‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 76 sur 197 · CHAPITRE CCLXXXIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXXXIl

Plaines sans fin.

J'avais alors tout le midi de la France, des rives du Rhône aux bords de la Garonne, à traverser tout à mon aise sur ma mule. Je dis tout à mon aise, car j'avais laissé la mort bien loin derrière moi; et Dieu, et Dieu tout seul sait à quelle distance.

« J'ai poursuivi plus d'un homme en France, ditelle, mais jamais d'un train si enragé. »

Cependant elle me poursuivait toujours, toujours je la fuyais; mais je la fuyais gaiement : elle me poursuivait encore, mais comme celui qui poursuit sa proie sans espérance de l'atteindre. Elle s'amusait en chemin, et chaque pas qu'elle perdait la rendait plus traitable.

« Eh! pourquoi, m'écriai-je, me presserais-je si fort? »

Ainsi, malgré ce que m'avait dit le commis de la poste, je changeai encore une fois mon allure; et, après une course aussi rapide, aussi précipitée que celle que je venais de faire, je pensai avec délices au plaisir que j'allais avoir de traverser les riches plaines du Languedoc, aussi lentement que ma mule voudrait laisser tomber son pied.

Rien n'est plus agréable pour un voyageur, ni plus fâcheux pour un homme qui écrit son voyage, qu'une plaine vaste et riche, surtout si elle ne présente ni pont, ni grande rivière, et si elle n'offre à l'œil que le tableau d'une abondance monotone. Après nous avoir dit que le pays est superbe, charmant, que le sol est fertile, et que la nature y étale tous ses trésors, il lui reste éternellement sur les bras une grande plaine inutile, et dont il ne sait que faire. Il arrivera

enfin à quelque ville. Faible ressource! au sortir de la ville, il retrouvera une plaine, et puis encore une autre. Quel supplice! voyons si je viendrai à bout de m'y soustraire.

Page 1