CHAPITRE CCLXXXIII
Nannette.
Je n'avais pas encore fait trois lieues et demie, que l'homme au fusil commença à regarder à son amorce.
J'avais déjà fait trois pauses différentes, dont chacune m'avait fait perdre un demi-mille au moins : la première avec un marchand de tambours; la seconde avec deux franciscains ; la troisième avec une vendeuse de figues de Provence.
Je voulais acheter son panier ; le marché fut conclu à quatre sous, et l'affaire allait être consommée surle-champ; mais il survint un cas de conscience. Quand j'eus payé les figues, il se trouva dans le fond du panier deux douzaines d'œufs recouverts avec des feuilles de vigne. Je n'avais pas eu l'intention d'acheter des œufs, ainsi je n'y avais aucun droit. J'aurais pu réclamer la place qu'ils occupaient, mais à quoi bon cette chicane? J'avais bien assez de figues pour mon argent.
La difficulté était que je voulais avou' le panier, et que la marchande voulait le garder. Sans le panier elle ne savait que faire de ses œufs; sans le panier, je n'avais que faire de mes figues, d'autant que celles-ci étaient déjà trop mûres, et que la plupart étaient crevées par le côté. Il s'éleva là-dessus une petite contestation; et, après difterents biais proposés, voici le parti dont nous convînmes.
Ah! je devine... — Vous devinez, monsieur? Oh! je
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VOUS délie, tout liahile (jue vous êtes; je délierais le diable lui-même (à uioins (ju'il ne se soit mêlé de cette affaire, ce que je croirais assez) de former une seule conjecture approchante de la vérité , sur l'espèce de traité que nous conclûmes pour nos œufs vX nos figues. Vous le saurez un jour, mais non pas de sitôt. Il faut que je revienne bien vite aux amours de mon oncle Tobie. Vous le saurez si vous venez jamais à lire la relation des aventures qui me sont arrivées en traversant cette plaine, aventures que pour cette raison j'intitule : Histoires de la plaine.
On peut croire que je ne m'y suis pas trouvé moins embarrassé que tous les autres écrivains, et que ma plume a eu une aussi rude besogne que la leur. Cependant les impressions qui me restent de ce voyage, et qui en ce moment se présentent toutes à mon souvenir, me disent que c'est l'époque de ma vie où j'ai été le plus occupé, et le plus utilement occupé. En effet, comme mes conventions avec l'homme au fusil ne fixaient point le temps oii je lui rendrais sa mule, j'avais conservé une liberté entière; et Dieu sait comme j'en prolltais! M'arrétant et causant avec tous ceux qui n'allaient pas au grand trot, joignant ceux qui cheminaient devant moi, attendant ceux qui venaient derrière, hélant ceux qui traversaient mon chemin, arrêtant toute espèce de mendiants, pèlerins, moines, ou chanteurs de rues, ne passant pas auprès d'une femme juchée sur un mûrier, sans lui faire un compliment sur sa jambe, et sans lui offrir une prise de tabac pour entrer en conversation; bref, en saisissant ainsi les occasions de toute espèce que le hasard m'offrit dans ce voyage, je vins à bout de peupler ma plaine, et d'y vivre comme au milieu d'une ville. J'y eus
il S.
toujours une société aussi nombreuse que variée; et, comme ma mule aimait la société autant que moi, et qu'elle avait toujours de son côté quelque chose à dire à chaque bête qu'elle rencontrait, je suis assuré que nous aurions passé un mois entier dans Palmall ou dans Jame's Street, sans y trouver autant d'aventures, et sans voir d'aussi près la nature humaine
Oh! que j'aime cette franchise aimable, cette vivacité folâtre, qui fait tomber à la fois tous les plis des vêtements d'une Languedocienne! Sous ce vêtement je crois trouver, je crois reconnaître cette innocence, cette simplicité de l'âge d'or, de cet âge tant célébré par nos poètes. Je m'abuse peut-être; mais il est doux de s'abuser ainsi.
J'étais entre Nîmes et Lunel. C'est là que croît le meilleur muscat de France; lequel, par parenthèse, appartient aux honnêtes chanoines de Montpellier. Ils vous le donnent de si bonne grâce! malheur à celui ({ui en aurait bu à leur table, et qui pourrait leur en envier une seule goutte !
Le soleil était couché. Tous les ouvrages étaient finis ; les nymphes avaient rattaché leurs cheveux, et les bergers se disposaient pour la danse. Ma mule fit une pointe.
« Qu'as-tu? lui dis-je; ce n'est qu'un fifre et un tambourin.
— Je n'oserais passer, dit-elle.
— Ne vois-tu pas, lui dis-je en lui donnant un coup d'éperon, qu'ils courent à la cloche du plaisir?
— Par saint Ignace, dit ma mule en prenant la même résolution que celle de Tabbesse des Andouillettes; par saint Ignace de Loyola et tous ses suppôts! je n'irai pas plus loin.
— A la bonne heure, dis-je, mademoiselle. Je ne veux de ma vie avoir rien à démêler avec vous et les vôtres. »
En même temps je sautai à terre, et, jetant une botte dans un fossé, une botte dans un autre :
(( Attendez-moi là, lui dis-je; car je prétends prendre ma part de la danse. »
Une jeune paysanne, brûlée du soleil, se leva et vint à moi comme je m'avançais vers le groupe. Ses cheveux châtains foncés, tirant un peu sur le noir, étaient renoués sur sa tète en une seule tresse,
« Il nous faut un cavalier, me dit-elle en me prenant les deux mains, comme si je les lui eusse offertes.
— Et un cavalier vous aurez, » lui dis-je en prenant les siennes à mon tour.
Si tu avais, Nannette, été attifée comme une duchesse !
Mais ce maudit trou à ton jupon! Nannette ne s'en souciait guère.
« Sans vous, dit-elle, nous n'aurions pu danser. »
En quittant une de mes mains avec cette politesse que donne la nature, elle me conduisit avec l'autre.
Un jeune homme boiteux, qu'Apollon avait gratifié d'une flûte, et qui s'était appris à jouer du tambourin, préludait doucement en s'asseyant sur la butte,
(( Rattachez-moi bien vite cette tresse, » me dit Nannette en me mettant un cordon dans la main.
Elle me fit oublier que j'étais étranger. Toute la tresse se défit ; il y avait sept ans que nous nous connaissions.
Le jeune homme commença enfin avec le tambourin ; la flûte suivit : nous nous mîmes en danse. Maudit soit ce trou à ton jupon !
La sœur du jeune homme, avec la voix qu'elle avait
reçue du ciel, chantait alternativement avec son frère, ("était une ronde gasconne, dont le refrain était :
Vive la joie !
Et nargue du chagrin !
Les bergères chantaient à. l'unisson, et les bergers les accompagnaient une octave plus bas.
J'aurais donné un écu pour le voir recousu : Nannette n'aurait pas donné deux sous. Vive la joie! était sur ses lèvres; vive la joie! était dans ses yeux. Une étincehe rapide d'amitié franchit l'espace qui nous séparait : elle me regardait d'un air charmant.
Dieu tout-puissant, que ne puis-je vivre et finir mes jours ainsi! « Juste dispensateur de nos plaisirs, de nos peines, m'écriai-je, qui empêcherait un homme de se fixer ici au sein du contentement? d'y danser, d'y chanter, de t'y rendre ses hommages, et d'aller au ciel avec cette charmante brune? »
La petite capricieuse se mit alors à danser en penchant sa tête de côté, et n'en fut que plus séduisante. « Il est temps d'aller danser ailleurs, » dis-je. Ainsi, changeant seulement de partenaires et de tons, je dansai de Lunel à Montpellier, de là à Pézénas et Béziers ; je dansai tout au travers de Narbonne, de Carcassonne et de Castelnaudary ; jusqu'à ce qu'enfin je dansai tout seul dans le pavillon de Perdrillo, où, tirant un papier rayé afin de pouvoir aller droit, sans digression ni parenthèse, dans les amours de mon oncle Tobie,
Je commençai ainsi.