CHAPITRE CCLXXII
L'âne.
C'était un pauvre âne avec de grands paniers sur le dos, qui ramassait, comme par charité, des feuilles de raves et des trognons de choux. 11 était indécis, ses deux pieds de devant sur le seuil et à moitié engagés dans la porte, ses deux pieds de derrière dans la rue, et ne sachant pas bien s'il entrerait ou non.
Or, un âne est pour moi une espèce d'animal sacré. Quelque pressé que je sois, il m'est impossible de le frapper. La patience avec laquelle il endure les mauvais traitements est écrite d'une manière si naturelle sur sa
physionomie et dans tout son maintien! elle plaide si puissamment pour lui, qu'elle me désarme toujours, tellement que je ne saurais même lui parler brutalement.
Au contraire, quekiue part que je le rencontre, à la ville ou à la campagne, à la charrette ou sous des paniers, en esclavage ou en liberté, j'ai toujours quelque chose d'honnête à lui dire : et comme un mot en amène un autre, s'il est aussi désœuvré que moi, j'entre en conversation avec lui. Sûrement mon imagination n'est jamais plus sérieusement occupée que lorsqu'elle m'aide à traduire ses réponses d'après sa contenance. Et si sa contenance ne s'explique pas assez clairement, je descends au fond de mon cœur et ensuite au fond du sien, pour y trouver ce que, suivant l'occasion, il est naturel, soit à un homme, soit à un âne, de penser.
De toutes les espèces qui sont au-dessous de moi, c'est, en vérité, la seule avec laquelle je puisse converser ainsi. Quant aux perroquets et autres oiseaux jaseurs, je n'ai jamais un mot à leur dire, non plus qu'aux singes, et par la même raison. Les uns parlent, les autres agissent par routine, et tous me rendent également silencieux.
Bien plus, mon chien et mon chat... je les aime beaucoup, et mon chien surtout qui est au désespoir de ne pouvoir parler. Mais, quelle qu'en soit la raison, il est certain que ni l'un ni l'autre ne possèdent le talent de la conversation. La mienne avec eux (de môme que celles de mon père avec ma mère dans ses lits de justice) ne saurait aller plus loin qu'une demande, une réponse et une réplique : une fois ces trois choses dites, le dialogue finit.
Mais avec un âne ! je causerais toute ma vie.
« Viens, honnête animal, lui dis-je voyant qu'il m'é-
12i TRISTRAM SHANDY
tait impossible de passer entre la porte et lui, veux-tu entrer? ou veux-tu sortir?
L'Ane courba le cou, et tourna la tête du côté de la rue.
« Eh bien! répli(juai-je, nous attendrons ton maître une minute. »
Il ramena sa lete d'un air pensif, et refiarda fixement de l'autre côté.
(( Je t'entends parfaitement, répondis-je; si tu fais un seul pas mal à propos, tu seras battu impitoyablement. Après tout, une minute n'est qu'une minute, et elle ne sera pas perdue si elle me sert à éviter la bastonnade à un de mes frères. «
Pendant cette conversation, il mangeait une tige d'artichaut, et, se trouvant pressé entre son appétit d'une part et l'amertume de la plante de l'autre, il l'avait laissée tomber six fois de sa bouche, six fois il l'avait mmassée, (( Dieu te soit en aide, pauvre animal! dis-je; tu fais là un déjeuner bien amer! et le travail rend tous tes jours amers, et bien amère,je crois, est ta récompense! Chacun mène la vie qu'il peut; mais dans la tienne, tout... tout est amertume. Ta bouche en ce moment doit être amère comme la suie... (il avait enfm rejeté sa tige d'artichaut); et, dans le monde entier, peut-être, tu n'as pas un ami qui te donne un macaron! >> Disant cela, je tirai de ma poche un cornet de macarons que je venais d'acheter, je lui en donnai un. Mais, en ce moment où je me rappelle cette action, mon cœur me reproche qu'elle partait plutôt de l'idée plaisante que je me faisais de voir connnent un âne s'y prendrait pour manger un macaron, que d'un véritable principe de bienveillance.
Quand l'àne eut mangé son macaron, je le pressai d'entrer. Le pauvre animal était horriblement (^hargé:
ses jambes semblaient trembler sous lui ; il résistait et portait son poids en arrière. Je le tirai par son licou; le licol se cassa dans ma main. L'ane me regarda d'un air inquiet :
« Au nom du ciel^ ne me frappez pas! cependant.., si vous le voulez... vous le pouvez.
— Moi! Le frapper! dis-je; j'aimerais mieux être damné! »
Le mot n'était encore prononcé qu'à moitié, comme avait été celui de l'abbesse des Andouillettes, ainsi le péché n'était pas consommé, quand un homme qui voulait entrer fit pleuvoir une grêle de coups sur la croupe de la pauvre bête, ce qui mit fm à la cérémonie.
« Au diable! » m'écriai-je.
L'âne se précipita pour entrer ; et, dans la violence de son mouvement, il me froissa rudement contre la muraille, tandis qu'un bout d'osier, qui dépassait le tissu de son panier, accrocha la poche de ma culotte, et la déchira dans la direction la plus désastreuse que vous puissiez imaginer.
« Au diable! » avais-je dit.
Je ne m'adressais point à l'âne, et pourtant ce fut peut-être ce qui le fit entrer; peut-être aussi fut-ce les coups de bâton. C'est un point qui n'a pas été éclaici, et que je laisse à décider à ces messieurs de la Société royale. Et j'ai rapporté mes culottes tout exprès pour les en faire juges.