CHAPITRE CCXLV
Calais.
Calais, Calatium, Caliosium, Calesium.
Cette ville, si vous en croyez ses archives (et je ne vois aucune raison de les révoquer en doute), n'était autrefois qu'un petit village appartenant aux anciens comtes de Guines. Elle contient aujourd'hui près de quatorze mille habitants, sans compter quatre cent vingt feux dans la ville basse ou les faubourgs. Il faut sui>poser qu'elle ne sera arrivée (jue par degrés à sa grandeur actuelle.
Il y a dans la ville quatre couvents et une seule église paroissiale. J'avoue que je n'en ai pas pris la mesure exacte; mais il est aisé d'en approcher par conjecture; car, comme la ville renferme (piatorze mille habitants, si l'église peut les contenir, elle doit être dune grandeur
considérable; et si elle ne le peut pas, il est ridicule de n'en avoir pas une autre. Elle est bâtie en forme de croix, et dédiée à la vierge Marie. Le clocher, au bout duquel est une flèche, est placé au milieu de l'église, et porté sur quatre piliers de forme élégante et assez légère, mais cependant suffisamment solides.
L'église est ornée de onze autels, dont la plupart sont plus élégants que riches. Le maître autel est un chefd'œuvre en son genre. Il est de marbre blanc; et, suivant ce qu'on m'a dit, il a près de soixante pieds de haut : s'il en avait davantage, il serait aussi haut que le mont Calvaire, d'où je conclus qu'en conscience il est d'une hauteur raisonnable.
Rien ne m'a frappé davantage que la grande place que nous appelons en anglais ca7Té, Je ne saurais dire si elle est bien pavée et bien bâtie ; mais elle est au centre de la ville, et la plupart des rues (du moins celles de ce quartier) y aboutissent. Si l'on avait pu avoir une fontaine à Calais, ce qui paraît impossible, il n'est pas douteux qu'on l'eût placée au centre de ce carré, où elle aurait fait un très-bel effet, quoique ce carré ne soit pas précisément un carré; car il est de quarante pieds plus long de l'est à l'ouest que du nord au sud. Aussi les Français, en général, ont-ils plus de raison de les appeler des places, n'étant presque jamais des carrés parfaits.
La maison de ville est assez laide et conséquemment peu digne d'être mise en vue, sans quoi elle aurait pu briller sur cette place à côté de la fontaine. Mais elle suffit pour sa destination et est assez spacieuse pour contenir les magistrats qui s'y rassemblent de temps en temps. De sorte que l'on peut présumer que la justice y est régulièrement distribuée.
Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur ce qui concerne la ville ; mais, comme il n'y a rien de curieux dans le Courgain, je m'en suis peu occupé. C'est un quartier séparé de la ville, qui n'est habité que par des matelots et des pêcheurs. 11 consiste en une quantité de petites rues proprement bâties; la plupart des maisons sont en brique : il est extrêmement peuplé; mais cette population s'explique par le genre de nourriture de l'espèce de gens qui y demeurent.
Au reste, un voyageur peut l'aller visiter pour se satisfaire.
Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du guet; elle mérite d'être vue. On l'appelle ainsi à cause de sa destination, parce qu'en temps de guerre elle sert à découvrir les ennemis qui pourraient s'approcher de la place du côté de terre ou du coté de mer, et à en donner avis. Mais elle est d'une hauteur si prodigieuse, et attire vos regards si continuellement, ([ue l'on ne peut s'empêcher d'y faire attention malgré soi.
Je fus très-fâché de ne pouvoir obtenir la permission de visiter les fortifications, qui sont les plus fortes du monde, et qui, depuis qu'elles ont été commencées jusqu'à nos jours, c'est-à-dire depuis Philippe de France, comte de Boulogne, jusqu'au moment où j'en parle, ont coûté (suivant le calcul d'un ingénieur gascon) plus de cent millions de livres. Il est à reuiarquer que c'est à la tête de Gra vélines, du côté où la ville est naturellement le plus faible, qu'on a dépensé le plus d'argent ; tellement que les ouvrages extérieurs s'étendent beaucoup dans la campagne et occupent un grand terrain.
TRISTÎIÂM SHANDY. 75
Cependant, quoi que l'on ail pu dire et faire, il faut convenir que Calais n'a jamais été aussi important par lui-même que par sa position et eette entrée laeile (jui a tant de fois été fournie à nos ancêtres pour pénétrer en France. Mais cet avantage n'était pas même sans inconvénient, et Calais a été pour l'Angleterre dans ces tempslà une source de querelles aussi répétées que Dunkerque dans le notre. On regardait à* bon droit cette ville comme la clef des deux royaumes ; et c'est de là ([ue sont venus tant de débats pour savoir qui la garderait.
De ces débats, le plus mémorable fut le siège ou plutôt le blocus de Calais par Edouard III. La ville résista une année entière aux efforts de ses armes, et se défendit jusqu'à la dernière extrémité; la famine seule l'obligea de se rendre. Le dévouement d'Eustaclie de Saint- Pierre, qui s'offrit le premier comme victime pour sauver ses concitoyens, a placé le nom de ce généreux magistrat parmi ceux des héros. Et, comme ce détail ne prendra pas plus d'une cinquantaine de pages, ce serait faire au lecteur une injustice criante que de ne pas lui donner le détail exact de cet événement romanesque et du siège lui-même, dans les propres mots de Rapin Thoiras.