‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 163 sur 197 · LE MARI · texte numérisé non relu

LE MARI

PARIS

J'avais compté vingt pulsations, et j'allais continuer jusqu'à quarante, lorsque le mari arrivant à l'improviste du fond de l'arrière-boutique, dérangea un peu mon calcul.

« Ce n'est rien, dit-elle, c'est mon mari. Alors, je me remis à compter.

— Monsieur a eu la bonté, en passant près de chez nous, dit-elle, de se donner la peine de me tâter le pouls. »

Le mari aussitôt tira son chapeau, et me taisant une profonde révérence, me dit que je lui faisais beaucoup d'honneur, puis remit son chapeau et sortit.

(f Bon Dieu ! me dis-je à moi-même , est-il bien possible que ce soit là le mari de cette femme? »

Quelques personnes connaissent sans doute le motif de cette exclamation, mais elles doivent me pardonner d'en offrir l'explication à ceux qui ne le pénètrent point encore.

A Londres, un marchand et son épouse sont presque à la lettre mêmes os et même chair. Les divers talents, tant de l'esprit que du corps, se produisent en eux alternativement sur le pied de la plus parfaite parité, avec autant d'intimité dans les rapprochements et d'harmonie dans les consonnances qu'il en puisse régner entre un homme et son épouse.

A Paris, au contraire, on trouverait difficilement deux espèces d'êtres plus différents, quant à leurs

attributions. La puissance executive et même législative du comptoir n'étant point dans les mains du mari, on l'y aperçoit rarement. Une chambre isolée, au fond de l'arrière-boutique, fait son domaine : il y vit en bonnet de nuit, loin du commerce social, espèce de sauvage solitaire, et tel que la nature l'a enfanté.

Le génie de ce peuple, qui n'a plus rien de salique, si ce n'est son gouvernement, a remis aux femmes toutes les fonctions actives d'une boutique, et même de plusieurs autres départements. Celles-ci se trouvant, du matin jusqu'au soir, en contact commercial avec les pratiques de tous rangs et de tous étages, sont alors comme ces cailloux, jadis raboteux, qui, par les secousses qu'on leur donne, par ces froissements répétés qu'ils éprouvent entre les deux toiles d'un sac, perdent leurs aspérités anguleuses, s'arrondissent en s'émoussant, et prennent enfin le poli du diamant ; tandis que monsieur le mari reste toujours à peine dégrossi, tel que la pierre qui est sous vos pieds.

Homme ! il n'est pas bon que tu sois seul. Oli ! bien certainement tu es destiné à la vie sociale, au doux commerce des prévenances. Les perfections diverses qui en dérivent, et que notre nature comporte, sont à la fois mes arguments et mes preuves.

« Eh bien ! monsieur, comment bat mon pouls ? me dit-elle.

— Avec toute la douceur, lui dis-je en jetant sur ses yeux un regard paisible, toute la bénignité que j'en devais attendre. »

Elle allait probablement me dire quelque chose d'honnête en revanche, mais le garçon arriva dans la boutique avec le paquet de gants.

« A propos, dis-je, il m'en faut une couple de paires. »

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