‹ Tristesse d'Olympio;Chapitre 7 sur 10 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

l^e 14 septembre, il rentre à Paris, après avoir {ait inr détour par Dieppe et la côte de Normandie ; « ... Quelle joie de t’embrasser, avait-il écrit à sa femme !... Le voyage n est nu’un étourdissement rapide. C’est à la maison qu est le bonheur... (1) » A la maison, à Paris, mille soucis, pourtant,

' « Cher honheiir, vous n’avez pas duré assez longtemps (i)

o-émit de son côté Juliette, en se réinstallant dans sa « cellule )> de la rue Saint-Anastase. Sur sa table, elle a trouvé des réclamations de créanciers, dont, en sa première lettre datee du « jeudi soir, 14 septembre, 9 heures et demie », elle entretien

Victor Hugo :

„ ...J’en suis effrayée ; je ne sais vraiment pas comment tu en viendras à bout, mon pauvre bien aimé... Tu vas avoir

(1) Gustave Simon, üiwr. cité.

(2) Inédit.

U U'aA'aiIlcr tani pour moi que je ne sais pas si tes forces y ]»ourroiit sullir(‘ !...(!)))

(hie (le lull('s en ])erspeclive ! Auparavant, Victor Huo-o vomirait encore se numager un ré])it. Il a (( solennellement ju-omis » à la fille de Juliette, la petite Claire Pradier, de faire, avec elle et avec sa mère, (juelques promenades dans la hanlieue, pendant cette seconde quinzaine de septembre : il a pailé de les mener jus([u à Saint-Ciermani par le chemin de fer tout neuf, que l’on vient d’inaugurer, et (pri enthousiasme alors les Parisiens (2) ; l’enfant a battu des mains. Hélas ! vaine allégresse ! Le poète est repris par son travail ; ses rares heures de loisir, il les doit à ses propres enfants, qui achèvent leurs vacances à Auteuil. Et Juliette gémit doucement ;

«... Vous oubliez toutes les promesses que vous avez faites à Claire : le chemin de fer... Saint Denis... Nous n’avons plus que sept jours pour tout cela. Je crains bien que vous ne soyez parjure à ces promesses, comme à toutes celles que vous m avez faites, à moi... w (23 septembre).

A elle, il avait laissé entrevoir les joies d’une villégiature d’automne : il passerait quelques jours aux Roches, chez les Rertin : et .luliette retrouverait les Metz. Inspirée par ce projet, elle avait écrit des lettres d’adoration éperdue :

« ....le vous aime, vous saurez cela ; et toute la chronologie de mon amour consiste à vous avoir aimé la nuit du 16 au 17 fevi'ier 1833, à vous avoir adoré la nuit du 16 au 17 fevrici- 183^1, à vous avoir deux fois aimé et adoré la nuit du

(1) laédil.

(2) L’inauguraLion ollicielle de la ligne de Paris àSainl-Germain, la première ligne des chemins de fer français, avait eu lieu le 24 août; la reine Amélie avait accompli le premier voyage, eu compagnie des princes et princesses de la famille royale. La ligne était ouverle an public depuis le 27 août.

-16 au 17 févriej' 1865, à vous avoir trois fois aiiué et adoré la nuit (lu 16 au 17 févi'ier 1866, à vous avoir aiiué, adoré, adoré et aimé de tout mou eu'ur, de toutes mes forces, et de toute mou àme, la mut du 16 au 17 février 1837. .le pourrais même \'Ous faire l’Justoire de mou amour jour par jour, heure par heure, minute par minute, seconde par seconde, depuis le premier jour où je vous ai entrevu jusiju’à présent où je vous écris... 1 ) r (^22 septcmlire).

Mais, comme le beau projet paraît impossible à réaliser, elle proteste contre sa vie de réclusion ; elle veut reprendre son métier d’actrice, assurer elle-même son existence et celle de sa fille. A cette déclaration, Victor Hugo s’assombrit : « Vu m’aimes moins ([u’autrefois, alïirme-t-il, puisque tu penses à ton avenir et à celui de ton enfant... » Juliette proteste :

« ...Je t’aime autant qu’autrefois et même plus encore, et cependant je sens avec terreur tout mon avenir s’en allei' brin à brin dans une ride au front et dans des cheveux blancs. Il me semble que je suis coupable de n’avoir pas eu plus tôt cet instinct de ma conservation, de n’avoir pas, ejuand il en était temps, lutté avec plus de persévérance contre le mauvais sort ejui me liarrait le passage. Je me fais tous ces reproches, parce que je t’aime et que je vois combien le soin de ma vie te devient de jour en jour plus lourd. Que sera-ce donc, mon Hieu, plus tard, si je ne parviens pas à reprendre mon état, et si je ne meurs pas de désespoir? Ne me gronde pas, ne prends pas ton visage mécontent : je suis dans un paroxysme de chagrin et de découragement, comme jamais je n’en avais eu peut-être. D’ailleurs, tout cela se passera, je reprendrai mon

(1) Inédits.

courage, el je le eaehei'al toiil mon ehagiiii pour ne te montrer (jiie mon amour... (1) » (3 oeto})re).

C’est une « l'eeliute », (léeidément, et « plus forte cpie les précédentes... » Le surlendemain, Vicütr Ifugo, lui aussi, subit une dépression :

« "bu paraissais bien triste et bien découragé aujourd’hui, mon pauvre bien-aimé. C’était ton tour de voir les choses de la vie en noir !... (2) »

La cause de cette suinte tristesse, il n’est point trop diflieile de la deviner. Victor Hugo a su que Sainte-Beuve est revenu de Suisse pour publier un nouveau recueil de vers : les Pensées (V août ; le 2 ou le 3 octobre, il a lu dans la préface cette déclaration, obscure pour d’autres yeux, mais fort claire pour les siens : « .le me trouve avoir en ee inoment deux recueds entièrement finis. Celui qu’aujoui’d’bui je donne, le seul des deux qui doive être de longtemps, de fort longtemps ]niblié, n’est pas celui même sur lequel mes prédilections secrètes se sont le plus arrêtées... On ne peut toujours se distribuer soi-même au public dans sa chair et dans son sang... » .Vinsi donc. Sainte Beuve avait écrit des vers secrets, où il était c{uestion d’amour ! De quel amour, sinon de la malbeureuse passion ipii avait bouleversé le bonheur conjugal de \3ctor Hugo ?... La dernière phrase, d’ailleurs, de cette préface, l’atteignait directement ; celle où Sainte-Beuve déclarait ([ue son nouveau recueil n’était plus comme le précédent, inspiré « par une amitié nnique et ilominante... » Plus d’un vers, dans le livre, soulignait rallusion ; et des strophes évoquaient la dernière rencontre des deux jioètes sur la tombe de Cabriclle Dorval.

(1-2) Inédits.

l'aut-i[ s’étonner ({iie les jours suivants, Victor Hugo écrive des A'ers « noirs » et pessimistes (pii, dans sa pensée sans doute, de^niient préluder à quelcpie nouvelle « contemplation d’Olympio » ?

Ainsi donc, rien de grand, rien de sain, rien de pur.

Rien qui soit digne, ô ciel, de ton regard d’azur.

Rien qui puisse anoblir le vil siècle où nous sommes.

Ne sortira du cœur de rhomme, enfant des hommes... (1)

7 octobre.

Rien de pur (que l’amour et l’entente des cœurs ! Le poète lui sourit à travers sa besogne reprise, et qu’un rayon éclaire. Plusieurs articles de journaux, en ce début d’automne, parlent avec faveur des Voix Intérieures ; l’un d’enx enchante Juliette :

(( ...Je viens de lire un petit opuscule à propos des Voix Intérieures, qui m’a un peu rafraîchi le sang. L’auteur est un brav^ jeune homme. Jeune, j’aime à le croire. Les Nisard, les Sainte-Beuve, les Planche vont enrager dans leur peau ; ce sera très bien fait, et ce n’est pas encore autant qu’ils le méritent. Mais qu’ils prennent patience ; ils ne perdront rien pour attendre ; et voici, pour commencer, un petit échantillon de l’opinion indulgente et honnête qui se fait sentir, et qui présage une fameuse réaction, dont les gourmades tomberont en plein sur leur vilain nez ! (2) ;> (9 octobre).

Ainsi Juliette, en ces vilains jours, s’anime et frémit pour la gloire de son dieu. Mais, plus souvent, sa rêverie la reporte aux jours les plus lumineux cjue pour elle et pour lui tissa

(1) Ce début de poème philosophique devint, en 1840, la première partie de Sagesse, qui, dédiée au doux optimisme de V"® Louise Bertin, termine les Rayons et les Ombres.

(2) Inédit.

J’aii.our consolalcir. ( )cl ohrc, cctLe ai.née-là, est d’une douftui, tl une tudcui iii('onij)ai'al)les : le soleil pculonge sur Paris des caresses dorcu's ; et Victor Hugo a lefusé d’allei' passer aux Küclies cet automne qui l'essendile à un été : comme duliette le lui leproclie !

« ...Si j’avais prévu le temps qu’il ferait, je t’aurais joliment pressé d’aller aux Koclies. J’aurais été sûre, au moins, d avoir mes journées dans les bois, ce cpii n’est pas si bête apres tout ; et puis j’aurais eu tant de bonheur à revoir le pied du chêne si bien décrit par vous... (1) .J’aurais été lieureuse, tandis qu’ici, j’attends le bonbeur qui ne vient pas souvent et pas longtemps (2). d (10 octobre).

Elle jalouse le travail de son poète, cette gloire qui le lui vole ; et puis, soudain, convient qu’il est juste que son amour se sacrifie a la gloire ; toute la journée du 12 octobre, elle se plonge dans la méditation de son humilité qu’elle exprime en une lettre cliarmante... Et le lendemain matin, pour la remercier Victor Hugo lui apporte quelques strophes, édoses la vei e au soir pour elle, quehpies strophes à la musique berceuse qui sont un nouvel aveu d’amour :

Quant tu me parles de gloire,

■Te souris ainèremeiil... (3)

(1) Allusions aux vers écrits par V. Hugo pour Juliette le 21 avril précédent :

\enez que je vous parle, ô jeune enchanteresse I Vous souriez. Mettez votre main dans ma main,’"

Venez. Le prmtenqjs rit, l'ombre est sur le chemin,

Lan- est tiède, et là-bas, dans les forêts prochaines La mousse épaisse et verte abon.le au pied des chênes.

(2j Inédit. ^ VIH.)

(o) Voir i)lus iuiut la lettre du même jour à A. de Cnsi inc cnr ru

« nobles natures calomniées ». ' ' ’ Vnpio, « symbole » des

Je ne veux pas d’aulres choses Que lou sourire et ta voix,

De l’air, de l’ombre ('! des l’oses.

Kl des rayons dans les Iiois...

Laisse-moi l’aimer dans l’omi/re,

'lYisle, ou du moins, sérieux :

La tristesse est un lieu sombre Où l’amour rayonne mieux...

A peine Je poète est-il parti, qn’elle éprouve le ])esoin de lui rédiger un reiuerciemeut lyri([ue :

13 octobre. Venclreth, ruidi 1 j 4.

« ...Ce n’est pas quand tu te montres à moi dans tonte ta splendeur et dans toute ta magnilicence, mon cher bien-aimé, que ma bouche s’ouvrira pour te louer et pour t’admirer. Je sids trop ravie et trop ébloide pour ne pas être muette. Je sens que je t’aime plus que tu n’es grand, mais je ne peux pas te le dire. Je crois que si Dieu se montre jamais à moi, ce sera sous ta forme, car tu es ma foi, tu es ma religion et mon espoir. Je sais cependant bien que ce n’est (pas) que pour moi seule que ton beau ciel s’illumine de tant de brillantes étoiles, mais s’il est dans ta nature de rayonner sur tontes les intellio’ences, il est dans la mienne de t’aimer et de t’adorer exclusivement. iVlerci donc, mon cher bien-aimé, merci de tes beaux vers. Hier, en te demandant un petit bout de lettre à baiser, je ne pensais pas recevoir une merveille à admirer. Je demandais une perle, vous me donnez un diamant, .le ne me plains pas : surtout si la llamnie de votre âme et le feu de votre génie se sont comlnnés ensemble pour me donner ce

o’ao-e d’aniour (nio je ^mnlerai toute ma vie, sans détournef de dessus lua pensée ui mon adoration... (I) Vous aviez Jden desoin de juettre à votre esprit sou Ijeau mafiteau de rudis ot de diamants pour faire mieux ressortir Je sac de toile dont le mien est revêtu. Mais si votre génie rayonne, mon coeur bride ; ça se ressemble toujours un peu. Et puis, si vous êtes le plus beau et le plus ravissant des hommes, moi je suis la plus aimante et la plus dévouée des femmes. .Je t’aime de toutes mes forces. »

L après-midi, à la table même où, souvent, le soir, \dctor Hugo s’installe pour travailler près d’elle, sur une feuille du beau papier \Miatmann bleu azur dont il aime se servir, elle recopie le poème ; bientôt Hugo arrive ; elle le lui lit, elle le lui récite ; et, pour la récompenser, il improvise deux strophes supplémentaires cpie, successivement, il ajoute sur les deux manuscrits :

Chante ! en moi l’extase coule !

Ris-moi ! C’est mon seul besoin !

Que m’importe cette foule Qui fait sa rumeur au loin ?

Dans l’ivresse où tu me plonges, Kn vain, pour briser nos nœuds.

Je vois passer dans mes songes Les poètes lumineux...

Pour intercaler ces vers dans le développement, il en modifie un antre ; ainsi leurs deux écritures s’unissent sur e papier que .bdiette, ravie, va conserver comme un talis-

(1) Inédit, à 1 exception des dernières lignes avec une légère coupure, par M, Louis Guimbaud

cpu suivent et qui ont été publiées, : Oiwr. cité.

niaii (1). « a le cœur jileiii craiiioiir et d’extase )> ;

elle « est au eiel... (2) »

Son ravissement même lui rappelle ceux d’autrefois ; la seconde moitié d’octobre est commencée et le soleil persiste ; (‘omme elle désirerait revoir le sanctuaire d’amour ! Le lundi Mi octobre, elle écrit : « ...Quel temps ravissant ! C’est juste eoinme il y a quatre ans ! ()n serait lièrement heureux dans les bois. Les rayons n’y doivent pas manquer, ni la mousse non plus... (3) Il est vrai que nous avons eu l’instinct de rester à Paris et d’être le moins possible ensemble ; c’est toujours ([uelque chose !... (4) » Dans le beau ciel d’automne, le matin du 18 octobre, quelques nuages ont glissé : « ...Voici le temps ([ui se gâte, pour nous laisser moins de regrets de n’avoir pas été aux Roches ; mais, c’est égal, ce petit pèlerinage que nous ])roj étions, il faudra le faire : ce sera charmant de revoir toutes ('es chapelles d’amour, et d’y faire, à chacune au moins, une station de déootion. . . (5) »

Au reste, Victor Hugo n’a paru au logis de la rue Saint- Anastase, ni le dimanche 15 ni le lundi 16... Où était-il donc?... .Juliette le sait bien ; il était aux Roches, le vilain égoïste, mais seul ; elle rumine la mercuriale qu’elle lui adresse, le dimanche suivant, quand il a l’audace de renouveler l’esca- ])ade :

« ...Pourquoi doue ne m’emmenez-vous pas comme autrefois ?... Je vous aurais accompagné jusqu’à la porte des Rertin, et je serais revenue coucher à àVrsailles. Vous êtes l)ien

(1) Bibliotlièque nationale. Manuscrit des Rayons et Ombres, pièce XXIV.

(2) Inédit. (Lettre du 14 octobre).

(.3) Uappel des vers du 12 octobre et de ceux qui ont été cités |)lus haut.

(4) Inédit.

(5) Inédit.

(‘liano’r pouf Ions ('(‘s pol ils (h'Iails (1(‘ iiolro' aiicieiiiie vie. Mauilenanl, vous aiini'z luieiix le lêle-à-lêle avec Armand (I), <'t les eoussms élastupies de sa ealèclie, <[U(“ le lête-à-lête avec A'otre duiu, dans un coupé de gondole peu ou pas suspendu, .le remarcpie ces divei's cliangeiuents et ji' m’en adlige. Plus lard, la manie d’imilalion et le besoin d’élre en tout pareille à vous me fera faire les mêmes progrès ipie vous, et, alors, nous serons parfaitement heureux, n’est-ce pas ?... En attendant, vous l’êtes tout seul, à votre manière. Moi, je vous aime <le toute mon âme et, je regrette notre bon oieux temps !... (2) »

Eonnne vous avez raison de le regretter, êj .luliette, trop ardente et exigeante amoureuse ! « Plus tard », vous serez une dame mûre, assise auprès de lui, sur les coussins confortables d’une Victoria t(ui vous promènera, chaque après-midi, sur la même route d’une étroite île anglaise ; éprouverez-vous plus de douceur ou de mélancolie à évoquer les jours d’extase et de gêne où, souple et légère, en votre robe de jaconas, vous étiez rudement bercée contre son flanc par les cabots de la diligence rustique ? où, égratignée par les ronces, vous couriez à sa rencontre à travers les halliers et vous vous arrêtiez essoufïlée, à la borne du vieux chemin de Bièvres ?... Où donc est le bonheur ? Dans la fuite orageuse des jours ? dans le souvenir qui n’en conserve qu’un fragile reflet ? Et ce souvenir, où le trouver ?

Ces (piestions que le dépit et l’ennui vous suggèrent vaguement, lui, A oti'c poète, il les agite en son âme tourmentée, au sein de cette vallée où vous géjinssez de n’être point sa conqjagne. Ce dimanche 15 octobre, — ou le lundi peut-être,

(1) Armand UerLin, le lils du directeur des Débats, qui a tout juste l’àge de Victor Hugo et qui est pour lui un camarade.

(2) Inédit. (22 octobre. Dimanclie après midi, 2 heures 1 / 2.)

— qui virent de si radieux soleils, dès le début de l’après-midi, il a quitté le pare des Hoehes : la o-rdle fraiiehie, il a tourné, à gauche, par le coude de la route (jiii, tachée d’omhre et de feidlles mortes, s’insinue entre les verts talus ; il a marché dans la direction de Jouy ; il a monté, à droite, par les bois, vers le hameau des Metz ; il a revu le châtaignier, les clairières, les sentiers, la petite maison isolée au coin des deux routes : par une malice du destin, les vieux Labussière en étaient absents... 11 n’a pu qu’appuyer son front à la grille en bois de la petite porte, aux pieux de la clôture, aspirer de loin le parfum des dernières roses remontantes. Jusqu’au soir, pâle et pensif, il a erré.

Il était seul ; et pourtant, il avait deux compagnons invisibles, deux poètes. Lamartine, à son oreille, récitait les vers oèi Jocelyn conte sa visite déçue à la grotte qui jadis, le vit, avec Laurence, si heureux : et Musset lui répétait la lamentation de la Nuit d’ octobre. Ce large poème venait de paraître dans la livraison delà Reoue des Deux Mondes (i), que Victor Hugo avait lue le matin même chez Bertin ou, la veille, chez lui. Comment n’aurait-il point été frappé par l’anathème de Musset ?

Monte à Loi qui, la première,

M’a.s appris la trahison...

(hielle douceur devait avoir pour lui cette évocation :

Près du ruisseau quand nous marchions ensemble.

Le soir sur le sable argentin.

Quand devant nous le blanc spectre du tremble De loin nous montrait le chemin...

(1) Livraison du 15 octobre 1837.

Et la hieufaisance du souveiiii' ii’ap])aiaissail-e]le pas tout entici'e dans cette slioplu; :

L’image d’im doux souvenir Vient de s’olTrir à ta pensée :

Sur la trace cju’il a laissée Pourquoi crains- tu de revenir ?

Si la fortune fut cruelle,

Jeune homme, fais, dn moins, comme elle :

Souris à tes premiers amours...

Le thème ainsi indicjné successivement par Lamartine et par Musset, c’est celui cpii, depuis des mois, s’ébauche dans l’imagination de Victor Hugo ; de cette méditation du passé, il se nourrit, tantôt avec amertume, tantôt avec ivresse... A son tour de se saisir du thème, d’y verser tous les sentiments f{ui bouillonnent en lui, d’y résumer toute sa vie sentimentale ; au cours de son pèlerinage solitaire, il conçoit une grande « Contemplation d’Olympio... »

Comme docelyn, il a trouvé bien des changements dans les lieux témoins de son bonheur :

Nature au front serein, comme vous oubliez !

Et cependant, deux ans seulement ont passé. Que seraitce si, suivant, jusqu’aux faulxuirgs de Paris, cette brume endormie sous des saulaies, le regard du poète remontait jusqu’à un autre vallon, celui de (ientilly, où, quinze ans plus tôt, il s’était promené avec Adèle, jeune haucée, femme heureuse ?... La jietite rivière coule, ainsi, au long de ses souvenirs, la petite vallée est comme le reliquaire de ses amours...

Adèle... Ma is à quoi hou se perdre aux lointains horizons ? Ici, dans ce vallon étroit comme un berceau, seule l’image de

Juliette raccouipagne. Deux aus plus tôt, ils allaient enlacés ])ar cette sente... N’est-ce point leurs pas unis que le poète croit entendre à travers les feuilles ? Ces deux ombres, l’une vers l’autre penchées, qui s’allongent au tournant, n’est-ce point leurs ombres ? Mais non : frôlant le promeneur sans l’apercevoir, un couple passe, comme elle et lui deux ans plus tôt passaient, — nn couple d’amoureux que le sourire ensoleillé de cet automne a menés, jusqu’ici, de Paris ou de Versailles... Profanation !

Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus !

L’anathème lancé à la Nature va devenir une plainte ; elle ne se contente pas d’être indifférente : elle trahit. Elle écrase l’homme de ses apparences éternelles ; car, après l’amour, la mort viendra :

Lorsque nous dormirons tous deux dans l’attitude

Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau,

la vallée sera toujours pleine de soleil et de fleurs ; mais des amours oubliées, qu’en restera-t-il ? D’autres, hélas ! retrouveront les mêmes extases et les mêmes ravissements ! D’autres à leur tour uniront leurs lèvres sous le rayonnement de l’éternel soleil. Faut-il s’indigner ou se plaindre ? Lucrèce, déjà, conseillait la résignation, dans ces grands vers où il faisait cruellement parler la Nature, et cjue Victor Hugo, bon élève autrefois, traduisit ; au banquet de la vie, les générations se bousculent en se succédant ; elles s’empressent pour se nourrir de la même sul)stance ; « ainsi jamais les êtres ne cessent de naître les uns des autres, et la vie n’est la propriété de per-

sonne, mais l’usnfruit de tous (1). )> Bossuet, au reste, l’a dit avee pins d’élorpiener' ('ucot r' ('t de pr écision iruprtoyalrle, en ce Sermon sur la Mort, rpi’au (îollègf' Viol or' I fu^o a jreu t-être appris par eanu', <:[ue, sous l’influenee de Jnrrnennais, il a sans dinite rein depuis : « La Natnr'e, pr'esrpie enviense dn bien qn’elle nons a fait, rions déclare souvent et nous fait signifier qu’elle ne pent pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nons prête... ; elle en a besoin pour d’antres formes, elle la redemande pour d’antres ouvrages. Cette recrue continuelle dn genre bnmain, je veux dire les enfants qni naissent, à mesure qu’ils croissent et qu’ils s’aA^ancent, semblent nous pousser de l’épanle et nous dire : Retirez-vous. C’est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d’autres devant nous, d’autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. O Dieu ! encore une fois, qu’est-ce c{ue de nous ?... »

Terribles poètes ! Comme ils ont douloureusement raison ! Passer ! il faut passer ! Céder la place à d’autres ! D’autres ! Ce petit mot seul est féroce et tragique ! Le promeneur le retourne, pointe aiguë, au vif de sa pensée : d’autres, ici même, s’enlaceront, d’autres...

D’autres vont maintenant passer où nous passâmes ;

Nous y sommes venus, d’autres vont y venir...

Oui d’autres à leur tour viendront, couples sans tache...

D’autres auront nos chamjis, nos sentiers, nos retraites...

n) Lucrèce, III, 970-71. (Traduction A. Ernout, (Collection de.s Hellc.s-Lettres). Comparer à la Tristesse d'Olijirtpio tout le passage dit « la l’rosopopée de la Nature », III, vers 870-978.

IVaulres foinines vieiidronl...

L’iinpassilile nature a déjà lonl repris...

Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines.

Puis il nous les retire...

S\ir l’éternel théâtre, les hoinines se poussent pour déli- 1er, connue des ligurants,

Comme un essaim chantant d’histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau...

Le uiênie Bossuet, farouche, ne 1 a-t-il pas dit déjà ? « ... Encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en auraP pas moins été jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre... )) Ce « spectacle », où participent tant d’innombrables et successifs acteurs, il 1’a comparé aussi a un songe : « ...de cloute cpielcpiefois si je dors ou si je veille... Je ne sais si ce (fue j’appelle veiller n’est peut-être pas une partie un peu plus excitée d’un sommeil profond ; et si je vois les choses réelles, ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et de vains simulacres... » (Quelle fantasmagorie que la vie ! L’amour seul commence de nous faire participer, par un rêve un peu plus clair et distinct, à la réalité profonde, où la mort enfin nous introduit :

El le songe qu’avaient ébauché nos deux âmes,

Ils le continueront sans pouvoir le finir...

Car personne, ici bas, ne termine et n’achève...

Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve :

Tout commence en ce monde, et tout Unit ailleurs.

Ainsi, dans la ]kmis(*(‘ du poèlo où, fantômes inurninrants, se\ej‘llent, avec leurs jiensées familières, ses grands prédél'^essenrs, la imalilation sur la fragilité de J’amonr et sur I mdillerence des choses s’élargit lentement, à la mesure d une méditation sur la nioi’t...

()ui, de cette promenade solitaire, il sent qu’une vaste elegie va naître, fécondée par de grandes réminiscences, une clegie égalé à celles de Lamartine et de Musset. Des vers jadlissent ; des développements s’équilibrent... Il tâtonne encore cependant... Comment conclure ? L’oubli, c’est le grand problème. L’oubli des choses, l’oubli de la mort. On vit jiourtant ; comment ? en luttant contre lui ; en sainumt du passe tout ce qui peut aider à édifier l’avenir... L’homme doit-il se soumettre aux choses, ou les vaincre ?... Olympio.

1 énergique et le volontaire, ne peut pas hésiter... La conclusion de son élégie, il l’entrevoit, vers la fm de sa promeuade, — neuve, originale, tirée du fond même de son cœur et de ses entrailles, une conclusion qui ne doit rien à Lamartine ou à Musset, et qui résume son expérience sentimentale ; il terminera par l’apothéose du souvenir liumain :

Eh bien ! oiibliez-nous, maison, jardins, ombrages !

(.eux que vous oubliez ne vous oublieront pas !...

Ainsi éliauchée au cours d’une lente et solitaire promeiiade, la grande elégie fut écrite les cimi ou six jours suivants, mnçue dans la solitude, c’est aussi dans le recueillement le pins complet qu’elle fut mise au point. Par une sorte de pudeur que tous les poètes comprendront, Victor Hugo, d’abord Il en parla point à Juliette ; même il ne lui dit rien de son pèlerinage : elle continue, tons ces jours-là, de supplier qu’il l’accomplisse avec elle :

« ...Il me semble, écrit-elle le vendredi 20 octobre, à midi trois quarts, ([ii’d fait , en ce moment, im l)ien beau temps pour faire notre petite excursion dans la vallée de la Bièvre ? ...Si vous n’en prolitez pas, le froid et la pluie nous empecberont l^ientot : et alors nous regretterons inutilement de n’avoir pas prolité de ces derniers beaux jours... (1) »

Et le lendemain, « samedi 21 octobre, à une heure et demie de l’après-midi » :

« ...^ ous dites que vous lisez mes lettres, et pourtant jamais vous ne répondez aux nombreuses questions que je vous adresse dedans. Par exemple, quand irons-nous aux Metz, dans le Val du Diable, et sur les montagnes aux ocres déchirés par la pluie (2)? Vous gardez le plus profond silence sur ces c|uestions et sur bien d’autres aussi intéressantes... (3) » Le soir, cependant, vers cinq heures, Victor Hugo est venu, pour une rapide visite, rue Saint-Anastase : il s’est chauffé, tout frissonnant, au premier feu d’automne ; car, ce jour-là, le temps a changé ; il fait subitement « un froid noir et triste », et Juliette a dû « ouvrir sa cheminée... » En tisonnant, le poète conlie à son amie c[u’il achève des vers sur leurs anciennes excursions dans les bois ; mais elle donne moins d’attention à ses paroles qu’à « sa petite mine et triste et fatiguée » : « ...Tu as l)eau faire le vaillant, lui écrit-elle quelques

(1) Inédit.

(2) Souvenir de la pièce XXXIV des Feuilles d’ Automne, intitulée Bièvre :

Des carrés de blés d’or, des étangs au flot clair ;

Dans l’ombre un mur de craie et des toits noirs de suie ;

Les ocres des ravins déchirés par la pluie,

Et l’aqueduc, au loin, qui semble un pont de l’air...

Juliette savait par cœur cette première description de la chère vallée.

(3) Inédit.

Illimités après son dèpai't ; tes fatigues te trahissent et je erams plus que jauiais (pie Lu ue sois à la veille d’être malade ])ar trop de travail !... (J) »

Tellement est intense la eontemplation intch'ienre d’où le grand poème est en train d’éclore ! (i’est ce soir-là que Victor Hugo en met an net le mannscrit, (pi’il date, sous le dernier vers : (( 21 octobre 1837. » Le lendemain dimanche, invité de nouveau chez les Bertin, il ne paraît point chez .Juliette, (jiii se plaint de son abandon : (( ...Si vous aviez un lion cœur, A'oiis m’auriez laissé comme dédommagement les vers sur nos anciennes promenades à lire et à copier. .Je me serais transportée avec plus de joie dans nos chers souvenirs. Tandis qu’à moi toute seule je me promène tristement dans nos rendez- Aous, aussi découragée que lorsque vous ne veniez pas me rejoindre : aJisolument comme aujourd’hui !... (2) »

Un espoir, cependant, la soutient : Hugo vient de

s’alisenter pour quelque temps : le poète a formé le projet de quitter, lui aussi, Paris, de s’installer, quelques jours, avec son amie, à l’aulierge de Joiiy ou de Bièvres. Or, le lundi 23 octobre, dans l’après-midi, il annonce à Juliette que Mme Uugo est rentrée subitement ; adieu, la fugue ! et .Juliette gémit :

(( ...J’avais si bien fait mes dispositions pour prendre avec toi quel(|ues journées heureuses qu’il m’est dur de les voir renverser tout d’ini coup et sans pouvoir m’y opposer... (|u’est-ce donc (pu vous a pris de ne pas me laisser lire ces vers, après les(|uels je soupire depuis que vous les avez commencés ! Vous auriez dû me les laisser lire, et puis me les relire

(1) Inédit.

(2) Idem.

ensuite voiis-uieine, pour me faire seuLir les endroils que vous supposiez <[ue je u’aurais pas compris. Itn vérité, vous devenez de jour eu jour plus a])sm'de et plus dillieile à vivre !... (i) » Pour se eousoler, ee soir et le leudemaiu, elle relit les « aduurables beaux vers » qu’il lui a adressés dix jours plus tôt : « ...Mais rien ne peut suppléer à toi, pas même tes eliefs-d’œuvre. Je te l’ai déjà dit une fois et je me suis attirée de vifs reproelies ; mais, dussè-je me les attirer encore, je te répéterai que rien ne remplace la lumière de tes yeux, le son de ta voix, le soufïle de tou âme. .le ne dis pas pour cela que je u’ai pas un grand bonheur à lire et à baiser chaque mot écrit de ta chère petite main ; mais rien n’est comparable à la sensation d’un seul de tes cheveux sur mes lèvres... (2) »

Docile à cette pathétique objurgation, Victor Hugo vint enfin ce soir du mardi 24 octobre ; et il vint avec son nouveau « chef-d’œuvre » : les « vers sur leurs anciennes promenades », que Juliette, depuis quatre jours, s’impatientait d’attendre. En arrivant, il déposa sur la table, comme une offrande, le manuscrit (3), qu’il avait établi le soir du précédent samedi. Ce n’était point le brouillon même de ses vers ; qui ne sait, d’ailleurs, qu’un poète, souvent, compose et enregistre, au hasard de l’inspiration, sur des feuilles éparses, sur les premières feuilles que rencontre sa main ? C’était assez l’habitude de Victor Hugo. Il réunissait ensuite les fragments d’un poème sur un ou plusieurs feuillets qui en formaient une provisoire mise au net.

Le premier texte de l’élégie remplit, ainsi, sept feuillets d’un papier de teinte azurée — elle a bien passé

(1) Inédit.

(2) Idem.

(3) Voir plus loin.

aujoiird hui — de formai pr(\s(jue cari'é, mar([ué, an filigrane, dn nom : d. Wlialmami ; les fenilh-ts ont été assemblés par le poète, deux ])ar deux, pendant sa slndiense veille, et Jinmérotés de sa main dans l’angle snpéiienr ganelie ; ils eojitiennent seidementeent einqnante-quatre vers, ([uand Hugo eommence de les lire à Juliette : ({uelques-ims déjà i)oitent des corrections dans les interlignes... Elle, cependant, écoute avec respect le majestueux prélude :

Les champs a étaient point noirs, les cieux n’étaienl pas mornes...

Non, 1 aube souriait dans un azur sans bornes.

Hugo explique-t-il ([ue, dans sa pensée, cette négation répond à Lamartine ? C’est dans un paysage d’automne déjà presque hivernal que celui-ci avait placé la visite de Joeelyn au sanctuaire de l’ancien amour... Au moins Juliette pouvaitelle comprendre que le rayonnement ensoleillé des choses allait rendre plus donlonreuse la constatation de leur indifférence.

II chercha le hameau, la maison isolée,

La grille d’où l’œil plonge en une oblique allée. Aux bordures de buis ;

Il maichait et voyait, dans ce vallon sauvage.

Se dresser à chaque arbre, au bruit de son passage. L’ombre des jours enfuis (1).

La, le lecteur s’arrête : il C est l’amoree d’une strojilie

a mis sur son jiajner : Le vent...

qu’il écrira peut-être. « Je sou-

(1) L’exaiULMi du inaïuiscrit luouUc que Hugo avait écrit d’abord :

... en une oblique allée, Le jardin, les fossés ;

et sans doute, au sixième vers : L’ombre des jours passés. 11 s’est arrêté pour se apres avoir copié jusqu'à l’avant-dernier mot de la strophe.

corrigei,

vieiis-tii ? dit -il à la belle ccouleuse : ec doux vent (jui sur le plateau des Metz nous earessait avec lenteur ? L’autre jour, il semblait balancer nos souvenirs dans ma mémoire... » Puis il continue :

Il contempla longtemps les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques...

lét il entame le douloureux inventaire :

Nos chambres de feuillage en halliers sont changées !

Les arbres ont été abattus ; usée, la borne du chemin, par Les chariots pesants qui reviennent le soir...

La forêt, ici défrichée ; agrandie là-bas ( 1 ). .luliette, alors, interrompt : « Et cette fontaine où tu me lis un jour un si joli compliment, en disant que mes doigts transformaient l’eau en perles ?... Et la vieille route pleine de sables et de cailloux, où tu prétendais que mon pied tout petit riait à côté de ton grand pied ?... — Hélas ! close la fontaine par un mur ; tu n’y boirais plus aujourd’hui ; et la route est pavée... — Tu ne l’as pas dit dans tes vers ! — Eh ! bien ! nous le dirons... » Hugo trace une double croix sur son papier, et reprend sa lecture... Avant le développement linal (2), il marque une

(1) Ln forêi ici manque et là s’est agrandie . . .

Que la forêt « manque », rien de plus vraisemblable : en deux ans on a pu y faire quelques coupes : mais est-il concevable qu’en un si court espace de temps elle se soit « agrandie » ? comment ? grâce à des plantations nouvelles ? Tout au plus le poète aurait-il constaté que le feuillage des arbres s’était « épaissi », que des halliers, des broussailles avaient surgi. Il fallait « élargir » et généraliser le sens du poème.

(2) La dernière partie de ce développement paraît avoir été trouvée et rédigée au dernier moment. Voir plus loin, page 114.

])ause ; il cx])li(nio le sens pj'ofond du poème ; il monli'e I amour se noui'î'issanl de souvejiirs jdus encore (pie d’espoirs, souvejiir lui-même el réconfort pour la vieillesse, on il luélle' l)iir llam])can : il enseigne J’œuvre ])milieatrice de la méunaure ; il souligne comment il a voulu célébrer la supériorité du souvenir Immain sur l’inerte matière...

Juliette admire... La grande portée du poème la dépasse un peu ; elle en comprend surtout la première partie, les « vers sur nos anciennes promenades... A cette trop vaste élégie, dont elle fut sans doute la première inspiratrice, mais cpii aboutit cà la glorification de l’Amour et du Passé — d’un amour et d un passé oii elle sent bien qu’une antre, obscurément, peut participer aussi, — comme elle préfère des vers faits cà sa mesure, tels ceux du 12 octobre dernier, des vers composés exactement pour elle, et qui ne sont rien de plus (fu’un aveu et un soupir d’amour !... Pour eeux-ci, elle a écrit une longue lettre enthousiaste, et un remerciement presque lyrique ; pour le trop large poème, où son amant disparaît a ses yeux sous la splendeur d’Olyrnpio, elle n’éerira demain <{u un compliment assez bref. Une jalousie instinetive sommeille sous cette ombre de réserve..

Elle n’en sollicife pas moins avec impalienee les additions promises. Bientôt (1), Hngo les inseril an revers ,1e deux des feinllels. La strophe sur « le hameau » et „ la maison isolée .. est rem],lae,.c par eelle-ci, un peu moins direetement évocatrice :

II cherctia le jardin, la niai. sou isolée,

(1) Ce soii'-là meme, ou l’un de.s jours suivants ?... Ces additions, enlout c'plus.eurs corrections de détail, et la dédicace en tète du poème, sont d une cm eenture un peu dilîérentes.

, ainsi que e’ et d’une

La grille d’où l’œil plonge eu nue oblitjue allée,

Les vergers en laïus... (1)

Lue strophe nouvelle fait sentir le frénnsseinent de

Ce doux vent qui, faisan l loul vibrer en nous-mêine,

Y réveille l’amour

Au revers de la page suivante (2), Hugo recopie soigneuseiueut encore deux strophes, d’une jolie préciosité ; l’une sur la fontaine où :

Folâtre, elle buvait en descendant des bois ;

Elle prenait de l’eau dans sa main, douce fée.

Et laissait retomber des perles de ses doigts...

L’autre, sur

... la route âpre et mal aplanie Où, dans le sable pur se dessinant si bien,

Et de sa petitesse étalant l’ironie.

Son pied charmant semblait rire à côté du mien...

Et, dans ce dernier vers, il ne fait que transcrire les compliments dont il emplissait ses lettres à l’adresse du pied mignon venu vers lui par les mauvais sentiers de la vie. « Je fraise vos petits pieds et vos grands yeux ! (3) »' Condtien de fois, cette formide d’une lettre de 1834, il l’a variée déjà ! Combien

(1) Ces «vergers en talus », qu’il faut chercher sans doute aux pentes du coteau descendant vers Jouy, il est impossible de les apercevoir de la maison des Metz.

(2) Sur un autre revers de feuillet, deux pages plus loin, Juliette, parerreur, avaitécrit elle-même au crayon le mot «folâtre», qui résumait pour elle toute la strophe qu’elle aimait et que Victor Hugo y recopia d'abord, et puis ratura pour la reporter à sa juste place.

(3) Inédit.

(le fois, peiulaiil trente ans, il doit la varier

(Micore !... (1)

l'it puis, ayant inséré les additions promises, il relit son ])oènie ; d en essaie de nouveau les sonorités sur son oreille ; certaines, d les corrige d’un trait de plume ; pour d autres, il hésite : il écrit, dans l’interligne, une variante : entre les deux textes, il choisira plus tard. Dira-t-il, comme il avait écrit d’ahord :

Que peu de temps suffit pour changer toutes choses 1

Ou hien :

Faut-il si peu de temps pour changer tant de choses ?

De même laissera-t-il :

Nos chambres de feuillage en huiliers sont changées...

On mettra-t-il, pour feuillage, aerdure, qu’il écrit au-dessus ?...

Le vers sur les charrettes de foin, qui heurtent la borne de la route, lui semble un peu lourd :

Les chariots pesants cjui reviennent le soir...

(1) Voici, par exemple, un iinpromplu qu’eu 1847, le poète paraît avoir improvisé à ce sujet sur quatre rimes, fournies sans doute au hasard par Juliette :

Songe — Pied — Plonge — Estropié.

Si Pack — le nain qu’on voit en songe —

Usait un jour risquer son pied J)ans le soulier oà Ion pied plonge,

H en serait estropié.

(Inédit.)

l"iie épitlièle Jieiireiise lui vient ù la pensée, sans doute par une réminiscence de Lamartine, qui avait écrit :

J’aimais les voix du soir dans les airs répandues,

Le bruit loinlaiu des chars gcinissanl sous leur poids... (1)

11 écrit dans l’interligno, mais sans rien raturer :

Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

Vers heureux, vers évocateur, qui fait oublier tous ses devanciers : on voit que, pourtant, il ne s’imposa point tout de suite, impérieusement !...

D’une simple touche, par contre, Hugo rétrécit un trait destiné à devenir fameux : la simple substitution de bois à champs, dictée par un souci d’exactitude plus minutieuse, restreint à la mesure de l’humble vmllée de Bièvres,

...les formes magnifiques Que la nature prend dans les bois pacifiques (2).

(Quelques corrections encore... (3) La pièce paraît au point. Soigneusement, le poète compte les vers de son texte délinitif : il en inscrit le total : 168, après le point final. Puis, dans l’angle siqDérieur gauche de la première feuille, il trace

(1) Lamartine, Préludes (Nouvelles Mcditalions).

(2) Le mot bois récrit sur le mot champs a bien le caractère d’une correction délinitive ; heureusement, en 1840, V. Hugo est revenu à son premier texte et il a imprimé champs, donnant ainsi à sou vers une profondeur d’horizon dont la vallée de Bièvres était dépourvue.

(3) Celle-ci, entre autres, très heureuse ;

Nous vous comprenions tant ! Doux, attentijs, austères,

Tous nos échos s’ouvraient si bien à votre voix !...

au lieu de :

Nous étions sur la terre

Deux échos si rêveurs pour vos bruits et vos voix !. . .

en ])iais ce Lie décli’eace : pour ma JulieLle, suivie de l’indication : écrit après as’oir oisilé la vallée de Bièvre en octohre 18S7. De litre, ])oint. Lors([u’au mois d’avril 1840, il dressera, sous ee mot latin, Peracta (poèmes achevés), la liste des pièces prêtes à entrer dans son recueil nouveau. Les Rayons et les Ombres, il y notera seulement encore : Bièvres-168 vers. Mais déjà ce titre avait désigné, dans les Feuilles d' Automne, un poème consacré au domaine des Hoches. En outre, il était l)ien dangereusement indiscret... Il fallait le modifier. C’est seulement sur le manuscrit destiné à l’impression, ou peutêtre même, sur l’épreuve, que surgit le titre illustre : Tristesse d' Olynipio (i).

De son nouveau recueil Victor Hugo, comme d’ordinaire, apporta rue Saint-Anastase, le premier exemplaire, paré de la même dédicace que celui des livres précédents : « Premier exemplaire, à toi mon ange hien-aimé (2) » ; pas une allusion, dans cette épigraphe, aux vers inspirés par Juliette que les Rayons et les Ombres contenaient si nombreux... (3)

Peut-être Victor Hugo conservait-il, sourdement, c[uelque rancune à sa maîtresse ; c’est le mardi soir 24 octobre qu’il lui a porté, lu enfin, et commenté son grand poème ; dans

(1) « 'l’fistesse », et non « La Tristesse ». Car ülympio est grave et dédaigneux, ou. comme il l’a dit, « calme et paisible »; mais il n’est point triste : il ne le devient que par occasion et par la faute de la nature. Presque aussitôt, après avoir gémi, il trouve une consolation à sa tristesse éphémère. C’est le sens de tout le poème que le simple article « la » aurait trahi... V. Hugo savait la valeur qu’il convient d’attacher à ces nuances décisives d’expression. Dix-lmit ans plus tard, il écrivait à Noël Parfait, chargé de revoir les épreuves des Contemplalions : « Je vous résiste pour Luttes et Rêves; il faut Les Luttes et tes Rêves... l’article tes n’est ])as indillérenl. Je dis Châtiments et Les Contemplations. . . » (L. B.vuthou, Impressions et Essais.)

(2) Cominuniqué par M. Lugène Planés.

(3) Dans la liste qu’il dresse sous le titre Peracta, Victor Hugo a soin de compter à part les vers faits pour Juliette ; il en trouve 842.

les deux lettres (|ii’elle lui grifloiiue le leudemaiu, elle u’en parle qu’une fuis, et rapidement, et comme par prétérition. De « beaux vers », c’est liieu sans doute : mais, pour Juliette, tous les vers de ^ ici or Iluo-o sont lieaux, et très beaux seulement ceux où, sans andiages ni symboles, il lui dit : « Je t’aime » ; une promenade à Bièvres, comme ce serait mieux !

« ...J’en reviens encore... à notre chère petite vallée, et à nos bois si charmants, .le voudrais y faire une excursion. Vos lieaux vers ont encore développé ce besoin davantage et je serais bien lieureuse de faire avec vous un nouvel état des lieux. . . »

Les changements, elle n’y croit pas, ou guère : si Victor Hugo n’a pas su tout retrouver, c’est c[u’il a mal cherché ;

« ...Je suis sûre cpie je retrouverais plus que toi tous les endroits où nous avons été si heureux. Aujourd’hui aurait été un bien beau jour pour cette expédition. Le soleil est beau et chaud. Quel dommage cjue vous ne soyez pas disposé ! Je vous assure pourtant que nous aurions très bien fait dans le paysage... (1) » (25 octobre).

Mais Victor Llugo, évidemment, ne voulait point accomplir encore ce pèlerinage à deux ; par suite de c{uel scrupule, ou de quel ralfinement de pudeur ? La Juliette de 1837 lui semblait-elle si différente de celle de 1835 ? Ou bien, dans ces lieux pour lui consacrés, n’admettait-il cjue le murmure intérieur de sa méditation et l’harmonie apaisée des choses ?...

Bientôt, la fin des beaux jours vint enlever à Juliette tout prétexte de lui rappeler sa promesse méconnue. « Voici la triste saison des affaires arrivée, écrit-elle le 31 octobre, c’est-à-dire le froid, la pluie, le vent, la neige. Il faut que

(1) Inédit.

l’amour l'oslo engourdi sous loul cida, eoiuuie la sève de l’arhre jusqu’au ])riuleiups proehaui... (I) » Avec le froid, tous les soucis l'evieuueut ; et plus cuisants cpie tous, ceux des dettes à payer, de l’argcut à gagner : « Hélas ! nous soiuiues pauvres comme Job (2) )), avoue tristemeut nue lettre du 29 octobre... Quelques jours plus tôt, dès le 26, les querelles aussi, étaient revenues, les tristes qiierelles que suscitaient les jalousies soudaines du dieu irrité ; « ...Si c’est un devoir, écrivait Juliette après l’apaisement de l’orage, si c’est un devoii' à une femme mariée de cacher et de nier les travers et les lidicules de l’homme dont elle porte le nom, c’est au moins une niaiserie et une duperie à la femme, maîtresse d’iiii amant ([u’elle peut changer, de laisser croire dans le monde qu’elle est la plus heureuse des femmes, quand, d’un moment à l’autre, sa conduite doit donner un démenti à ce mensonge. Au reste, j’ai pris avec vous et avec moi-même l’engagement de ne vous faire aucune menace, quel que soit le sentiment qui m’anime. Je tiens ma promesse, comme vous voyez ; je me contente de pleurer et de souffrir. C’est assez mon genre depuis <{ue j’ai le bonheur de vous aimer !... (3) » (jluelques heures et, à cette lettre offensée, succédait une lettre de repentir et d’adoration éperdue. A la lin de ce mois d’octolire, décidément, Olympio devait descendre de sa cime ; avec tous leurs tumultes, l’amour et la vie le ressaisissaient...

Chaijue année, .luliette, ohstinément, réclama de revoir sa vallée ; ehaipie année, ôhetor Hugo, ohstinément, refusa de l’y reconduire. En ESdo seulement, il céda : le 26 sejitemhre, Juliette et lui prirent, comme jadis, la diligence de Biè-

(1) Inédit.

(2) Idem.

(3) Idem.

vres, et, après avoir salué « leur » église, reinojitèrent à pied jusqu’aux Metz. Peiidaut ce pélei'iuage (l), Juliette employa toutes les puissances d’illusion que le cœur de la femme tient en réserve, à démentir les constatations mélancoliques de la Tristesse T OlijDipio : « Djen, écrivait-elle, à peine rentrée, s’est chargé de mettre un sceau sur tous les trésors d’amour cpie nous avons enfouis là : il nous les a gardés... »

Elle les énumère, et sa lettre, d’instinct, fait l’antithèse aux strophes du poète atrristé : c’est V Allégresse de Juliette : « Rien n’était changé en nous et autour de nous. C’était le même amour ardent, dévoué, doux et triste, dans nos cœurs. C’était le même soleil d’automne, et le même ciel sur nos têtes. C’était la même image dans le même cadre. J’aurais donné dix ans de ma vie pour être dix minutes seule dans cette maison c[ui, depuis onze ans, garde si pieusement notre souvenir... »

Elle aussi, elle voulut « tout revoir » : « ... Il m’a fallu faire des efforts surhumains pour ne pas accomplir des folies, devant cette jeune Elle C{ui nous montrait si indifféremment cette maison cjue j’aurais voulu acheter au prix de la moitié de ce c{ui me reste à vivre. Enfin, grâce à la profonde ignorance où elle était de nous, elle ne s’est doutée de rien, et nous avons pu emporter chacun une petite rehc{ue de notre bonheur passé (2). »

Du poète, trop enclin peut-être à accuser la nature, ou de la femme trop prompte à en exalter la fidélité, — cjui donc avait raison ?... Olympio seul a bien vu l’importance du problème que la fuite du temps et la soif du bonheur obligent

(1) Louis Guimbaud, Oavr. cilc, p. 83.

(2) Louis Guimbaud, Idem.

eliacun de nous à résomitr. Los mon us oliaiioomonl s siu venus en deux ans dans sa ohèic vallôo, poul-ôtr(‘ ]l los avait oxagôrés ; c’est ([u’ils synd)olisaient pour lui tous les outrages des ans. En vain le roinantisnie s’est tourné ^'ers la nature pour obtenir d’elle une contrefaçon d’éternité ; elle est fragile ; elle nous trahit ; avec Lamartine, Olympio le déplf)re. Ne lui reste-t-il donc qu’à se désespérer ?... Non ; puiscpi’il découvre dans le souvenir, par qui le passé revit et se transfigure, l’élément substantiel du bonheur :

Toutes les passions s’éloignent avec l’âge...

Mais toi, rien ne t’efface, amour, toi qui nous charmes...

C’est le sentiment c{u’un an après avoir lu la Tristesse cV Olympio, A. de Alusset développeia dans sa pure et confiante lamentation :

Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur...

A cette conclusion, virile et réconfortante, qui dresse l’homme vainqueur au-dessus des choses passagères, c’est toute son histoire sentimentale qui a poussé \ ictor Hugo. Sa femme, ainsi, n’est point tout à fait absente de la Tristesse (TOlympio : mil doute, cependant, que Juliette n’en soit la principale inspiratrice. Dans la petite maison des Metz, elle a prononcé en 1834, en 1835 elle a renouvelé son vocui de rédemption et de claustration amoureuse ; là, les deux amants ont, minute à minute, elfort par elTort, créé les souvenirs, non pas- seulement heureux, mais nobles, dont leur amour, pour vivre, avait besoin ; ainsi, lentement, s’est formée dans l’esprit du poète cette idée que, par le souvenir, l’homme domine l’hostilité des choses, et triomphe du

temps. Dès la liii de 1837, })eii de semaines après avoir conçu la Tristesse, il écrit à .lidiette : « ...Toujoin's nos deux cœurs pleins de tendresse et pleins d’extases ; et voilà cijuf ans ! Xütre amour est solide comme ce qin a vécu, et frais comme ce cpii vient de naître. 11 me send)le qu’un tel passé répond de l’avenir... (1) » Les aimées suivantes, il constate : « Autrefois, il n’y avait entre nous cpie l’avenir : maintenant il y a le passé, et quel passé cjue le tien, ma pauvre amie ! Cinq années d’amour, d’abnégation, de dévouement, de résignation et de courage... (2) » Ou encore : «... Nous avons beaucoup soulfert, nous avons beaucoup travaillé, nous avons fait lieaucoup d’efforts pour racheter aux yeux du bon Dieu ce qu’il y avait d’irrégulier dans notre bonheur, par ce qu’il y avait de saint dans notre amour. Aujourd’hui, il y a déjà tout un grand passé que nous pouvons nous rappeler, moi avec joie, toi avec orgueil... (3) »

En 1845, enfin, peu de mois avant de consentir le suprême pèlerinage à Bièvres, Olympio décerne, à lui en même temps qu’à elle, cet étonnant témoignage : «....Je veux que tu sois heureuse pour deux raisons, parce que tu es bénie de Dieu, parce que tu es aimée de moi. Oui, mon doux ange. Dieu là-haut, moi ici-bas : voilà tes deux appuis, tes deux amis, tes deux providences, les deux regards qui voient le fond de ta belle âme. Dieu et moi, nous savons tout ce que tu es, tout ce que tu vaux. Nous connaissons ta noblesse, ta grandeur, ta dignité, ta vertu, et nous te rendons tous deux justice, lui en te protégeant, moi en t’admirant... » Et puis, ce cri superbe : « ...Tu es vraiment une femme choisie : que peutil te manquer ?... (4) »

(1-2-3-4) Inédit.

Dieu — lui — elle ; entre eux trois la eliaîne d’or, la ehaîue iuagi(|ue du souvenir ; (|uel ])lus beau et plus logique alxni lisseuient ])Our la Tristesse (TOlympLO P Le souvenir, ([ui translig'iu’e le })assé, donne à l’iioinnie, dans l’amour heureux qui se eontinue, un avant-goût du paradis : en vieillissant, \detor Hugo le déelare pieusement à Juliette : « ...Le paradis doit se eonqioser de tous les amours retrouvés... (1848)... »

— « Rien ne peut rompre maintenant le lien de nos cœurs sur la terre et le lien de nos âmes dans le ciel. L’autre vie sera pour nous la continuation de celle-ci dans plus de lumière... (1849)

— L’amour, en naissant, ne voit que la vie ; l’amour qui dure voit l’éternité (1853) — Les années qui s’accumulent derrière nous font le piédestal de notre amour : plus il y en a, plus il grandit... Le jour où nous entrerons dans cette vie qu’on appelle la mort, notre chair tombera, et, avec la chair, les fautes, les taches, les ombres, les douleurs, et il ne restera que des âmes, ton âme, la mienne, mêlées, mariées, enlacées, amalgamées, confondues, faisant un seul rayon de l’œil de Dieu... (1855) )) (1)

Le souvenir, ainsi, ce n’est rien de plus que l’âme qui s’épure, et qui se survit. Et voilà, sur la fragilité des choses, sur les trahisons du temps, la revanche de l’homme et son suprême orgueil... D’avance, Victor Hugo, croyant aux compensations d’une autre vie, que la vie présente élabore, répond au morne désespoir de Leconte de Lisle, dans V Illusion Suprême, et à son gémissement :

Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel ?

(1) Inédit.

A cette apothéose du souvenir, ou sait que les générations C{ui suivirent ne s’associèrent pas. Leurs poètes dressèrent contre la mémoire un acte d’accusation aussi subtil que passionné ; c’est elle qu’ils décrétèrent de trahison. Au lieu de purifier le passé et de l’ennoblir, cette faculté insidieuse leur parut en exaspérer les souffrances, en gTandir et en renouveler les erreurs. Baudelaire gémit :

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans...

Verlaine :

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ?

Et Henri de Régnier souhaita l’oubli de .l’amour :

Car la forme, l’odeur et la beauté des choses

Sont les seuls souvenirs dont on ne souffre pas...

L’âme d’aujourd’hui est devenue plus complexe, en effet, plus nuancée, plus flexible et plus rétractile ; la mélancolie romantic[ue s’y prolonge en mille résonances discordantes ; mais y retrouve-t-on toujours ce goût de l’énergie et de l’action, cet optimisme obstiné que dissimulaient mal

les lanieiilalions ol les pleurs de nos plus grands aïeux ?...

('/est à (pioi l’on peut lélléelnr en se confiant, par un hel après-midi d’été, à la route étroite (pu, parmi l’ombre et la ^'erdnrc, siniie au dessus de la rivière de Bièvres. Dans la vallee, au milieu du liourg, « l’hundile église » ouvre toujours son « cintre surliaissé » à la méditation du promeneur ; plus loin, à liane de coteau, le cliilTrc du vieux Bertin s’enlace encore à la grille du domaine des Roches : si la demeure a été modifiée, du moins sulisiste intact, avec le caprice de ses allées profondes, avec la fraîcheur de son étang et le mystère de ses hos- <[uets, le parc qui vit méditer le poète, soupirer sa femme, et jouer ses cpiatre enfants, le parc où Juliette olficiellement du moins, ne fut point admise ; quelques pèlerins pri^alégiés durent, naguère, à une obligeante courtoisie, de pouvoir y attarder leurs pas (I).

Sur le plateau en lin, la modeste maison des iMetz est debout, à la croisée des deux routes. Une main pieuse apposa, voilà treize ans, eontre l’un de ses murs d’angle, une plaque où se lisent le nom du poète, et deux de ses strophes (2) ; mais, hélas ! les orties foisonnent au bord du petit jardin ; des ronces obstruent les allées : sur la façade, où s'accroche une maigre vigne, un volet pend et grince au gond rouillé. La porte

(1) M'"® Barbet-Massin, propriétaire actuelle du domaine des Itoches, voudra bien agréer ici les remerciements de l’un des promeneurs.

(2) Voici le texte de l’inscription :

Victor Hugo

<i habité cette maison en 1835.

Deux ans après, se souuenant de ce séjour, il écrivit la Tristesse d’Olympio.

D’autres vont maintenant passer où nous passâmes, etc...

On peut regretter (|u’il ne soit i)oint fait mention du premier séjour de 1834.

reste elose... Faut-il le regretter ?... Deux ombres sont là, murmurantes, enlacées, deux ombres transfigurées qui glissent sur la route, ([iii planent au-dessus des talus, qui emplissent le tranquille paysage...

Sortilèges des beaux vers ! Prestiges du souvenir ! N’estil point vrai que par vous triomphe la fragilité de riiomme, fjue votre cbarme vainc les trahisons des choses, et qu’en de rares minutes — ô miracle ! — vous suspendez le temps ?

PETITE DISSERTATION COMPLÉMENTAIRE SUR DEUX OU TROIS DATES DMJNE CHRONOLOGIE AMOUREUSE

On a cru et imprimé jusqu’ici que la passion de Victor Hugo pour Juliette Drouet a couvé près de neuf mois sous la cendre des scrupules et des hésitations : leur première rencontre remonterait en effet au 26 mai 1832. Mais il convient, pour fixer cette date, de s’en rapporter à ce fragment inédit d’une lettre de V. Hugo écrite le 31 décembre 1854; «...Je repasse en ce moment dans ma mémoire nos doux commencements. Il y aura, après-demain 2 janvier, vingt-deux ans que je te vis pour la première fois. Te le rappelles-tu ? Depuis ce moment-là, c’est le 2 janvier (et non le l®r) que commence pour moi l’année, je dis plus ; la vie. Le 2 janvier, notre premier regard, le 17 février, notre premier baiser. Depuis ces deux jours-là, ta beauté rayonne sur ma vie, et ton âme sur ma mort. Je t’aime. » — Ce texte paraît bien formel. La première rencontre, sur laquelle il ne donne pas de détails, eut lieu le 2 janvier 1833 ; elle se produisit au cours d’un bal d’artistes : et le poète en a fixé le souvenir, dans la pièce XI I des Voix Intérieures, qu’il a datée : « 26 mai 1837 », et qu’il écrivit, en effet, ce jour-là, pour Juliette, sur le Livre de V Anniversaire :

Tu ne l’avais pas vue encor : ce fut un soir,

A l’heure où dans le ciel les astres se font voir,

Qu'elle apparut soudain à tes yeux, fraîche et belle.

Dans un lieu radieux (pii rayonuail moins (pi elle.

Ses cheveux pétillaient de mille diamants.

Un orchestre Iremhlail à tous .ses mouvements.

Tandis (pi elle enivrait la foule haletante.

Blanche avec des yeux noirs, feiine, grande, éelatanle.

Tout en elle était feu (pii brûle, ardeur gui ril...

Cependanl, on a donné coinnuinémenl, comme date de la ])remière rencontre, le 2() mai 1832. La confusion, pour le mois, s’explicjue par la date inscrite an Livre de l' Anniversaire ; l’erreur sur l’année s’expliquerait peut être par une erreur de lecture ?...

Un prol)lème beaucoup plus délicat se pose au sujet de la première nuit que les amants eurent la liberté de passer, tout entière, ensemble et qu'ils considérèrent, ensuite, comme le point de départ de l’ère mystique où l’amour les avait fait entrer. Il est à peu près admis aujourd’hui qu’en célébrant cet anniver.saire intime, ils se sont constamment trompés sur sa date : leur « première nuit », explique-t-on, fut celle du mardi It) (mardi gras) au mercredi 20 février 1833; ils ont cru qu’elle avait été celle du samedi 16 au dimanche 17. Cette affirmation s’appuie principalement sur une page que Victor Hugo écrivit pour Juliette, au Livre de l'Anniversaire, dans la nuit du 17 au 18 février 1841 (page publiée par M. Léon Séché dans la Revue de Paris dn U) février 1903) :

«T’en souviens-tu, ma bien-aimée ? notre première nuit, c’était une nuit de carnaval, la nuit du mardi-gras de 1833. On donnait, je ne sais dans quel théâtre, je ne sais quel bal où nous devions aller tous les deux... Ta petite chambre était pleine d’un adorable silence. Au dehors, nous entendions Paris rire et chanter et les masques passer avec de grands cris... N’oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a changé ta vie. Cette nuit du 17 février 1833 a été un symlmle et comme une ligure de la grande et solennelle chose qui s’accomplissait en toi. Cette nuit-là, tu as laissé au dehors, loin de toi, le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans le mystère, dans la solitude et dans l’amour. » Dans ce texte, la fusion apparaît bien

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iieUo eiUre le souvenir de la fêle — mardi gras — el le souvenir de la date -- miil du K) au 17 février {)rise pour celle du 19 au 20...

iNlème aflirmalioii dans lechapilre des où V. Hugo, conlanl

le mariage de Marins el de Coselle, évocpie discrèlemenl (comme îl semble bien (lu'on ail négligé de le remarquer) le souvenir de son union secrète avec Julielle : « ...La nuil du 16 au 17 février 1833 fui une nuil bénie. Elle euL au-dessus de son ombre le ciel ouvert. Ce fui la nuit de noces de Marins el de Coselle... Or, nous notons ce détail pour la ])ure satisfaction d’être exact, il se trouva que le 16 était un mardi gras... Il pleuvait ce jour-là... » (Cinquième partie. VI, 1).

Deux lettres, l’ime de Victor Hugo, l’autre de .Julielle semblent contirmer la persistance en leur souvenir, de cette curieuse méprise. Le 20 février 1849, jour de mardi gras, V. Hugo écrit : « ...Je n’oublierai jamais cette matinée où je sortis de chez toi, le cœur ébloui. Le jour naissait. Il pleuvait à verse ; les masques, déguenillés et souillés de boue, descendaient de la Courlille avec de grands cris et inondaient le boulevard du Temple. Ils étaient ivres et moi aussi, eux de vin, moi d’amour. A travers leurs hurlements, j’entendais un chant que j’avais dans le cœur... O matinée glaciale et pluvieuse dans le ciel, radieuse et ardente dans mon âme !... (Louis B.\rthüu, Les Amours d’un Poète, p. 301).

Un autre mardi gras, 24 février 1852, Juliette écrivait, « de Bruxelles, quatre heures et demie du matin » : « Bonjour, mon Victor adoré,... c’est encore aujourd’hui jour anniversaire, sinon par la date, au moins par le jour de fête... Au nom de cette radieuse nuit qui rayonne sur toute ma vie, je te pardonne et je te bénis. Je suis si émue dans ce moment-ci, en pensant à cette première nuit où je me suis donnée à toi tout entière, que ma main tremble au point de ne pouvoir pas tenir ma plume... Cher adoré, il y a dix neuf ans, à pareil jour, tu sortais de mes bras pour la première fois... » (Louis Guimbaud ouvr. cité, p. 420). Enfin, M. Louis Barthou indique (ouvr. cité, noie à la .page 134) que « la lettre d’invitation au bal où les deux amants n’allèrent pas » « a été gardée » : le bal eut lieu le 19 février, au théâtre du Gymnase...

A tant de précisions, M. A. Boghaert-Vaché a récemment ajouté une

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