‹ Tristesse d'Olympio;Chapitre 8 sur 10 · LOI · texte numérisé non relu

LOI

])reuve qui peul paraître décivisivc ou, comme (lisent les savants, <( cniciaJe » : il a demandé au général Delcambre, directeur de l’Office Météorologique, de lui communiquer « les bullelius détaillés indiquant le temps qu’il lit à Paris du 17 au 20 février 1833 «. Dans sa lettre du 20 février 1849, V. Hugo affirme eu effet qu’il pleuvait à verse lorsqu’à l’aube il sortit de la maison habitée par Juliette. Or, voici, d’après M. Boghaert-Vaché (Intermédiaire des Chercheurs et Curieux du 10 octobre 1926), le résumé des fiches météorologiques ; « Le dimanche 17 et le lundi 18, à 6 heures, 8 heures du matin, le ciel est nuageux. Le mardi 19, il fait beau et clair. Mais le mercredi 20, à 6 heures, il pleut ; à 8 heures, il pleut encore ; à 9 heures, l’observateur note :

(( Pluie continuelle. Vent S.W. Température : 8°, 5. » Sur quoi, M. Boghaert- Vaché conclut avec raison : « Donc, puisqu’il n’a plu qu’un matin, aucun doute n’est possible : c’est le mardi gras, 19 février 1833, que Victor Hugo est monté chez Juliette Drouet ; c’est le mercredi des Cendres, 20 février, qu’il est sorti de chez elle... »

Cette démonstration, où l’on voit la science la plus exacte secourir les incertitudes de l’histoire littéraire, ne doit-elle pas dissiper tous les doutes ? Elle laisse subsister cependant, au moins une difficulté. Il reste à expliquer comment et pourquoi les deux amants se sont trompés toute leur vie sur la date d’un anniversaire aussi capital pour leur mystique exaltation. Car on peut citer — en plus de la lettre inédite de Juliette, publiée plus haut page 64 — quelques textes où, formellement, l’un et l’autre invoquent un beau souvenir qu’ils rapportent à la nuit du 16 au 17 février. Le janvier 1836, ■ — trois ans tout juste après l’événement — V. Hugo écrit : « ...Tu sais qu’il y a un mot infini : je te le dis aujourd’hui comme je te l’ai dit pour la première fois le 16 février 1833 : Je t’aime. » Puis, la même année : <c Nuit du 16 au 17 février 1836, 1 heure et demie du matin. Il y a aujourd’hui trois ans, à pareille heure, j’étais pour la première fois dans tes bras... « Enfin, le 31 décembre : « ...Dans quarante sept jours, ma Juliette, le 17 février, il y aura quatre ans ! Quatre ans, c’est bien long, et c’est bien court I C’est déjà une belle racine que notre amour a dans le passé... » (Inédits). Pour elle et pour lui, qui, à si peu de distance, ne pouvaient se tromper, la nuit du 16 au 17 février avait donc abrité un radieux secret : c’est ce que confesse, d’un simple petit mot, la pre-

mière phrase encore inédite, de la lettre, écrite parV. Hugo, le» mardi-gras 20 février 1849 » ; « Tn as raison, ce jonr-ci est aussi nn doux et charmant anniversaire. Je n’oublierai jamais etc... »

« Aussi ! » La nuit du 10 an 17 était donc déjà un premier anniversaire ? Qn’est-ce que les amants y commémoraient ? Il suffit de relire avec attention les textes précédents pour le comprendre : ils échangèrent, au cours de cette nuit-là, le premier aveu et le premier baiser. Où ? Au théâtre sans doute , et peut-être dans la loge que, suivant une tradition recueillie par M. Louis Guimbaud (1), George mit plus d’une fois à leur disposition ?... ou dans quelque « salon particulier » d’un restaurant discret ? Et que, dès cette nuitlà, Juliette soit devenue la maîtresse du poète, tout invite à le supposer... Mais, réunis furtivement, ils durent se séparer bien rapidement encore. Et c’est seuiement le mardi suivant qu’ils purent disposer de toute une nuit... Il manque ainsi une date — mais que les autres textes obligent d’y ajouter — au calendrier commémoratif dressé par V. Hugo dans sa lettre inédite du 31 décembre 1854 ; « Le 2 janvier, notre premier regard, le 17 février » — à « une heure et demie du matin », c’est-à-dire assez longtemps après la représentation théâtrale - — « le 17 février, notre premier baiser » — et leur « première nuit », le 19 février... Qu’une seule fois, en somme, dans la page du Livre de l’Anniversaire écrit en 1841, V. Hugo ait attribué à cette « première nuit », la date du 17, c’est, envers l’amour, un péché bien véniel...

En arrivant au terme de cette pédantesque dissertation, on ne peut s’empêcher de sourire... Tant de minutieuse et mathématique certitude importet-elle à qui veut surtout comprendre la beauté des vers d’ Olympia? Tant de curiosité ne tourne-t-elle point à l’indiscrétion ? Hélas ! qui peut se vanter de n’avoir jamais passé la mesure ?... L’histoire littéraire — aussi bien que l’histoire tout court — a de terribles exigences ; à la passion de rexacülude, on ne fait point facilement sa part. Victor Hugo le premier sourirait, mais avec indulgence...

(1) Comœdia (14 mai 1927), Comment Mde George favorisa les amours de V. Hugo.

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