‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 25 sur 197 · CHAPITRE GGXXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE GGXXXI

Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht,

Quelles fâcheuses conséquences n'eut-elle pas, cette paix d'Utrecht? Peu s'en fallut qu'elle ne dégoûtât à jamais mon oncle Tobie des sièges; et, quoiqu'il en soit venu à se raviser dans la suite, il est certain que Calais n'avait pas laissé dans le cœur de la reine Anne une cicatrice plus profonde (ju'Utrecht n'en laissa dans le cœur de mon oncle Tobie. Du reste de sa vie il ne put entendre sans horreur prononcer le nom d'Utrecht. Que dis-je? une nouvelle tirée de la gazette d'Utrecht le faisait soupirer, comme si son cœur eût voulu se rompre en deux.

Mon père avait la prétention de trouver le vrai motif de chaque chose; ce qui en faisait un voisin très-incommode, soit qu'on voulût rire ou pleuj'er. Il savait toujours mieux que vous-même vos raisons d'être triste ou gai. Il consolait mon oncle Tobie; mais toujours en

bl TRISTRAM SHANDY.

lui t'aisaiit entendre que son chagrin ne venait que d'avoir perdu son califourchon.

« Ne t'inquiète pas, disait-il, i'rère Tobie ; il faul espérer que nous aurons bientôt la guerre. Et si l.i guerre vient, les puissances belligérantes auront beau faire, tes plaisirs sont assurés. Je les défie, cher Tobie, de gagner du terrain sans prendre de villes, et de prendre des villes sans faire de sièges. »

Mon oncle Tobie ne recevait pas volontiers cette espèce d'attaque (jue faisait mon père à son califourchon. Il trouvait ce procédé peu généreux, d'autant qu'en frappant sur le cheval, le coup retombait sur le cavalier, et portait sur l'endroit le plus sensible; de sorte qu'en ces occasions mon oncle Tobie posait sa pipe sur l.i table plus brusquement, et se disposait à une défense plus vive qu'à l'ordinaire.

Il y a environ deux ans que je dis au lecteur que mon oncle Tobie n'était pas éloquent; et dans la même page je donnai un exemple du contraire. Je répète ici lu même observation, et j'ajoute un fait qui la contredit encore. Il n'était pas éloquent; il lui était difficile do faire de longues phrases, et il détestait les belles phrases. Mais il y avait des occasions ([ui l'entraînaient malgré lui, et l'emportaient bien loin de ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie était, à ([uel([ues égards, égal à ïertuUien, et à quelcpies autres infiniment supérieur.

Mon père goûta tellement une de ces défenses, que mon oncle Tobie prononça un soir devant Yorick et lui, (pi'il l'écrivit tout entière avant de se coucher.

J'ai eu le bonheur de retrouver cette défense parmi les papiers de mon père, avec quelques remarques do sa façon, soulignées et mises entre deux parentlièses.

Au dos du cahier est écrit : « Justification des pn'n-

cipes de mon frcre Tobie, et des motifs qui le 'portent à désirer la continuation de la guerre. »

Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent t'ois cette apologie de mon oncle Tobie ; et je la rcf^arde comme un si beau modèle de défense; elle t'ait voir en lui un accord si heureux de douceur, de courage et de bons principes, ([ue je la donne au public, mot pour mot, telle (pie je l'ai trouvée, en y joignant les remarques de mon père.

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