‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 166 sur 197 · LE NAIN · texte numérisé non relu

LE NAIN

PA R I s.

La remarque que je vais vous livrer n'a peut-être jamais été faite en ce monde, si ce n'est par une personne que je nonnnerai probablement dans ce chapitre.

Nulle préoccupation antérieure ne m'avait préparé à la l'aire; elle ne me vint qu'au moment où, jetant un coup d'œil par terre, je fus frappé de l'aflluence des objets qui me l'ont fournie.

Je veux parler de cet inexplicable plaisir qu'a pris la nature à former, en se jouant, un si grand nombre de nains. Il est indubitable que, dans tous les coins du globe, elle s'amuse ainsi aux dépens de notre pauvre espèce ; mais c'est à Paris surtout que ses amusements ne Unissent pas : la bonne déesse y semble presque aussi bouffonne qu'elle est sage.

Comme cette idée m'a suivi hors de l'enceinte de rOpéra-Comique, il m'est souvent arrivé de toiser de l'œil les gens qui passaient dans la rue. Quelle triste application de mes principes, surtout lorsqu'elle se faisait sur une taille courte, un visage basané, un nez long, des yeux vifs, des dents blanches, une mâchoire proéminente! Quel déplorable spectacle de voir tant de malheureux tirés par la force des accidents de leur classe naturelle, et jetés dans une catégorie qui n'était point la leur; je l'écris avec douleur, sur trois hommes : un pygmée! L'un par sa tête rachitique sur des épaules convexes , l'autre par ses jambes courbées avec difformité, ceux-ci arrêtés dans leur sève de six à sept ans, et fixés au tiers de leur accroissement par la main même de la nature ; ceux-là enfin doués de toutes leurs perfections naturelles, mais condamnés, comme le premier nain, à ne jamais grandir au delà des développements précoces de leur maturité.

Laissons le voyageur médecin attribuer ces tristes résultats aux bandages et aux ligatures inventés par la sottise, et le voyageur vaporeux à la privation de l'air libre ; laissons, dis-je, le voyageur curieux s'occu-

per de corroborer sou système en mesui ant la hauteur des maisons, comparée avec la petitesse des rues ; calculer combien de pieds cubes d'air peuvent suffire à nombre d'honnêtes bourgeois de Paris, perchés à leur sixième ou septième étage, pour boire, manger et dormir avec toute leur famille ; pour moi, je me contenterai de rappeler que M. Shandy l'aîné, qui ne voyait jamais les choses comme tout le monde, raisonnant un soir avec nous sur cette matière, il nous assura que nos enfants, comme ceux des autres animaux, peuvent atteindre presque toutes les tailles ordinaires, pourvu qu'ils arrivent en ce monde dans une projection droite « Mais ce qui est malheureux pour les citoyens de Paris, ajouta-t-il, c'est que les cages où ils se juchent sont tellement étroites, qu'ils n'ont pas même assez d'espace pour faire les leurs : car je n'appelle point cela faire quelque chose, puisque c'est réellement faire des riens : que dis-je, des riens? continua-t-il en creusant encore plus son propre argument; je soutiens que c'est pis que tout cela; lorsque après vingt ou vingt-cinq ans des plus tendres soins, après avoir prodigué les aliments les plus succulents, vous n'avez réussi qu'à élever une bamboche haute comme ma jambe. » Il est bon d'observer que M. Shandy étant lui-même d'une très-courte stature, je n'avais rien à lui répondre. On ne pouvait rien ajouter de plus expressif sur cette matière.

Au surplus, il ne s'agit point ici de raisonnements, je laisserai volontiers la question en l'état où je l'ai trouvée; il s'agit, et cela me suffit, d'une vérité de fait que Ton peut vérifier dans toutes les ruelles de Paris.

Un jour je' traversais celle qui conduit du Carrousel

au l^ikiis-Royal; j'observai un petit garçon qui se trouvait embarrassé pour sauter le ruisseau qui la traverse dans son milieu, je le pris par la main et lui aidai à le Iranehir; en me détournant ensuite pour le regarder, j'aperçus une figure de quarante ans. « N'y pensons plus, dis-je en moi-même, quelque bonne âme me rendra peut-être le même service quand j'aurai quatrevingt-dix ans. »

J'ai toujours senti en moi les douces impulsions de la pitié pour cette portion oblitérée de notre espèce, privée à la fois de cette force et de cette stature qui donnent de la consistance dans le monde. Je ne puis supporter de voir un de ces individus disgraciés exposé à des parallèles humiliants. Tel fut cependant le spectacle révoltant qui choqua ma vue au-dessous de notre loge, au moment où je pris place à côté de mon vieil officier français.

Entre l'extrémité de l'orchestre et le premier rang de loges, on a pratiqué une petite esplanade vide, oii, lorsque la salle est très-pleine, des spectateurs de tout rang viennent se réfugier. Quoique vous y restiez debout comme au parterre, vous y payez cependant le même prix qu'à l'orchestre. Un pauvre petit être de cette espèce peu imposante s'était hissé de son mieux sur cette malheureuse estrade; mais il y était entouré de spectateurs de deux pieds et demi plus hauts^que lui. La soirée était chaude, et le nain souffrait excessivement de cette réunion de circonstances ; mais ce qui l'incommodait le plus, c'était un Allemand épais, de sept pieds de haut, ou à peu près, qui l'ombrageait de toute sa corpulence, sans lui laisser la moindre issue ■pour voir le théâtre ou seulement les acteurs ; le pauvre nain n'épargnait cependant aucune peine pour se mén 20

nager une espèce de lucarne qui lui permît d'étendre sa vue devant lui. Une légère ouverture, pratiquée entre le coude et les hanches de l'Allemand, eût suffi à son ambition ; il tenta d'abord d'un côté, puis essaya de l'autre sans rien obtenir. L'Allemand persistait dans sa contenance imperturbable et la moins accommodante que vous puissiez vous peindre ; le nain eût été placé aussi à son aise au fond du puits le plus profond de Paris ; il risqua toutefois d'atteindre avec sa main jusqu'au coude de l'Allemand, et le tirant avec civilité par la manche, il lui peignit sa détresse. Celuici, détournant la tête, se contenta de le regarder à peu près comme Goliath regarda le jeune David, et se remit impitoyablement dans sa posture.

Je prenais en ce moment une prise de tabac dans la petite boîte de corne de mon franciscain. « Comme ton cœur plein d'humanité et de douceur, ô mon pauvre moine, comme ton âme compatissante et résignée se fût ouverte à la plainte de cet infortuné! »

Le vieil officier français, me voyant élever les yeux, au ciel avec émotion comme je faisais cette apostrophe, me pria de lui dire ce dont il s'agissait ; je le mis au fait en trois mots en lui faisant sentir ce que ce procédé avait d'inhumain.

Cependant le nain était poussé à bout, et, dans ses premiers transports (qui, comme on sait, se trouvent rarement dirigés par la raison), il avait menacé l'Allemand de lui rogner sa longue queue avec son couteau. L'Allemand lui avait répondu avec sang-froid qu'il en était bien le maître, s'il pouvait y atteindre.

Une injustice commise contre n'importe qui, dès qu*on l'envenime encore par l'insulte, ne manque jamais de mettre dans le parti de celui qu'on outnige

toutes les personnes qui ont de la sensibilité; pour moi, j'étais indigné, j'étais homme à m'élancer de la loge pour obtenir justice en faveur de l'opprimé, ou venger son injure; mais c'est ce que mon vieil officier français opéra sur-le-cliamp sans bruit et sans confusion ; il se pencha tant soit peu hors de la loge, lit un signe de tête à la sentinelle en lui montrant du doigt la place où il devait ramener l'ordre. La sentinelle se frayant un chemin, il ne fut pas besoin de lui en dire bien long, la chose parlait assez d'elle-même; elle fit avec son mousquet signe à l'Allemand de se reculer, et prenant le pauvre nain par la main, il se trouva dégagé et placé sur le devant.

« Bien fait! m'écriai-je en frappant des mains, noblement fait !

— Cependant, me dit mon vieil officier, vous ne souffririez point une semblable police en Angleterre.

— Oh! en Angleterre, mon cher monsieur, lui dis-je, elle ne serait pas nécessaire ; nous sommes assis et rassis tout à notre aise. »

Le vieil officier français m'eût réconcilié avec moimême, si ma sérénité eût été plus troublée, en me faisant observer que je venais de lâcher un bon mot et comme un bon mot à Paris vaut toujours son prix, il me présenta une prise de tabac.

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