LK SACRE
La cour que le roi tenait à Tours était loin de ressembler à celle qu’il tenait à Chinon. Le luxe et les fêtes avaient succédé à la détresse et à l’abandon.
Dieu, qui faisait pour ce roi des miracles à s’en reposer pendant des siècles, après èui avoir envoyé une sainte lille pour le défendre, lui avait donné un honnête homme pour l’aider.
Cet homme, c’était Jacques Cœur; c’était le commerçant opulent dont les vaisseaux couvraient la Méditerranée et l’Océan, et qui s’était fait l’argentier du roi à condition de fournir l’argent.
Les choses étaient donc en fort bon état.
Cependant LaTrémouille et sa femme étaient toujours auprès du roi comme ses deux âmes damnées, combattant opiniâtrément la double influence d’Agnès et de Marie d’Anjou, influences qui, nées de sources bien différentes, n’eu étaient pas moins liées mystérieusement entre elles par le bien que la maîtresse et la reine voulaient l’une à l’amant dont elle était aimée, l’autre à l’époux qu’elle aimait..
Quant au roi, nature indolente et seusuelle que Dieu, dans ses desseins providentiels sur la royauté, refaisait roi presque malgré lui, il était arrivé à faire vivre ensemble tous les éléments nécessaires à son bonheur, et qui, daus les conditions ordinaires de la vie, semblaient devoir être incompatiblés les uns aux autres.
Ces éléments étaient sa maîtresse, sa femme et son fils.
Agnès aimait Charles, et son cœur plein d’amour pour le roi était plein de respect pour la reine. Marie d’Anjou n’erl souffrait pas moins, et souvent le jeune prince qui devait être plus tard Louis XI, avait surpris sa mère pleurant silencieusement dans l’ombre. Si jeune qu’il Tût, l’enfant avait déjà dans la tête le germe de cette grande intelligencei de cette finesse vive qui ont fait plus tard de lui une des plus eu* rieuses et des plus étonnantes figures de la monarchie. Il avait donc deviné ce qui faisait couler les larmes maternelles, et de son amour lilial un sentimentde haine profonde était né en lui pour Agnès Sorel. La maîtresse du roi le savait, et avec cette augélique douceur qui fut le caractère de sa vie elle avait tenté mille fois de rallier ce jeune cœur rebelle; mais ses tentatives étaient restées sans résultat; et malgré lui, l’enfant avait reporté sur son père un peu de la haiue que lui inspirait Agnès. Celle-ci pleurait donc parfois sur les malheurs dont elle était la cause, mais elle ne se sentait pas la force d’abandonner le roi. Elle l’aimait trop. Puis cet abandon, au milieu de toutes les mauvaises influences qui entouraient Charles, eût été presque une mauvaise action. Quand elle ôtait trop triste, elle allait trouver Jacques Cœur, et le brave homme lui donnait des conseils et des consolations.
Voilà quelle était la vie intérieure de Charles Vil quand Olivier vint à Tours.
Il trouva le roi dans une chambre retirée de sou palais et
préparant à partir pour la chasse.
Agnès était auprès de lui.
— Ah ! c’est vous, messire, dit Charles à Olivier qu’il reconnut tout de suite.
Oui, Sire, lit Olivier eu s'agenouillant, moi qui, de la
part de Jehanne, viéns vous donner des nouvelles de votre armée.
— Et ces nouvelles?...
— Sont toujours bonnes, Sire.
— Ainsi le siège d’Orléans?
— Est levé, et à cette heure, Jehanne a pris Jargeau et Patay, les deux dernières places qui restaient à prendre avant de vous mener à Reims.
— Que sont devenus les chefs anglais?
— Gladesdale est tué, Talbot et Falstaff sont en fuite, Suffolk est prisonnier.
— Et qui a fait cette belle prise, demanda Charles avec joie?
— Moi, Sire, répondit Olivier, et le comte m’a fait chevalier sur la place.
— Touchez là messire, fit le roi en tendant sa main au jeune homme.
Olivier baisa la main que le roi lui tendait.
— Jehanne m’envoie donc à vous, Sire, reprit-il, pour vous dire qu’il ne faut pas perdre un instant, et qu’elle vous conjure de vous mettre en route pour Reim3 avec les nombreuses compagnies qui sont venues vous rejoindre et qui vous aideront à prendre les places qui vous résisteraient encore sur son passage.
— Jehanne a raison, mon cher seigneur, dit Agnès, et après ce qu’elle a fait pour vous, vous lui devez bien de suivre ses avis.
— Peut-être as-tu raison, Agnès, mais encore faut-il que je consulte mon conseil.
— Et votre conseil vous dira d’attendre.
— Ce qui sera une faute, Sire, se hâta de reprendre Olivier ; car pendant que vous hésiterez, Bedfort fera sacrer le roi d’Angleterre; et qui sait combien vous aurez à faire encore pour combattre un roi qui aura sur vous l’avantage d’étre sacré? Vous savez, Sire, quelle portée a sur l’esprit du peuple celte cérémonie du sacre. Hâtez-vous, c’est l’élue du
TRISTAN I,K ItOUX 249
Seigneur qui vous l'envoie dire, et c’est le plus dévoué de vos serviteurs qui vous le dit.
— Croyez ce jeune homme, Charles, lit Agnès en passant ses bras autour du cou du roi; je le désire, je vous en prie, je le veux, ajouta la femme en donnant ù cet ordre l’intonation qu’on donne à la plus humble requête.
— Ta volonté sera faite en ceci comme en tout, Agnès. Quand ordonnes-tu que je parte.
— Dès demain.
— Et tu m’accompagneras?
— Si vous le permettez, Sire.
— Charles sans Agnès, cela se peut-il, môme une fois! Allons, notre chasse est remise à notre retour, et pour avoir été attendue elle n’en sera que meilleure.
— Oui, Sire, ordonnez qu’on se dispose à partir, car j’ai hâte de voir se lever le jour où le roi que j’aime sera véritablement roij
— Au revoir, Olivier, dit familièrement Charles en s’éloignant et en caressant le fauçon qu’il tenait sur son poing, et merci de vos bonnes nouvelles.
Olivier resta seul avec Agnès.
Alors il s’approcha d’elle, et d’une voix émue il lui dit :
— Madame, j’ai une douloureuse mission à remplir auprès de vous. Je vais vous causer un chagrin, à vous si bonne que tout s’éclaire de votre bonté.
— Qu’est-ce donc? demanda Agnès avec inquiétude.
Olivier tira de son sein le médaillon qu’il avait trouvé sur
le corps d’Étienne et le remit à Agnès.
— Mon portrait! s’écria -t -elle ; comment ce portrait se trouve-t-il entre vos mains, messire? et d’où vient ce portrait que je ne connaissais pas?
— N’est-ce point vous, madame, qui l’aviez remis à Étienne?
— Est-ce donc lui qui vous l’a remis?
— Non. C’est la première chose que j’ai trouvé sur lui quand je l’ai relevé.
— Blessé! fit Agnès en devenant toute pûle.
— Mort, madame, mort en me défendant.
TRISTAS LE ROUX
— Étienne eût mort, lui, le pauvre entant que j’aimais comme un frère !
— Et qui vous aimait plus qu’une sœur, car il est mort en prononçant votre nom, madame.
Aguès se laissa tomber sur un siège, et cachant sa tête dans ses deux mains, elle se prit à pleurer adondamment.
— Pauvre Élienue! disait-elle de temps à autre; pauvre enfant! qui m’eût dit que j’apprendrais si tôt sa mort! C’était une si douce et si pure alfection que la nôtre ! c’était un cœur si noble, un esprit si charmant que le sien! Oh ! vous me direz où il repose, n’est-ce pas? Je veux faire un pèlerinage à sa tombe; jé veux transporter ses restes dans mon château de Loches, afin que le cher enfant qui m’aima tant pendant sa vie dorme après sa mort dans l’endroit où je dormirai moi-même.
Olivier regardait Agnès, et il se demandait quelle sorte de lien l’unissait à Ëtierme.
Sans doute Agnès comprit ce regard, car elle raconta à Olivier ce que nous savoirs déjà de ses rapports avec le jeune poète, et comment celui-ci, par amour pour elle, s’était fait le conlident et le conseiller de l’amour du roi.
— Alors, madame, reprit Olivier, je vous demanderai de faire un sacrifice à quelqu’un qui aimait aussi Étienne, mais d’une affection toute différente de la vôtre, car où vous ne voyiez qu’un ami, la personne dont je vous parle espérait un fiancé.
Olivier raconta donc à son tour l’amour dont Hau mette avait été prise pour Étienne, la confidence qu’Étieune avait faite à Jehanne d’un autre amour qu’il ressentait, sans nommer celle qui lui inspirait cet amour, et du moyen que Jehanne, qui savait qu’Étienne allait mourir, avait employé pour qu’Haumetle apprit le plus tard possible cette mort qui devait la rendre si malheureuse.
En effet, comme on se le rappelle, Jehanne avait fait prendre à la fille de Jacques Boucher le narcotique que Gilles de Retz lui destinait; mais l’amour avait élé plus fort que le sommeil, et la jeune fille, réveillée en sursaut par un pressenti-
ment mystérieux, s’était trouvée à la porte d’Orléans quand on y avait rapporté l’enfant mort.
— Et quel est le sacrifice que vous demandez? reprit Agnès.
— C’est de laisser reposer Étienne sur la colline Où nous l’avons déposé. Songez, madame, que cette tombe est la dernière consolation d’une pauvre fille qui, grâce à Jehanue, qui loi avait caché la confidence d’Étienne, est convaincue que si le jeune homme eût vécu, il l’eût aimée et fût devenu son époux. La mort l’a fiancée à Étienne, et elle mourrait de douleur si on lui retirait ce tombeau.
— C’est juste, répondit Agnès, il lui appartient. Je me contenterai d’aller jeter des fleurs sur cette tombe, car j’ai la mémoire du passé et la religion des morts. Oui, cet enfant m’aimait, moi qui n’ai jamais été pour lui qu’une sœur, plus peut-être que je n’aime celui à qui j’ai tout donné. Quelle étrange destinée que celle des femmes! Qui sait si je n’eusse pas été plus heureuse si, au lieu d’aimer Charles le roi de France, j’eusse aimé Étienne l’humble gentilhomme; car je ne suis pas toujours heureùse, messire; car on me hait, car on me calomnie, et voilà que Dieu me reprend le seul cœur avec lequel je pouvais causer à l’aise de mes espérances et de mes chagrins, de mes joies et de mes tristesses.
— Que la volonté de Dieu soit faite, reprit Agnès après un silence de quelques instants, et qu’il donne miséricorde et repos à l’âme du doux ami que je pleure.
En ce moment Charles VU rentrait dans lachumbre où il avait laissé Olivier et Agnès, et il put s’approcher de celle-ci sans qu’elle l’entendit venir. Alors, voyant qu’elle tenait un portrait, il passa la main doucement par-dessus son épaule, et s’empara en riant du médaillon.
Agnès poussa un cri de surprise, presque de peur.
— Qui a fait ce charmant portrait, dit le roi, et ces charmants vers?
— C’est Étienne, monseigneur, répondit Agnès.
— Il t’aime donc toujours?
— Il ne m’aime plus, hélas!
— Ainsi, il est infidèle?
— Non, monseigneur, il est mort.
Le roi pâlit.
— Et comment cela s’est-il fait? demanda Charles avec émotion.
Olivier raconta la mort du jeune homme.
— Pauvre cher ! lit le roi. Et deux larmes roulèrent le long de ses joues.
— Merci pour ces deux larmes, monseigneur, dit Agnès en posant sa tète sur l’épaule de Charles.
— Avec qui parlerai-je de toi ? maintenant? reprit le roi en essuyant ses yeux, de toi, ma pauvre Agnès, que tout le monde déteste ici, parce que je t’aime. Eu vérité, je suis bien malheureux et j’ai plus de regret d’avoir perdu un ami que je n’ai de joie d’avoir retrouvé mon royaume.
— Vous voyez que le roi est bon, messire, dit Agnès avec orgueil en se tournant vers Olivier. Il fera de grandes choses, allez, car un roi qui pleure si franchement est capable des plus nobles actions. Séchez vos larmes, monseigneur, et puisque vous ne pourrez plus parler de moi avec Étienne, vous parlerez de lui avec moi.
Charles déposa un baiser sur le front d’Agnès, et s’adressant à Olivier :
— Vous pouvez repartir, messire, lui dit-il; allez au devant de Jehanne, lui dire que dès demain nous marcherons à sa rencontre.
Olivier s’éloigna, et le lendemain, ainsi que le roi l’avait promis, il se mit en marche avec tous les capitaines qui l’étaient venus joindre, et après avoir envoyé des messagers dans le pays pour que les retardataires se hâtassent.
Quand Jehanne arriva à Tours, le roi ordonna qu’elle fût immédiatement introduite auprès de lui. Jehanne s’approcha avec son respect habituel, puis s’agenouillant :
— Très-cher Sire, dit-elle, vous voyez comme, à l'aide de Dieu et de vos serviteurs, vos alTaires ont été bien conduites jusqu’ici, ce dont vous devez rendre grâces au seigneur seul, car c’est le seigneur qui a tout fait. Or, il faut que vous vous prépariez maintenant à faire votre voyage de Reims* afin d’y
être oint et sacré, comme y ont ci-devant été vos prédécesseurs les rois de France. Le temps en est venu, ainsi que je vous l’ai fait dire par mon envoyé, et il plaît à Dieu que la chose soit faite, attendu qu’il eu doit résulter un très-grand avantage pour vous ; car, après votre consécration, votre nom royal s’augmentera de considération et d’honneur auprès du peuple de France, tandis qu’en même temps il deviendra plus formidable à vos ennemis. N’ayez ni doute ni peur de ce qu’ils tiennent les villes, les châteaux et les places du pays de Champagne par lequel il vous faut passer; car, avec l’aide de Dieu et de vos bons capitaines, nous vous conduirons de telle manière que vous passerez sûrement.
Jelian ne avait raison; les pays à traverser étaient pleins d’ennemis. Aussi le roi, sur les nouveaux rapports qui lui étaient faits et les nouveaux conseils qui lui étaient donnés, hésitait-il encore un peu et proposait-il de faire d’abord l’expédition de Normandie, et le sacre ensuite.
— Au nom de Dieu, lui répondit Jehanne, le sacre tout de suite, ou je ne pourrais plus vous aider.
— Et pourquoi cela, Jehanne? demanda le roi.
— Parce que je ne durerai pas plus d’un an, dit Jehanne en secouant tristement la tête.
— Comment cela? dit le roi, et qu’arrivera-t-il donc de vous à cette époque?
— Je ne sais, répondit Jehanne, mes voix ne me l’ont pas dit; mais certainement ma mission se borne à faire lever le siège d’Orléans et à vous mener sacrer à Reims. Partons donc, gentil dauphin je vous en prie, car telle est la volonté de Dieu.
On partit.
Au reste, le roi avait autour de lui une plus grande puissance qu’il n’en avait jamais eue; avec sa bonne fortune, la fidélité lui était revenue de toutes parts. Dieu s’était si formellement déclaré pour la monarchie, qu’il 'y eût eu un athéisme à ne la point soutenir. Ce voyage fut donc plutôt un triomphe qu’une expédition.
C’était du reste une belle chose à voir. L’amour du roi s’é-
tait si universellement réveillé, qu’à chaque instant de nouveaux seigneurs venaient se joindre à la troupe royale. Chacun tenait à si grand honneur d’en être, que de très-nobles chevaliers, qui étaient ruinés par la guerre et qui n’avaient pas de quoi racheter de grands chevaux de bataille, y allaient comme archers ou comme cousteliers, montés sur les premiers chevaux qu’ils trouvaient; et dans cette multitude, il n’y en avait pas un qui élevât le moindre doute sur le succès de l’entreprise, tant Jehanne était regardée à cette heure comme une sainte et véritable inspirée. Quant à elle, elle chevauchait à l’avant-garde, toujours armée de toutes pièces et supportant toutes les fatigues comme un capitaine de guerre, toujours la première au départ, la dernière à la retraite, et menant ses troupes en si belle ordonnance, que La Hire et Xaintrailles n’eussent pu faire mieux. Aussi une pareille discipline était-elle l’objet d’une grande admiration pour les capitaines et les gens de guerre qui voyaient Jehanne s’arrêter dans toutes les églises pour prier, et une fois par mois se confesser et recevoir la sainte communion.
Toutes les villes se rendaient, rien qu’en voyant apparaître l’étendard de la l’ucelle.
Auxerre paya une rançon dont le roi n’eut qu’une très-faible partie, etdont La Trémouille, suivant la vieille coutume des favoris, empocha six mille écus, ce qui mit Jehanne en grande colère, car on ne put donner à ses soldats , sur une solde arriérée, qu’un seul écu par homme.
A Troyes, il se passa bien autre chose.
Quatre ou cinq mois auparavant, un cordelier, nommé frère Richard, qui était du parti du roi et qui allait prêchant par le pays, s’était arrêté à Troyes et avait terminé tous les sermons qu’il avait faits par ces mots :
— Semez largement des fèves, mes frères, semez largement. C’est moi qui vous le dis, car celui qui les doit moissonner viendra bientôt.
Comme on avait une grande confiance dans la science de rôre Richard, chacun lui avait obéi, et l’on avait semé des fèves. Or, les fèves étaient mûres, et voilà queCharles VII arri-
vait au moment de la récolte. Il devenait évident que c’était là le moissonneur annoncé. Aussi, malgré la résistance que promettaient de faire les Anglais, le parti royaliste, qui était le parti des bourgeois, était-il tout prêt à ouvrir les portes à Charles VII à la première occasion.
On campa donc devant la ville, et les soldats, trouvant les fèves bonnes, vinrent en aide à la prédiction et s’en lirent un régal quotidien.
Cependant les fèves diminuaient, et l’on se trouva en danger de famine ; car , quoiqu’on eût promis aux paysans de leur payer les vivres qu’ils apporteraient, ils avaient été trompés si souvent, qu’ils ne voulaient plus croire à ces promesses.
On tint donc un conseil dont , comme toujours, on écarta Jehanne , et La Trémouille , qui ne voyait rien à gagner à Troyes et qui avait hâte de se reposer, proposa tout bonnement de lever le siège, siège inutile , puisqu’on n’avait pas de machines de guerre, et de s’en retourner derrière la Loire, en ajoutant que tels étaient les embarras où pouvait entraîner la confiance aveugle qu’on avait en Jehanne.
Chacun donna son avis, et tou3 les avis furent celui de La Trémouille.
Ah! les hommes ont toujours été les mêmes : convaincus le matin, sceptiques le soir. Nul n’a fait plus de miracles que Jehanne, nul n’a plus excité de doute qu’elle.
Un seul homme eut le courage d’étre d’une opinion contraire à l’opinion générale, ce fut Robert-le-Manan, ex-cbancnlier du roi.
— Gentil sire, dit-il au roi, Jehanne a promis que nous arriverions à Reims. Jehanne ne nous a pas encore trompés. Il me semble qu’avant de prendre une décision, nous devrions consulter Jehanne.
— Bien parlé, messire! fit la Pucelle en entrant et en tendant la main au conseiller. Ah! continua-t-elle, on débat ici de grandes choses, et je n’y suis pas. Tant pis pour vous, sire, car si votre conseil est bon, le mien est meilleur. Sire, serai-je crue en ce que je dirai?
— Jehanne , n’en faites aucun doute si vous dites des choses possibles et raisonnables, répliqua le roi.
Alors elle se retourna vers les conseillers.
— Encore une fois, serai-je crue , messieurs ? leur ditelle.
— C’est selon ce que vous direz, Jehanne, répondit le chancelier.
— Eh bien! sachez, gentil dauphin, reprit Jehanne, que cette cité est vôtre, et que si vous patientez trois jours, dans trois jours elle sera à vous par amour ou par force.
— Donnez une preuve de ce que vous dites, Jehanne.
— Hélas! je n’ai ni preuve ni signe que je dis vrai, sinon la confiance que j’ai en mes voix. Mais je n’ai jamais menti, je pense, et ne mens pas plus aujourd’hui que par le passé.
— Eh bien ! qu’il soit fait comme vous le voulez, Jehanne, dit le roi ; mais c’est une grande responsabilité que celle que vous prenez là.
— Qu’on me laisse faire et je réponds de tout.
Jehanne fit une révérence au roi , et, sortant aussitôt du conseil, elle monta à cheval , prit une lance, et suivie d’Olivier, qui avait voulu porter son étendard, elle fit apporter des fagots, des fascines, des poutres et jusqu’à des portes et des feuêtres, fit jeter tout cela dans le fossé qui bordait la ville, afin de faciliter les approches, et d’asseoir le plus près possible des murailles une petite bombarde et quelques canons de moyen calibre qui étaient dans l’armée, donnant des ordres aussi exacts et aussi précis que si elle n’avait jamais fait autre chose que de commander des sièges,- ce qui émerveillait tout le monde et surtout les petites gens, qui, ayant le bonheur d’avoir moius de science que les grands, avaient plus de foi.
Or, les gens de Troyes , voyant les préparatifs que l’on faisait contre eux, commencèrent à s’assembler sur les murailles et à murmurer hautement.
Au milieu d’eux se trouvait un homme d’une haute stature et dont l’armure brillait étrangement au soleil. Quoiqu’il eût sa visière baissée, Jehanne le reconnut ;
— Toujours vous, Tristan! cria-t-elle. Pauvre esprit perdu, ne te repentiras-tu donc jamais?
— Tu n’entreras pas à Reims, Jehanne, quelle que soit la force de tes armes, répondit Tristan.
— Aussi n’aurai-je pas besoin de mes armes pour prendre la ville. Plus l’ennemi que Satan m’envoie est fort , plus les moyens que Dieu me donne sont simples. Regarde.
En môme temps Jehanne agita son étendard, et une nuée de papillons blancs vint voltiger autour d’elle, si bien qu’un instant elle se trouva cachée par ce nuage vivant.
A cette vue, les bourgeois de la ville n’y tinrent pas davantage, et criant au prodige, ils déclarèrent aux Anglais que c’était offenser Dieu que de lutter plus longtemps, et ils allèrent eux-mémes ouvrir les portes de la ville, où Jehanne lit son entrée, escortée toujours de ses légers compagnons blancs, qui ne la quittèrent et ne s’éparpillèrent sous l’azur du ciel que lorsque le roi eut reçu la soumission de la ville. Pendant que les Français entraient par une porte, les Anglais sortaient par l’autre.
Tristan, rêveur et tout préoccupé du prodige nouveau dont il venait d’étre témoin, sortit le dernier.
De loin, Jehanne le vit s’éloigner , car elle le reconnaissait au milieu de tous.
— Lui qui doutait de moi, voilà qu’il doute de lui, murmura-t-elle. Il y a quelque chose de bon dans le cœur de cet homme.
Tristan, après avoir suivi pendant quelque temps la route qu'il avait prise en quittant Troyes, entra dans un petit bois qui bordait cette route, et s’asseyant à côté d’un ruisseau où son cheval et ses chiens buvaient , il laissa tomber sa tète dans ses mains et se mit à songer profondément.
Un léger bruit se fit entendre dans les broussailles. Tristan regarda du côté d’où venait ce bruit, et il aperçut un jeune daim qui avançait timidement.
Le premier mouvement de Tristan fut de lancer un trait à l’animal. 11 s’y apprêta même; mais, au moment de décocher ce trait, l’animal tourna la tête vers lui et le regarda d’une
si étrange façou que, pour la première fois de sa vie, Tristan comprit la joie de ne pas détruire, et jetant l’arme à ses pieds, il se rassit, sans pouvoir se rendre compte de l’émotion qui agitait son âme.
Le daim se sauva, et Thor et Brinda se mirent à sa poursuite ; mais Tristan les rappela et les lit coucher à ses côtés.
Il resta jusqu’au soir auprès de cette fontaine, jusqu’à l’heure où la lune parut au lirmament.
Troyes était en fête, et le bruit de cette ville, toute joyeuse d’être redevenue française, arrivait jusqu’à lui.
Alors il vit pagser un paysan qui se dirigeait, enchantant, vers la ville.
Tristan s’approcha de cet homme.
— Où vas-tu, lui dit-il, toi qui chantes ainsi?
— Je vais à Troyes.
— Que faire?
— Y retrouver ma sœur qui y est entrée aujourd’hui même.
— Gomment se nomme ta sœur?
— Jehanne d’Arc.
— Et toi ?
— Je me nomme Pierre. Elle m’a fait écrire de la rejoindre à Reims ; mais comme je la trouve ici, j’aime mieux la voir plus tôt. J’irai jusqu’à Reims avec elle, et je la ramènerai.
— Tu la ramèneras ?
— Oui. Une fois le roi sacré, elle veut revenir à Domrémy.
— Et qu’yfera-t-elle?
— Elle y fera ce qu’elle y faisait : elle mènera paître les moutons de ma mère.
— Merci, mon ami, continue ton chemin, et bonne chance.
— Que Dieu vous garde, messire chevalier, répondit Pierre, et il reprit sa route en chantant.
— C’est une cause injuste que celle que je sers, murmura Tristan, quand il fut seul, celte fille est décidément une sainte fille.
Et il sentit deux larmes dans ses yeux , lui qui n’avait jamais pleuré les douces larmes du repentir. Mais depuis la
TUISTAN LE ROUX
mort d'Étienne, il tombait souvent dans des tristesses profondes, car l’ombre de l’innocent enfant troublait souvent son sommeil quand il dormait, sa pensée quand il ne dormait point.
Étienne était le premier meurtre de Tristan.
Une demi-heure après que Pierre avait disparu dans l’ombre du chemin, un cavalier passa venant de la ville.
C’était un messager qu’Olivier envoyait à sa mère et à Alix, pour leur annoncer à toutes deux son prochain retour.
Tristan l’interrogea , comme iT avait interrogé Pierre, et celui-ci, croyant avoir affaire à un chevalier français, répondit comme Pierre avait répondu.
Mais cette fois Tristan, au lieu de souhaiter bonne chance au voyageur, le quitta brusquement et remonta sur Baal.
— A la bonne heure, dit une voix à côté de lui , te voilà revenu à la raison.
Tristan se retourna et vit le Sarrasin de l’autre côté du ruisseau.
— Sais tu, lit l’ombre en riant, que je croyais presque que tu allais te faire moine , tant je te voyais sensible et larmoyant.
— Non, sois tranquille, ami, je suis toujours à toi, répondit Tristan, à qui la dernière rencontre qu’il venait de faire avait rendu sa haine.
— Voilà qui est bien parler, et d’autant mieux même que nous touchons au but.
— Que veux-tu dire ?
— Dans un mois, le monde sera à nous , car dans un mois Jehanne, l’envoyée de Dieu, aura commis une faute.
Cette fois le Sarrasin avait raison.
Le lendemain de la prise de Troyes, Jehanne, qui ne voulait goûter aucun repos avant que le roi ne fût sacré, Jehanne se remit en route, elle arriva bientôt devant Chàlons en Champagne. Pendant la route on avait eu quelque crainte sur la façon dont on serait reçu dans cette cité ; mais quand il arriva devant, le roi vit les portes s’ouvrir, et les plus notables du
pays venir à lui, l’évêque en léte, et demander à faire serment d’obéissance.
Il en fut de même de la ville de Sept-Sauls, que les deux capitaines anglais qui y tenaient garnison quittèrent avant même que l’armée française arrivât.
Cette ville n’était qu’à quatre lieues de Reims. Il fut donc convenu qu’on ne ferait que s’y reposer, et que le roi en partirait le lendemain, dès le matin, avec l’archevêque, pour recevoir son sacre, et il envoya à l’avance, pour remplir les formalités nécessaires auprès de l’abbé de Saint-Rémy qui gardait la Sainte-Ampoule, le maréchal de Boussac, le seigneur de Reta , le seigneur de Graville et l’amiral Culaut. Tous quatre partirent avec leurs bannières et bien accompagnés pour aller chercher l’abbé de Saint-Rémy. Arrivés à l’abbaye, les messagers royaux firent le serment de conduire à Reims, et de ramener sûrement de Saint-Rémy l’abbé et la précieuse relique dont il était porteur ; puis ils remontèrent à cheval et accompagnèrent l’abbé, chacun marchant à un coindu poêle sous lequel il cheminait dévotement et solennellement, avec autant de piété que s’il eût tenu dans ses mains le précieux corps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Us cheminèrent ainsi , suivis d’une grande foule de peuple , jusque dari3 l’église Saint-Rémy, où ils s’arrêtèrent et où l’archevêque de Reims, revêtu de ses habits pontificaux et accompagné de ses chanoines, vint quérir la Sainte-Ampoule, et, l’ayant prise de ses mains, la porta dans la cathédrale et la posa sur le grand autel. Les quatre seigneurs à qui la garde en était confiée entrèrent avec elle dans l’église, à cheval et toujours armés de toutes pièces, et ne mirent pied à terre qu’au chœur, encore gardèrent-ils la bride de leurs chevaux à la main gauche, tandis qu’à la main droite ils tenaient leur épée nue.
Puis le roi vint à son tour, magnifiquement vêtu et entouré d’un concours immense de seigneurs et du peuple, et acclamé de ces cris d’enthousiasme et de joie dont un pays qui échappe à l’anarchie accueille le retour d’un prince aimé.
Charles VU s’agenouilla et fut fait chevalier par le duc d’Alençon.
Jehanne se tenait à côté du roi, couvrant sa royale personne de l’ombre de son étendard blanc.
Là se trouvaient le comte de Clermont, le seigneur de Beaumanoir, le seigneur de La Trémouille, le seigneur de Maillé, lesquels étaient en habits royaux et représentaient les nobles pairs de France qui n’assistaient point au sacre.
Une place était restée vide parmi tous cés grands seigneurs, c’était celle du comte de Richemorit, que malgré les instances de Jehanne le roi n’avait pas voulu admettre à son sacre.
La cérémonie commença.
L’archevêque s’approcha de Charles, et assisté des deux pairs ecclésiastiques, il lui fit la requête suivante pour toutes les Églises qui étaient sujettes de la couronne :
« Nous demandons que vous accordiez à chacun de nous et aux Églises qui nous sont confiées la conservation des privilèges canoniques, la loi due et la justice, et que vous vous chargiez de notre défense comme un roi le doit à chaque évéque et à l’Église qui lui est confiée. »
Le roi, sans se lever, et la tôle découverte, répondit:
— Je le promets.
Alors les deux pairs ecclésiastiques soulevèrent le roi de son fauteuil, et Charles étant debout, ils le montrèrent aux assistants, au peuple et aux grands assemblés, en disant :
— Le voulez-vous pour roi ?
— Nous l’approuvons, nous le voulons, qu’il le soit, répondit un cri unanime.
Et les cris de joie commencèrent.
Quand le silence se fut rétabli, l’archevêque présenta les saints Évangiles au roi, et celui-ci étendant les mains dessus, dit d’une voix ferme et haute :
« Je promets, au nom de Jésus-Christ, au peuple chrétien qui m’est soumis :
» Premièrement , de faire conserver en tout temps par le peuple chrétien une paix véritable à l’Église de Dieu.
la.
TRISTAN LE ROUJt
» D’empêcher toutes rapines et iuiquités, de quelque nature qu’elles soient.
» De faire observer la justice et la miséricorde dans tous les jugements, afin que Dieu, qui est la clémence et la miséricorde, daigne les répandre sur vous et sur moi.
» Toutes lesquelles choses ci-des3us dites je confirme par serment : qu’ainsi Dieu et ses saints Évangiles me soient en aide. »
Pendant que le roi prêtait ces serments, on déposa sur l’autel les ornements et les habits dont il devait être paré à son sacre.
Puis on le dépouilla de la grande robe de toile d’argent dont il était vêtu, et on le revêtit des habits que l’on venait d’apporter, habits miraculeux, car nul ne les avait commandés, et on les avait trouvés à Reims dans la chambre du roi, sans qu’on eût vu qui les avait apportés là.
Charles se mit alors en prière, et tandis qu'il était à genoux, l’archevêque de Reims s’approcha de lui, et tenant en main la patène sur laquelle est Ponction sacrée, il en prit avec le pouce droit et commença d’oindre le roi en disant ces paroles :
— Jevous sacre roi avec cette huile sanctifiée, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Puis les deux pairs ecclésiastiques ouvrirent les ouvertures faites à la chemise et à la camisole du roi, et l’archevêque fit sur la poitrine de Charles Y1I les signes qu’il avait faits sur son front, puis il les répéta entre les deux épaules, puis sur l’épaule droite, puis sur l’épaule gauche, puis sur les jointures des bras, et pendant ce temps les musiciens chantaient :
« Le prêtre Sadoch et le prophète Nathan sacrèrent Salomon roi de Sion, et s’approchant de lui, ils lui dirent avec joie : Vive le roi éternellement ! »
Enfin, l’archevêque posa la couronne sur la tête du roi, et la voûte de l’église retentit d’un seul cri : Noël 1 que toutes les poitrines poussèrent avec enthousiasme, puis les trompettes éclatèrent, et sans qu’aucune main les agilât, les cloches se mirent à sonner à toute volée, annonçant
d’elles-mêmes que Charles Vil était enfin sacré roi de France.
A partir de ce moment, c’en était fini des prétentions de l’Angleterre et du gouvernement de Bedfort.
Les Français avaient dans le cœur pour la sainte cause de la monarchie, plus d’enthousiasme et d’amour que les Anglais n’avaient do sang à répandre pour le maintien de leur domination.
Jehanne pleurait de joie en se disant :
— C’est moi qui ai fait cela.
Aussi les cris de : Viye Jehanne! ébranlèrent-ils les voûtes de l’église.
Alors la jeune fille, tenant la main de son frère qui ne comprenait rien à tout ce qu’il voyait et qui ne pouvait que pleurer comme sa sœur en voyant de quel culte elle était l’objet, s’approcha du roi et, s’agenouillant, lui dit :
— Gentil roi, maintenant le plaisir de Dieu est exécuté. Vous venez de recevoir votre digne sacre, et vous avez montré par là que vous étiez le seul et vrai roi de France et que le royaume doit vous appartenir. Or, maintenant ma mission est accomplie et je n’ai plus rien à faire ni en la cour ni en l’armée. Permettez donc que je me retire dans mon village, près de mes parents, afin que j’y vive ainsi qu’il convient à une humble et pauvre paysanne, et ce faisant, je vous saurai , sire, une plus grande reconnaissance de votre congé, que si vous me nommiez la plus grande dame de France après la reine.
— Jehanne, répondit le roi, qui depuis longtemps s’attendait à cette demande, tout ce que je suis en ce jour c'est à vous que je le dois. Vous m’avez, il y a cinq mois, pris pauvre et faible à Chinon, et vous m’avez mené fort et triomphant à Reims. Vous êtes donc la maîtresse et c’est à vous d’ordonner bien plutôt que de requérir. Mais votre retraite, Jehanne, dans les circonstances où nous nous trouvons, et au moment où votre inlluence sur mon armée est à son comble, serait une chose si fatale aux intérêts du royaume, que je vous conjure de ne point me quitter, car
vous êtes l’ange gardien de la France, et si vous partiez, ma bonne fortune partirait avec vous.
Puis se tournant vers le frère de Jehanne que celle-ci tenait par la main ;
— Pierre, lui dit-il, il faut que je laisse à ta famille un souvenir du service que je lui dois. A partir d’aujourd’hui, vous êtes nobles comme les plus nobles de mes seigneurs, et vous porterez un écu presque royal, puisque les fleurs-delys de France y brilleront.
Pierre s’agenouilla.
— Reste, ma sœur, dit-il tout bas à Jehanne, je ne te quitterai pas.
— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, sire, répondit la Pueelle, car ce n’est point à une pauvre fille comme moi de lutter contre un puissant prince comme vous. Cependant, mes voix m’avaient dit de partir aujourd’hui même. C’est la première fois que je leur désobéis, et j’ai grande crainte qu’il ne m’en arrive malheur. Advienne de moi ce que Dieu décidera. Je resterai auprès de vous, sire.
La réponse de Jehanne fut accueillie par mille clameurs de reconnaissance et de joie, et le cortège quitta l’église éclatante d’or et de lumière et se répandit en fête dans la ville.
Le soir de ce même jour, une jeune fille, vêtue d’un costume de paysanne, entrait dans une église où priaient quelques rares fidèles.
Cette jeune fille s’approcha du premier groupe qu’elle trouvai sa droite, et ayant touché l’épaule d’une fille de son âge qui faisait ses dévotions :
— Pour qui priez-vous en ce moment? lui dit-elle.
— Pour ma mère, répondit-elle.
— C’est bien, priez, répliqua la jeune fille, et elle passa.
S’adressant à un vieillard qui était agenouillé dans le
groupe à gauche.
— Pour qui priez-vous, vieillard? lui demanda- t-elle d’une voix douce.
— Pour la prospérité du royaume, mon enfant, répondit cet homme.
— Continuez votre prière, brave homme, fit la jeune fille et Dieu vous entendra.
Puis s’étant enfin approchée d’une vieille femme prosternée devant le chœur :
— Pour qui priez-vous, digne femme? dit-elle.
— Pour ma fille, répondit la vieille.
— Alors priez pour moi en même temps, car je suis loin de ma mère et je suis une fille bien malheureuse.
— Et quel est votre nom? Dites-le moi afin que je le recommande à Dieu.
— On me nomme Jehanne, répondit la jeune fille.
Elle s’agenouilla quelques instants auprès de cette mère, puis elle l’embrassa comme elle eût voulu embrasser la sienne, et ellp quitta l’église, sous le porche de laquelle deux ombres qui se confondaient avec les statues de pierre attendaient qu’elle sortit.
— L’espérance y est toujours, mais la foi n’y est plus, dit une de ces deux ombres à l'autre. Encore un peu de courage, Tristan, et cette fois, je te le jure, elle sera à nous.