CHAPITRE CCXXI
Campagne de mon oncle Tobie.
Si le lecteur n'a pas l'idée la plus parfaite de ce demiarpent de terre qui se trouvait au fond du jardin potager de mon oncle Tobie, et qui fut pour lui le théâtre de tant d'heures délicieuses, je déclare que c'est entièrement la faute de son imagination et non pas la mienne. Je suis certain d'en avoir donné une description si exacte, que j'en avais presque honte.
Un jour, dans ses moments de loisir, le Destin s'amusait à regarder dans le vaste dépôt où sont inscrits tous les événements des temps futurs. En jetant les yeux sur un gros livre relié en fer, il vit à quels grands projets était destiné ce petit coin de terre qui devait être un jour le boulingrin de mon oncle Tobie. Il fit aussitôt signe à la Nature ; c'en fut assez. La Nature y répandit une demi-pelletée de ses engrais les plus doux, auxquels elle joignit justement assez d'argile pour conserver la forme des angles et de tous les points saillants, et on même temps trop peu pour que la terre pût coller à la bêche et rendre le théâtre de tant de gloire impraticable par le mauvais temps.
Quand mon oncle Tobie se retira à la campagne, il y porta, comme on a pu voir, les plans de presque toutes les place fortifiées d'Italie et de Flandre. Ainsi, devant quelque ville que Marlborough ou les alliés allassent se placer, ils y trouvaient mon oncle Tobie tout préparé.
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Et voici quelle était sa méthode; elle paraîtra au lecteur la plus simple du monde.
Tout aussitôt qu'une ville était investie, plus tôt même si le projet était connu, mon oncle Tobie prenait son plan; et, au moyen d'une échelle, il lui était facile de l'adapter à la grandeur exacte de son boulingrin. Il s'agissait ensuite de transporter les lignes du papier sur le terrain; c'est ce qui s'exécutait au moyen d'un gros peloton de ficelle et d'un certain nombre de petits piquets que l'on enfonçait en terre à tous les angles saillants et rentrants. Ensuite, prenant le profd de la place et de ses ouvrages pour déterminer la profondeur et l'inclinaison des fossés, le talus du glacis et la hauteur précise de toutes les banquettes, parapets, etc., mon oncle Tobie mettait le caporal à l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivait tranquillement.
La nature du sol, la nature de l'ouvrage lui-même^ et par-dessus tout l'excellente nature de mon oncle Tobie^ assis près du caporal du matin au ;soir, et causant familièrement avec lui sur les faits du temps passé, tout cela réduisait le travail à n'en avoir presque que le nom.
Dès que la place était ainsi achevée et mise en un état de défense convenable, elle était investie, et mon oncle Tobie, aidé du caporal, commençait à ouvrir la première parallèle. De grâce, qu'on ne vienne pas m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne vienne pas me dire que j'ai fait occuper tout le terrain par le corps de la place et de ses ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour cette première parallèle qui ne doit s'ouvrir qu'à trois cents toises au moins du corps principal de la place ! Ne reste-t-il pas à mon oncle Tobie tout son potager adjacent? C'est là, et ordinairement entre deux planches de choux, qu'il établissait ses secondes
et troisièmes parallèles. Je considérerai tout au long les avantages et les inconvénients de cette méthode quand j'écrirai plus en détail l'histoire des campagnes de mon oncle Tobie et du caporal, dont ceci n'est, à proprement parler, qu'un extrait; et ce seul examen occupera au moins trois pages. On peut juger par là de l'importance et de l'étendue des campagnes elles-mêmes. Aussi, j'appréhende que ce ne soit en quelque sorte les profaner que d'en donner, comme j'en fais, des lambeaux, dans un ouvrage aussi frivole que celui-ci; ne vaudrait-il pas cent fois mieux les faire imprimer à part? J'y songerai; et, en attendant, reprenons notre esquisse.