‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 103 sur 197 · CHAPITRE CGCIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CGCIX

Un clou ne chasse pas Vautre.

Rien ne fait voir les caractères de mon père et de mon oncle Tobie sous un point de vue plus plaisant que leurs différentes manières d'agir dans les mêmes accidents. J'appelle l'amour accident et non pas malheur, dans l'opinion où l'on sait que je suis qu'il rend toujours le cœur de l'homme meilleur. Grand Dieu ! comment devait être le cœur de mon oncle Tobie quand il était amoureux, étant déjà si parfaitement bou quand il ne l'était pas?

Mon père, comme il parait par quelques-uns des papiers qu'il a laissés, était très-sujet il cette passion avant son mariage. Mais c'était toujours avec une sorte d'impatience orii?inale, et même un peu acide; et, quand Vaccident lui arrivait, au lieu de s'y soumettre en bon chrétien, il enrageait, se démenait, tapait des pietls.

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taisait \o dialjle à ffuatrc, et écrivait contre Vobjet de sa passion la diatribe la plus amère dont il pût s'aviser J'en ai retrouvé une en vers, qui s'adresse à je ne sais quel œil qui avait troublé son repos pendant' deux ou trois nuits. Dans le premier transport de son ressentiment, voici comment il commence :

.Maudit (fiil qiio do.nfer confonde !

Œil né pour le maliieur du monde!

Oui met les fjens en pire état Que païen, Turc ou jenégat!...

En un mot, tout le temps que durait le paroxysme, mon père n'avait à la bouche qu'injures, qu'imprécations, et presque des malédictions. Seulement il était trop impétueux pour suivre la méthode d'Ernulphe, pour suivre même sa réserve. Mon père, qui était de l'esprit le plus intolérant, ne se contentait pas de maudire sans exception tout ce qui sous le ciel pouvait entretenir ou exciter son amour : jamais il n'achevait sa litanie de malédictions sans se maudire lui-même à son tour, comme un des fous et des imbéciles les plus fieffés, disait-il, qui eiit jamais été lâché dans le monde.

Mon oncle Tobie, au contraire, prit le tout comme un agneau ; il s'assit tranquillement, et laissa le poison travailler dans ses veines sans résistance. Dans les douleurs les plus aiguës de sa blessure (comme au temps de celle qu'il avait reçue dans l'aine), il ne lui échappa pas une expression chagrine ou de mécontentement; il ne s'en prit ni au ciel ni à la terre ; il ne pensa ni ne parla mal de qui que ce soit. Pensif et solitaire, il s'assit, sa pipe à la bouche, les yeux fixés sur sa jambe boiteuse, poussant de temps à autre quelque

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soupir sentimental, qui, mêlé avec les bouffées de tabac, ne pouvait incommoder personne.

Je \e répète, il prit le tout comme un agneau.

A la vérité, il commit d'abord une méprise. Le matin de cette journée, il avait monté à cheval avec mon père, pour tâcher de sauver un petit bois charmant, que le doyen et le chapitre de Shandy faisaient abattre pour en donner le profit aux pauvres (d'esprit, certainement, car l'argent en fut partagé entre le doyen et les chanoines). Ledit bois se trouvait en vue de la maison de mon oncle ïobie, et lui était du plus grand secours pour sa description de la bataille de Wynnendale : aussi avait-il couru avec empressement pour le sauver.

11 avait été au grand trot, sur un cheval dur, avec une selle incommode. Bref, il était arrivé que la partie séreuse du sang avait pénétré entre cuir et chair, et avait causé un apostème aux pays bas de mon oncle Tobie. Lorsque ce clou (car c'en était un) commença à pousser, mon oncle Tobie qui avait peu d'expérience en amour, se persuada que c'était là un des symptômes et une des parties constituantes de sa passion ; mais l'apostème venant à crever, et l'amour restant le même, mon oncle Tobie comprit que sa blessure n'était pas blessure superhcielle, et qu'elle avait pénétré jus(|u'à son cœur.

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