CHAPITRE GCLXXI
Les deux amants.
Oh! il y a dans la vie de l'homme une époque charmante! C'est lorsque son cerveau étant encore tendre et flexible et toutes ses sensations promptes et faciles, l'histoire de deux amants passionnés, séparés l'un de l'autre par de cruels parents et par une destinée plus cruelle encore...
Paulin, c'est l'amant; Pauline, c'est son amante;
Chacun ignorant le sort de l'autre. . .
L'un à l'est; l'autre à l'ouest.
Paulin fait esclave par les Turcs et mené à la cour de l'empereur du Maroc, où la princesse de Maroc, devenant éperdument amoureuse de lui, le retient vingt ans en prison, ne pouvant vaincre sa constance pour Pauline.
Elle (Paidine), pendant tout ce temps errant pieds nus, les cheveux épars, sur les rochers et les montagnes pour chercher son amant : Paulin! cher Paulin! et faisant redire son nom aux échos des collines et des vallées, Paulin! Pauhn!
Noyée dans les larmes, abîmée dans le désespoir, assise d la porte de chaque ville, de chaque village : Mon cher amant, mon cher Paulin a-t-il passé là ? Personne n'at-il vu mon cher Paulin? Et, parcourant ainsi tout ce vaste univers jusqu'à ce qu'enfin un hasard inespéré les ramenant tous deux, quoi(iuc par différents côtés, au même instant de la nuit, à une des portes de Lyon, leur patrie commune, et chacun d'eux s'écriant à la fois avec im accent trop bien connu : Mon cher Paulin, ma chère Pauline, vit-il, vit-elle encore? ils se reconnaissent sans se voir, ils volent dans les bras l'un de l'autre, et meurent de joie en s'embrassant.
Il y a, dis-je, une époque charmante dans la vie de tout homme sensible. C'est quand une pareille histoire lui plaît, le touche, l'intéresse davantage que tous les rogatons, bribes et fragments de l'antiquité qu'il rencontre en foule chez tous les voyageurs.
C'était tout ce qui m'avait frappé en lisant les détails que Spon et les autres nous ont laissés sur la ville de Lyon.
Mais ce qui acheva de me charmer, fut ce que je trou-^ vai depuis dans un autre voyageur (Dieu sait lequel), ([ui rapporte qu'un tombeau fut érigé à la fidélité de Paulin et de Pauline, et placé près de cette même porte qu'ils avaient consacrée par leur mort touchante. Et sur ce tombeau, ajoute l'auteur, les amants vont encore aujourd'hui évoquer leurs ombres et les prendre à témoin de leurs serments.
Je doute qu'en aucun temps de ma vie j'eusse pu me soumettre à un tel genre d'épreuves ; mais ce tombeau des amants revenait sans cesse à mon imagination. Je ne pouvais parler de Lyon, ou seulement y penser, que dis-je'^ je ne pouvais voir une étoffe de Lyon sans que
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ce précieux monument de fidélité antique me revînt à l'idée. Et j'ai souvent dit, dans ma manière libre de m'exprimer (peut-être même avec quelque irrévérence), que ce tombeau, tout négligé qu'il était, me semblait d'un aussi grand prix que celui de la Mecque, et même que la Santa Casa de Lorette, à la richesse près. Je m'étais même promis, quoique je n'eusse aucune aftaire à Lyon, de ne pas mourir sans en avoir fait le pèlerinage.
Ainsi, quoique sur la liste des choses que j'avais à voir à Lyon, cet article fût le dernier, on peut voir qu'il n'était pas le moins intéressant pour moi. En ruminant ce projet dans ma tête, je fis donc dans ma chambre une douzaine ou deux d'enjambées plus longues que de coutume ; je descendis ensuite froidement dans la cour, dans le dessein de sortir : incertain si je retournerais à mon auberge, je demandai ma carte à l'hùte, je le payai, je donnai de plus dix sous à la tille, et je recevais les derniers compliments de M. Le Blanc, qui me souhaitait un heureux voyage, quand je fus arrêté à la porte.