois. Ainsi, nous avons du temps devant nous, et tu te décourageras avant de le convaincre.

— Jehanne, protêgez-moi, murmura Tristan; et il fondit plus violemment que jamais sur son adversaire.

Celui-ci recula d’un pas.

— Enfin î s’éciia Tristan avec joie. Tu es à moi maintenant.

Cette évidente protection du ciel venait de donner au bâtard une forée dont il se serait cru incapable ; et il vit le Sar*

rasin reculer peu à peu devant lui, comme s’il eût porté l’épée de l’archange Michel. Le Maure ne raillait plus, et à son tour il chargeait Tristan, si bien que celui-ci reçut un coup sur l’épaule, et que le sang jaillit.

— Reçois ce sang, ma mère, lit Tristan, en échange des larmes que je t’ai fait verser.

En ce moment les deux passants qui s’étaient d’abord sauvés, et qui avaient réveillé leurs voisins pour leur faire part de ce qu’ils avaient vu sur la place où Jehanne avait été brûlée, revenaient avec une douzaine de compagnons, curieux d’assister à ce duel et de voir par leurs propres yeux.

— Il n’y a personne, dit l’un d’eux, tu nous as trompés.

— Tu as eu une vision, dit un autre.

— Tu as eu peur, voilà tout, fit un troisième.

— Écoutez, répondit à voix basse celui qui avait été les chercher.

Et en môme temps il sc baissait pour mieux entendre, et il étendait la main vers une des rues obscures qui aboutissaient à la place. En effet, au milieu du silence, on distinguait un cliquetis d’armes et un bruit de pas.

— Venez, reprit cet homme, et il entraîna ses amis dans la rue d’où ce bruit venait.

Le bruit allait toujours s’éloignant. En le suivant toujours, comme des chasseurs suivent une piste, les compagnons n’arrivèrent qu'aux premières lueurs du matin au sommet de la ville qu’ils virent se dérouler à leurs pieds. Mais de combattants, point. Seulement, un bruit vague, ressemblant à celui qu’ils avaient entendu, et qui celte fois, au lieu de descendre des hauteurs, semblait monter à eux des profondeurs de la ville. L’un d’eux étendit la main vers le fleuve.

— Regardez! dit-il.

Et l’on vit deux ombres, dont l’une plus grande que l’autre, qui marchaient, l’une chargeant, l’autre rompant, dans la direction de la Seine. C’était la plus grande qui rompait.

— C’est étrange, n’est-ee pas ? fit celui qui venait de parler.

— En effet, c’est étrange, reprirent les autres en se regardant avec une sorte d’effroi.

Et ils appelèrent ceux qui passaient, et ils réveillèrent ceux qui dormaient encore, et une heure après tous les gens de la ville étaient autour d’eux, et regardaient ces deux ombres qui diminuaient peu à peu et qui se confondirent bientôt dans le paysage qui s’étendait à perte de vue. Cependant le Sarrasin ne rompait que pied à pied, et des heures, des journées entières se passaient sans que Tristan pût le faire rompre d’un pouce. C’était la vivante parabole des luttes auxquelles Dieu soumet le pécheur qui se repent pour l’éprouver et voir si son repentir est sincère.

De temps en temps, Tristan appelait à son aide, ou le nom de sa mère, ou le nom de Jchanne, ou le nom de la Vierge, et chaque fois que cela lui arrivait, il sentait ses forces doubler et celles de son ennemi s’affaiblir. Une voix intérieure lui criait : Courage ! C’était un combat merveilleux, et les combattants laissaient derrière eux les collines, les vallées, les rivières, les jours, les mois, les saisons. C’était comme le commencement d’une lutte éternelle.

Tantôt le soleil brûlait leurs visages, tantôt la neige glaçait leurs mains. Puis le paysage changeait d’aspect. Tristan traversait des contrées qu’il n’avait jamais vues, et dépassait des horizons auxquels il. n’eût jamais cru pouvoir arriver. Le Maure rompait toujours, espérant le fatiguer; mais on eût dit que Tristan était une ftme et non un corps, et qu’il était maintenant au-dessus des conditions humaines. Cependant ses cheveux et sa barbe croissaient, et ses yeux se creusaient à force d’insomnie.

Ils traversaient ainsi des forêts immenses, des plaines interminables, des souterrains sans fin, équivalant les villes auprès desquelles ils passaient, et mêlant aux vents des rumeurs inconnues jusqu’alors.

Un jour, le soleil était ardent et l’atmosphère lourde comme du plomb. Le combat avait lieu près d’un torrent qui couvrait le bruit de la lutte du bruit de ses cascades.

— Laisse-moi me désaltérer à l’eau de ce torrent, dit le Sarrasin.

— Non, répondit Tristan

— Et le duel continua.

Deux mois après, le ciel était noir et la neige tombait à flots. Des pâtres avaient mis le feu à un bois de sapins, et les rouges reflets de l’incendie couraient comme des démons entre la terre toute blanche et le ciel tout noir.

— Laisse-moi me réchauffer à cette flamme, dit l’ombre, qu’outre le froid de la nature glaçait déjà le froid de la mort.

— Non, répondit Tristan.

Et il chargea le colosse d’airain qui allait s'affaiblissant de plus en plus.

Trois mois plus tard, c’était le matin, avril riait dans les arbres et se mirait au cristal des fontaines. Les deux combattants entrèrent sous une forêt de hêtres et de chênes aux larges ramures.

— Laisse-moi me reposer une minute, dit le Maure.

— Non, répondit Tristan.

Et il devint plus terrible que jamais.

Bientôt le mauvais génie cessa de vouloir égarer son adversaire, et un matin, Tristan reconnut la plaine de Poitiers, et aperçut de loin la pierre qui recouvrait le tombeau de Karnac.

— Enfin ! s’écria-t-il avec un accent de joie terrible, et il poussa vigoureusement le Maugrabin dans la direction du tombeau.

Le lendemain ils se battaient là où Olivier avait jadis dressé * ses tentes.

— Te reconnais -tu? fit Tristan.

Celui à qui il parlait n’avait pas la force de répondre.

— Dans une heure tu ne tromperas plus personne. Dieu soit loué!

Le Sarrasin fit un dernier effort et lutta jusqu’au soir. Comme minuit sonnait, son talon, car il rompait toujours, heurtait la pierre du tombeau, et cette pierre se soulevait, semblable à la lèvre béante d’une bouche immense de l’enfer.

— Merci ! murmura une voix au fond du gouffre.

Cette voix était celle du Lion de Karnac.

— Je suis vaincu, hurla l’infidèle ; et il disparut sous la voûte de la tombe, toujours poursuivi par l’épée de Tristan.

Il y avait deux ans, jour pour jour, heure pour heure, que le combat avait commencé.

Quand les deux ennemis furent dans l'ombre, au fond du sépulcre, entre la tombe où dormait l’aïeul d’Olivier et la tombe laissée vide par le Sarrasin, ils jetèrent leurs épées et se saisirent corps à corps. Cette dernière étreinte dura jusqu’au matin. Mais quand le premier rayon du jour parut, le Maugrabin était de nouveau couché sur son tombeau, dont cette fois il ne devait plus sortir, car il y était cloué par l’épée de Tristan qui lui traversait la poitrine et que sanctifiait un repentir de deux ans.

Son œuvre accomplie et se sentant épuisé, le jeune homme voulut revoir une dernière fois le soleil avant de s’endormir dans la nuit éternelle. 11 remonta à la surface du tombeau et aspira une large bouffée d’air pur en s’asseyant à l’ombre de la pierre gigantesque; puis il regarda avec attendrissement et comme il ne l’avait pas encore vue, la nature qui s’éveillait. Un cavalier parut à l’horizon.

Tristan se leva et marcha vers ce cavalier qui traversait la plaine en chantant une ballade sur la cadence du trot de sdn cheval. A mesure qu’il approchait, Tristan reconnaissait les traits du cavalier. Enfin il se présenta à lui en disant :

— Messire Bretagne, où allez-vous donc ainsi?

Bretagne, car c’était en effet le héraut du connétable de Richemont, regarda celui qui lui adressait la parole et chercha en Yain à se rappeler son nom.

C’est que Tristan était méconnaissable. Pendant les deux années qu’avait duré son duel, sa barbe et ses cheveux avaient crû, non plus roux comme autrefois, mais gris ; ses joues s’étaient creusées, ses membres avaient maigri et son dos s’était courbé sous la lutte, comme celui de Sisyphe sous le poids de son rocher éternel.

Ce n’était plus chez notre héros le corps qui triomphait de

l’àme, mais l’àme qui triomphait du corps; la force physique lui devenait donc inutile, à lui qui n’avait plus d’autre ambition que de veiller pendant l’éternité et comme une sentinelle attentive sur le mauvais génie qu’il venait de vaincre.

— Vous me connaissez, vous, messire? demanda Bretagne.

— Oui, répondit Tristan.

— Dites-moi votre nom, alors.

— C’est inutile; seulement faites-moi la grâce do me donner votre main, que je la serre dans la mienne, et de répondre aux questions que je vais vous faire.

Bretagne tendit la main à Tristan, qui la serra avec joie.

— Maintenant, ajouta-t-il, donnez-moi des nouvelles du monde.

— En avez-vous donc vécu éloigné?

— Depuis deux ans je n’ai pas vu un visage humain, répondit Tristan ; et, sans se nommer, il raconta au héraut son duel avec le Sarrasin et l’issue qu’il venait d’avoir.

— Pauvre homme ! murmura Bretagne, il est fou.

— Vous appartenez toujours au duc de Richemont?

— Toujours.

— C’était un brave soldat !

— Et c’est maintenant un grand ministre.

— Il est donc en faveur?

— Le roi ne pense que par lui.

— Tant mieux. Alors La Trémouille?

— Est en prison.

— Leroi Henri IV?

— S’est sauvé à Rouen.

— Le duc de Bourgogne?

— A fait alliance avec nous.

•*- Et Bedfort?

— Satan l’a rappelé. Il est mort il y a six mois.

— De sorte que l’Anglais?

— Dans un an il n’y en aura plus hn en France. Nos bandes d’écorcheurs achèvent le reste.

— Jehanne avait raison, murmura Tristan. La cause de Dieu et du droit triomphe. Et d’où venez- vous ainsi, messireî

— Je viens de Karnac.

Tristan tressaillit.

— Qu’alliez-vous faire là?

— J’y allais pour deux raisons.

— Dites-les moi, messire, je vous en prie.

— Eli bien! j’allais là pour voir brûler un misérable.

— Qui donc?

— Gilles de Retz.

— 11 a été brûlé?

— Parfaitement brûlé.

— On a donc découvert ses crimes?

— On a trouvé dans les caves de ses châteaux cent cinquante squelettes d’enfants qu’il avait sacrifiés au diable pour ses infernales messes. Et savez-vous comment il est mort?

— Non.

— il est mort en souriant et en disant qu’il était sûr d’aller en paradis, parce que Jehanne lui avait pardonné.

— N’avait-il pas des complices?

— Il en avait une : une vieille femme, une vieille sorcière, nommée La Méfraye.

— Qu’a-t-on fait d’elle?

— On l’a tout bonnement pendue à un arbre de la route. C’est mon maître, le connétable, qui a découvert tous ses crimes et qui l’a fait punir.

— Et la seconde raison? demanda Tristan avec émotion.

— Monseigneur le duc de K ; chemont m’envoyait à Karnac chercher le comte Olivier, qu’il veut avoir auprès de lui, et que le roi veutcharger deréhaoi'iter la mémoire deJehanne; car, comme vous le pensez bien, le roi, qui n’a pu la sauver vivante, ne veut pas que la mémoire de cette sainte fille soit chargée des accusations d’apostrsie et d’hérésie que les Anglais font peser sur elle.

— Et que faisait Olivier?

— Il était heureux entre ja mère et sa femme.

— Ainsi il a épousé Alix?

— Oui; et la jeune comtesse a 1 double beauté des épouses chastes et des mères heureuses

— N’v avait-il pas jadis auprès d’eux un jeune homme, une espèce d’écuyer, que l’on nommait Tristan le Roux?

— Oui, un rude garçon qui m’a sauvé la vie, à moi qui vous parle, et qui étranglait les loups comme j’étranglerais un chien.

— Qu’est-il devenu?

— Il a passé aux Anglais, et c’est lui qui a fait brûler Jehanne; aussi son nom est- il exécré au château de Karnac où l'on a brûlé lout ce qui venait de lui, jusqu’au siège où il s’asseyait; et comme pour effacer entièrement son souvenir, la comtesse a défendu qu’ou parlât jamais de cet homme devant elle.

-r- Elle a bien fait.

— Yousavez connu ce Tristan?

— Oui, mais je ne le connais plus. Et maintenant où allezvous, raessire?

— Je vais à Orléans rejoindre mon maître et lui annoncer l’arrivée du comte de Karnac qui me suit en grand équipage avec sa mère et sa femme.

— Ainsi, ils passeront par ce cheçiin?

— Oui.

— Merci, messire.

— Vous ne désirez plus rien apprendre?

* —Non.

— Adieu, alors.

— Bon voyage.

Bretagne reprit sa chanson, et, remettant son cheval au. trot, il s’éloigna.

Tristan revint s'asseoir à l’ombre du tombeau. Le soir, une . troupe d’hommes, de litières et de chevaux parut à l’endroit où Bretagne avait passé le matin, magnifiquement éclairée par des torches que portaient des pages et des valets à cheval. Cette troupe fit une halte, et deux personnages s’en détachant, s’avancèrent vers le tombeau auprès duquel Tristan était assis.

Ces deux personnages étaient Olivier et Alix. Tous deux

s’agenouillèrent en se tenant la main devant le sépulcre de leur aïeul et prièrent longuement. Tristan, perdu dans l’ombre, pouvait les voir sans être vu.

Quand Ils eurent fini de prier, ils se relevèrent.

— Que cette nuit est belle! fit Olivier en regardant le ciel chargé d’étoiles.

— Que je t’aime, monseigneur ! murmura Alix en posant sa tête sur le sein de son époux; car la nuit était si pure, qu’après la prière l’amour s’éveillait dans l'Ame de tout être jeune, innocent et beau.

Appuyés l’un sur l’autre, les deux jeunes gens allèrent rejoindre leur escorte, suivis du regard de Tristan. La troupe se remit en route. Pendant quelque temps encore, Tristan vit la lueur des torches : puis, bruit et lumière, tout s’effaça.

— Et main tenant, allons prier pour eux 1 fit-il.

Et descendant dans le sépulcre dont la pierre retomba sur lui, il s’agenouilla au chevet de la tombe où reposait le vieux comte de Kamac, qui pendant sept cents ans avait empêché le Sarrasin de revoir le jour.

Si vous allez jamais à Poitiers, demandez au premier paysan de la plaine de vous raconter la légende du tombeau de Karnac, et vous entendrez à peu près ce que je viens de vous conter. Puis, si vous allez visiter le tombeau, vous verrez trois pierres colossales ressemblant assez à un cheval couché entre deux chiens.

Si vous demandez le nom de ces pierres, on vous répondra qu’on les nomme Baal, Thor et Brinda; car on prétend qu’après la disparition de Tristan, ces trois auimaux sont venus rôder sur la tombe du Sarrasin, et que, pendant une nuit , d’orage, ils ont été changés en rochers.

Maintenant, si on nous demande pourquoi nous avons fait de l’histoire fantastique de Tristan le Roux le cadre des événements réels que nous avions à mettre sous les yeux du lecteur, nous répondrons que cela nous a paru le seul moyen de montrer du même coup les deux faces bien distinctes et

TRISTAN LE ROCX

bien certaines de ce quinzième siècle qui, d’un côté, s’éclaire chrétiennement au feu du bûcher de Jehanne d’Arc, l’incarnation de la foi, l’envoyée de Dieu; et de l’autre, aux lueurs du bûcher de Gilles de Retz, la personnification dé la magie et de l’esprit d’athéisme de cette époque, où le peuple, ruiné par l’invasion étrangère, ignorant et se croyant abandonné de Dieu, était tout près de se donner au diable et demandait à l’enfer le secours que lui refusait le ciel.

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