CHAPITRE CGLXVIl
Auxerre,
Tout ce qu'il y a à vous dire sur Fontainebleau, en cas que vous le demandiez, c'est qu'il est situé au milieu d'une vaste forêt, à quinze lieues au sud de Paris. La ville a un certain air de grandeur ; le château est antique et noble. Le roi a coutume d'y passer les automnes avec toute sa cour, pour le plaisir de la chasse. Là, tout Anglais d'une certaine façon, et surtout, milord, s'il est fait comme vous (pourvu qu'il ait deux ou trois coureurs), peut prendre sa part de ce divertissement, avec la seule attention de ne pas courir plus vite que le roi.
Il y a pourtant deux raisons pour que vous ne répétiez pas bien haut ce que je viens de vous dire :
L'une, c'est que cela pourrait faire renchérir les chevaux de chasse en Angleterre ;
L'autre, c'est qu'il n'y a pas un mot de vrai. Continuons.
A l'égard de Sens, on peut l'expédier en un seul mot : c'est un siège archiépiscopal.
Quant à Joigny, je crois que le moins que l'on puisse en dire est le mieux.
Mais pour Auxerre! je pourrais en parler jusqu'à demain. Je n'en Unirais pas si je voulais. Lorsque je lis mon grand tour de l'Europe, sous la conduite de mon père, qui ne voulut s'en lier qu'à lui-mémo pour m'accompagner, et qui se fit suivre de mon oncle Tobie, de ïrim et d'Obadiah, et de presque toute la famille, excepté de
ma mère, nous nous arrêtâmes à Auxerre deux jours entiers. « Mais, monsieur, pourquoi madame votre mère ne fut-elle pas du voyage^ Monsieur, c'est qu'elle avait entrepris de tricoter pour mon père un grand pantalon de laine grise , et qu'elle avait à cœur d'achever sa tâche. »
Mon père qui faisait la sienne de tirer parti des choses les plus ingrates, et qui trouvait partout à faire son profit, m'en a laissé de reste à dire sur Auxerre. Dans tous ses voyages, mais principalement dans celui dont je parle, il suivait une route si différente de celles que tous les autres voyageurs avaient parcourues avant lui; il voyait les rois et les cours, et toute leur magnificence, sous un point de vue si original ; ses remarques sur les caractères, les mœurs et les coutumes des pays que nous traversions, étaient si opposées à celles de tous les autres hommes, et particulièrement à celles de mon oncle Tobie et du caporal, pour ne rien dire des miennes; les hasards et les accidents qui nous arrivaient, ou que ses systèmes et son opiniâtreté nous attiraient journellement, étaient d'un genre si varié, si étrange, si tragicomique ; en un mot, l'ensemble de ses aventures et de ses réflexions forment un tout si différent de tout ce qu'on a jamais vu dans aucun récit de voyageur, que ce sera ma faute, et uniquement ma faute, si les voyages de mon père ne sont pas lus et relus par tout voyageur et tout amateur de voyages, tant qu'il y aura des voyages et des voyageurs.
Mais ce riche ballot ne doit pas s'ouvrir encore. Je ne veux en tirer que ce qui m'est nécessaire pour débrouiller le système de notre séjour à Auxerre. Je vois l'impatience du lecteur, et je m'empresse de la satisfaire.
« Frère Tobie, dit mon père, voulez-vous, en atten-
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daiit le dîner, que nous allions voir ces messieurs dont monsieur Séguier a parlé avec tant d'éloges?
— J'irai voir qui vous voudrez, dit mon oncle Tobie, dont la complaisance était inépuisable.
— Mais ces messieurs sont des momies, reprit mon père.
— Est-il nécessaire de se raser ? dit mon oncle Tobie.
— Non, parbleu I frère, s'écria mon père ; au contraire, une longue barbe nous donnera un air de famille tout à fait convenable. »
Là-dessus nous nous mimes en marche, mon oncle Tobie appuyé sur le caporal, et formant l'arrière-garde, et nous nous acheminâmes vers l'abbaye de Saint-Germain.
« Tout ce que nous voyons, dit mon père au sacristain, qui était un jeune frère de l'ordre de Saint-Benoit, est vraiment très-beau, et très-riche, et très-magnilique. Mais ce n'est pas là le but de notre curiosité. Nous vou*drions voir ces corps desquels monsieur Séguier a donné au public une description si exacte. »
Le moine s'inclina, et, prenant dans la sacristie une torche consacrée à cet usage, il nous conduisit au tombeau de Saint-Héréhald.
« Voici, dit le sacristain en posant la main sur la tombe, voici un prince célèbre de la maison de Bavière, qui, sous les règnes successifs de Charlemagne, de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, jouit d'une grande autorité dans le gouvernement. 11 contribua plus que personne à rétablir partout l'ordre et la discipline.
— 11 faut donc, dit mon oncle Tobie, qu'il ait été aussi grand dans le champ de Mars que dans le cabinet. C'était à coup sûr quelque preux et vaillant chevalier.
— C'était un moine, » dit le sacristain.