CHAPITRE GCXXII
Il se met dans ses meubles.
Aussitôt, dis-je, que la ville était ainsi achevée, avec tous ses ouvrages, mon oncle Tobie et le caporal Trim commençaient à ouvrir leur première parallèle, non pas au hasard, ni suivant leur caprice; mais des mêmes points et des mêmes distances que les alliés avaient commencé les leurs. Ils réglaient leurs approches et leurs attaques sur les détails que mon oncle Tobie recevait par la voie des journaux; et, pendant toute la durée du siège, il suivait les alliés pas à pas.
Le duc de Marlborough établissait-il un logement, mon oncle Tobie établissait un logement aussi. Le front d'un bastion était-il renversé, ou une défense ruinée, le caporal prenait sa pioche et en faisait autant. C'est ainsi que, gagnant sans cesse du terrain, ils se rendaient sucsivement maîtres de tous les ouvrages, jus(iu'à ce (ju'enlin la place tombât entre leurs mains.
OÙ sont-ils ces honiincs rares, ces bons cœurs que le i)onheur des autres rend heureux? Je les invite à me suivre derrière la haie d'épine du l^oulingrin de mon oncle Tobie. La poste est arrivée; il a reçu la gazette : la brèche est praticalile ;[\c duc de Marlborough va tenter l'assaut. Mon oncle Tobie et le caporal paraissent. Avec quelle ardeur ils s'avancent, l'un avec la gazette à la main, l'autre avec la bêche sur l'épaule! Quel triomphe modeste se glisse dans les regards de mon oncle Tobie au moment qu'il monte sur les remparts! ([uel excès de plaisir brille dans ses yeux lorsque, debout devant le caporal, l'animant de la voix et du geste, il lui relit dix fois le paragraphe, de crainte que la brèche ne soit d'un pouce trop large ou trop étroite! Mais, dieux ! la chamade est battue ; mon oncle Tobie s'élance sur la brèche, soutenu du caporal : le caporal lui-même s'avance les drapeaux à la main ; il les arbore sur les remparts. Quel moment! quel délice! ciel! terre! mer! mais à quoi servent les apostrophes? avec tous les éléments, on ne parviendra jamais à composer une liqueur aussi enivrante.
C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases répétées, c'est dans cette route délicieuse que mon oncle Tobie et le caporal passèrent les plus douces années de leur vie. Si ([uelquefois leur bonheur était troublé par le vent d'ouest qui, venant à souffler une semaine de suite, retardait la malle de Flandre et tenait mon oncle Tobie à la torture, c'était encore la torture du bonheur. C'est ainsi, dis-je, que, pendant longues années et chaque année de ces années, et chaque mois de chaque année, mon oncle Tobie et Tri m s'exercèrent dans l'art des sièges ; variant sans cesse leurs plaisirs par de nouvelles inventions, s'excitant à Tenvi à de nouveaux moyens îi 3
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de perfection, et trouvant dans eliaciine de leurs découvertes une nouvelle source de délices.
La première campagne s'exécuta du commencement à la lin suivant la méthode simple et facile que j'ai rapportée.
Dans la seconde ^^ampagne, qui fut celle où mon oncle Tobie prit Liège et Ruremonde, il se décida à faire la dépense de quatre beaux ponts-levis, de deux [descpiels j*ai donné une description si exacte dans la première partie de cet ouvrage.
Tout à la fin de la même année, il ajouta deux portes . avec des herses. (Ces dernières furent dans la suite remplacées par des orgues, comme préférables aux herses.) Et vers Noël de cette même année, mon oncle Tobie, ({ui avait coutume de se donner un habit complet à cette époque, préféra de se refuser cette dépense et de traiter pour une belle guérite.
Il y avait dans le boulingrin une espèce de petite esplanade que mon oncle Tobie s'était ménagée entre la naissance du glacis et le coin de la haie d'ifs : c'est là (pi'il tenait ses conseils de guerre avec le caporal. La guérite fut placée au coin de la haie d'ifs, et devait servir de retraite en cas de pluie.
Les ponts-levis, les portes, la guérite, tout fut peint en blanc et à trois couches pendant le prinienqis suivant; ce qui mit mon oncle Tobie en état d'entrer en canq)agne avec la plus grande splendeur.
Mon père disait souvent à Yorick ([ue si, dans toute l'Europe, tout autre que mon oncle Tobie se lut avisé d'une chose pareille, on l'aurait regardée connue une des Scitires les plus anières et les plus rallinées de la manière fanfaroime dont Louis XiV, au commencement de la guerre, mais principalement cette même année,
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était outré en campai^iic. « Mais, ajoula'it mou pcro, luoji t'ivrc Tobic ! il n'est pas dans sa nature d'insulter (|m ([ue ce soit. Rare et excellent lionune! » Uevenons à ses campagnes.