LE PRISONNIER
PARIS
L'idée de ce pauvre oiseau se débattant dans sa cage me suivit dans ma chambre. Je m'aseis près de ma table ; et, appuyant ma tête sur ma main, je m'occupai vivement à me représenter toutes les mi-
sères d'une prison ; j'étais pour cela dans une excellente disposition d'esprit, et je donnai toute carrière à mon imagination.
J'allais commencer à passer en revue ces millions d'hommes échappés des mains du même créateur que moi, qui n'attendent pourtant d'autre héritage que la servitude. Cette peinture était touchante, mais je trouvais impossible de la rapprocher à deux pas de moi. Cette multitude de groupes attristés ne servait d'ailleurs qu'à me distraire.
Je me figurai seulement un simple prisonnier; je le plaçai d'abord bien enfermé au sommet de son donjon, et le contemplant ensuite à la faveur du crépuscule de sa porte grillée, je me mis à le dessiner.
Je voyais ces membres livides, ce corps à moitié décharné, flétri dans les angoisses de l'attente et de la réclusion. Je sentais déjà moi-même ce que c'est que cette défaillance du cœur, cette agonie résultante d'une espérance toujours vaine, toujours trompée. En regardant de plus près, j'apercevais la lièvre et la pâleur empreintes sur son visage. Depuis trente années la brise de l'ouest n'avait point rafraîchi son sang : pendant tout ce temps il n'avait point vu le soleil, point vu la lune ; pas un parent, pas un ami, dont la voix, dont les soupirs eussent traversé ces barreaux. Ses enfants ! Ah ! c'est ici que mon cœur saigna le plus ; je fus forcé de détourner la vue, et d'esquisser d'autres détails de mon tableau. Je le vis ensuite par terre dans un coin de son donjon, assis sur un peu de paille. C'était tour à tour son siège pour le travail et son lit pour le repos ; une espèce de calendrier suspendu à la hauteur de sa tête, composé de petits bâtons de bois entaillés, lui rappelait le nombre do
SOS tristes jours, do ses affreuses nuits; il tenait en main un de ces petits bâtons : un clou rouillé lui servait à y graver un nouveau jour de misère à côté des autres.
Comme j'interceptais le peu de lumière qui lui parvenait, il levait vers la porte un œil désespéré, qui retombait bientôt sur lui-même ; puis il reprenait, en secouant la tête, l'ouvrage de son affliction.
Tandis qu'il se tournait pour ajouter son petit bâton au reste du faisceau, j'entendais le bruit de ses chaînes agitées le long de ses jambes. Un profond soupir s'exhalait avec peine de son sein ; ses fers semblaient peser jusque sur sa pensée. Je me trouvai baigné de mes larmes ; je ne pus supporter plus longtemps la vue de cette captivité, dont mon imagination venait d'achever la peinture. Je me levai de ma chaise en frissonnant d'horreur : j'appelai aussitôt La Fleur, je l'envoyai sur-le-champ demander un remise pour le lendemain à neuf heures, à la porte de l'hôtel : « J'irai moi-même, dis-je vivement, me présenter à M. le duc de Choiseul. »
La Fleur aurait désiré m'aider à me mettre au lit;
mais je ne voulus pas que cet honnête garçon aper-
.çût dans mes traits une altération q«i eût troublé la
paix, de son cœur. Je lui dis que je me mettrais au
lit tout seul, et lui conseillai de faire de même.