‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 61 sur 197 · TRISTRAM SHANDY IH · texte numérisé non relu

TRISTRAM SHANDY IH

Mon oncle Tobie et Trim se regardèrent pour chercher quelque consolation dans les yeux l'un de l'autre; ils n'en trouvèrent point. Mon père frappa des deux mains sur ses cuisses ; c'était son geste ordinaire quand il voyait ou qu'il entendait quelque chose de très-plaisant. Il ne pouvait souffrir les moines, ni tout ce qui y avait rapport; mais la réponse du sacristain portant plus à plomb sur mon oncle Tobie et sur Trim que sur lui, ce fut pour lui un triomphe relatif qui le mit de la plus belle humeur du monde.

« Et comment, je vous prie, appelez-vous ce gentilhomme-ci ? demanda mon père en riant.

— Cette tombe, dit le jeune bénédictin en baissant les yeux, contient les os de sainte Maxime ^ qui vint de Ravenne exprès pour toucher le corps. . .

— De sainte Maxime ! dit mon père, coupant la parole au sacristain. Ce sont, ajouta mon père, les deux plus grands saints de tout le martyrologe.

— Excusez-moi, dit le sacristain ; c'était pour toucher les os de saint Germain, fondateur de l'abbaye.

— Et qu'est-ce qu'elle gagna par là ? dit mon oncle Tobie.

— Parbleu! dit mon père, ce qu'une femme gagne ordinairement quand elle va en pèlerinage.

— Elle gagna le martyre, répliqua le jeune béné^ dictin en s' inclinant jusqu'à terre, et disant ce peu de mots d'un ton de voix à la fois si modeste et si assuré que mon père en fut désarmé pour un moment. On croit, continua le bénédictin, que sainte Maxime repose dans cette tombe depuis quatre cents ans ; et il n'y en a que deux cents qu'elle est canonisée.

— On est longtemps à faire son chemin, frère Tobie, dit mon père, dans cette armée de martyrs.

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— Hélas! dit Trim, dans quelque corps que ce soit, quand un pauvre diable n'a pas le moyen d'acheter...

— Pauvre sainte Maxime ! dit mon oncle Tobie à demi-voix en s' éloignant de sa tombe.

— Elle était, continua le sacristain, une des plus belles et une des plus grandes dames de France et d'Italie.

— Mais qui diable est enterré là, à côté d'elle? dit mon père, montrant du bout de sa canne une grande tombe près de laquelle il passait.

— C'est saint Prosper, monsieur, répondit le sacristain.

— Peste! dit mon père, saint Prosper est fort bien placé là. Et quelle est l'histoire de saint Prosper? continua-t-il.

— Saint Prosper, répliqua le sacristain, était évoque.

— Parle ciel! s'écria mon père en l'interrompant, je m'en doutais. Saint Prosper! l'heureux nom! Gomment saint Prosper eût-il manqué d'être évêque ou cardinal? »

Il tira son journal de sa poche, le sacristain tenant sa torche pour l'éclairer, et il écrivitt saint Prosper comme un nouvel appui à èon système sur les noms de baptême. Et j'oserai dire que, vu le désintéressement qu'il apportait dans la recherche de la vérité, il aurait trouvé un trésor dans le tombeau de saint Prosper qu'il ne se serait pas cru si riche. C'était la visite la plus heureuse, la plus utile qu'on eût jamais rendue à la mort. Enfin, mon père fut si chariné de sa découverte, qu'il se décida sur-le-champ à passer un jour de plus à Auxerre.

« Je verrai demain le reste de ces bonnes gens, dit mon père comme nous traversions la place.

— Et pendant ce temps-là, frère Shandy, dit mou

oncle Tobie, le caporal et moi nous visiterons les remparts. »

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