‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 41 sur 197 · CHAPITRE GGXLYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE GGXLYIII

li y a toujours quelque fer qui cloche.

Quand l'impatience des désirs d'un homme précipite ses idées quatre-vingt-dix fois plus vite que le véhicule qui le porte, il perd toute retenue; et malheur au véhicule, malheur à tous ses accessoires, de quelque nature qu'ils soient, sur lesquels il exhale le mécontentement de son âme !

J'évite le plus qu'il m'est possible de porter un juge-

ment définitif sur les hommes et sur les choses quand je suis dans un mouvement de colère.

Ainsi la première fois que la chose m'arriva, je me contentai de dire ; « Plus on se presse, plus on fait de sottises. » La seconde, troisième, quatrième et cinquième fois, je m'en tins à cette réflexion, et je ne m'en pris qu'au second, troisième, quatrième et cinquième postillon. Mais la même marotte durant toujours, et durant sans exception de la cinquième à la sixième, septième et jusqu'à la dixième fois, je ne pus m'abstenir d'englober toute la nation dans une réflexion générique que je fis en ces termes :

<i II y a toujours dans une voiture française quelque chose qui va mal à la sortie de chaque "poste. »

Ou bien en changeant la proposition :

(( Un postillon français ne saurait faire un quart de lieue sans avoir besoin de descendre. »

Et quoi encore de nouveau? Diable ! une soupente cassée ! une dent-de-loup rompue ! un trait .défait ! une bande, un écrou, une courroie, une boucle, un ardillon. . .

N'imaginez pas pourtant que je me croie en droit de maudire la chaise de poste ni le postillon pour des accidents de cette espèce; ni que je jure par le Dieu vivant que je ferai plutôt le reste du chemin à pied; ni que je consente à être damné si l'on me voit remonter dans une pareille voiture; non, je m'arme du phis beau sang-froid, et je reconnais qu'en quehiue pays que je voyage, il y aura toujours quelque écrou, courroie, boucle ou ardillon qui viendra à manquer. Ainsi je ne m'échautlé jamais, je prends le bon et le mauvais, selon qu'ils se présentent, et je poursuis mon chemin.

« Fais-en de même, mon garçon », lui dis-je.

11 avait déjà perdu cinq minutes en descendant de

olieval pour prondrc un morceau de pain bis qu'il avait fourré dans une des poches de la voiture : puis il était remonté, et cheminait à son aise pour le mieux savourer. « Allons, postillon, dis-je, plus vivement! » Mais pour cela je pris un ton tout à fait persuasif; je lis sonner une pièce de vingt-quatre sous contre la glace, prenant soin de lui en présenter le côté plat comme il retournerait la tête. Le drôle, pour me montrer qu'il me comprenait, me fit nue grimace qui s'étendit d'une oreille i\ l'autre, et qui, derrière son museau de suie, me découvrit une rangée de perles, telles ({u'une reine aurait donné touslesjoyaux de sa couronne pour en avoirautant.

Juste ciel ! à qui dépars-tu de tels trésors ! quelles dents pour du pain bis !

Et comme il finissait sa dernière bouchée, nous entrâmes à Montreuil.

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