LES GANTS
PARIS
La charmante grisette se leva de sa chaise, se rendit à son comptoir, et atteignit un paquet de gants qu'elle délia. Je m'approchai en face d'elle pour les voir, ils étaient trop larges; la belle marchande les mesurait l'un après l'autre sur le revers de ma main, pour ne point en altérer les dimensions ; elle me pria d'en essayer une paire qui lui parut plus étroite; elle en tenait un ouvert, ma main y glissa sans effort.
« Cela va bien, lui dis-je en secouant un peu la tète. . — Non, » me dit-elle en faisant le même signe.
Il y a certains regards, assaisonnés d'adresse et de naturel, oii la bouffonnerie et la raison, la gravité et la folie se trouvent si intimement mélangés, que tous les idiomes de Babel seraient insuffisants pour exprimer cette combinaison. Communiqués et saisis au même moment, et avec la même rapidité, vous ne pouvez dire quel parti a électrisé l'autrcî, a fourni la nuance la moins sage; c'est même une recherche qu'il faut abandonner aux éplucheurs de mots, aux écrivains verbeux de profession, pour qu'ils y adaptent leurs commentaires. Vous saurez seulement, et cela suffit pour le moment, que les gants ne m'allaient pas bien. Nous croisâmes nos mains dans nos bras pour nous appuyer sur le comptoir; il était étroit, et le paquet de gants placé entre nous occupait seul tout l'ijitervalle.
La jolie marchande y jetait parfois les yeux, puis de côté vers la fenêtre, les ramenait de nouveau sur les g-ants, puis les fixait sur moi. J'imitais en tout son exemple, mes regards se portaient des gants sur la fenêtre, retombaient sur les gants, puis se fixaient sur elle; et ainsi de 'suite par alternative.
Mais ce n'était point sans perdre du terrain dans chaque escamourche. Ses yeux noirs, ses vives prunelles dardaient leurs œillades longues et soyeuses, avec une force si insinuante, une si douce pénétration qu'elles passaient jusqu'à mon cœur, jusqu'à mes entrailles. Cela peut paraître étrange, mais au moment où j'écris, je ressens presque encore leur impression.
« Peu importe après tout, »* me dis-je en saisissant brusquement les deux paires les plus proches de moi et les mettant dans ma poche.
Je m'aperçus que ma jolie marchande n'usait aucunement de son avantage; elle eût pu me surfaire ses gants au moins d'une livre. Oui, j'eusse désiré qu'elle m'eût demandé une livre de plus que leur valeur. Je cherchais dans ma tête le moyen de lui en faire naître l'idée.
« Pensez-vous, me dit-elle en se méprenant sur le sens de mon embarras, que je pusse exiger un sou de trop d'un étranger? D'un étranger surtout qui m'a fait l'honneur de s'en rapporter à moi pour des gants qu'il achète, bien plus par politesse que par besoin? M'en croyez-vous capable?
— Non, en vérité, lui dis-je, mais cependant vous m'eussiez fait plaisir. »
Je comptai mon argent, pièce par pièce, dans sa main; puis avec une salutation plus respectueuse
VOYAGE SENTIMENTAL 3^i3
qu'on n'en t'ait ordinairement à l'épouse d'un marcliand, je pris congé d'elle, et sortis accompagné du garçon de boutique, avec son paquet de gants.