L'ÉNIGME EXPLIQUÉE
Je m'avançai rapidement après lui. C'était le même homme qui m'avait si fort occupé l'esprit par ses succès continuels à obtenir des femmes des charités toujours abondantes devant l'hôtel de Modène; je tenais enfin son secret; j'en avais du moins saisi la base :
c'était LA FLATTERIE.
Essence parfumée ! quelle délicieuse fraîcheur tu apportes à la nature ! comme tu attires à toi toutes ses puissances et même toutes ses faiblesses ! Gomme tu circules doucement avec notre sang, et dilates les abords les plus difficiles, les conduits les plus tortueux qui arrivent à nos cœurs!
Cet indigent, ne se trouvant pas aussi gêné par le temps, l'avait versée à une plus forte dose, et il est certain qu'il avait eu le moyen de la produire sous une forme plus délayée qu'il n'eût fait sans doute au milieu des nombreuses et soudaines interruptions d'une rue passagère.
Mais quel était donc son talent pour l'atténuer, l'adoucir, la concentrer, l'assaisonner? C'est une recherche dont je ne veux point fatiguer ma pensée. Il gagna ses deux pièces de douze sous, et cela me suffit. Ceux qui ont fait de bien plus brillantes fortunes par le même moyen peuvent mieux que moi révéler tout le reste de sa méthode.
PARIS
On s'avance dans le monde bien moins par les services qu'on y rend que par ceux qu'on y reçoit; vous prenez un rameau qui va se faner, et vous le plantez en terre, puis vous l'arrosez parce que vous l'avez planté.
M. le comte de B... m'avait rendu les plus obligeants offices dans l'affaire de mon passe-port, et, par cette raison, il chercha à m'en rendre d'autres en me faisant connaître à quelques personnes du premier rang, qui, à leur tour, cherchèrent à me produire à leurs connaissances.
Je venais d'acquérir mon secret tout juste au moment où il pouvait me rendre tous ces honneurs un peu profitables; et, sans lui, j'eusse été réduit à dîner ou souper une fois ou deux tout au plus, ainsi qu'il est d'usage, dans chaque maison ; et traduisant, selon ma coutume, en bon anglais des regards et des attitudes françaises, je me fusse bientôt aperçu que j'y tenais le couvert de quelque hôte bien plus divertissant que moi; cette réflexion m'eût amené infailliblement à me démettre l'une après l'autre de toutes mes places et dignités, par la raison seule que je ne pouvais les remplir; mais, grâce à ma découverte, mes aftaires allèrent très-bien.
J'eus l'honneur d'être présenté au vieux marquis de B***, connu jadis par quelques petits exploits de chevalerie dans lesquels il s'était signalé à la cour d'amour. Depuis ce moment, le marquis s'était coitfé fesprit de cette manie, et ne rêvait plus que joutes et
tournois; il n'eût pas été taché de faire croire que les choses se passaient ailleurs que dans sa cervelle. Il eût beaucoup aimé à faire une batlue en Angleterre, et s'informait avec complaisance du caractère des dames anglaises. Je me prêtai à ses idées. « Restez, monsieur le marquis, restez où vous êtes, je vous en supplie, lui dis-je. Nos messieurs anglais y perdent leurs soins, et ont bien de la peine à obtenir d'elles un simple regard de faveur. » Le marquis m'invita à souper.
M. P . . . , fermier général, venait de prendre sur nos taxes des informations semblables; il avait appris qu'elles étaient considérables. « Oui , si nous avions le secret de les recueillir, » lui dis-je en lui faisant une profonde inclination. Sans cette explication, je n'eusse de ma vie été invité aux concerts de M. P. . ..
On s'était amusé à me peindre chez madame de Q . . . comme un bel esprit; elle brûlait, disait-on, d'impatience de me voir et de m'entendre parler. Dès que j'eus pris mon siège à côté d'elle, je vis combien peu lui importait que j'eusse ou non de l'esprit. On m'avait introduit uniquement pour que je ne pusse douter de celui qu'elle avait, et rien de plus. J'atteste le ciel que je n'ouvris pas la bouche une seule fois; et madame de Q*** protestait à tous ceux qu'elle rencontrait que de sa vie, avec aucun homme, elle n'avait eu de conversation plus intéressante et plus instructive.
11 y a trois époques marquantes dans le règne d'une dame parisienne. Elle est d'abord coquette, ensuite elle devient déiste, elle finit par être dévote.
Son empire n'est aucunement altéré en passant par toutes ces phases; elle en est quitte pour changer de sujets.
Lorsque sa trente-cin(|uième année vient avec quel-
qiies autres dépeupler ses États des esclaves que lui donna l'amour, elle les remplace par les esclaves de l'incrédulité, et enfin par les esclaves de l'Église.
Madame de V*^* flottait entre la première et la seconde de ces époques; la fraîcheur de ses roses commençait à s'altérer, et, selon le cours naturel des choses, elle tut devenue déiste cinq ans plus tôt, si je ne lui eusse fait une visite.
Elle me plaça près d'elle et sur le même sopha pour pouvoir discuter nos opinions religieuses avec plus d'ensemble; bref, madame de V*** m'avoua qu'elle ne croyait rien du tout.
Je dis à madame de V*** que son doute philosophique pouvait entrer dans ses principes, mais qu'il n'entrait nullement dans ses intérêts de saper ainsi dans leurs fondements ces ouvrages avancés sans lesquels je ne concevais pas qu'on pût défendre le corps de la place ainsi que la citadelle; que le déisme me paraissait l'opinion la plus dangereuse pour l*^s charmes d'une jolie femme; que je ne pouvais lui cacher, et ma franchise en cela était à la fois un des préceptes et un des bons ofiices dont j'étais redevable à ma doctrine, que depuis cinq minutes que j'étais près d'elle, sur le même sopha, je n'avais pu me défendre de (luchpies desseins et de quelipies désirs dont elle était l'objet ; et qui est-ce qui aurait pu m'aider à les réprimer dès leur naissance, ajoutai-je, si ce n'est le rempart des opinions religieuses, et la persuasion où j'étais que ces barrières avaient existé, peut-être même existaient encore pour elle?
« Nous ne sommes pas de diamant, madame, lui dis-je en m'enq^arant d'une de ses mains, et nous avons besoin de ces freins, de ces contraintes salutaires, jus-
qu'à ce que l'âge arrive à pas lents, et vienne enfin jeter furtivement sur nous ses froides entraves; mais, ma chère dame, ajoutai-jc en lui baisant la main, c'est encore, oui, c'est encore trop tôt. »
Je puis assurer que, dès ce moment, on me fit honneur dans tout Paris d'avoir perverti madame de V*** ; elle protesta à M. D*** et à l'abbé M*** qu'en moins d'une demi-heure je lui avais fourni, en faveur de la religion révélée plus d'arguments que n'en avait jusqu'à présent produit contre elle toute leur encyclopédie.
Je fus inscrit sur-le-champ comme associé dans la coterie de madame de V***, et l'époque de son déisme se trouva reculée de deux grandes années au moins.
Ce fut dans cette coterie, je me le rappelle encore, qu'au milieu d'un discours où je démontrais la nécessité d'une cause première, le jeune comte de Fainéant me prit par la main et me conduisit au fond de l'appartement pour me dire que mon solitaire était attaché trop serré.
« J'en conviens, monsieur le comte, il devrait être plus badinant, lui dis-je en regardant le sien.
— Bien! il ne faut qu'uri mot au sage, monsieur Yorick.
— Cela est vrai, monsieur le comte, lui dis je, un seul mot du sage suffit toujours. »
Le comte de Fainéant me sauta au cou et m'étreignit dans une embrassade plus chaleureuse que je n'en reçus jamais d'homme qui vive.
Pendant près de trois semaines entières je m'étudiai à être de l'avis de tout le monde.
« Parbleu! disait-on, ce M. Yorick a autant cV esprit que nous autres.
— // raisonne bien, disait un second.
— C'est un bon enfant, » disait un troisième.
J'aurais pu à ce prix boire, manger et passer joyeusement à Paris le reste de mes jours; mais cette manière de payer mon écot était malhonnête : elle finit par me faire rougir de moi-même. Tous les sentiments d'honneur se révoltaient à la fois contre ma méthode : plus mes connaissances étaient élevées, plus j'avais à renchérir sur les souplesses systématiques de mon mendiant; à mesure que la coterie se trouvait de plus haute volée, j'y voyais affluer proportionnellement les enfants de l'artifice, tandis que je soupirais tout bas pour ceux de la nature. Un soir, j'avais prostitué mes louanges avec moins de pudeur encore que jamais à une douzaine de personnes de tous étages. Le remords me rendit malade ; j'allai me coucher, résolu de partir sur-le-champ pour l'Italie, et ordonnai à La Fleur de demander des chevaux do poste pour le lendemain.
MARIA
MOULINS
Jamais l'abondance d'objets à décrire, d'émotions à retracer, ne s'était présentée à moi sous un aspect embarrassant, jusqu'au moment où je traversai le Bourbonnais, cette portion si riche et si gracieuse de la France. C'était le temps de la vendange; moment délicieux où la nature verse l'abondance dans toutes les mains : pas une villageoise dont elle n'enrichisse le giron ou la corbeille, dont elle ne tienne les yeux éveillés. Quel voyage que celui dont chaque pas se rattache 5 la cadence musicale qui soutient les cou-
ra^es et anime les mains au travail, au milieu de tous ces entants chéris de la terre, chargés de ces grappes vineuses! quel plaisir que celui de traverser ces groupes folâtres, d'y porter mes affections, de les rallumer à chaque scène nouvelle qui se déploie sous mes pas en m'offrant à l'envi une foule d'aventures!
Juste ciel, quelle moisson féconde ! J'aurais de quoi remplir vingt volumes, et cependant, hélas! je puis à peine disposer encore de quelques pages pour cette affluence d'objets aimables ; encore en dois-je consacrer la moitié à cette infortunée Maria que mon ami M. Shandy rencontra près de Moulins.
L'histoire qu'il nous avait donnée de. cette fdle si malheureuse, le récit de l'aliénation touchante de son esprit, m'avaient vivement affecté chaque fois que j'en avais fait la lecture; mais lorsque j'arrivai vers les lieux qu'elle habitait, ces souvenirs se retracèrent si vivement à ma pensée, que je ne pus résister à l'impulsion qui me portait à m'écarter une demi-lieue du chemin pour gagner son hameau et savoir de ses parents mêmes quel était son sort.
C'était courir, je l'avoue, comme le chevalier de la Triste-Figure, au-devant des aventures mélancoliques; mais je ne sais comment cela se fait, jamais je ne suis mieux assuré de l'existence de mon âme qu'en me livrant tout entier à ces émotions confuses qu'elles font naître dans mon sein.
La vieille mère se présenta à la porte ; ses regards affaissés me dirent ses nouvelles infortunes avant qu'elle eût ouvert la bouche. Elle avait perdu son mari, il était mort il y avait un mois à peu près; mort de douleur, ajouta- t-elle, de ce que sa pauvre Maria avait perdu la raison.
Elle avait craint d'abord que le nouveau malheur n'eût privé sa pauvre enfant de ces éclairs de raison qui lui restaient encore; mais au contraire elle était un pou revenue à elle-même depuis ce temps; seulement elle ne pouvait plus rester en place. Sa pauvre lille, me dit-elle en gémissant, était sans doute errante le long du chemin.
Pourquoi mon pouls n'a-t-il que des battements languissants au moment où je rappelle ces détails? pourquoi La Fleur, dont le cœur ne semblait cherchei que les émotions du plaisir, passa-t-il deux t'ois le revers de sa main sur ses yeux pendant le récit de cette femme ? Je fis signe au postillon de regagner le chemin.
En arrivant à une demi-lieue de Moulins, \\ l'entrée d'un petit sentier qui traverse la route et conduit à un bouquet d'arbres groupes en buisson, nous découvrîmes la pauvre Maria assise sous un peuplier, son coude appuyé sur son giron, sa tête penchée de côté et reposée sur sa main : un petit ruisseau coulait au pied de l'arbre. J'ordonnai au postillon de continuer sa route avec la chaise jusqu'à Moulins, et à La Fleur d'aller me foire apprêter à souper : je devais peu tarder à les suivre.
Maria était habillée de blanc, à peu près comme mon ami nous l'avait dépeinte ; ses cheveux seulement qu'il avait vus entrelacés et retenus dans un réseau (le soie, rendus à leur liberté, pendaient sur ses épaules en mèches onduleuses et flottantes : elle avait aussi ajouté vers le haut de son corset un ruban vert pâle qui tombait le long de son épaule jusqu'au des- ' sous de son sein, et servait à suspendre son chalumeau : sa chèvre avait été volage connne son amant :
elle avait pris à sa place un petit chien qu'elle retenait par un léger cordon attaché à sa ceinture. En me voyant regarder son chien, elle le rappela vers elle avec le cordon.
« Tu ne me quitteras pas toi, Silvio », dit-elle.
Comme elle disait ces mots, je fixai ses yeux, j'y vis qu'elle était moins occupée de son amant et de sa petite chèvre que de son père, car ses pleurs, dès qu'elle eut cessé de parler, coulèrent aussitôt le long de ses joues.
Je m'assis à côté de Maria, elle me laissa essuyer ses larmes avec mon mouchoir à mesure qu'elles tombaient : j'eus bientôt besoin de l'imbiber des miennes ; je le pressai de nouveau sur ses yeux; je le portai ensuite sur les miens ; j'essuyai encore ses paupières; et à chaque fois je sentis en moi-même des émotions si inexprimables que je suis bien sûr qu'elles ne furent point le résultat fortuit d'une simple combinaison de la matière et du mouvement.
Oh! oui, j'ai une âme, je le sens avec certitude, en dépit de ce déluge d'écrits matérialistes qui vient d'inonder le monde pour me convaincre du contraire.
MARIA
MOULINS
Quand Maria fut un peu revenue à elle-même, je lui demandai si elle se rappelait un homme d'une figure grêle et pâle qui s'était assis entre elle et sa chèvre, il y avait à peu près deux ans. Elle me dit que son esprit avait été bien dérangé vers ce temps
là ; mais qu'elle se ressouvenait de lui cependant, pour deux raisons : quoique malade et peu sûre de sa raison , elle avait pourtant bien vii que ce voyageur avait eu pitié de ses peines ; puis sa chèvre lui avait dérobé son mouchoir : elle avait été battue pour ce larcin. Maria avait elle-même lavé le mouchoir dans ce ruisseau, et le tenait, me dit-elle, toujours dans sa poche depuis ce moment, pour pouvoir le lui rendre si par hasard il revenait la voir ; ce qu'il lui avait, ajouta-t-elle, à moitié promis. En disant cela, elle tira le mouchoir de sa poche pour me le faire voir ; il était plié proprement entre deux feuilles de pampre, assujetties par un tendron de vigne : en l'ouvrant, je le vis marqué d'un S dans un de ses coins.
Elle me dit que depuis ce temps elle avait porté jusqu'à Rome ses pas égarés ; elle avait fait une fois le tour de Saint-Pierre. Elle avait trouvé son chemin toute seule à travers les Apennins. Elle avait traversé la Lombardie sans argent, les chemins glacés de la Savoie sans souliers. Comment avait-elle résisté à tant de fatigues, supporté tant de privations ? c'est ce qu'elle ignorait elle-même.
« Mais Dieu, ajouta Maria, adoucit l'haleine des vents pour l'agneau qu'on vient de tondre.
— De tondre ! Ah ! c'est bien vrai ! et jusqu'au vif, ajoutai-je. Oh ! que n'es-tu, créature infortunée, au sein de ma terre natale, où je possède une humble chaumière ! j'y prendrais soin de toi ; tu y trouverais ton refuge ; tu te nourrirais de mon pain, et tu L'abreuverais dans ma coupe. Je caresserais ton Silvio; tu suivrais en paix' tes faibles et vacillantes volontés; je marcherais chaque soir sur la trace de tes erreui^ pour te ramener moi-même dans ton asile. Après le
coucher du soleil, tu assisterais à mes prières, et quand j'aurais fini de louer rEtcrncl, tu commencerais toimême ton hymne du soir sur ton chalumeau plaintif. L'oncons de mon sacrifice n'en serait pas moins bien accueilli des cicux pour y arriver avec celui d'un cœur brisé par l'infortune. »
En disant ces mots, toutes les facultés de ma nature s'attendrirent à la fois dans mon sein, et Maria, apercevant que mon mouchoir tout baigné de larmes ne pouvait plus me servir, voulut le laver dans le ruisseau.
« Oii le séclieriez-vous. Maria? lui dis-je.
— Je le sécherais dans mon sein, dit-elle ; cela me ferait du bien.
— Et votre cœur, Maria, est-il assez brûlant pour cela?» lui dis-je.
Je venais de toucher, sans le vouloir, la corde sur laquelle résonnaient toutes ses douleurs. Elle me regarda fixement au visage, avec tous les traits de l'égarement; puis, sans dire une seule parole, elle se mit à jouer sur son chalumeau l'office de la Vierge. La fibre que j'avais heurtée cessa peu à peu de vibrer ; Maria revint à elle-même dans un moment ou deux, laissa p.endre son chalumeau, et se leva.
« Où allons-nous. Maria ? » lui dis-je.
Elle dit que nous allions à Moulins.
« Allons-y ensemble, » lui dis-je.
Maria mit son bras dans le mien, allongea le cordon de son petit chien pour qu'il pût nous suivre. C'est dans cet ordre que nous entrâmes dans Moulins.
MARIA
MOULINS
En général, je n'aime point à recevoir ou à rendre des salutations dans un lieu public; cependant, quand nous nous trouvâmes sur la place du marché, je m'arrêtai pour fixer mon dernier regard sur Maria, et lui faire mes derniers adieux.
Maria, sans être d'une taille élevée, était pourtant dessinée dans ses formes sur les plus belles proportions. L'affliction avait laissé dans ses regards une empreinte qui n'avait rien de terrestre, et qui était pourtant féminine.
Elle était si pleine de ces charmes qui touchent le cœur, et que le cœur désire, que les yeux recherchent dans une femme, que si les traces de son infidèle venaient à s'ettacer de sa pensée ou si les traits d'Ëliza venaient à sortir de la mienne, non-seulement elle mangerait mon pain et boirait dans ma coupe^ mais Maria serait accueillie dans mon sein, elle y serait reçue comme une fille chérie.
Adieu, pauvre malheureuse fille ! imbibe f huile et le vin que la pitié d'un étranger a voulu verser sur tes blessures avant de poursuivre sa route. Mais cet être qui t'a deux fois meurtrie peut seul les guérir pour toujours.