‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 175 sur 197 · LE CARACTÈRE NATIONAL · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE NATIONAL

VERSAILLES

« Eh bien! comment trouvez-vous les Français? » me dit le comte après m'avoir remis mon passe-port.

Le lecteur peut supposer qu'après avoir reçu une preuve si obligeante d'honnêteté, je ne fus pas en reste de répondre de mon mieux à cette demande.

« Mais^ passe pour cela. Cependant, parlez franchement, me dit-il; trouvez-vous dans les Français toute cette urbanité dont on leur fait honneur chez tous les peuples? »

Je dis que toutes mes observations m'avaient confirmé cette vérité.

— Vraiment, dit le comte, les Français sont polis?

— Oui, à l'excès, » lui répondis-je.

Le comte remarqua ce mot excès, et prétendit qu'il sif^nilîait plus dans mon idée que dans mon expression. Je me défendis longtemps de mon mieux contre ses soupçons. Il insista, et prétendit queje conservais une arrière-pensée. Il exigea queje m'expliquasse franchement.

(( Je crois, monsieur le comte, lui dis-je, que les honmies, comme les instruments sonores, ont une certaine étendue que mille causes sociales ou autres servent à développer au moyen des différentes clefs que, selon le besoin, l'on y parcourt successivement; mais, pour peu qu'en montant l'instrument vous teniez une note au-dessus ou au-dessous de l'unisson, alors il se fait dans la partie haute, ou dans la basse, un vide nécessaire, une dissonance; vous ne pouvez plus compléter votre système harmonique. »

Le comte de B... n'était pas musicien; il me pria de m'expliquer d'une autre manière.

« Une nation polie, mon cher comte, lui dis-je, a toujours des droits à notre gratitude. Il en est de l'urbanité comme du beau sexe ; tant de charmes, tant de séduisantes amorces y sont attachés que ce serait blesser le cœur si l'on soutenait crûment que l'excès même peut incommoder; et cependant je crois fermement qu'il n'y a qu'une certaine ligne de perfection et d'excellence à laquelle I'homme, prenez ce mot dans toute son acception, puisse chercher à parvenir. S'il dépasse cette ligne, loin d'acquérir des qualific-ations nouvelles, il ne fait plus qu'en changer. Je n'ai pas la présomption d'assigner à quel point les Français peuvent avoir franchi les limites dans le sens qui nous occupe; mais si, par une suite de raflinements adoptés dans ma patrie, les Anglais poussaient les progrès jusqu'au degré de politesse qui distingue les Français,

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)C suis bien sûr que, s'ils ne perdaient pas en entier la véritable politesse du cœur qui porte les hommes aux actions généreuses bien plus que la simple courtoisie, ils perdraient du moins complètement ces caractères variés, ces empreintes originales qui les distinguent, non-seulemement entre eux, mais encore de tout ce qui est étranger à leur île. »

J'avais dans ma poche quelques schellings du roi Guillaume, que le frottement et les années avaient unis comme le verre, et prévoyant qu'ils pourraient m'être utiles pour jeter du jour sur mon hypothèse, je les tenais déjà dans ma main quand j'en fus venu à ce point.

« Voyez vous-même, monsieur le comte, lui dis-je en me soulevant un peu pour les étaler sur la table, ces pièces, à force de résonner et d'être froissées l'une contre l'autre dans les poches où elles passent depuis soixante-dix ans, sont devenues si semblables entre elles, qu'on ne peut qu'avec beaucoup de peine les distinguer.

Les Anglais, comme ces médailles antiques, se trouvant plus isolés, vivant moins exposés au contact de tous les peuples, conservent la première rudesse dont la belle main de la nature lit leur partage. Sans doute ces médailles sont moins agréables au toucher ; mais en revanche la légende en est si visible que vous connaissez au premier coup d'œil l'image et le nom dont elles portent l'empreinte.

. Mais les Français, monsieur le comte, ajoutai-je dans le dessein d'atténuer ce que j'avais laissé à entendre, ont tant d'excellentes qualités, tant d'avantages surabondants, qu'ils peuvent très-bien se passer de celuici. Ils sont sincères, braves, généreux, spirituels et

sensibles, autant que peuples qui soient sous le ciel. Si j'avais un reproche à leur fair3, ce serait d'être trop sérieux.

— Mon Dieu ! s'écria fort haut le comte en se levant de sa chaise. Eh! mais vous plaisantez! i) me dit-il en corrigeant l'éclat de son exclamation.

J'appliquai ma main sur ma poitrine avec beaucoup de gravité, et l'assurai très-sérieusement que cette opinion, qui m'appartenait, se trouvait en moi fortement motivée.

Le comte m'annonça qu'il était mortifié de ne pouvoir pas entendre plus longtemps mes arguments, vu qu'il était invité à dîner avec M. le duc de Choiseul. mais si Versailles ne vous paraissait pas trop éloigné, ajouta- t-il, pour y venir manger votre soupe avec moi, faites-moi le plaisir de me procurer le moyen de vous voir abjurer votre opinion, ou de juger par moi-même les raisonnements dont vous l'appuyez ; « Mais si vous osez la soutenir encore, je vous préviens que vous devez vous présenter dans la lice avec toute votre armure; car vous aurez tout le monde à combattre. »

Je promis au comte que j'aurais l'honneur de dîner avec lui avant mon départ pour l'ilalie, et de suite je pris congé de lui.

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