‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 186 sur 197 · LE BOURBONNAIS · texte numérisé non relu

LE BOURBONNAIS

Il n'y avait pas de spectacle au inonde qui pût fournir des tableaux plus gracieux à ma pensée, un

excès d'épanouissement et de joie plus favorable à toutes mes affections, que ce voyage prolongé que j'allais continuer au milieu des vendanges de cette partie de la- France. Malheureusement je venais d'y rentrer par la porte de la douleur; mon âme contristée par les émotions les plus déchirantes était devenue totalement incapable de jouir de cette vue. Dans chaque scène d'allégresse rustique , je voyais sans cesse Maria derrière le théâtre, assise sous son peuplier, nonchalante et pensive ; déjà je touchais à Lyon, que je n'avais encore pu jeter une ombre sur ce triste prestige.

Chère sensibilité ! source inépuisable de tout ce qui est précieux dans nos plaisirs, de tout ce qui est coûteux dans nos peines ! tu peux river la chaîne de ce captif gisant sur son lit de paille ; tu peux aussi l'élever jusqu'aux cieux. Source éternelle de toutes nos émotions affectueuses! c'est ici que je trace l'empreinte de ton passage et que je sens ta présence ; c'est ta divinité qui remue, qui exalte en moi le sentiment de l'existence, non parce que dans quelques moments de tristesse et de morosité mon âme se contracte sur ellemême et recule devant sa destruction, vaines et pompeuses paroles! mais parce que je sens que des plaisirs sublimes, des soucis généreux m'attendent au-delà de moi-même. Oui, tout vient de toi, puissant moteur! grand sensorium de l'univers! un cheveu qui échappe de notre tête dans le désert le plus reculé de la création, ne tombe point sans ton ordre, sans exciter une vibration dans ton essence. C'est toi qui touches le cœur d'Eugène ; qui le guides vers la couche où me retient la douleur. Je le vois soulever mes rideaux, écouter avec patience le récit de mes symptômes fié-

vreux, et accuser rinclémence du temps de ce désordre sympathique qu'il éprouve lui -môme dans ses nerfs : ce pâtre rustique et à demi sauvage, qui traverse les flancs les plus glacés de la montagne, n'échappe point à tes faveurs ; tu l'enrichis parfois d'une portion honorable de sensibilité ; qu'est-ce que c&t innocent animal à demi déchiré qu'il tient dans ses bras? c'est l'agneau d'un troupeau voisin. Je vois le berger à l'instant même, la tête penchée sur sa houlette et ses regards inclinés de compassion vers la douce victime ; oh ! s'il fut arrivé quelques moments plus tôt ! l'animal saigne, une dent féroce l'a frappé à mort, le cœur de cet homme semble saigner avec lui.

Oh ! que la paix t'accompagne, pasteur généreux. Sans doute je vois dans ta déjnarche le souci qui afflige ton cœur ; mais des plaisirs purs viendront bientôt balancer tes peines : heureuse est la chaumière que tu habites ; heureuse l'épouse qui la partage avec toi ; heureux sont les agneaux qui peuvent bondir à tes côtés !

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