‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 174 sur 197 · RENNES · texte numérisé non relu

RENNES

Quand les gouvernements et les empires touchent i\ leur caducité, et sentent enfin ce que c'est que la pauvreté et la misère... Mais je m'arrête pour ne point divulguer les causes qui avaient, en Bretagne, amené la maison d'E.... sur le penchant de sa ruine. Le marquis d'E.... avait lutté pendant longtemps avec courage contre sa destinée, désirant conserver et produire devant les hommes quelques restes de la grandeur de ses ancêtres ; mais l'abus indiscret qu'ils en avaient

fait cux-memcs l'avait mis hors d'état de remplir ses désirs.

Il lui restait assez de quoi soutenir une modeste obscurité ; mais il avait deux garçons qui semblaient chercher à se mettre en lumière ; il jugeait lui-même qu'ils méritaient d'être secondés : il tenta de leur ouvrir la carrière des armes, mais ce fut inutilement, il fallait trop de dépenses pour se monter ; l'économie la plus sévère n'était pas un moyen suffisant, il n'avait d'autre ressource que le commerce.

En toute autre province de France, c'eût été couper dans la racine l'arbre même que son orgueil et sa tendresse cherchaient à faire refleurir ; mais en Bretagne la loi avait pourvu à ses besoins : il chercha à s'en prévaloir' et saisit l'occasion d'une tenue des états à Rennes. Le marquis se présenta devant l'assemblée, accompagné de ses deux garçons, et réclama en sa faveur la prérogative que lui accordait une ancienne loi du pays, qui n'avait rien perdu de sa force, quoiqu'elle eût été rarement appliquée.

Il ôta son épée de son côté, et la déposa sur le bureau. « Daignez la prendre, dit-il, soyez-en les dépositaires fidèles, jusqu'à ce que des temps plus heureux, une condition plus aisée me permettent de la réclamer. »

Le président accepta l'épée du marquis, elle fut déposée sous ses yeux dans les archives de l'assemblée, puis il se retira. Le marquis s'embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique, où dix-neuf ou vingt ans d'une application constante et fructueuse aux afi'aires commerciales, plus quelques héritages imprévus, recueillis de quelques branches éloignées de sa famille, le mirent en état de rentrer dans sa patrie.

de redemander sa noblesse et d'en soutenir l'éclat.

Ce fut par un coup de bonne fortune, qui n'est guère que le partage du voyageur sentimental, que je me rencontrai à Rennes au moment de cette réclamation solennelle, parce qu elle eut à mes yeux, le plus auguste caractère.

Le marquis se présenta avec toute sa famille; il donnait le bras à son épouse, son fils aîné le donnait à sa sœur, et le plus jeune restait près de sa mère, à l'extrémité de la ligne.

Le marquis porta deux fois son mouchoir à son visage : un morne silence régnait dans l'assemblée ; lorsqu'il ne fut plus qu'à six pas du bureau, il confia à son fils le plus jeune la main de la marquise, et se présenta pour réclamer son épée; elle lui fut remise aussitôt : à peine l'eut-il dans les mains qu'il la tira presque en entier du fourreau, c'était le visage brillant d'un vieil ami qu'il avait été forcé de quitter ; il la considéra attentivement, comme pour reconnaître si c'était bien elle; lorsqu'il aperçut une taohe de rouille qui se trouvait vers la pointe, il l'approcha de ses yeux et courba sa tête, comme pour voir de plus près : il me sembla voir une larme tomber sur la tache, et je ne crois pas m'étre trompé si j'en juge par ces mots : « Je trouverai, dit-il, quelque autre moyen de l'effacer. »

En disant ces mots, le marquis remit l'épée dans son fourreau, fit une salutation à ceux qui la lui avaient si bien gardée, et prit congé de l'assemblée, accompagné de son épouse et de sa iille, et suivi par ses deux garçons.

Oh ! combien je portai envie aux émotions de cet homme !

LE PASSE-PORT

Je tus admis sans ditïiculté chez M. lo comte de B.... Je trouvai l'exemplaire de Sbakspeare étalé sur sa table, et le comte lui-même occupé à le feuilleter.

Je m'approchai de sa table, et jetant d'abord sur l'ouvrage un coup d'œil de connaissance, comme pour faire voir qu'il ne m'était point étranger, je dis au comte que j'étais venu sans me faire présenter chez lui, parce que je savais devoir y trouver un ancien ami, qui, j'en étais sûr, daignerait être mon introducteur. « C'est mon compatriote le grand Shakspeare, lui dis-je en montrant de la main ses œuvres ; et ayez la bonté, mon cher ami, ajoutai-je en m'adressant au génie de ce poëte, de me faire cet honneur-là. )>

Le comte ne put s'empêcher de sourire à cette manière singulière de se produire ; et s'apercevant que je pâlissais un peu, comme un homme qui n'est pas à son aise, il insista pour que je prisse un fauteuil dans lequel je m'assis, et pour lui épargner la peine de se perdre en conjectures sur une visite aussi étrangement hors des convenances d'usage, je lui racontai avec simplicité l'incident de la boutique du libraire, et comment je m'étais déterminé à le choisir de préférence à tout autre homme de France, pour invoquer son crédit et lui raconter l'histoire du petit embarras dont j'étais menacé.

« Et quel est votre embarras? racontez-moi cela », me dit le comte.

Nouveaux détails que je lui donnai, tels que le lecteur vient de les lire.

« Oui, monsieur le comte, lui dis-je en finissant, si on en croyait le maître de mon hôtel, il faudrait, pour qu'il n'en eût pas le démenti, que je couchasse ce soir à la Bastille ; mais ce n'est pas, ajoutai-je, que j'aie la moindre appréhension de tomber entre les mains du peuple le plus poli de l'univers, puisque la conscience me dit que je suis moi-même un homme vrai, sincère, et si éloigné d'être venu ici pour espionner le côté faible et la nudité de la terre, que je n'ai pas môme, réfléchi si je me mettais ou non à la discrétion des Français; tant je suis sûr, monsieur le comte, que leur bravoure ne s'accommoderait pas de n'avoir à combattre que des invalides. »

Une rougeur animée parcourut les joues du comte à ces derniers mots.

« Ne craignez rien, ne craignez rien, dit-il.

— C'est ce que je fais aussi, monsieur le comte ; je vous dirai plus, ajoutai-je d'un ton rassuré, et môme un peu folâtre : c'est cjue j'ai fait ma traversée de Londres à Paris en riant du meilleur cœur. Je ne pense pas M. le duc de Choiseul assez ennemi de la gaieté pour me renvoyer dans mon pays les larmes aux yeux, et le cri de la douleur à la bouche ; et c'est pour obtenir qu'il n'en soit décidément rien que je m'adresse à vous », lui dis-je avec une profonde inclination.

Si le comte ne m'avait pas écouté avec la plus grande bonté, je n'en aurais pas dit moitié si long ; il se contenta de répéter une fois ou deux :

« Cest bien dit. »

Je crus enlin convenable de laisser là mon aflaire et de n'en plus parler du tout.

Le comte s'empara à son tour de la conversation ;

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nous parluiiies de choses iiidillereiites, de litléraUin^ de politique ; nous discourûmes sur les hommes en général, et puis enlin sur les femmes.

« Que le ciel les protège, lui dis-je après avoir traité longtemps ce chapitre ; je ne connais pas d'honnne qui les aime autant que moi. J'ai été témoin de bien des faiblesses ; j'ai lu bien des satires contre elles, et, en dépit de tout, je les aime encore. Je suis même persuadé, ajoutai-je, qu'un homme qui n'a pas pour toutes les femmes une espèce d'amour collectif n'en aimera jamais une seule comme il convient.

— Eh bien ! monsieur V Anglais, dit le comte avec beaucoup de gaieté, je crois ce que vous me dites ; vous n'êtes point venu pour étudier nos démarches, épier la nudité de la terre, et j'oserai dire pour vous plaire, ni encore celle de nos femmes ; mais permettezmoi de soupçonner, si par hasard il s'en trouvait sur votre chemin, que cette vue ne vous affecterait pas désagréablement. »

Il y a en moi je ne sais quelle fibre qui ne peut supporter l'ébranlement qui résulte d'une insinuation peu décente ; j'ai souvent essayé avec effort de vaincre ma timidité à cet égard, au sein des entretiens les plus enjoués, et c'est toujours avec une peine infinie que, dans un cercle d'une douzaine de femmes réunies, j'ai pu me permettre mille choses plaisantes, dont je n'eusse osé risquer la moindre saillie en têteà-tête avec une seule, quand j'eusse dû y gagner le paradis.

« Excusez-moi, monsieur le comte, lui dis-je; si j'eusse aperçu la nudité de votre terre, mes yeux se fussent détournés pour cacher leurs larmes ; quant à celle de vos femmes, lui dis-je en rougissant de l'idée qu'il

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avait fait naître en moi, je me tiens à leur égard si fort attaché à la lettre de l'Évangile, je suis par inclination si compatissant pour leurs faiblesses, que je m'empresserais de les couvrir d'un manteau si je savais seulement le jeter à propos. La seule chose que je désirasse observer sans voile, c'est le fond de leurs cœurs; j'aimerais à en sonder les replis, à les dépouiller de cette foule d'enveloppes et de déguisements enfantés par les climats, les religions et les modes ; en extraire eniin ce qui s'y trouve de généreux pour en enrichir le mien; et je vous avoue que c'est pour cela seulement que je suis venu en France. C'est aussi pour cette raison, continuai-je, que je n'ai point encore cherché à voir votre Palais-Royal, votre Luxembourg, ni même votre façade du Louvre. Je n'ai point essayé d'enfler nos catalogues du détail de vos peintures, de vos statues, de vos églises, et chacune de vos belles n'est à mes yeux qu'un temple dont je recherche l'entrée bien plus pour les dessins originaux, les esquisses négligées qui s'y rencontrent, que pour la transliguration même de Raphaël.

» La soif des observations de cette espèce, ajoutai-je, est en moi aussi ardente que celle qui allume la curiosité d'un juré connaisseur; c'est elle seule qui m'a fait quitter ma patrie pour la France, et qui doit me conduire à travers l'Italie; c'est mi voyage paisible que j'entreprends, un pèlerinage du cœur, sur les traces de la nature, à la découverte des sentiments, à la recherche des affections quelle enfante, (jui nous apprennent à nous chérir les uns les autres, et l'humanité entière, bien mieux que nous ne faisons. »

Le comte saisit cette occasion pour me dire une foule de choses obligeantes; il ajouta avec beaucoup

de politesse qu'il se regardait comme très-redevable à Shakspeare pour lui avoir procuré ma connaissance. (c A propos, ajouta-t-il, Shakspeare est plein de vastes conceptions. 11 n'est point étonnant qu'il ait oublié une petite formalité, celle «le m'apprend re votre nom ; cela vous met dans la nécessité de le faire vousmême. »

LE PASSE-PORT

VERSAILLES

Il y a peu d'alïaires dans la vie qui me donnent plus d'embarras que la nécessité oii je me trouve de décliner qui je suis.

En effet, je connais peu de personnes sur lesquelles je ne pusse donner des éclaircissements plus circonstanciés que sur moi-même, et quand je me suis vu forcé de me faire connaître, j'ai toujours désiré n'y employer qu'un seul mot; jamais peut-être je ne m'étais trouvé dans une position plus favorable pour me satisfaire. Shakspeare était étalé sur la table, et sachant que mon nom se trouvait dans ses œuvres, j'ouvris le volume d'Hamlety et arrivant de suite à la scène des fossoyeurs au cinquième acte, je présentai au comte le volume ouvert, et posant mon doigt sous la ligne où se trouvait le nom d'Yorick : « Me voici! » lui dis-je.

Je ne cherche point à savoir si l'idée du crâne vermoulu de ce pauvre Yorick disparut en entier dans l'esprit du comte devant la réalité du mien, ou si, par une abstraction vraiment magique, son imagination lui fit faire dans le passé une rapide enjambée de II 22

sept à huit siècles. Cela est fort peu important dans cette affaire; il suffit de savoir que les Français conçoivent mieux qu'ils ne calculent. Je ne m'étonne plus de rien dans ce monde, et surtout en fait de semblables méprises.

Je m'en rappelle une absolument du même genre, et pour le môme cas, dans laquelle tomba devant raoi un des premiers dignitaires de notre église, dont j'honore la candeur, et vénère les sentiments paternels.

Il ne pouvait jamais se déterminer, disait-il, à lire dés sermons composés par le bouffon du roi de Danemark.

« Je vous crois bien, milord, lui dis-je, mais il y a deux Yorick. L'Yorick dont parle Votre Seigneurie est mort et enterré depuis huit cents ans. Il faisait les beaux jours de la cour d'Hervendillus. L'autre Yorick, c'est moi, milord, moi-même, qui, vous le savez bien, n'ai fait les beaux jours d'aucune cour. »

Il secoua légèrement la tête.

« Bonté divine! lui dis-je, à votre compte, milord, vous confondriez sans difficulté dans la même personne Alexandre le Grand avec Alexandre le chaudronnier?

— Eh mais ! répliqua-t-il, tout cela se vaut bien.

— Si le roi de Macédoine pouvait transférer votre seigneurie à un meilleur bénéfice, je suis sûr, milord, lui dis-je, que vous n'eussiez pas parlé ainsi. »

Le pauvre comte de B... venait de tomber dans une erreur absolument semblable.

« Et monsieur est-il Yorick? me dit le comte.

— Je le suis y lui dis-je.

— Vous?

— Moi qui ai V honneur de vous parler, monsieur le comte.

— Mon Dieu ! dit-il en m'embrassant , vous êtes Yorickl »

Aussitôt il mit le volume de Shakspeare dans sa poche, et me laissa seul dans sa chambre.

LE PASSE-PORT

VERSAILLES

Je cherchai longtemps la raison qu'avait eue le comte pour quitter si brusquement sa chambre, et je ne concevais pas davantage pourquoi il avait mis dans sa poche le volume de Shakspeare. « Allons, brisons làdessus, me dis-je : des mystères qu'il faut expliquer par eux-mêmes ne valent pas le temps et les conjectures qu'ils nous dérobent; il vaut mieux lire Shakspeare. » Ainsi, venant à tomber sur sa pièce Beaucoup de bruit pour rien, je me transportai sur-le-champ de mon fauteuil sous les murs de Messine en Sicile; j'y épousai si vivement les intérêts de don Pèdre, de Bénédit et de Béatrix, que je ne pensai plus à Versailles, au comte ni au passe-port.

Doux et flexible attribut de l'intelligence humaine, toi qui as le pouvoir de plonger la volonté dans l'empire de l'illusion, de tromper les soucis de l'attente, de combler le vide et de charmer l'ennui de nos moments, oh! sois toujours mon partage; depuis si longtemps que tu as compté les jours de ma vie, c'est à toi que je dois de n'y avoir presque marché que sur une terre enchantée par tes prestiges ; quand le chemin devenait trop rude pour mes pieds, trop escarpé pour mes forces, c'est toi qui m'enseignais à m'échapper de ces routes raboteuses par des sentiers plus doux. Mon imagination les semait d'avance de roses et

de délices, et, après y avoir fait quelques incursions, elle revenait plus forte, plus riante et plus rafraîchie. Encore aujourd'hui, lorsque le poids de la peine pèse trop sur ma tête, j'échappe à la douleur par une diversion nouvelle; j'abandonne ce monde palpable qui ne m'offre plus de retraite contre l'atteinte des soucis ; et, comme le paradis des cieux ne m'est pas aussi clairement connu que les champs Élyséens, je prends mon vol vers ce séjour, je m'évertue, j'y entre par force à la suite du pieux Énée; je le vois rencontrer l'ombre pensive de son amante délaissée; je cherche à reconnaître la malheureuse Didon; je lis dans les mouvements de sa tcte le sentiment de son injure, le souvenir de son offense; je la vois s'éloigner en silence de celui qui causa ses malheurs et sa honte. Alors mes propres peines se dissipent, je les confonds avec toutes les siennes, je me livre enfin moi-même sans réserve à ces affections touchantes qui, dès mes premières études, sont en possession de ni'attendrir, de m'attrister avec délices.

Eh! qu'on no me dise pas que c'est là parcourir le pays des chimères. Non certes^ ce nest pas mâcher à vide et saisir une ombre vaine. Non, ce nest pas procurer à r homme des soucis surabondants et infructueux. Ah ! c'est bien plutôt lorsqu'il s'en rapporte à sa raison seule pour recueillir le fruit de ses émotions; oui, c'est alors qu'il en est ainsi. Je puis du moins assurer, d'après mon expérience, que je n'ai jamais délogé plus radicalement de mon cœur une sensation chagrine qu'en y jetant moi-même l'alarme et en combattant l'ennemi sur son propre terrain, par une sensation étrangère, également triste, mais plus suave et plus touchante.

Comme je finissais le troisième acte, le comte de ]5... entra avec mon passe-port à la main.

« M. le duc de Clioiseul, dit-il, est aussi grand prophète que grand homme d'État. « Un homme qui rit « ïu sera jamais dangereux^ » m'a-t-il dit. Cependant si ce n'eût pas été le bouffon du roi, ajouta le comte, 1 m'eût fallu attendre peut-être plus de deux heures avant d'être expédié.

— Eh mais! pardonnez-moi, monsieur le comte, lui dis-je, mais je ne suis point le bouffon du roi.

— Cependant vous êtes Yorick.

— Cela est vrai.

— Et vous plaisantez. »

Je répondis que je maniais effectivement la plaisanterie.

« Mais je ne suis point payé pour cela, ajoutai-je; ma profession n'est point à la charge de l'État; je l'exerce entièrement à mes frais et dépens. Nous n'avons plus de bouffon en titre à notre cour, monsieur le comte; le dernier titulaire de ces fonctions vivait sous le règne licencieux de Charles II. Depuis ce temps, nos mœurs sont- montées par degrés à un tel point de raffinement; notre cour est à présent si bien fournie de 'patriotes fervents et généreux, qui ne demandent rien que le bien, les honneurs et la gloire de leur pays ; nos femmes sont toutes si chastes, si innocentes, si bonnes, si dévotieuses, qu'un bouffon n'y trouverait plus la moindre matière à plaisanterie.

« Allons, allons ! voilà un persiflage, » s'écria le comte.

LE PASSE-PORT

VERSAILLES

Mon passe-port était adressé à tous lieutenants de roi, gouverneurs-commandants de places, généraux d'armées, baillis, sénéchaux, et tous officiers de justice, avec injonction de laisser paisiblement voyager M. Yorick, bouffon du roi, avec tout son bagage.

La joie triomphante que j'éprouvai d'abord en voyant le passe-port que j'avais obtenu se trouva, je l'avoue, extrêmement tempérée lorsque je vis la pauvre figure que j'y faisais ; mais, hélas ! il n'est dans ce monde aucun bonheur sans mélange!... et quelques-uns de nos plus graves théologiens, pour compléter la démonstration de cette maxime, ont prétendu que la jouissance elle-même était toujours accompagnée d'un soupir, et que la plus grande qu'ils eussent connue en ce monde s'était toujours terminée, généralement parlant, dans une sorte de convulsion.

Je me rappelle que le savant et judicieux Bevoriskius, dans son Commentaire sur les générations depuis Adam, s'interrompit lui-même de la manière la plus naturelle, b. la moitié d'une de ses notes, pour entretenir son lecteur d'une couple de moineaux qu'il venait d'apercevoir sur la haie en face de sa fenêtre. Ces petits volatiles, après l'avoir passablement incommodé au milieu de ses recherches et de ses écritures, avaient fini par le distraire tout à fait de ses spéculations généalogiques, u C'est une chose qui peut paraître étrange, dit positivement Bevoriskius, et qui n'en est pas moins certaine, puisque j'ai eu la curiosité de cou-

cher mes remarques une par une avec ma plume ; mais le moineau mâle, en moins de temps qu'il ne m'en eût fallu pour achever l'autre moitié de ma note, m'a déjà interrompu vingt-trois fois et demie par la réitération de ses caresses. Combien le ciel est bon, ajoute Bevoriskius, et miséricordieux pour toutes ses créatures ! »

Infortuné Yorick! faut-il que ce soit un des plus graves de tes collègues, qui te montre à produire au monde un fait si simple, et qui pourtant colore tes joues de rougeur, rien qu'à en prendre copie dans ton cabinet !

Mais, au reste, tout ceci ne tient en rien à mon voyage; ainsi, j'en demande deux fois pardon, pardon deux fois à mes lecteurs.

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