CHAPITRE CCLXXXIX
Je m'embrouille.
Je voudi^ais que mon oncle Tobie eût été buveur d'eau; on aurait compris pourquoi, du premier moment que la veuve Wadman le vit, elle sentit quelque chose en sa faveur.
Quelque chose peut-être au-dessus de l'amitié, audessous de l'amour, pourtant quelque chose, n'importe quoi, n'importe où, je ne donnerais pas un seul crin de la queue de ma mule (qui franchement n'en a guère à perdre) pour être mis dans le secret.
Mais mon oncle Tobie n'était rien moins que buveur d*eau> Il ne la buvait ni pure, ni mêlée, ni d'aucune manière, ni en aucun lieu, excepté peut-être dans quelque poste avancé où l'on ne pouvait avoir de meilleure liqueur. Peut-être aussi, dans le temps de sa blessure, lorsque le chirurgien ne cessant de lui dire qu'il fallait détendre ses libres, et que la réunion de la plaie s'en ferait plus vite, mon oncle Tobie consentait à en boire pour l'amour de la paix.
Tout le monde sait que, dans la nature, il n'y a point d'ettét sans cause. Et l'on sait également que mon oncle Tobie n'était ni tisserand, ni jardinier, ni gladiateur, à moins que vous prétendiez que capitaine soit l'équivalent de (jladiateur ; mais il était simplement capitaine d'infanterie. D'ailleurs, ceci est une explication forcée. Nous n'avons donc rien à supposer que cette malheureuse jambC; Mais, dans la présente hypothèse, elle ne nous servirait qu'autant que son accident aurait été la suite de quelque mal au pied; mais la jambe de mon onclt* Tobie n'avait maigri par l'elfet d'aucun désordre
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dans le pied. Que dis-je? la jambe de mon oncle Tobie n'avait pas maigri du tout. Elle était un peu roide et sans grâce, ce qui pouvait venir du défaut total d'exercice où elle était restée pendant les trois ans que mon oncle Tobie avait passés à la ville dans la maison de mon père; mais elle était forte, nerveuse, et au total c'était une jambe aussi bien faite et d'un aussi bon augure que toute autre.
Je déclare que je ne me rappelle aucune occasion, aucun passage du livre (jue j'écris où je me sois trouvé aussi embarrassé qu'au cas présent, à faire joindre les deux bouts et à faire cadrer de force le chapitre que j'écrivais au chapitre qui devait suivre. On dirait que j'ai pris plaisii' à rassembler les difficultés de toute espèce, uni piement pour voir comment je pourrais en sortir.
Insensé que tu es ! quoi ! ces détresses inévitables qui n'ont cessé de t'affliger comme homme et comme auteur; ces détresses, Tristram, ne te suffisent pas? et tu veux te jeter dans de nouveaux embarras ?
N'est-ce pas assez que tu sois endetté de tous côtés? N'as-tu pas dix tombereaux chargés des premiers volumes de ton Tristram, qui ne sont pas encore vendus? Et n'es-tu pas presque à bout de ton esprit pour trouver le moyen de t'en défaire?
N'es-tu pas, à l'heure qu'il est, tourmenté de ce maudit asthme que tu as gagné en Flandre en patinant contre le vent? Il n'y a pas X)his de deux mois qu'à force de rire de la posture ridicule d'un cardinal, tu te rompis un vaisseau dans la poitrine, et en deux heures tu perdis tant de sang, qu'à en croire les médecins, si l'hémorragie eût duré une fois autant, tu en aurais perdu plus de quatre pintes !
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